‹ Vie de Saint Bernard, abbé de Clairvaux [microform]Chapitre 53 sur 118 · SCHISME D^ANACLET II · texte numérisé non relu

SCHISME D^ANACLET II

d'épuiser ses forces; dans la nuit du 13 au 14 il expira (1). Tout prévu qu'il était, cet accident jeta le chancelier dans un grand embarras. Le comité choisi par le Sacré- Collège était disloqué avant même de s'être réuni. Déjà Pierre de Léon et le cardinal diacre Jonathan faisaient schisme. Pour échapper au péril qu'il redoutait, le chancelier résolut de brusquer les événements et de nommer le successeur d'Honorius avec le seul concours des cardinaux réunis dans le cloître de Saint-Grégoire, quitte à faire ratifier ensuite l'élection par les autres membres du Sacré-Collège. Pierre de Pise eut boau protester contre l'illégalité de cette mesure, Haimerie passa outre. Il se persuadait sans doute que, par horreur d'un schisme, ses adversaires eux-mêmes s'inclineraient devant le fait accompli. Dès l'aube du jour donc, et avant que le secret de la mort du pape fût divulgué dans Rome, le corps d'Honorius fut enseveli à la hâte et déposé dans un tombeau provisoire. Par l'accomplissement de cette cérémonie, on satisfaisait à la lettre, sinon à l'esprit de la convention du 11 février. Les cardinaux présents, quatre évêques, cinq prêtres, cinq diacres, en tout quatorze membres du Sacré-Collège {parmi lesquels, cinq mem^ bres du comité des huit), procédèrent aussitôt à l'élection du nouveau pape (2), et choisirent à l'unanimité le car-

(1) Le 13, circa solis occaswn, dit i'épître à Didace; le 14, selon Gautier de Ravenne (Dûmmler, Forschung. zur deutschen ^GescMcTtte, VIII, 165). Ce dernier témoignage est décisif aux yeux de Muhlbacher (oMî). cit., p. 97 et suiv.). Gautier écrivait dès le 15 février et il n'avait aucun intérêt à dénaturer les faits. Cf. Vacandard, Mme des Qùest. Mst., janvier 1888, p. 75-76, note 2; Bernhardi, Lothar, 294, note 59.

(2) Selon Bernhardi {Lothar, p. 295-296, note 61 ; 297-299, note 63), ie nombre des électeurs d'Innocent ne s'élèverait qu'à neuf ; quatre cardinaux évoques et cinq autres tant prêtres que diacres. Ce calcul

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dinal diacre Grégoire de Saint-Ange, qui, après un moment d'hésitation bien légitime , finit par accepter la charge redoutable qu'on lui imposait (1). Avec la même précipitation,, le chancelier fit conduire au Latran, sous bonne escorte, le pape défunt et son successeur, pour les cérémonies complémentaires de l'élection. Le corps d'Honoriusfut de nouveau inhumé sans pompe et Grégoire de Saint-Ange acclamé par ses collègues sous le nom d'Innocent II (2). Le cortège se remit ensuite en marche et se dirigea vers le cloître de Palladium, sur le Palatin (3), que les forteresses des Fraiapani protégeaient contre toute tentative à main armée. C'est là qu'Innocent II reçut les insignes pontificaux qui avaient servi à ses prédécesseurs, la mitre, l'anneau, la croix et enfin le manteau de pourpre, considéré alors comme la marque principale et dis- . tinctive de la dignité papale (4).

Cependant le cardinal de Saint-Galixte et ses amis, réunis dans l'église Saint-Marc, attendaient avec impatience des nouvelles du couvent de Saint-Grégoire. Ils apprirent en même temps et, selon toute probabilité, de la bouche de Pierre de Pise, la mort d'Honorius et l'intronisation de son successeur. Leur indignation fut égale à leur sur-

est assez vraisemblable. Zoepffel {ouv. cit. y p. 368 et suiv.) et Miihlbacher (ouv. cit., p. 105-108) comptent au moins onze, au plus quinze électeurs.

(1) Cf. notre article cité plus haut, Revue, p. 79, note 3.

(2) Ep. ad Did., en notant le ton satirique. Sur les cérémonies de l'intronisation, voir Duchesne, Lib. Pontif., II, 306, note 4.

(3) Vita Gelasii II, ap. Walterich, II, 85; Duchesne, Lib. Pont., II, 313. L'emplacement de ce monastère est marqué par la petite église de S, Ssîbasliano alla Polveriera, appelée aussi S. Maria in Pallara, sur le Palatin, à cent mètres environ de l'arc de Titus (cf. Duchesne, II, 319, note 14; Armellini, Le Chiese di Rama, Roma, 1891, p. 624).

(4) Lettre des électeurs d'Innocent II, ap. Migne, CLXXIX, p. 37> cf. Zoepffel, owy. df., p. 374-375.

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prise. Toutefois Pierre de Léon, qui vit dans ce coup la main du chancelier, ne perdit pas tout espoir de reprendre ses avantages. Les défauts de forme, qu'il était si aisé de constater dans les obsèques du pape défunt et dans l'élection du cardinal Grégoire de Saint- Ange, lui donnaient beau jeu pour se poser en redresseur des torts et en vengeur du droit. Renonçant aux moyens violents, il en appela au jugement des cardinaux, du clergé et du peuple, que le cardinal Haimeric avait tenus à l'écart. En quelques instants, l'église Saint-Marc fut envahie par une foule énorme, au premier rang de lalquelle on distinguait vingt-quatre cardinaux, deux évêques, Gilles de Tuscu^ lum et Pierre de Porto, treize prêtres et neuf diacres, les évêques de Segni et de Sutri, trois abbés, plusieurs archiprêtres et l'élite de la noblesse romaine. Les cardinaux prêtres trouvaient ici une merveilleuse occasion d'exercer pour la première fois leur prétendu privilège électoral. Casser l'élection d'Innocent II leur parut même inutile. . Ils procédèrent sans délai à un nouveau choix. Pierre de Léon prit le premier la parole, et, dissimulant son ambition, désigna au suffrage des électeurs un de ses collègues de l'ordre des prêtres. Celui-ci répondit à cette flatterie, qui du reste ne trompait personne, en proclamant le cardinal de Saint-Calixte seul digne de s'asseoir sur le siège de saint Pierre. Il semble que les assistants n'aient attendu que ce signal pour se déclarer. A l'unanimité, Pierre de Léon fut acclamé souverain pontife et prit le nom d'Anacletll(l).

[i) Ep. ad Didac, Ep.-elect. Anacleti, Watterich, II, 182; Suger, loc. cit. Voir dans Zoepflfel les noms des 23 cardinaux partisans de Pierre de Léon {ouv. cit., p. 383 et suiv.). Leur nombre doit même s'élever à 29, siles calculs de Bernhardi sont sûrs [Lothar, p. 302, note 66). « Priore electione non prius discussa ratiône, cassata judi-

Il était environ midi (1). En moins de trois heures, Rome avait élu deux papes qui, pendant huit ans, allaient se disputer la tiare avec acharnement. Les hostilités commencèrent dès le lendemain, 13 février. Les Pierleoni, répandant Tor à profusion parmi le peuple, recrutèrent une véritable armée, qu'ils mirent au service de leur frère. Le Latran et Saint-Pierre étaient les églises où d'après l'usage devaient s'accomplir les cérémonies de Tintronisation et de la consécration papale. S'en emparer fut le premier souci d'Anaclet IL II dirigea d'abord ses troupes sur l'église Saint-Pierre et la prit d'assaut après un combat meurtrier. Le lendemain 16 février, il attaqua le Làtran, mit tout le quartier à feu et à sang, et, si l'on en croit les électeurs d'Innocent II, poussa l'audace sacrilège jusqu'à piller le trésor de la sacristie de Saint-Laurent. Il assiégea ensuite le cloître de Palladium, dans l'espoir de s'emparer de son rival et de finir ainsi d'un seul coup la guerre civile et le schisme. Mais là devaient s'arrêter ses succès. Il fut repoussé avec une grande perte d'hommes et de chevaux, et contraint de rentrer dans son palais (2) . Innocent II profita de cette trêve momentanée pour se faire sacrer parle cardinal évêque d'Ostie (3) dans l'église

cio, » dit saint Bernard (Ep. 126, n* 8). Ce témoignage est à recueillir. C'est à tort que Miihlbacher affirme le contraire (oui), cii., p. 111, noie 1) en s'appuyant sur la chronique de Bénévent (Watterich, II, 190), remarquablement inexacte touchant les circonstances de la double élection du 14 février.

(1) Cf. Bernhardi, Lotliar, 302, note 66.

(2) Boso, Vita Innocent. H, ap. Watterich, II, 174-175; ^^j.Elector. Innoc, Codex Vdalrici, n" 252; Watterich, II, 182-183; Migne, CLXXIX, 37-38. L'épître à Didace se lait, et pour cause, sur ces événements. Cf. Duchesne, Lib. Pontif., II, 380, note 2; Saîîé, Regesta, n* 8370.

(3) lA Liber diurrtus {LVÏI), Boso (Vita Aleûûandri III, ap. Watterich, II, 380), et l'abbé de Clairvaus (ep. 126, n» 13) ne reconnais-

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de Sainte-Marie-Nouvelle, dont le chancelier Haimeric était le titulaire. Le même jour (23 février) Pierre de Porto consacrait avec solennité Anaclet II auprès de là Confession du prince des apôtres et l'introduisait ensuite en l'église de Latran (1).

La crise, arrivée à son état aigu, appelait un dénouement. Une faible minorité du peuple et seuls, parmi les nobles, les Fraiapani et les Gorsi soutenaient la cause d'Innocent IL Pour abattre tout à fait ou gagner ses adversaires, Anaclet II employa les moyens les plus différents : les promesses, les menaces, l'excommunication, l'épée et l'argent. « Il opprima les petits et corrompit les grands, » disent les partisans d'Innocent IL Le succès, hélas! est à ce prix quelquefois. Insensiblement Rome presque entière courba la tête sous le joug. Dès le mois de mai 1130, les Fraiapani eux-mêmes, infidèles à leurs premiers engagements, s'étaient ralliés à Pierre de Léon (2).

Abandonné par les Romains, Innocent II ne désespéra pas de son droit. En cette extrémité, la lumière ne pou^ vait plus venir des partis qui divisaient la ville éternelle. La parole était à l'Église universelle, à l'Italie, à l'Espagne, à l'Angleterre et surtout à l'Allemagne et à la France.

Les deux papes n'avaient pas attendu l'issue de la guerre civile pour faire part de leur élection aux souverains, au clergé et au peuple des diverses nations catho-

sent qu'à l'évêque d'Ostie le droit de consacrer le pape nouvellement élu. Pandolphe de Pise {Vita Geîasii II, ap. Watterich, II, 98-99) accorde le même privilège aux évêques de Porto et d'Albano. Scheffer-Boichorst {puv. cit., p. 69, note 2) incline à croire que tous les cardinaux évêques jouissaient de la même prérogative.

(1) Ep. ad Didac; Jaffé, Reg., p. 912 etn" 8376.

(2) Boso, Innocent. II Vita, ap. Watterich, 11, 175; Ep. ad Didac. ; Jaffé, iîeg'., n» 8379. Cf. Bernhardi, Lothar, 311, note 76.

îiques. Dès le 18 février, le cardinal Gérard partait pour rAllemagne, muni de deux lettres adressées par Innocent II, l'une au roi Lothaire et l'autre à ses sujets. Sans mentionner l'élection de Pierre de Léon, le pontife invite Lothaire à passer les Alpes pour venir recevoir à Rome la couronne impériale et réprimer « les ennemis de l'Église et du royaume (1) ». Informé sans doute de cette démarche, Anaclet II se hâte d'écrire à son tour (24 février) à Lothaire roi des Romains, à la reine Richinza, aux archevêques, évêques, abbés, prévôts, clercs et fidèles établis dans l'Allemagne et la Saxe. Son inquiétude se trahit dans la seconde lettre par une allusion aux mauvais bruits qui circulent, en Italie et en Allemagne, sur l'irrégularité de son élection : mais, à l'exemple d'Innocent II, il se garde de signaler à l'attention de ses correspondants l'existence d'un rival (2).

Ces lettres, rédigées assez laconiquement et en style de chancellerie, étaient de vaines formules fort peu propres à éclairer Lothaire : elles restèrent sans réponse. Les deux papes reviennent alors à la charge ; ils envoient à l'empereur un récit officiel de leur élection, qu'ils font appuyer par un rapport signé de leurs électeurs (mai 1130) (3). A cette époque (11 mai), Innocent II avait pris ' la fuite, laissant à Rome l'évêque Conrad de Sabine comme Cardinal vicaire (4). Anaclet ne manqua pas de tirer parti de cet événement et, dans sa lettre au roi des Romains, il se pare de son triomphe comme d'un titre à

(1) Migne, OLXXIX, 53-54; Jaflfé, Reg., n" 7403, cf. 7404. \ (2) Jaffé, Reg., n« 8370-8371 ; Migne, CLXXIX, 689-692. \ (3) Jaffé, n^ 7411 (cf. n*- 7413); n°» 8388-8389; Codex Udalrici, V 352; Wattericb, II, 182-183; Migne, CLXXIX, 37. La lettre des électeurs d'AnacIet se trouve dans Watterich, iUd., 185-187* (4) Boso, Vita Innoc. Il, Wattericb, II, 175.

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la légitimité. Mais Lothaire n'ignorait pas que le succès des armes peut couvrir quelquefois les moins justes causes. Les informations que son conseiller Norbert, archevêque de Magdebourg, prit auprès de l'archevêque de Ravenne et de l'évêque de Lucques sur les circonstances de la double élection du 14 février, le confirmèrent dans ce sentiment, et il laissa encore une fois les lettres d'Anaclet sans réponse. Ce silence affecté était significatif. Fierre de Léon, comprenant qu'il n'avait rien à attendre de ce côté, se tourna vers Roger, duc de Sicile, ennemi déclaré des empereurs d'Allemagne, auquel il offrit sa sœur en mariage. Par une bulle datée du 27 septembre 1130,' il érigea en outre son duché en royaume, et à ce prix il fut reconnu « pape catholique » par le nouveau roi et le clergé de ses États (1).

Le reste de la chrétienté était moins aisé à gagner. C'est en vain que le pontife maître de Rome avait sollicité par ses lettres et ses légats les suffrages de l'Italie, de l'Espagne, de la. France et de l'Angleterre (2).

La France, en particulier, s'était tue pendant quelques mois. Quel pouvait être le fruit de son recueillement? De toutes les Églises de la catholicité, « elle était la seule qui n'eût jamais fléchi devant l'erreur et n'eût jamais été souillée par le schisme. Toujours soutenue de Dieu, elle est demeurée attachée à l'unité, et toujours elle s'est appliquée à donner à l'Église romaine des témoignages de son respectueux dévouement (3). » C'est en

(1) Jaffé, Reg^n" 8411; Falco Benevent., ap. Muratori, Rer. Ital. Script., Y, 106.; Walterich, II, 193-195. Orderic Vital {Hist. eccles.. XIII, 5) nous apprend que Roger épousa sororem Anacleti pontificis,

(2) Cf. Jaffé, Reg., l, 913-914.

(3) « Gallicanam ecclesiara... quœ inter reliquas chrislianitatis eçclesias nullis ùnquam cessit erroribus, nulla prorsus potuit schisma-

ces termes qu'Anaclet II la salue et la loue dans une de ses lettres. Persuadé qu'elle entraînera par son exemple les nations à sa suite, il la conjure de faire entendre sa voix. On sent que c'est d'elle qu'il attend son triomphe définitif ou sa ruine (1).

C'est de la France, en effet, que partit le coup qui devait le précipiter de son siège. Comme lui, Innocent II en avait appelé au jugement de Louis le Gros et de Vépiscopat français. Ni les évéques ni le roi n'avaient d'abord osé se prononcer entre les deux prétendants (2), Mais lorsque le pontife exilé, après un séjour de quelques mois à Pise et à Gênes, eut abordé à Saint-Gilles, il put s'apercevoir qu'il mettait le pied sur un sol ami (3). Le concile d'Étampes venait de lui préparer les voies, en proclamant avec éclat la validité de son élection.

Concile d'Étampes.

Cette assemblée convoquée par le roi de France comprenait, outre les barons feudataires de la couronne, les membres les plus éminents de Tépiscopat et de l'ordre

ticœ pravitatis infaraia maculari. » Ad quosdam episcop., ap. Migne,^ CLXXIX, 703.

(1) Nous possédons dix lettres qu'Anaclet adresse, à la date du 1" mai, au roi Louis le Gros, à son fils Philippe, à Cluny, aux évéques de France (Jaflfé, Reg., n»" 8376-8386; Migne, CLXXIX, 696 et suiv.).

(2) Berti, VUii, lib. II, cap. i, n" 3. Nous ne possédons pas les lettres d'Innocent II au clergé et au roi de France. Mais quand on le voit correspondre avec l'Angleterre dès le début de $on pontificat (Jafifé, Reg., n°' 7406-7407), on ne peut croire qu'il n'ait pas tenté également de se créer des partisans en France.

(3) Boso, Vita Innoc. II, Watterich,.ir, 175; Jaffé, Reg., n»» 7413- 7423. Innocent II était à Saint-Gilles, le 11 septembre*

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monastique (i). L'abbé de Saint-Denis, Suger, y siégeait à côté des archevêques de Reims, de Sens et de Bourges (2). Malgré le désir exprès de Louis le Gros, l'abbé de Clairvaux, arrêté par le souvenir des reproches encore récents de la cour romaine, avait quelque temps hésité à s'y rendre. Mais une vision céleste, qui lui montra le succès de son intervention, l'aida à vaincre ses trop. légitimes répugnances. Si l'on en croit son biographe, il parut, au milieu des évêques et des barons réunis, comme un véritable envoyé de Dieu ; et tous s'accordèrent pour prendre conseil de sa sagesse et se ranger à son avis sur la question soumise à leur examen.

Sans accorder à ce récit difficilement conciliable avec les chroniques contemporaines un crédit absolu, il est permis de croire que l'abbé de Clairvaux fut le principal oracle du concile d'Étampes (3). Il n'est donc pas sans intérêt de savoir comment il comprit et exerça son rôle de juge d'instruction dans une cause oii se trouvaient engagés l'honneur et le sort même de l'Église universelle. Les deux prétendants à la tiare furent-ils représentés au concile autrement que par leurs lettres (4)? On en peut;

(1) Bern. VUa,lib. II, cap. i; Suger, Ludov. Vita, Watterich, II, 199-200; Chron. Mawiniac, ibid., 201- du Chesne, IV, 376" Sut la date de ce concile, il y a désaccord. Nous avons essayé de démontrer qu'il se tint vers août-septembre 1130 {Revue des Quest. Mst., janvier 1888, p. 124-126).

(2) Hildebert, archevêque de Tours, y fut également convoqué [Chron. Maurin.). Mais il était alors en lutte ouverte avec le roi [tî.li\ic\mxQ, Institut, monarchiques, X^' ÇiA., II, 79-80); et de l'épître 124 de Tabbé de Clairvaux, nous croyons pouvoir conclure qu'il

^né se rendit pas à Étampes. Cette lettre contient un résumé de l'àr- <:"gumentation développée au concile, résumé inutile si Hildebert eût déjà entendu l'argumentation même.

{ZYBern. Vita, lib. II, cap. i, n" 3; cf. MûWbacher, o. c, p. 173-

^,(4) Les lettres ci-dessus mentionnées d'Anaclet II avaient été appor^^

douterl Mais pour des juges intègres, les documents propres à éclairer le débat ne faisaient pas défaut. Le cas était, seulement fort embarrassant; il n'avait pas été prévu par le droit canon et, de mémoire d'homme, ne s'était pas présenté. Jusque-là les élections pontificales s'étaient accomplies avec le suffrage unanime des cardinaux évêques et l'approbation à peu près sans réserve des autres membres du Sacré-Collège. Or, ni Pierre de Léon, ni le cardinal Grégoire de Saint- Ange ne pouvaient se flatter d'avoir obtenu cette unanimité même approximative. C'est pourtant ce qu'ils affirment l'un et l'autre dans le manifeste qu'ils adressèrent, chacun de son côté, au roi Lothaire (mai 1130) (1). Mais ils furent bientôt contraints de renoncer à ces formules officielles, pour parler le langage des chiffres qui était celui de la vérité. Eu égard au nombre des cardinaux, on ne pouvait nier que Pierre de Léon n'eût réuni la majorité des suffrages. Mais une discussion s'engagea sur le caractère et la valeur de cette majorité. Chacun des deux candidats prétendit avoir été élu par la partie la plus nombreuse et la plus saine du Sacré-Collège, -pars major et sanior. En quel sens Anaclet et Innocent pouvaient-ils soutenir, avec quelque apparence de raison, des prétentions si évidemment contradictoires?

tées en France par son légat Grégoire, cardinal diacre (JaiFé, Reg,., n" 8376-8378) et par l'évêque de Todi, Otton (iôirf., n"' 8380-8386). Innocent II avait pareillement envoyé des ambassadeurs en France avant son départ de Rome, antequam de Urbe egrederetur (Ernald., Bern. Vita, lib. II, cap. i, n° 3). Cf. Suger {loc. cit.) : nuntUs suis ad regern Ludovicum destinatis.Les témoins dont parie Ârnulphe de Sêez {Invectiv., ap. Wattericli, II, 268) ne sont peut-être pas très authentiques.

(1) « Unanimiter. » Ep. Innoc. II (Migne, LXXÏX, 55); Ep. Anacl. II - ■ (ibid., p. 690-691); Ep. ad Didac. (Wattericli, II, 189); Anaclet. Elec- f

tores ad Loth.ar{ibid.,\l^\%^). -^

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Nous avons vu que, par suite de l'interprétation du mot cai'dinales en usage au commencement du douzième siècle, le décret falsifié de Nicolas II pouvait devenir entre les mains des cardinaux clercs une arme fatale au privilège des cardinaux évoques. Le moindre désaccord, entre les deux ordres devait provoquer un conflit sans issue. La formation d'une commission électorale nommée dans la journée du 12 février semblait avoir conjuré ce périL Mais après la rupture qui éclata au sein du Sacré-Collège, à l'occasion de la prise de possession de l'église Saint-Adrien, toute chance d'élection pacifique s'évanouit. Les cardinaux clercs invoquèrent leur prétendu privilège et, considérant comme illégale l'élection du cardinal Gré-, goire, où leur ordre n'avait été représenté que par dix membres, ils n'hésitèrent pas à lui opposer une élection qui obtint, selon leur calcul, une majorité de vingt-quatre voix. Dans leur manifeste à Lothaire comme dans leurs autres écrits, ils se gardèrent bien de faire entrer en ligne de compte les suffrages des cardinaux évêques. Leurs principes étaient si bien arrêtés à cet égard que les cardinaux évêques de leur parti, Pierre de Porto et Gilles de Tusculum, ne prennent rang pour leurs signatures qu'après les prêtres et les diacres, leurs collègues (1). , .X'

(1) « De quibusdam episcopis... nobis cura uUa non esj^prrâ&âértim cum nil ad eos de Romani ppntificis election^^'pejftîheîft » (iwaGÏei. Elect, Watterich, II, 185-187). On ietrop;vë la même forinulè dans répitre à pidàce {ibicl, p. 188) et dans^ l%ître d'Anaclet II aux Cliinistes (Migne, CLXXlX, 697)^ ^^e/ic'h inclinait à croire que ces xt)^â;'4s?its i^irt^.1^^^^ Nous partageons cet avis. Mais

l'auteur sétâit Pandolpbe de Pise et non Pierre de Pise (cf. Vita Gelàsuir, Dnchesne, LibjPontlf., H, 313 et 319, note 161 et p. xxxvi). Pierre dé Porto exprime la même idée un peu différemment : « Fratres vestrî cardinales (presbyteri) quorum prœcipua in electione potestas » (Migne, CLXXXIX, 1398). Remarquer qu'on ne trouve aucune trace écrite de cette théorie avant le schisme d'Anaclet II. La Vita Gelasii ~ date au plus tôt de 1133 (Duchesne, Lib. Pont., II, p. xxxvi).

A la supériorité du nombre les électeurs d'Ânaclet se faisaient gloire de Joindre encore la qualité, sàmor pairs {ï}. Mais il faut savoir que, par qualité, ils entendaient la maturité de l'âge ou plutôt Tanciennetéi qui chez quelques-uns touchait à la sénilité. Ces vétérans du Sacré-GoUège regardaient de haut leurs adversaires plus jeunes d'âge et n'éprouvaient aucun scrupule à les traiter de « novices (2) ».

Mais un tel procédé n'avait rien de canonique : il n'était évidemment pas l'expression 'd'un droit. Nulle part il n'était écrit que l'âge conférât aux cardinaux une supénoi-ité quelconque, encore moins qu'elle les investît d'un droit particulier en matière d'élection. Pareillement lesprérogatives que s'arrogeait le corps àes cardinaux prêtres au détriment du droit des évêques étaient absolument inconciliables avec le décret de Nicolas IL Les deux fondements sur lesquels les électeurs d'Anaclet appuyaient leurs prétentions étaient donc ruineux. . Innocent II pourra-t-il, avec plus de raison, se réclamer du droit et des principes invoqués par ses adversaires? A quel titre ses électeurs, qui, eu égard au nombre total descardinaux, étaient sans contredit en minorité, vont-ils se proclamer la majorité? Ce parti comprenait, on se le rappeîl9>^l8;>ïpajorité des membres du comité d'élection, cinq sui^ huit; iL coïsj^enait, en outre, la majorité des cardinaux éyèques, quatre 'ï^ur six. C'est en vertu de ce double avantage qu'il s'intitule im^diment « la partie à la fois la plus nombreuse et la plus saine »^\if^^a^*G<)llèg©j';?^r.<f,'.^ . major et sanior. Si l'on tient compte de la convention du

(1) Ep. ad Didac.

(2J « yiris utique novitiis » {Ep. elect. Anacl., Watterich, II, 186); xf. Pierre de Porto (Migne, CLXXIX, 1398).

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12 février et du décret de Nicolas II, cette qualification est évidemment exacte et renverse la théorie des partisans d'AnacletlI. Ce fut du moins le sentiment de saint Ber^ nard (1). ^

Toutefois, la majorité ainsi composée, fût-elle incontestable, ne suffisait pas pour légitimer l'élection d'Innocent II. Il étais inouï, depuis Tannée 1059, qu'un pape eût été reconnu, s'il n'avait réuni l'unanimité des suffrages au moins des cardinaux évêques; et, de l'avis de

(1) Hubert de Lucques (Watterich, II, 181)' s^appuie sur la majorité du comité électoral pour légitimer l'élection d'Innocent II : « De octo personis ad electîonera electis », etc. Noter qu'Innocent nomme les cardinaux évêques avant tous autres parmi ses électeurs (Ej^p. aid Loth., et ad Gler, Anglic, Jaffé, Heg., n»" 7403-7407). Les électeurs d'Innocent en usent de même : « Nos episcopi et cardinales... elegimùs » [Codex Vdalrici, n° 248). Pareillement Gautier de Ravenne dans ses deux lettres à Conrad de Salzbourg et à Norbert de Magdebourg [Forschungen^ VIII, 165; Codex Udalrici, n" 245). Cf. Bern. Vita, lib. II, n° 32. M. Scheffer-Boicborst en conclut [owv. cit., p. 131) que les partisans d'Innocent II en appelaient seulement au principe dé l'égalité du droit électoral de tous les cardinaux. Il resterait à expliquer dans ce cas comment ils ont pu s'attribuer la majorité. Parlaientils uniquement de la majorité du comité? Cela n'est pas probable. Sûrement l'àbbé de Clairvaux pensait à la majorité que le corps des cardinaux évêques conférait au parti d'Innocent II, quand il dit : « eligentium numéro vincens » (ep. 125), « et quorum maxime intereside electione summi poniificis, » etc. (ep. 12i5, n° 13). Il est remarquable que dans son Traité De Consideratione (lib. IV, cap^ Y; n** 16) Bernard rabaisse les cardinaux prêtres et diacres presque au niveau des autres prêtres et des autres diacres, Dans sa pensée les cardinaux évêques étaient les électeurs naturels du pape. Il connaissait évidemment le décret de Nicolas II par Yves de Chartres, qui en avait donné lé. texte authentique dans sa Panormia (III, 1), ou par d'autres canonistes français du même temps (cf. Scheffer-Boichorst, ouv. cit., p. 6). C'est donc à tort que Bernhardi [Lothar, p. 328, note 101. et p. 330) accuse l'abbé de Clairvaux d'avoir eu recours à des sophismès, sinon à des mensonges, pour déplacer la majorité et l'attribuer au parti d'Innocent II. Si quelqu'un se trompe ici, ce n'est pas saint Bernard, mais Bernhardi qui s'appuie sur un texte falsifié du décret de Nicolas II.

tous , cet usage , cette tradition faisait loi. L'opposition que le chancelier avait rencontrée non seulement chez les cardinaux clercs mais encore chez les évêques de Porto et de Tusculum frappait donc de nullité, ce semble, une élection obtenue à l'aide d'une simple majorité conventionnelle et de plus contestée.

' Les deux élections du 14 février péchaient encore par un autre endroit. Ni Tune ni l'autre n'était totalement conforme aux règles consacrées par l'usage ou tracées et adoptées à l'unanimité par l'assemblée des cardinaux dans la séance du 12. Manifestement et avec intention, le cardinal Haimeric avait transgressé ces lois. De leur côté, malgré certains dehors de régularité qu'ils avaient aifichês, les électeurs d'Anaclet n'avaient pas rempli toutes les formalités légales. Soit oubli involontaire, soit parti pris, ils négligèrent de casser l'élection d'Innocent IL Considérer l'acte du chancelier comme non avenu était chose trop facile : selon les canons, ils étaient au moins tenus de le déclarer tel par un jugement, avant de procéder à une, élection nouvelle. Leur négligence n'échappa point à l'œil exercé de saint Bernard, qui, de ce seul chef, déclara leur œuvre nulle et de nul effet (1).

Au regard de la stricte légalité, lés deux élections étaient donc sujettes à revision. Cependant les vices de forme qui les entachaient les altéraient-elles à un égal degré? Saint Bernard ne le crut pas; et, au lieu de les faire casser toutes deux, ce qui eût été une mesure extrêmement dangereuse, il chercha à fixer son choix, non plus seulement d'après la majorité des suffrages, mais surtout

(1) Ep. 126, n" 8. L'abbé de Clairvaux fait ici allusion à un texte de saint Cyprien, inséré dans les collections du droit canon par Anselme de Lncques et Yves de Chartres. Cf. Deusdedit, I, 142.

. 1 ^ \,>,'i''.*fc.'ai

SCHISME d'aNACUET II. 303

d'après l'ordre des élections et les mérites personnels de chacun des élus. Un tel examen devait enfin faire prévaloir la cause d'Innocent IL

Innocent, en effet, avait été le premier élu : le premier il avait revêtu le manteau de pourpre (1) et pris possession de son siège (2). Cette priorité, d'après les canons, lui assurait le droit à la succession d'Honorius jusqu'à preuve d'usurpation, et cette preuve n'était pas faite.

Son élection était sans doute irrégulière : aucun de ses partisans n'en disconvenait; mais, la responsabilité de cette irrégularité ne retombait-elle pas sur Anaclet luimême? Le péril que l'ambitieux prélat avait fait courir à l'Église (3) et que le Sacré-Collège avait implicitement reconnu en nommant la commission des huit, n'aUtorisait-il pas le chancelier à préparer secrètement l'élection du successeur d'Honorius et à prendre au besoin, pour atteindre son but, des mesures extraordinaires? L'attitude

(1) Ce principe fut invoqué, sans prévaloir, il est vrai, pour l'élection du successeur de Calixte II et d'Adrien IV (Duchesne, Liber Port' l'if., II, 327 et 328, note 4; GesiaFrider., IV, 71).

(2) « lUum semper statuit Ecclesia preeferendura, qui petitione populi, ■ consensu et desiderio cleri, a cardinalibus prior est in cathedra beati Pétri collocaius. » Actio Concil.Pap., Mon. Germ., Leg., II, 126.

(3) Selon les électeurs d'Innocent II, Anaclet doit son élection à l'argent et à la force. L'abbé de Clairvaux ajoute foi à ces accusations : « RoDiam, quam tanto ainore ex longo iempore concupivit, iaiato labore et sumptibus aquisivit » (Ep. 126, n" 12; cf. n° 8) ; « nam illa, quam jactat (Anacletus), juratorum suorura non electio, sed factio » {ibid.^ n» 8). Or, le décret de Nicolas II prévoyait et condamnait ce cas de pression électorale : « Ne venalitatis morbus aliqua occasibne subrepat. » Il va sans dire que les partisans d' Anaclet repoussent toute accusation de ce genre : « NuUius profecto nos violentia, nuUius nos potentia impulit, sicut fanatici illi suis litteris graviter in Romanum Pontlficem annotare, «etc. (Wattericli, II, 186; cf. Ep. Pétri Portuensis, Migne, CLXXIX, 1398). En fait, il est remarquable que leurs dénégatioris trop absolues n'ont pas été généralement acceptées. Cf. Pétri Yenerab., lib. Il, ep. 4.

hostile de Pierre de Léon dans la journée du 13 n'avaitelle pas rendu impossible l'entente ou même la convocation des cardinaux électeurs? Les moyens de corruption qu'il avait employés auprès de plusieurs collègues potir ; ? capter leurs suffrages ne rendaient-ils pas son élection,^^^^^^^^ ;| sinon plus illégale, au moins plus immorale que celle ';| d'Innocent II? C'est cette considération qui amena l'abbé i

: de Clairvaux à comparer les mœurs, les qualités et les ;î mérites des deux prétendants. Une règle de droit canon, ;v empruntée à saint Léon le Grand, et tracée en vue des élections épiscopales, portait qu'en cas de conflit, le candidat '

■ qui réunirait le plus de partisans et de mérites devait être J: préféré à tout autre par le métropolitain : is alteri prss- y ponatur- qui majoribus stiidiis juvatur et meritis. Saint Bernard estima que ce principe pouvait rigoureusement

. être appliqué aux élections papales, et il l'adopta comme règle dans l'examen de la cause soumise à son arbi- / i trage(l).

Si la question de majorité des suffrages prêtait à la chicane, la comparaison entre les mérites personnels des deux pontifes et la supériorité morale de l'un sur l'autre étaient aisées à établir. Les bruits les plus odieux circu- {

iaient en France (2) et en Italie (3) sur Pierre de Léon. Dès sa jeunesse il s'était fait une réputation de précurseur de l'Antéchrist (4). S'il avait rempli en France et en Angleterre les fonctions de légat d'une façon à peu près irréprochable (5), son ambition s'était déclarée assez ou-

(1) Arnulph. Sagiens., Invectiva, Walterich, II, 269; cf. Sçhefïer- ;^ Boichorst, owy. df., p. 15, 86-90. ;:

(2) Cf. Araulph. Sagiens., Invectiva, cap. 3, "Watterich, II, 262. ""^ • (3) Ep. Manfred.,Mantuens.,«ç. Neugart, Cod. diplom. Allem.,

(4) « Antichristi prœambulus. » Chron. Mattriw., Watterich, II, 184.

(5) Sur ce point, voir Bernhardi [Lotlmr, p. 284-285, note 46)»

. ' ' SCHISME d'aNACLET II. . 305

vertement pendant les dernières années d'Honorius. Sa vie privée était encore plus décriée que sa vie publique. Il n'est pas de fautes contre là morale que plusieurs de ses coritemporains ne lui aient imputées. A cet égard l'imagiriation des satiriques s'est donné carrière (1). Sans ajouter une foi entière à de telles calomnies (2), l'abbé de Clairvaux ne pouvait s'empêcher de mettre en regard la réputation inattaquable d'Innocent IL Jamais le moindre soupçon d'ambition n'avait effleuré ni en Allemagne, ni en France, ni à Rome, la carrière publique du cardinal Grégoire. La pureté de ses mœurs, sa piété sincère étaient pareillement à l'abri de toute médisance. Pour Bernard, entre deux hommes de réputations si diverses, le choix, ne pouvait être un instant douteux. Innocent II possédait seul toutes les qualités qui promettaient à l'Église la sécurité dans l'honneur. C'est à son obédience que devaient se ranger la "France et la chrétienté tout entière, malgré les irrégularités de forme que l'on pouvait signaler dans son élection (3). -

La préférence de l'abbé de Clairvaux est-elle suffisamment justifiée? On l'a nié expressément. Il est certain que la supériorité morale d'un prétendant ne constitue pas un droit à son profit et au détriment de son adversaire, en lïiatière d'élection. Il n'est pas moins vrai que l'abbé de Clairvaux se déroba toujours, lorsque les partisans

(1) Cf. Amulplie de S^ez et Manfred de Mantoue, loc. cit.

(2) « Inaocentii nostrî vita vel fama nec eemulum tirael, cum allerius (Anacleti) nec ab amico luta sit » (Ep. 126, n» 13). « Si vera sunt quee ubique divulgat opinio, nec unius dignus est viculi potestate; si vera non sunt, decet nihilominus caput Ecclesise, non solum vitae habere sanjtatem sed et famae decorem » (Ep. 127, n" 2). -

(3) « Electio meliorum, approbaiio plurium, et, quodhis efficacius est, morum atlestatio Innocentium apud omnes commendant » (Ep. 124, n"'2; cf. ep. 126, n» 8).

d'Aiiaclet voulurent porter le débat uniciuement sur le terrain de la légalité (1). Mais il faut convenir que sur ce terrain la question était alors inextricable. C'est de nos jours seulement, c'est d'hier que la critique historique, en établissant avec autorité le texte authentique du dé- , cret de Nicolas II, a pu démontrer, d'une façon péremptoire l'inanité des prétentions des cardinaux clercs et des canonistes qui mettaient leur science au service d'Anaclet II. Sous peine d'éterniser le conflit par des chicanes infinies, il fallait donc trouver un biais pour en sortir. En appeler de la légalité contestée de l'élection à la moralité des élus, facile à établir, n'était-ce pas un sûr moyen de satisfaire à peu près toute la chrétienté? Quand on voit un politique tel que Suger se rallier à cette mesure (2), on n'est pas éloigné d'y voir un trait de génie. En tous cas, ce fut d'après ce principe que la question du schisme fut résolue à Êtampes. L'abbé de Glairvaux fit valoir au roi la supériorité morale du cardinal Grégoire, la priorité de sa nomination, l'autorité de ses électeurs et de son consécrateur (3), et finalement il conclut à la validité de

(1) Ep. 126, n^' 11 et 12; controverse avec Pierre de Pise, Bem. Vita, lib. II, cap. vu, n° 45.

(2) Du récit de Suger (flisi. des G., XII, 57; Watterich, II, 199- 200) il résulterait qu'il y avait parmi les cardinaux à Rome trois partis, le parti d'Haimeric, le parti de Pierre de Léon et le parti dès modérés. Ce sont ces derniers que l'abbé de Saint-Denis qualifie majores et sapientiores. Le parti de Pierre de Léon aurait été plus fidèle au pacte, pro pacto alios invitantes. Mais l'élection d'Innocent Il avait l'avantage de la priorité. C'est Innocent qui représente l'Église, êîegit personx et Ecclesix asylum...; rex ui erat piissimus Eeclesise defensor. Le débat d'Étampes et le choix du roi ont porté sur la valeur de la personne et non sur l'élection ; et c'était raison : fit enim ssepe, ut Romanoruni tumuUuantium quibuscumque molestiis ecclesise electio minus ordinarie fieri valeat.

{Z) Bern. yito, lib. II, cap. i, n° 3. Cf. Chron. ilfattnn., Watterich, II, 201: Arnubh. Sag., ibid., II, 269; ep. 126, n° 13. .\

;:' , , scHisàiE d'anaclet n. 307

son élection, Louis le Gros, malgré ses attaches personnelles à Pierre de Léon (1), ratifia cet arrêt si sage et promit solennellement de soutenir Innocent IL Sa déclaration trouva un écho dans toute Tassistance. Évéques, abbés et seigneurs y répondirent par une puissante acclamation et jurèrent, avant de se séparer, obéissance au nouveau pape (2).

Pour beaucoup d'esprits incertains la décision du concile d'Êtampes fut un trait de lumière. Elle arrivait juste à temps pour arrêter les progrès du mal qui menaçait de dévorer la France (3). Les archevêques et les évêques se hâtèrent de la publier dans leurs diocèses, les abbés dans les monastères de leur dépendance, et les seigneurs laïques eux-mêmes dans leurs provinces.

Innocent II avait remonté lentement la vallée du Rhône. Arles lui avait fait une brillante réception, et Pierre le Vénérable envoya à sa rencontre un équipage de soixante chevaux. Ce fut pendant son séjour à Gluny, dont il consacra la célèbre basilique (fin octobre 1130), que Suger vint lui annoncer, au nom du roi de France et de l'épiscopat français, la solennelle manifestation du concile d'Étampes. Le souverain pontife, en témoignage ' de sa reconnaissance, accorda à l'ambassadeur de Louis le Gros un privilège en faveur de l'abbaye de Saint- Denis, (4). . '

(1) « Curaque se (rex) Petro Leonis ob sua et patri obsequia fatere- ^tur obnoxium, m etc. (Arnulpb. Sag., Invect., "Watterich, H, 268)i " [2) Bern. Vita, lib. II, cap. i, n° 3; cf. Suger, loc, cit.jChron, Maarin., loc. cit.

(3) Il s'en faut que la décisioa du concile d'Étampes ait été acceptée partout. Cf. Orderic Vital, Histor. eccles., lib. XIII, cap. iii, ap. Migne, CLXXXVIII, 932-933; Chron. S. Andrex, ap. Mon. Germ., VU, 549; Reirabaldi Leodiens. canon, epist.y ap. Hist. des G., XV> 36q^368, etc. 6

(4) Orderic Vital, loc. cit.; Suger, ïoc. cit.; Radulp., Pétri Vene-

Innocent II k Chartres, à Liège, à Glairvaux

et à Reims.

Quelques jours plus tard, Innocent II prenait congé de V ses hôtes, avec l'intention de visiter les principaux diocèses de France, persuadé que sa présence au milieu des populations achèverait de lui gagner les cœurs. Chacune de ses démarches provoqua, en effet, une ovation. Le concile de Glermont qu'il présida le 18 novembre anathématisa son rival Anaclet II (1). Pour mettre le comble à ces démonstrations de la piété catholique, Louis le Gros se porta au-devant de lui avec son épouse et ses enfants à Saint-Benoît-sur-Loire ; et là, tombant aux pieds du pontife exilé, le monarque inclina sa majesté devant la majesté du chef de TÉglise, comme il eût fait, dit Suger, « devant la Confession de saint Pierre (2). »

Ce beau mouvement allait donner le branle à la chrétienté presque entière. L'Angleterre était demeurée jusque-là indécise ; Henri P-, mal conseillé par son clergé et mal servi peut-être par le souvenir de ses anciennes relations avec le cardinal Pierre de Léon (3), semblait pencher en. faveur de l'antipape. L'abbé de Glairvaux se

rab. Viia (Migne, CLXXXIX, 20), en se défiant de son énorme partialité; Jaffé, Reg., I, p. 844, noter n" 7426. Pierre le Vénérable fut, - après l'abbé de Clair vaux,, l'iioinme qui rendit en France le plus de services à la cause d'Innocent II. Cf. Pétri Vener., epp., Il, 4, 22, 30.

(1) Jaffé, iJej/., I, p. 844-5.

, {2)Hist.des G., XII, 58.

(3) « Ab episcopis Angliee penîtus dissuasum » (Ernald-, Bem.Vita, lib.II,cap.ijn°4); Eadmèr, Historia Novorum, iib. VI, Migne, CLIX, 519-520; sur les lettres d'Innocent II au clergé anglais, cf. Jaffé, Reg., n»" 7405-7407.

■■ SCHISME- d'anàclet il. 309

rendit auprès du roi d'Angleterre. Le lieu précis et les détails de l'entrevue de ces deux hommes si diversement éminents ne nous sont pas connus. Nous savons seulement que la double élection papale y fut longuement et minutieusement discutée. Sur le terrain du droit canon, il était naturel que le guerrier fût vaincu par le moine. Henri Beiauderc hésitait cependant à se rendre, Il se relranchaiit derrière les obscurités de la question. Il craignait, disait-il, d'engager sa conscience et de commettre un crime en suivant aveuglément le conseil d'autrui. D'un mot, saint Bernard détruisit ce vain prétexte. « Songez aux autres péchés dont vous aurez à répondre devant Dieu, s'écria-t-il. Quant à celui-ci, je m'en charge, » Ainsi poussé dans son dernier refuge, Henri se soumit, et, sur le conseil de l'humble moine, il alla déposer, à Chartres, aux pieds du souverain Pontife, ses hommages, ses présents, son sceptre et son épée (i).

Rassuré de ce côté, Innocent II se dirigea ensuite vers Liège, en passant par Morigny, Provins, Ghâlons, Rebais, Jouarre, Saint-Quentin, Cambrai et le monastère de Lobbes ; saint Bernard et onze cardinaux l'accompagnaient (2) .

Ce voyage était préparé depuis plusieurs mois. Dès le milieu d'octobre 1130 (3), en effet, la question du schisme avait été tranchée à la diète de Wurzbourg, par le clergé allemand et le roi Lothaire, en faveur d'Innocent II. Il est

(1) Bern. Vita, loc. cit.-, Suger, Vita Ludov.y loc. cit.; Orderic Vital, Hist. eccles., XIII, 3; Boso, VUa Innoc. Il, Watterich, H, 175. Innocent II séjourna à Chartres du 13 au 17 janvier, JalBfé, Reg., ï, 84G. L'abbé de Clairvaux fut alors témoin d'un contrat entre les religieux de Marmoutiers et ceux de Saint-Jean-en-Vallée (GaHm ^ftm^, Vill, Jîisir., p, 327-8).

(2) Jafië, Reg., I, 846-847; Chron. Maurin., ap. Hist. des G., XII,

(3) Cf. Bernhardî, Zio^Aar, p. 341, note io.

juste de faire remonter à Norbert, archevêque de Magdebpurg, rhonneur de cette décision. Toutefois quelques historiens ont cru pouvoir attribuer à raj)bé de Clairvaux une part de responsabilité-dans la résolution adoptée par la diète (1). Il n'est pas invraisemblable, en effet, que le fondateur de l'Ordre des Prémontrés ait pris conseil de celui que la France avait choisi pour arbitre. Norbert, du reste, fut éclairé par d'autres voies. L'archevêque Gau-

î tier de Ravenne, en particulier, lui fournit par écrit et de vive voix, sur la double élection du 14 février, des renseignements précis (2). Bien que le parti d'Anaclet II ne fût pas mieux représenté à Wurzbourg qu'à Étampes, on peut donc croire que la diète se prononça en connaissance de cause (3). Au mois de novembre 1130, l'archevêque de Salzbourg et l'évêque de Munster eurent mission de porter à innocent II, qui se trouvait alors à Glermont, le résultat de l'examen auquel on avait soumis son élection (4). Nul message ne pouvait être plus agréable au Pontife exilé> H était assuré désormais que la chrétienté entière, entraînée ■ par l'exemple de la France et de TAllemagne, viendrait à lui. Mais pour ne pas perdre le fruit des bonnes disposi-

i tions de Lothaire, il lui fit demander une entrevue. Le lieu fixé pour le rendez-vous des deux souverains fut Liège.

(1) Bernhardi, Zofftar, p. 337.

(2) Lettres de Gautier de Ravenne (Migne, CLXXIX, 38-39), de Hubert de Lucques [ibid., 40-42); bulles d'Innocent II (Jaffe, Reg., n°^ 7411, 7413) ; lettre des électeurs d'Innocent {Codex Udalrici, n" 352, Watterich, ïï, 182-183).

V (3) Bulles d'Anaclet (Jaffe, iîeflf.jn"» 8370-8381, 8388-8389): noter que

/ l'arcbevêque de Magdebourg, en lutte avec son chapitre, fut mandé à

Rome par Anaclet, 18 mai 1130 {Jaffé, Reg., n" 8391), Avant le 29 août - 1130, Norbert s'était déclaré contre Anaclet [ibid., n" 8409). Anaclet

; ; avait envoyé un nonce en Allemagne dès le 24 février {ibid., nP^ 8371

: et 8388).

(i) Anml Saxo, Mon. Gerra., VI, 767; Jaffé, Reg., ï, 945.

It'

Lorsque le 22 mars 1131, troisième dimanche de carême, Innocent II entra dans celte ville, le roi, entouré de sa cour, composée d'un grand nombre de seigneurs, de vingt-cinq évéques ou archevêques et de cinquante-trois abbés, l'attendait sur la place de l'église épiscopale. Du plus loin qu'il l'aperçut, il s'avança à sa rencontre, saisit la bride de son cheval blanc, le conduisit ainsi jusqu'à la porte de l'évêché, à travers les rangs pressés d'une foule curieuse et enthousiaste ; et, lorsque le pontife voulut mettre pied à terre, il lui offrit respectueusement le bras, pour l'aider à descendre (1).

Ces hommages et ces honneurs semblaient garantir à Innocent II le succès de sa démarche. Le but de son voyage était manifeste (2) : il put s'en ouvrir au roi sans préambule. Bien que reconnu par la catholicité presque entière, il errait en exil depuis plus de dix mois déjà, et Rome, le siège de la papauté, restait aux mains de son rival. Qui mieux que Lothaire était en mesure de porter remède à cette situation intolérable? A qui appartenait-il d'abattre les derniers remparts du schisme, si ce n'est au défenseur-né de l'Église, à l'empereur désigné des Romains?

La gloire d'une pareille entreprise avait de quoi tenter le courage chrétien de Lothaire. L'Église respirait sous son règne. En montant sur le trône, le nouveau roi avait rompu avec la politique des Franconiens. Son élection, faite, comme on dirait aujourd'hui, sur le terrain des libertés ecclésiastiques (3), fermait l'ère des querelles du

(1) Suger, Eist. des G., XII, 58; Historia Compost., III, 25 (Watterich, II, 202) ; Anselm. Gemblac, ap. Mon. Genn., VI, 383. Cf. Berahardi, £o<Mr, p. 354, note 10; p. 355, note 11; p. 358,, note 17.

(2) <?esto abb. Lobbiens., Mon. G., XXI, 325.

(3) Voir^ àce sujet, Vacandard, Revue des Qwst. Mst., janvier 1888, p. 98-99, note 4.

Sacerdoce et de l'Empire. Et la paix se fût alors levée sur le monde, si l'Empire et l'Église n'eussent été travaillés l'un et l'autre par un mal intérieur. Nous parlerons plus loin des troubles de l'État. L'objet principal de l'entrevue des deux souverains était le schisme d'Anaclet II. Nul doute que Lothaire ne fût personnellement disposé à mettre son épée au service d'Innocent II. Mais certains conseillers, selon toute probabilité, lui suggérèrent l'idée de mettre cette faveur au plus baut prix, lui faisant en- , tendre que les libertés qu'il aVait jusque-là accordées à l'Église affaiblissaient l'État (1). L'embarras dans lequel se trouve aujourd'hui la papauté, ajoutèrent-ils insidieux sèment, est une occasion que la Providence vous a ménagée pour vous permettre de ressaisir vos droits, sans user de violence. Lothaire prêta une oreille trop complaisante à ces insinuations perfides;, et, lorsque Innocent II eut ouvert la bouche pour lui exposer les besoins de la papauté, il formula de son côté en termes discrets sa demande exorbitante, dénonçant le concordat de Worms et réclamant le droit des investitures par la crosse et l'anneau, abandonné par Henri V lui-même, son terrible prédécesseur.v

Cette revendication fit l'effet d'un coup de foudre dans un ciel serein : le pape en fut atterré, et pendant un moment, il crut être tombé dans un guet-apens. Les cardinaux, dit un chroniqueur, se prirent à regretter le séjour de la ville éternelle. La consternation, peinte sur tous les

(1) « In quantum regnum amore ecclesiarura attenuatum » (Otto Frising., CArow., VII, 18). Il nous paraît incroyable que Lothah'e, qui s'est montré si constamment favorable à TÊglise, ait songé de laimême à ressaisir le droit des Investitures, tel que Texerçaient ses prédécesseurs. C'est pourquoi nous attribuons à son entourage la première idée de cette revendication. ,

SCHISME d'ÂNACLET II. 313

visages, enhardit encore Lothaire ; il pressa, harcela son hôte, joignit aux paroles d'insinuation des menaces indirectes, et comme il vit que tous ses efforts étaient vains, il finit par entrer dans une violente colère. Il semblait qu'on fût sur le point de voir se renouveler les scènes d'outrage dont Pascal II avait été le témoin et la victimCi

On s'étonnera que, parmi tant d'évéques allemands qui entouraient Lothaire, nul ne se soit levé pour défendre les intérêts de l'Église, qui étaient plus particulièrement leurs intérêts. L'archevêque de Mayence lui-même, le principal auteur de l'élection deLotha^rp, garda, ce semble, le silence. Mais Bernard était là. Rempli d'une généreuse audace, il prit la parole au nom du souverain Pontife, et, à force de logique et d'éloquence, parvint à faire sentir au prince allemand l'iniquité dé ses revendications. Grâce à cette courageuse intervention, l'Église échappa encore une fois au joug de l'État et conserva ses franchises électorales (1).

Pour sceller l'union du Sacerdoce et de l'Empire, Innocent II lança l'excommunication à la fois contre les Hbhenstaufen et contre Anacîet, pendant que Lothaire, en retour de ce service, faisait promettre aux princes qui l'entouraient de le suivre, cinq mois plus tard, dans une expédition contre l'antipape (2).

(1) Sern. Vita, lib. II, cap. i, n" 5. Bernhardl voit dans cette mise en scène un effet de rhétorique {Lothar, p. 360, note 20). Mais il, ne faut pas oublier que Bernard s'adressait à Innocent II lui-même, quand il écrivait : « Sed nec Leodii cervicibus compulit acquiescere «mpo» tunis imminens mucro barbaricus iniprobisque postulationibus iracundi aique irascentis régis. » Ep. 150, n" 2. Pierre Diacre (Chron. Cassm.yYV, 97) affirme à tort que le roi obtint du pape le droit aux InVestitures par la crosse et l'anneau.

(2)Boso, Fî<a Mnoc. //, Watterich, II, 175; Canon Wissegr.,Moïi. G., IX, 136; fl^owoHi ^«wma, Mon. G., X, 131; Laurent., Gesia Episcop,nr(lm., cap. 29; Chron. Maurin., du Chesne, IV, 3nyÂmal.

Après les fêtes brillantes qui marquèrent rheureuse issue de la diète (1), Innocent II se Mta de rentrer ^^n France et célébra à Saint-Denis les solennités de la semaine sainte. Suger a raconté avec complaisance la pompe déployée en ces jours par la cour pontificale (2). L'abbé de Glairvaux faisait-il partie du cortège? On en peut douter. Il aimait à passer la fête de Pâques au milieu des siens. Mais bientM il dut quitter de nouveau sa cellule. Les 9 et 10 mai, il reparaît à Rouen, aux côtés d'innor cent II et du roi d'Angleterre; Henri P' se montra magnifique; il combla d'honneurs et de présents le pontife exilé et lui promit, comme à Chartres, son assistance pour les combats futurs contre l'antipape (3). Innocent II regagna ensuite la France par la vallée de l'Andelle, suivi de Bernard qui prit vraisemblablement congé de lui à Gompiègne (4). Plus tard le pape fixa sa résidence à Auxerre. C'est. alors, croyons-nous, qu'il conçut le dèST sein de visiter Glairvaux (5).

Saxo, et Annal. Disibodenberg., Watterich, II, 203, etc. Cf. Bernhardi, Lothar, p. 359, note 19, et p. 361, note 24.

(1) A7iselm. Gemblac, Mon. Germ., VI, 383; Jlgidii Aureaeyallis Gesta Pont. Leod., ap. Hist. des G., XIII, 610. Voir, sur cette cérémonie du 4° dimanche de carême, Ordo Roman., Mabilion, Iter Ital. Il, 135.

(2) Vita Ludov., ap. Hist. des G., XII, 50.

' (3)Jaffé, Megesta, n°^ 7472-7473, 7476. « Henricus... apud Rotomagum non modo suis, sed et optimatum et etîam Judseorum muneribus eum dignalus est » (Will. Malmesbur., Hist. Nov., I, 3, ap. Migne, CLXXIX, 1399). Cf. Bulle d'Innocent II, du 16 février 1131, Migne, ibid., p. 76. La présence de Bernard à Rouen nous est signalée par une bulle du 20 mai {ibid., 96-97).

(4) Sur l'itinéraire d'Innocent, Jafié, Regesta, I, 849.

(5) Ernaud {Bern. Vita, lib. II, cap. i, n» 6) place cette visite après le voyage de Liège. Gilles d'Oryal {Gest. Pont, Leod., sp. Hist. des G., Xlil, 610) dit pareillement : « Rediens a Leodio Glararavallem divertit. » Gela nous avait fait fixer la visite avant Pâques (Jîet;we des Quest. hist,, janvier 1888, p. 102), Mais l'itinéraire suivi vraisembla-

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Il y fut reçu ayec une simplicité renouvelée des premiers âges de l'Église. Les pauvres de Jésus-Christ, remarque un historien (1), allèrent à sa rencontre, non pas sous la pourpre et la soie, ni avec des livres de prières recouverts d'or et d'argent, mais vêtus de grosse bure et précédés d'une croix de bois. Leur joie n'éclata pas en bruyantes acclamations; elle perçait à peine sous les modulations d'une psalmodie à mi-voixw L'appareil, si imposant et si nouveau pour eux, de la cour pontificale ne piqua même pas leur curiosité ; leur$ paupières, gardiennes de leur recueillement intérieur, restèrent baissées. Devant ce spectacle d'austère pauvreté et d'angélique modestie, le pape et les cardinaux versèrent des larmes d'attendrissement. '

L'église et le réfectoire réservaient encore aux augustes visiteurs des surprises du même genre. La chapelle de Glairvaux, brillante de propreté, mais absolument dé-^ pourvue d'ornements, soit sculptés, soit peints, n'était remarquable que par son dénûment. Quel contraste avec la basilique de Gluny que le souverain pontife avait consacrée six mois auparavant! Au réfectoire, les hôtes de saint Bernard durent se contenter de l'ordinaire des moines, « manger du pain de son, et boire, au lieu de vin, une espèce de raisiné ou jus d'herbes. En guise de turbot on leur servit des choux, auxquels on ajouta, comme friandise, quelques autres légumes. C'est àgrand'peine que l'on put trouver, pour la circonstance, un poisson que l'on plaça devant le seigneur pape : la communauté

blement par Innocent II ne se prête pas à cette combinaison (cf. Jaffé, Beg., 1, 848-9). Le séjour du pape à Auxerre, 26 juillet-24 septembre (Jaffé, Reg.j I, 850), convient mieux à une excursion de ce genre; Entre Auxerre et Cla|rvaux les communications étaient fréquentes. (1) Ernaud, loc cit.

n*en eut que la vue. Tout le monde cependant était dans l'allégresse. Cette fête, en effet, remarque pieusement le biographe de saint Bernard, « n'était pas une réjouissance de table, ce fut la fête dès vertus. »

Vers la mi-octobre 1131, nous retrouvons l'abbé de Clairvaux auprès d'Innocent II. Le pontife, voulant clore son séjour en France par un acte imposant, avait convoqué à Reims tous les évêques et abbés de son obédience. Treize archevêques et deux cent soixante-trois évêques, sans parler des abbés de tous Ordres, répondirent à son appel. Il était juste que l'abbé de Clairvaux figurât au premier rang parmi les membres de cette assemblée. Les services qu'il avait rendus à la papauté de^ puis plus d'une année le désignaient d'avance comme l'oracle du concile. L'humble moine était entré si avant dans l'intimité du chef de l'Église, que celui-ci, dit un historien, ne pouvait souffrir d'en être séparé (1). Il serait cependant diJBicile d'indiquer avec précision la part qui revient à saint Bernard dans l'œuvre du concile de Reims. Du reste, ce qui mérite de nous occuper ici, ce sont moins les affaires privées et les canons disciplinaires, que les rapports de l'Église et de l'État.

Nous avons raconté ailleurs le sacre de Louis le Jeune, par Innocent II (2). Le concile, qui s'était ouvert sur une acclamation du pape légitime, se termina au milieu d'une ovation pliis éclatante encore. Norbert, archevêque de Magdebourg, et Hugues, archevêque de Rouen,

(1) Ernald., loc. cit., n° 5. Le concile s'ouvrit le 18 octobre {Annales Blandin., Mon. G., V, 28; Jaffé, I, 850).

\2) Revue des Quest. histor., janvier 1888, p. 104-106; cf. Qrderic Vital, Bist. eccles.,XUl, 3; Chron. Maurin., ai\i.Hist.des G.,XÛ, 81; Luchaire, Louis le Gros, n" 474, p. 219. Bernard fui l'un de ceux qui conseillèrent au roi de faire sacrer Louis le Jeune à Reims {Vie de Louis le Gros, éd. Molinier, p. 122 note z).

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renouvelèrent au nom de leurs souverains le serment d'obéissance que Lothaire et Henri Beauclerc avaient déjà prêté au souverain pontife. Cette protestation fut répétée fidèlement, comme un écho, par les ambassadeurs des rois de Gastille et d'Aragon. L'œuvre du concile d'Étampes se trouvait ainsi ratifiée solennellement à Reims par l'Allemagne, l'Angleterre et l'Espagne, c'està-dire par toutes les grandes nations catholiques de l'Occident (1). Cependant un évêque français, Gérard d'Angoulême, et plusieurs abbayes mêlaient à ce concert une note discordante. L'archevêque dq Tours avait éga-, lement hésité pendant de longs mois à prendre parti (2). De l'autre côté des Alpes, un grand nombre d'églises et la Sicile toute entière s'agitaient en faveur de l'antipape. L'Ecosse suivait le même errement, malgré l'exemple contraire de l'Angleterre (3). En Orient enfin, les trois patriarcats d'Antioche, de Jérusalem et de Gonstantinople n'osaient se prononcer entre les deux élus du 14 février (4). Le schisme n'était donc pas éteint. Pour frap-

(1) Chroii. Maur., loc. cit.

(2) Bern., ep. 124. Hildebert avait fait sa soumission avant le . 17 décembre 1131. Jaffé, Reg., n» 7521.

(3) Bien que l'abbé de Clairvaux compte le roi David (ep. 125) au nombre des partisans d'Innocent II, l'Ecosse resta attachée à Anaclet jusqu'à la mort de l'antipape (Pagi, CriHc. in Baron., Ann., 1138, 12; cf. Jaffé, iîeflf.j n« 7515 ; Migne, CLXXIX, p. 90, n» xl, et p. 115, n°Lxxii). .

(4) « Omnis enim orientalis ecclesia, Hierosolymitana, Antiocheha, et Constantinopolitana nobiscum sunt, » dit Anaclet, septembre 1130 (Jaffé-Loewenfeld, Reg., n" 8413). Mais le 2 février 1132 Innocent écrit au roi de France : « A fratribus nostris patriarchâ Jerosolimitano.et Bethlehemiticse civitatis episcopo litteras obedientiœ suscepimus » [ibid., n» 7541). Geroh de Reichersberg [ep. ad card., ArcJdv., XLVII, 372) et la Chronique de Reichersberg (Mon. Germ., XVII, 454) rapportent égale nent qu'Antîoche se rangea à l'obédience d'Innocent II. II est probable que les Orientaux sont demeurés, pendant

per sûrement ses ennemis et ramener à l'unité les dissidents de bonne foi, Innocent recourut de nouveau aux a,rmes spirituelles. Forl de l'autorité que donnait a sa parole l'assentiment du clergé de trois grandes nations, il lança pour la quatrième fois T excommunication contre Pierre de Léon et ses partisans (1). Cette sentence était comme un suprême coup de trompette, destiné à porter Jusqu'aux extrémités de la terre les déclarations du concile de Reims.

quelque temps, indécis, à cause de l'insuffisance de renseignements sur la double élection du 14 février.

(I) Watterich, II, 207; AnnaL Blandin., ap. Mon. G., V, 28.

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