CHAPITRE XI
Bernard en Aquitaine.
Dans l'Aquitaine, le schisme était l'œuvre d'un équivoque et dangereux personnage, Gérard II, évêque d' Angoulême, ancien légat des papes Pascal II, Gélase II, Calixte II et Honorius II. Tracer le portrait de ce prélat n'est pas chose facile. Nul homme du douzième siècle n'a été plus diversement jugé. Pendant que quelquesuns de ses contemporains, jetant un voile discret sur ses. fautes, exaltent outre mesure ses qualités, d'autres s'acharnent à ternir sa réputation, et trop passionnés pour distinguer deux parts dans sa vie, font rejaillir sur la première le discrédit qui ne devrait atteindre que la seconde. Telle a été la puissance de ses détracteurs, qu'elle semble avoir troublé le regard, d'ordinaire si pur et si perspicace, de Mabillon lui-même (1).
(1) Mabillon, £erft. Opéra, Prasf. gênerai., n» XLVI, et Notse ad ep. 12e. L'historien des évêques d'Angoulème (ffi^f. des G., XII, 393- 397) lui est extrêmement favorable, tandis qu'Arnulphe de Séez [iUd., XIV, 249-262; Watterich, II, 258-275) le dénigre à plaisir. Orderic Tiiû [Hist. eceles., lib. XIII, cap. 12) ne lui consacre qu'un mot,
Normand d'origine et professeur de talent, Gérard dut au renom de savoir et de prudence dont il jouissait dans les écoles du Poitou, de monter sur le siège d'Angoulême. Ses nouvelles fonctions mirent en pleine lumière les éminentes qualités dont il était doué. Son talent d'administrateur fut égal à sa science théologique. U cultiva les arts avec le même zèle qu'il avait fait la littérature et le droit canon. Son panégyriste ne tarit pas sur les merveilles dont il dota l'église d'Angoulême, et plus tard Poitiers même et Bordeaux. Les magnificences de son palais, les richesses mobilières de sa cathédrale, le nom-t bre et la qualité des ouvrages de sa bibliothèque, tout révèle en lui l'homme de goût, en même temps que le protecteur éclairé des études (Ij. Mais un tel essor donné au travail et aux arts entraîne des frais extraordinaires; et ce n'était que par une contribution prélevée sur ses diocésains qu'il suffisait à tant de dépenses. Il eût été bien étonnant que son peuple, t, la fin, ne se lassât pas d'un impôt d'ailleurs admirablement employé. On a,lla même jusqu'à en suspecter la légitimité et à le qualifier de simonie (2), accusation à laquelle une épître de Geoffroy de Vendôme donne quelque poids.
Ces plaintes semblent n'avoir eu d'abord que peu de
mais très flatteur. Geoffroy, prieur du Vigeoîs, le montre attaché à Anaclet, sans lui en faire un reproclie {Hist. des G„ XII, 433-434). Geoffroy- de Vendôme, qui s'adresse un jour à lui, ut prxcordiali amico et bono domino (Ep. I, 26), dresse plus tard contre lui un terrible réquisitoire (Bp. I, 21, ap. Mist. des G., 288). Cf. Maratu, Girardy évêque d'Angoulême, Angoulème, 1866.
(1) Hist. episcop. et comit. Engolism., ap. Sist. des G., XII, 393- 394, 396. Sur l'élection de Gérard, cf. Arnulpbe de Séez, témoignage suspect [ibid., XIV, 250). Cf. Histoire littéraire de la France, Xï,
(2) Ernaldus, Bern. Vita, lib. II, cap, vi, n° 32 ; Arnulph. Sagiens,, lac. cit., p. 251 ; Goffred. Vindoc.,Ep. I, 21, ap. Hist. des G., XV, 288.
retentissement. Gérard était protégé contre la calomnie par son ancienne réputation de sagesse et par les honneurs dont le comblait la papauté. Ses ennemis comme ses amis sont d'accord pour reconnaître et louer la solidité de son jugement, la force de son éloquence, le charme de sa conversation, la finesse de son esprit et surtout l'habileté qu'il déployait dans les grandes affaires (1). Une circonstance particulière avait mis en relief toutes les qualités de l'ancien professeur de droit canon. Ce fut lui qui trouva au concile de Latran (1112) le moyen de déUer Pascal II des funestes engagements qu'il avait contractés vis-à-vis de l'empereur Henri V (2). Le pape, reconnaissant de ce service, l'en récompensa en étendant aux provinces de Tours, de Bordeaux, de Bourges et d'Auch la légation qu'il lui avait confiée. Gérard s'acquitta de ses fonctions avec zèle et tint jusqu'à huit conciles dans l'espace de quelques années (3) ; heureux s'il n'eût pas subi ces enivrements du pouvoir, qui font parfois tourner les meilleures têtes. On lui a reproché, non sans raison, de s'être regardé comme un pape au petit pied, ayant puissance de déposer les évêques à son gré. C'était, paraît- il, une prétention qu'il affichait publiquement, riiêmé en présence des laïques (4).
(1) Hist. pontif. et com. Engol, loc. cit., p. 397. Arnulplie de Séez lui-même lui reconnaît ; circa res gerendas innata discretio,quam plurima sane litterarum scientia confirmaret et utriusque facundia sermQïiis ornaret {loc. cit., 1^. 252).
(2) Hist. pont, et com. Engol., 1. c, p. 394.
(B) Ibid. En présence de ce témoignage appuyé par les faits (Hist. des G., XIV, 146-149), on se demande comment Arnulphe de Séez a pu reprocher à Gérard d'avoir laissé périr la discipline dans son diocèse et .dans sa province : « Nullam virtutibus gratiam rependisti, nullttm quoque supplieium vitiis irrogasti, heminem ad vilœ innocentiam informasti. » Invectiva, cap. n.
(4) « Me prœsente, dit Geoffroy de Vendôme, quasi alterùm Papam vos fecistis. wEp. I, 21, ap. Hist. des G.,li.Y, 289.