PI
Le schisme le surprit dans ces sentiments. Dès le mois de miaiiiSO, Anaclet lui écrivit pour le confirmer dans ses fonctions (1). Mais, avant d'accepter l'offre intéressée qui lui était faite, le prudent prélat voulut considérer à loisir quel tour prendrait la lutte engagée entre les deux prétendants. Avec la sûreté de vues pratiques qui le distinguait, il pencha bientôt en faveur d'Innocent II et le déclara sans détour dans une lettre qui fut lue au concile d'Étampes. Dans sa pensée, cette soumission adroite devait infailliblement lui valoir comme récompense le renouvellement de son mandat. Et de peur sans doute qu'on ne comprît pas ses intentions, il poussa l'ingénuité jusqu'à demander expressément au chancelier flaimeric le titre de légat (2). Mais prévenu par les mauvais bruits que des ennemis subtils avaient répandus contre lui, Innocent II lui refusa ces fonctions enviées, qu'il confia à un prélat absolument irréprochable, à un ami de l'abbé de Glairvaux, Geoffroy de Lèves, évêque de Chartres. Cette mesure était le plus cruel affront qu'on pût infliger
(1) Jaffé, Reg., n" 8377; Migne, CLXXIX, 698.
(2) Bern., ep. 126, n°' 1 et 2 ; Arnulph,, Invectiva, cap. 5, loc. cii., p. 256. Arnulphe est seul à mentionoer cette lettre au concile; mais il est si exact sur les événements de cette époque, qu'il est difficile de rejeter son témoignagie. C'est par lui seul également que nous savons qu'un décret de saint Léon servit de règle au concile, et le fait ne saurait être mis en doute. Sauf le caractère pamphlétaire de son Invective, son ouvrage est précieux et appuyé sur les documents. Il s'en réfère évidemment quelquefois à l'épître 126 de saint Bernard, vraisemblablement aussi à Pépître 21" (livre I") de Geoffroy de Vendômci Peut-être connaissait-il les mauvais bruits répanduà par Bernier, abbé de Bonneval. Maratu [ouv. cit., p. 284-292) se trompe quand il croit découvrir dans les relations d' Arnulphe de Lisieux avec Ernaud, rhistorien de l'abbé de Clairvaux, une des sources de Yinvective. Ce fut plutôt Arnulphe qui fut l'inspirateur âLBrûanà. L'Invective fut composée du vivant même de Gérard, vers 1134; et l'ouvrage d'Ernaud ne parut pas avant 1155.
à l'orgueil de Gérard. L'ambitieux évêque ne songea plus qu'à ea tirer vengeance. Et sa vengeance était aisée. Il lui suffit d'offrir ses services au rival d'Innocent, d'abord méconnu, à Anaclet II, qui ne manqua pas d'accueillir l'illustre transfuge avec empressement et reconnaissance. Il lui renouvela cette légation qu'il ambitionnait tant et l'agrandit encore de plusieurs provinces ecclésiastiques. Le cardinal Gilles de Tusculum fut chargé de lui apporter cette bonne nouvelle et de l'aider à organiser le schisme de ce côté des Alpes (1).
Gérard, malgré son grand âge, montra dans cette dernière période de son épiscopat, une activifé; vraiment surprenante. Pamphlets, discours, voyages, il n'épargna rien pour abattre l'autorité d'Innocent II, qui gagnait de proche en proche tous les diocèses de France. Au moment oxiil cherchait un moyen de l'atteindre, au loin comme de près, un de ces rouleaux des morts que l'on colportait alors de monastère en monastère Ini tomba entre les mains. Il n'hésita pas à l'utiliser comme un instrument de sa rancune, et y rédigea sur la double élection du 14 février un rapport qui était un véritable plaidoyer en faveur d' Anaclet II et un réquisitoire contre Innocent II. Mais le malheur voulut que le rouleau passât bientôt aux mains des Glunistes, qui découpèrent le dangereux libelle et l'envoyèrent à Innocent II, au vif regret des moines curieux ou indécis (2).
Les manœuvres directes et personnelles du légat d'Anaclet auprès du comte de Poitiers, Guillaume X, eurent
(1) Bern. Vita, lib. II, cap. vi, nV32; Bern., ep. 126, n"» 1-4; Arnulph., Invectiva, cap. v, loc. cit., p. 557. Cf. Pétri Venerab., ep. II, 4.
(2) Reitnbaldi Leodiens., ap. Hist des G., XII, 366-668; cf. Arnulph., Invecf., loc. cit.
un succès bien autrement scandaleux et inquiétant. On est peu surpris que ce prince, d'un caractère faible et violent, de mœurs frivoles et d'une piété irial entendue, n'ait pas résisté aux suggestions du perfide et babile prélat. Les petits démêlés politico-religieiax qu'il avait eus avec son propre évêque, Guillaume Adelelme, et réyêque de Limoges, Eustorge, le prédisposaient à la révolté contre l'autorité légitime (1). Se ranger à l'obédience d'Anaclet, c'était pour lui s'assurer le moyen, peu loyal mais facile, de combattre à découvert, et avec quelque apparence de droit, des adversaires qui soutenaient la cause d'Innocent IL Grâce à la force matérielle dont il disposait, on avait tout à craindre -de sa colère. Bernard, apprenant sa défection et prévoyant les maux qu'elle entraînerait pour l'Église dans toute l'Aquitaine , lui fit adresser par l'entremise du duc de Bourgogne, un pressant plaidoyer en faveur d'Innocent II (2). Mais sa lettre, si éloquente fût- elle, ne pouvait avoir de prise sur une conscience déjà pervertie par les sopbismes complaisants de l'évêque d'Angoulême. Une démarche que Pierre le Vénérable tenta vers le même temps auprès du prince pour l'arracher au schisme demeura pareillement sans résultat (3). L'abbé de Glairvaux, cependant, ne désespéra pas de venir à bout d'une telle obstination. Sur le conseil d'Innocent II, il entreprit avec l'évêque de Soissons le voyage de Poitiers, et par la force de sa dialectique et l'autorité de sa personne, contre l'attente générale, nous dit-il lui-même, il obtint du comte une véritable rétractation et rétablit la paix dans la cité (4).
(1) Chron, Goffridl Vosiensis, ap. Hist. des G., XII, 43.4.
(2) Bern., ep. 127.
(3) Pétri Venerab., ep, II, 22. Voyage accompli entre le concile de Reims et Noël 1131.
(4) « Piîeter spem muUorum reportarem mecum pacem Ecclesiœ. »
Mais cette victoire, remportée sur une volonté qui flottait à tout vent de passion, fut aussi éphémère qu'elle avait été prompte. A peine Bernard était-il parti, que Gérard reprit sur le malheureux comte son ascendant fataLLe schisme mal éteint se ralluma dans la cité avec une violence extraordinaire. Plusieurs membres du clergé, des plus notables, le doyen du chapitre et l'archi-prêtre de la cathédrale, par exemple, se laissèrent séduire. Deux camps irréconciliables se trouvèrent bientôt en présence et en hostilité ouverte. Dans leur rage» les partisans de Gérard s'attaquèrent même aux objets du culte qui avaient servi à leurs adversaires; etiil se trouva un prêtre, assez fanatique pour briser l'autel sur lequel l'abbé de Glairvaux avait célébré la messe (1).
Dès que le conflit s'achevait dans les excès de la violence brutale, le champ de bataille devait rester à lïf force matérielle. Guillaume Adelelme eut les honneurs de l'expulsion ; et, après un semblant d'élection, Gérard plaça sur le siège de saint Hilaire une de ses créatures, Pierre de Ghâtellerault. L'évêque de Limoges partagea le sort de l'évêque de Poitiers ; on lui substitua un ambitieux abbé du Dorât, du nom de Rainulphe, qui d'ailleurs mourut subitement, peu d'années après son élévation, d'une chute de cheval, en laquelle plusieurs contemporains virent un châtiment du ciel (2).
Avant même que tous ces lamentables événements fussent accomplis, l'abbé de Glairvaux avait appris la
Bern., ep. 128; Bern. Vita, lib. II, cap. vi, n» 36. Brial {Hist. des G., XV, 626, note à) confond cette mission de l'abbé de Glairvaux avec celle de Pierre le Vénérable. Le voyage de Bernard à Poitiers est vraisemblablement du commencement de l'année 1132.
(1) Bern, Vita, lib. II, cap. vi, n° 36.
(2) /6td., n» 33; Bern., ep. 126, n» 3; Goffr. Vos., Chron., ap. Hist, des (?., XII, 434; Arnulphe, Invecl, cap. vu, loc, ciL, p. 259.
SAINT BERNARD. — T. I. l9
triste rechute du comte de Poitiers. Il s'en plaignait aussitôt à lui dans une lettre où l'espoir d'une seconde con-, version perce encore, à côté des reproches les plus vifs : « Quelle est cette merveille, écrit-il, et par quel conseil s'est opérée si promptement votre conversion , cette déplorable conversion qui vous fait encourir de nouveau, et plus gravement que par le passé, la colère de Dieu! Quel est celui dont la fascination vous a fait si tôt sortir de la voie de la vérité et du salut? Certes, celui-là, quel qu'il soit, portera la peine de son crime. Revenez, revenez et rappelez à leur poste ceux que vous avez chassés (1). »
Guillaume X resta sourd à cette prière ; l'évêque d'Angouléme, qui continuait à le surveiller de près, cherchait en même temps à répandre dans tous les évêchés et tous les monastères voisins le même esprit de révolte contre l'autorité d'Innocent II. Aucune de ces menées n'avait échappé à la diligente attention de l'abbé de Glairvaux. Déjà l'infatigable champion d'Innocent s'était adressé au clergé de l'Aquitaine pour exciter son zèle, et le mettre en garde contre l'évêque d'Angoulême. « Jusques à quand, écrit-il à Geoffroy du Loroux, le futur archevêque de Bordeaux, jusques à quand votre prudence restera-t-elle endormie dans une fausse sécurité, près d'un serpent qui vous guelte? Nous savons que rien ne saurait vous faire déserter l'unité; mais cela ne suffît pas, il faut encore combattre de toutes ses forces ceux qui troublent la paix de l'Église (2). »
Au libelle du pontife schismatique Bernard opposa une protestation qui nous est parvenue sous forme de lettre adressée aux évoques de. Limoges, de Poitiers, de Péri-
(1) Epi 128, écrite en 1132, avant l'expulsion de l'évêque de Poitiers.
(2) Ep. 125, écrite en 1131-1132.
gueux et de Saintes. C'est un réquisitoire écrasant contre Gérard, en même temps qu'une démonstration éclatante de la validité de l'élection du cardinal Grégoire. Il n'est pas lï^essaifeferappj^eEicfelè^ aliments invoqués parle saint abbé en faveur d'innocent^ lE NèumlS^eoffinaissons déjà. Il est bon de remarquer cependant qull les développe avec une nouvelle vigueur, en insistant principalement sur l'infime minorité de partisans d' Anaclet II, comparée au nombre infini des fidèles ralliés à Innocent II. Et c'est avec un accent de triomphe qu'il pose . à ses adversaires cette question capitale : « De quel côté enfin se trouve l'Église catholique? » ■'
Pour les hommes de bonne foi, la réponse ne pouvait être douteuse. Pourquoi donc un évêque éminent, tel que Gérard, est-il tombé dans le schisme? L'ambition l'a perdu. Il était trop fier pour descendre des hauteurs où l'avait placé la confiance de plusieurs papes. « Il a rougi de paraître inférieur à lui-même, après avoir occupé un si haut rang parmi les siens. On reconnaît bien là la fausse honte qui mène au péché, comme parle rÉcriture. C'est ainsi que cet homme a trahi le Saint Père Innocent (pour me servir de ses propres expressions), et s'est attaché à l'auteur du schisme. Ils ont contracté alliance et l sont unis comme l'écaillé est unie à l'écaillé. Gérard a proclamé Anaclet son pape, et celui-ci en retour a nommé Gérard son légat, par une sorte de comédie qu'ils jouent de concert. Ils se consolent entre eux, se protègent et se recommandent, quoiqu'on somme ils ne travaillent pas l'un pour l'autre, mais chacun pour soi... Voici que le légat forge parmi vous de nouveaux évêques pour son pape, afin que ce pape ne soit pas pape pour lui seul... Mais ne croyez pas qu'un tel légat travaille gratuitement : on a ajouté à son ancienne légation la France etia Bour-
gogne, et il s'en vante. Il peut y joindre, s'il veut, les Mèdes, et les Perses, et la moitié de la Déca pôle; et pourquoi pas encore, en outre, les Sarmates et tous les lieux inconnus où il posera le pied? homme sans pudeur autant qu'aveuglé! Il s'imagine qu'on ne le voit pas, et il est la risée de ceux qui l'entourent. Mépris bien mérité, du reste : car n'est-il pas vrai qu'il fait du sanctuaire une plàfee aux enéhères? Il choisit pour pape,^ ^ un pape à sa guise, — celui qui consentira à le faire légat. Ainsi, à moins que tu ne sois légat, Rome ne pourra avoir de pape? D'où te vient ce privilège dans l'Église de Dieu? Possèdes-tu le sanctuaire par héritage? Tant que tu as eu quelque espoir d'obtenir d'Innocent la faveur que tu lui demandais d'une façon si peu discrète, Innocent, tu l'as écrit, Innocent était un saint et le vrai pape. Et maintenant tu l'accuses d'être schismatique ! Sa sainteté et sa légitimité se sont donc évanouies avec ton espérance? Hier il était catholique, saint, et souverain pontife ; aujourd'hui c'est un misérable, un schismatique, un séditieux. Hier, c'était le Saint-Père Innocent ; aujourd'hui c'est Grégoire, diacre de Saint-Ange. C'est 'ainsi, quand le cœur est double, que les contradictions sortent d'une même bouche (1). »
Cette fine satire que nous abrégeons, nourrie de faits et de preuves, assaisonnée d'ironie, et relevée par une verve intarissable, devait ruiner plus sûrement la politique de Gérard, que ne l'eût fait la force matérielle. On peut croire qu'elle contribua à maintenir le clergé d'Aquitaine dans le devoir. Lorsque Gérard, en effet, à quelque temps de là, osa s'emparer du siège de Bordeaux devenu
. (1) £/). 126, n"^ 2-4; écrite après l'expulsion des évoques de Poitiers et de Limoges (cf. n" 2) et ayant la prise de possession du siège de Bordeaux par Gérard.
■,iil
vacant par la mort du titulaire, les évêques de Saintes, de Périgueux et de Poitiers n'eurent qu'une voix pour flétrir cette usurpation, et s'adressant à leur métropolitain, l'archevêque de Bourges, le conjurèrent de casser la, prétendue élection de l'ambitieux légat d'Anaclet. « Excommuniez de nouveau cet excommunié, s'écrient-ils, et au besoin, demandez au roi de France de vous prêter mainforte contre lui. » Vulgrin promit à ses suffragants de leur donner satisfaction dans la mesure de son pouvoir (1). Mais il était réservé à l'abbé de Clairvaux de porter le dernier coup au schisme d'Aquitaine. En 1134-1135, nous le verrons à l'œuvre à Parthenay, près du comte de Poitiers.
Bernard en Italie.
Après le concile de Reims, rien ne retenait plus Innocent II en France. Le triomphe de sa cause y était assuré. Aussi bien, les églises et les monastères commençaient à se lasser de subvenir aux frais de son entretien (2). Il quitta donc Auxerre au commencement de l'année 1132, fit s'achemina lentement vers l'Italie, oii devaient se livrer les derniers combats contre le schisme.
Cluny était sur son passage (3). La somptueuse hospi-
(i) L'évoque de Bordeaux mourut au mois de mai (vr.aisemblablement 1132).
(2) « Prœfatus papa immeosam gravedinem ecclesiis Galliarum in- ^gessit. » Order. Vital., Hist. eccl., XIII, 3. Cf^ Suger, Vita Lud. VI;
ap. Hist. des G., XII, 58 E; Chron. S. Andrede Camer., ap.. Mon. G., XII, 549; Bern. Vita, lib. II, cap. i, n» 6.
(3) Innocent séjourna à Cluny du l" au 12 février. Jaffé. n"» 7531-
talité qu'il y reçut accrut encore, par l'effet dii contraste; Fadmiration qu'il professait pour la pauvreté des Cister-; ciens. Il nous reste un monument de cette iiripression. C'est rabûlition d'une redevance queClairvaux payait à Tôpulente abbaye de Pierre le Vénérable. Par cet acte, le souverain Pontife croyait faire œuvre de charité ; mais les Clunistes réclamèrent contre sa décision, au nom de la justice. Ce fut le point de départ d'une querelle qui dura vingt ans entre les deux Ordres.
Le document pontifical est daté de Lyon, 17 février (1). Innocent II traversa Vienne, Valence, Avignon, Gap, et franchit les Alpes par le mont Genèvre. Le 40 avril, il célébrait à Asti la fête de Pâques. Il gagna ensuite Plaisance, où il convoqua un concile de tous les évêques de la Lomhardie (13 juin) (2). Cet appel, mal entendu, révéla l'état des esprits dans la haute Italie. Anaclet II y avait de nomhreux partisans. Il fallait à tout prix les détacher de sa cause. Le succès de cette entreprise marquerait glorieusement la première étape du voyage d'Innocent à travers la Péninsule et produirait sur les Romains une impression plus vive que n'avaient fait la décision du concile d'Étampes ou les foudres du concile de Reims. Mais on né pouvait espérer d'obtenir la soumission des cités dissidentes par un décret. Il fut décidé que le souverain Pon* tife les visiterait l'une après l'autre et essayerait de les — gagner par le prestige même de sa présence. Cette mesure avait réussi en France, où elle n'était pas nécessaire ;
(1) Jaffé, n» 7544; Migne, CLXXIX, p. 126; la bulle est datée de Lyon ; au lieu de /// kal. Martii, lire XHl kal. Cf. Pflugk-Harttung, Ada Rom. Poïït., l, U6.
(2) Boso, Yita Innocent. IL Duchesne {Lib. Pont, II, 381, note 4) fait remarquer que Boson fait passer Innocent de nouveau par Saint- Gilles, vraisemblablement à tort. Cf. Jaffé, I. 855-856. .
les faveurs qu'Innocent II répandit sur les églises de Crémone, de Bergame, de Navarre, de Guaslalla, de Ferrare, de Venise, de Brescia (1), prouvent qu'elle eutun égal succès en Italie. L'évêque de Brescia, Villanus, fut déposé et remplacé par son coadjuteur Manfred (2). Milan toutefois^ dont l'archevêque s'était déclaré en faveur de rantipapé Anaclet et de l'antiroi Conrad de Hohenstaufen, resta le boulevard d'une opiniâtre opposition. Soit défaut de temps, soit plutôt crainte d'un échec, Innocent s'abstint de tenter, si Ton peut s'exprimer ainsi, l'assaut de la métropole lombarde. Parti de Plaisance au commencement de juillet, il était de retour en cette ville, 'dès les premiers jours de novembre (3j, et s'apprêtait à recevoir Lothaire, qui venait de déboucher en Italie par la vallée de Trente. L'appareil militaire du monarque n'avait malheureuser ment rien d'imposant. Les causes qui lui avaient fait retarder jusqu'au mois d'août 1132 (4) son expédition dans la péninsule, n'avaient pas complètement disparu : le parti des Hohenstaufen, toujours menaçant, ne pouvait être contenu que par la force. Laissant donc ses meilleurs soldats en Allemagne, Lothaire avait dû se contenter, pour son entreprise, d'une escorte modeste, d'une sorte de garde du corps. Son armée ne dépassait pas quinze cents hommes, renforcés par trois cents cavaliers que lui avait gracieusement offerts le duc Sobieslas de Bohême (5). La reine Richinza, quelques évêques, abbés et seigneurs laï-
(l)Cf. Jaffé, /îesr., 857-858.
{2) Annal. Brix., Bip. Mon. G., X\lll, 812.
(3) Le 4 novembre il était à Plaisance. Jaffé, Reg., n° 7600.
(4) Cf. Bernhardi, Lothar, p. 439, note 2.
(5) Annal. Erphesf., ap. Mon. G., VI, 539. « Exercitum... propter discordiam regni parvum » (Olto Frising., Chron.^Ylï, 18). « Tantil-
I lum exercitum » {Bern., ep. 139, nM).
ques formaient, si l'on peut s'exprimer ainsi, son étatmajor. Peut-être espérait- il qu'à son apparition en Lombardie, des volontaires nombreux viendraient grossir les rangs de son escorte. Mais les peuples ne se laissent guère
■ toucher qu'aux grandes démonstrations de la puissance. Les troupes de Lothaire répondaient mal à la majesté de J'empire : on s'en moqua (1), disent les chroniqueurs. En vain le futur empereur se présenta successivement aux portes de Vérone, de Milan, de Créma, de Brescia. Crémone et Plaisance consentirent seules à le recevoir (2).
C'est sous l'impression de ce mauvais début que Lothaire rejoignit Innocent II (novembre 1132). Leur entre-
V vue eut lieu près de Plaisance, dans les plaines de Roncaglia. Nous ne pouvons qu'en deviner l'objet (3). Les deux souverains se proposèrent de soumettre à l'obéissance, par la persuasion et au besoin par la force, quelques cités de l'Est, telles que Reggio, Boulogne, Faënza, dont la fidélité était encore douteuse, et fixèrent au printemps suivant leur marche commune sur Rome.
Pendant que Lothaire exécutait à peu près sans succès la première partie de ce plan (4), Innocent II entrait triomphalement à Bologne (5), et, gravissant les Apennins,
^ se dirigeait sur Pise (6), où nous le voyons séjourner de-
(1) « Subsannatus et despeclus. » Olto Frising., loc. cit. Cf. Bernr hardi, Lothar, p. 445, note 23.
(2) Bernhardi, iUd., note 25; p. 448, note 32; Jaffé, Lothaf^ p. 126, notes 15-16.
(3) « Générale coUoquium de statu ecclesise et imperii. » Boso, Vita Innoc, Walterich, II, 176. Cf. Bernhardi, Lotfiar, p. 449, notes 34-35. D'après cet historien la diète aurait eu lieu le 8 novembre.
(4) Otto Frising., Chron., Vil, 19; Jaffé, Lothar,^. 70, note 21; p. 126, note 19; Bernhardi, io^Aar, p. 450, note 37.
{5)Mansi, Concil, XXI, 410; Jaffé, iJe^»., n"^ 7603-7604.
(6) « Per montera Bardonis... reversas Pisas. » Boso, Vila Innoc,
puis le mois de janvier 1133 jusqu'aux premiers jours de mars (i);
G'est alors, qu'en face de difficultés imprévues qui menaçaient de retarder encore indéfiniment son déjpart pour Rome, il se souvint à propos de l'abbé de Clairvàux et le manda de nouveau près de lui (2). Le concours des flottes réunies de Pise et de Gênes, nécessaires pour garder la côte et protéger les bouches du Tibre contre une attaque possible du roi de Sicile, faillit tout à coup lui manquer. Les deux cités rivales étaient depuis près de cinquante ans en hostilité perpétuelle au sujet de leurs droits politiques et religieux dans l'île de Corse (3). La trêve qu'Innocent II leur avait imposée, lors de son passage en 1130, n'avait été observée que d'une façon équivoque. Gênes la rompit en 1132, en capturant près de Gagliari un navire jpisan, et en faisant prisonniers les hommes qui le montaient. C'était une déclaration de guerre. Pise était tout entière à ses armements, lorsque le souverain Pontife rentra dans ses murs.
Au fond, la solution du différend était du ressort de la
Watterich., II, 176. Mons Jiardonis = Apennin (Otto Frising., Gesta Frid., Il, 13).
(1) Jaifé, Reg., n" 7605-7611, du 16 janvier au 1"' mars. ■ (2) Dans notre article sur Bernard et le schisme d'Anaclet H en Italie {Revue des Quest. Jiist, janv. 1889, p. 6-lt), nous avions dit que Bernard avait accompagné Innocent II en Italie. II ne le rejoignit vraisemblablement qu'à Pise en janvier-février 1133. Le 7 août 1132, il était à VsL\i(i&[\es\Continmt. ValcelL, ap. Mon. G., VI, 459), où il installait ses moines : hos ndduxit beatus Bemardus; et vers la même époque sans doute à Cambrai {GalUa Christ., III, 28). L'épître de Pierre le Vénérable (II, 9), qui est delà fln de 1132 ou du commencement de 1133, mentionne encore la présence de Bernard en France.
(3) Voir, sur ce point, Dove, De Sàrdinia insula, tS66, p. 90 et suiv.;,Fabre, Liber Censuum, Paris, Thorin, p. 70-71, note 3; 73-74, note 2; 75-76, note 2. '
cour romaine; mais il était extrêmement difficile ;cle trouver un arrangement qui satisfit à la fois les deux parties intéressées. Le conflit avait pour cause la suprématie accordée par les papes aux évêques de Pise sur les églises de la Corse. En vertu de la suzeraineté plus ou moins eff'ective que l'Église romaine exerçait sur les lies du littoral, à la suite de la donation de Gharlemagné et de Pépin, Grégoire VIÏ, par acte du 16 septembre 1077, avait notifié aux Corses la nomination de LandolphCf
; évêque de Pise, comme gouverneur temporel et directeur spirituel de leur île. Un peu plus tard, Urbain II conférait la Corse à l'évêque de Pise, moyennant un cens annuel de 50 livres de Lucques; puis, par une bulle du 21 avril 1092, il élevait ce même évêque à la dignité de métropolitain de la Corse. Jusqu'au pontificat de Galixte II, les Génois ne songèrent pas à attaquer ce privilège; mais lorsqu'ils eurent conquis la plus grande partie de la Corse, ils ne purent voir sans jalousie la puissance spirituelle exercée dans l'île entière par Pise, leur rivale, et ils réclamèrent l'abolition de cette suprématie. Pour les satisfaire, Calixte II rendit autonomes les évêchés corses. Sous le pontificat d'Honorius II, la question fut portée à Rome devant un concile; et une bulle du 21 juillet 1126 rétablit le privilège dés Pisans. Les conséquences de cette décision ne se firent pas attendre. Les Génois recommencèrent la guerre,
, . et il fallut toute la diplomatie d'Innocent II et de ses conseillers pour obtenir une nouvelle trêve au mois d*août 1130. Or, le conflit menaçait de renaître sans cesse, si on ne trouvait un accommodement qui mît un terme aux revendications des Génois. A une époque où Vinfluence commerciale était si souvent subordonnée à l'influence religieuse, leurs exigences, avaient quelque
apparence de justice. Le souverain Pontife ne put en méconnaître la légitimité. Ayant donc appelé devant sa cour, à Pise, les représentants de la ville de Gênes, voici par quels arrangements il essaya de les satisfaire, sans trop léser les intérêts de leurs rivaux. Gênes fut, comme Pise, érigé en archevêché. Par cette mesure le siège de Milan, dont relevait l'évêché de Gênes^ reçut un premier châtiment de sa rébellion. Innocent II, poursuivant son œuvre, détacha encore de la métropole lonibarde, pour les unir à l'archevêché de Gênes, l'évêchéde Bobbio, sur la Trébie, au nord-est de (iênes, célèbre depuis longtemps par le couvent de saint Colomban, et le monastère de Brugnato qu'il transforma en évêché. Des six évêchés de la Corse, déjà existants ou créés pour la circonstance, trois furent soumis à la nouvelle métropole : ce furent Mariana, Nebbio et Acci ou Accia.
Gênes était du même coup autorisée à jouir des droits temporels que les Pisans avaient jusque-là exercés sur cette partie de l'Ile. Les trois autres évêchés, Aleria, Ajaccio et Sagona restèrent suffragants de Pise. Pour ne pas mécontenter cette ville amie dont il diminuait l'importance, — aussi bien moralement par l'élévation d'une rivale, que matériellement par la perte d'une partie delà Corse, — Innocent II créait l'archevêque de Pise primat de Sardaigne et lui assignait, comme suiîragant sur la côte, l'évêché de ?oi^u\onm, Massa-Maritima (1).
Ces combinaisons témoignent d'une rare sagesse et d'une suprême habileté. Est-il téméraire de penser que l'abbé de Clairvaux n'y fut pasétranger? Entout cas, ce fut à lui que le souverain Pontife commit le soin de
(1) Sur tout cela, cf. Fabre, loc, cU.,qI Bernbardi {Lothar,f. 464), inexact sur quelques points de détail; Jaffé, iîe<;., n«* 5048, 5449, 5464, 7266; Boso, Tito Innocent. II, Wallerich, II, 176.
les faire agréer du peuple génois. Bernard se rendit à Gênes vei'S le mois de février,, probablement sur le navire qui t'amenait les députés de la république. Son arrivée mit toute la ville en émoi. Mais les esprits les plus rebelles ne purent résister à ce médiateur, dont la dialectique avait vaincu ïe roi d'Angleterre et l'empereur d'Allemagne. En quelques jours, la paix fut arrêtée eh principe sur les bases déjà indiquées à Pise. Les deux cités rivales conclurent, en outre, une alliance défensive et offensive contre Roger de Sicile et les partisans d'Anacletll. Un an plus tard, le souvenir de cet éclatant succès inspirait à l'ambassadeur d'Innocent II ces lyriques accents : « les beureux Jours! mais trop courts, hélas! et trop tôt écoulés! Jamais je ne t'oublierai, ô peuple pieux, noble nation, cité illustre! Matin, midi et soir, comme le prophète, je prenais la parole ; et Tavidité dé mes auditeurs était aussi grande que leur charité. Nous apportions une parole de paix, et, comme nous avons rencontré des enfants pacifiques, notre paix s'est reposée sur eux. Avec quelle rapidité cette merveille s'est accomplie! Le rriéme jour, pour ainsi dire, j'ai semé, moissonné et chargé sur mes épaules les gerbes de la paix (1). » Le traité fut signé à Gorneto, entre le 20 et le 26 mars (2) . Un tel résultat, presque inespéré, combla de joie le cœur du souverain Pontife. Rien désormais ne retardait plus sa marche sur Rome. Lothaire, ayant traversé la Toscane,
(1) Bern., ep. 129. Cafari, Annal. Jamiens,, ap. Mon. G., XVill, ï8.
(2) « Pax facla est inter Pisanos et Jaauenses ad Cornetum; et ibi accepit dignilatem archiepiscopatus et pallium et crucem Syrus epi- Scopus a Domino Innocentio papa. » Cafari, Annal. Januens., loc. cit . Cf. Jaffé, Reg., n"' 7613, 7890. De tout ceci, il résulte que l'archevêché de Gênes ne fut pas offert à saint Bernard, comme le dit Ernaud, Bern. Vita, lib. II, cap. iv, m 26; cf. lib. I, cap, xiv, n" 69.
le rejoignit à Calcinaia et à Viterbe, et alla camper à Valentano, près du lac de Bolséna (1).
Anaclet II était en proie à. une grande anxiété. Depuis plusieurs mois le prestige de son autorité allait chaque semaine en déclinant. Dans l'Italie méridionale, plusieurs coups terribles avaient atteint ses alliés. Le roi Roger, qui lui devait sa couronne, battu une première fois h Nocera, le 24 juillet 1132, par le duc Robert de Gapoue et le comte Rainulphe d'Alife, avait été finalement contraint (en décembre) de se replier jusqu'en Sicile pour réparer ses pertes. La ville de Bénévent, jusque-là un des principaux foyers du schisme, venait d'admettre dans ses murs le cardinal Gérard; et une partie de la population, reconnaissant son erreur, avait pris résolument parti pour Innocent II (2). A Rome même, le pouvoir de l'antipape était chancelant. Plusieurs familles nobles, les Fraiapani, les Gorsi, Pierre Latro, le préfet Théobald lui-même, fatigués de la domination des Pierleoni, appelaient de tous leurs vœux l'arrivée de Lothàire et d'Innocent II (3).
Ces coups de la fortune et ces symptômes de défaveur, réunis, alarmèrent Anaclet; et, pour conjurer un malheur plus grand, il se décida à tenter un accommodement avec l'empereur. On lui persuadait que Lothàire était disposé à déposer les deux élus, pour procéder à une nouvelle élection pontificale (4). Cette perspective flattait l'amour-propre de l'antipape. N'osant plus es-
(1) Boso, VUa Innoc, Watterich, II, 176; cf. Bernhardi, Lothar, : p. 465-466, lïotes It et 12; Norberti VUa, cap. 21, ap. Mon. G., XII,
(2) Falco Benev., ap. Muratori, Script., V, 112-115.
(3) Vita Innoc. II, Watterich, II, 177; Bern. VUa, lih. II, cap. ir n°:8. ;
(4) Cf. Petd Venerab., ep. II, 30; Bern., ep. 126, n" 12.
pérer de supplanter son rival, il essaya au moins dé l'entraîner dans sa chute. Plusieurs cardinaux se présentèrent donc en son nom au camp de l'empereur et demandèrent qu'on remît en jugement la double élection du 14 février. Ge n'est pas une faveur que réclame notre maître, insinuaient-ils, c'est la justice : il est prêt à se soumettre à un tribunal régulièrement établi. Serait-il équitable qu'on le condamnât sans l'entendre et qu'on le traitât en ennemi, quand il croit être dans son droit?
Lothaire et la plupart de ses conseillers, déjà enclins à la conciliation, se laissèrent prendre à ces déclarations hypocrites. Norbert, archevêque de Magdebourg, d'abord hostile au projet, alla trouver le souverain Pontife à Viterbe, et osa l'exhortera entrer dans la voie des accom^ modements (1).
La réponse du pape et des cardinaux ne se fit pas ât^ tendre. Elle était indiquée par les canons. Saint Bernard en précisa les termes : « L*Église universelle a parlé, s'écria-t-il , elle s'est prononcée contre Anaclet et ses complices, la cause est jugée; il n'est pas permis de déférer à un tribunal particulier une sentence portée par toute la chrétienté (2). »
Lothaire s'inclina devant cette décision marquée au coin du bon sens. Pour atteindre Anaclet, il ne lui restait
(1) Le$ détails de cette négociation sont diversement rapportés par Fauteur de la vie de saint Norbert (cap. 21, ap. Mon, G,, XII, 701) et par Lothaire dans son manifeste (Mon. G., Leg:, il, 81). Le premier ne parie que d'une tentative de conciliation et le second en indique expressément deux. Nous admettons qu'il y en eut deux. Voir les motifs de celte opinion, dans 1" édit., 1. 1, p. 332, note 4.
(2) « Quod erat universitatis non debere privatum. fieri respondeïunt. » Mon. 6., Leg., II, 81. Nous trouvons là le langage particulier à l'abbé de Clairvaux : « Vocant in causam orbera et cura sua paucitate universitatem flagitant judicari... Ecclesise univers» negotium est, non unius causa personœ. » Ep. 126, n° 11.
plus qu'à prendre d'assaut la vie éternelle. Mais une lettre de Bernard nous laisse entendre que cette entreprise n'était pas sans péril. « Nous sommes aux portes de Rome, écrit le saint au roi d'Angleterre (1). Le salut est tout proche ; la justice est avec nous. Mais la justice est un aliment que la bourgeoisie romaine goûte fort peu. Cette justice nous rend Dieu favorable; les armes seules font trembler nos ennemis. Or, nous n'avons pas même de quoi subvenir aux premières nécessités. Est-il besoin de vous indiquer ce que vous avez à faire pour achever vôtre ouvrage, vous qui avez reçu le souverain Pontife avec tant de respect et de magnificence? »
Cet appel discret ne fut pas entendu. Lothaire d'ailleurs n'avait pas le temps d'attendre les secours de l'Angleterre. La moindre hésitation pouvait jeter le désarroi dans son armée, impatiente de combattre. Le 30 avril, il entra dans Rome, — sans rencontrer du reste la moindre résistance, — par la porte Nomentane au nord-est, pendant que les Pisans, les Génois, Robert de Gapoue et Rainulphe d'Alife, venus à son aide, y pénétraient par le sud. Le lendemain, les troupes impériales campaient sur le mont Aventin, et Innocent II occupait le palais de Latran (2).
Après trois mois de fatigues, saint Bernard était enfin arrivé au terme de son voyage ! Ses pieds foulaient le sol de la ville éternelle. Mais comme la Rome des Césars et des Papes était loin de répondre à l'idéal sublime que sa piété s'en était formel
(1) Bp. 138. Sur les promesses faites à Innocent II par Henril", cf. Jaffé, Seg., n° 7449 ; Migne, CLXXIX, 76.
(2) Boso, Vita Innoc. Il, Walterich, II, 178; Cafari, Annal. Januens.,\oc. cit., avec nuance d'exagération patriotique; FalcoBenev., ap. Muralori, V, 115; Ep. Lolharii, ap. Walterich, II, 212.
Était-ce là .cette cité reine que ^ Constantin, selon la légende alors régnante, avait léguée à saint Sylvestre , pour en faire la capitale du catholicisme? Presque tous les monuments laissaient voir la tracé des coups que les barbares et la noblesse féodale leur avaient portés., Le Panthéon seul, transformé en basilique, restait debout dans son intégrité primitive et sa sereine majesté. La famille des Gorsi avait son château sur remplacement même du temple de Jupiter Capitolin. Dans la région du Palatin et de l'Esquilin se retranchaient les Fraiapani, qui en vinrent à occuper la voie Sacrée, le Palatin presque tout entier, le Grand Cirque, le Septizonium, le Colisée, les Arcs de Titus et de Constantin. Les Pierleoni s'étaient assurés du Trastevère, en fortifiant le théâtre de Marcellus qui commandait le pont des Juifs ou pont Quattro Capi, par lequel l'île Saint-Barthélémy se relie à la rive gauche du Tibre (1). De véritables tours féodales abri- 4aient pareillement les autres membres de la noblesse romaine. La ville se trouvait ainsi hérissée de forteresses, près desquelles s'élevaient, plus humbles et non moins tristes d'aspect, les églises paroissiales, les diaconies et les couvents. Par suite de la rivalité entre les Pierleoni et les Fraiapani, toute communication était interrompue entre les deux rives du Tibre, entre Saint- Pierre et le Latran. Cette hostilité perpétuelle, où l'intérêt particulier se couvrait impudemment du prétexte de la religion, ne faisait qu'aigrir les esprits. Et le peuple finissait de perdre, dans cette fièvre de la guerre civile, le peu qui lui restait de son antique générosité. Au douzième siècle, il est devenu une race intraitable, amou-
(1) Duchesne, Liber Pontif., Il, 291, note 28; 295, note 13; 319, note 15; Eabre, Lih. Censîium, p. 7, note 2.
reuse du tumulte et capable, pour de l'or, de prêter main-fçrfe, à toutes les ambitions. C'est ainsi que les Piérlepni ravaient acheté, pour le faire servir à leurs desseins. De la sorte, la capitale de la chrétienté était devenue une nouvelle cité de Mars. Était-ce là cette Jérusalem céleste que l'abbé de Clairvaux avait entrevue dans ses rêves de cénobite? Où donc la cité de Dieu décrite par saint Augustin avait-elle son siège ici-bas, s'il n'était pas à Rome?
Dans l'amertume de sa déception, saint Bernard conçut dès lors pour cette ville une sorte d'horreur, que le temps et les événements ne firent qu'aviver encore. Il ne faudra pas s'étonner si, plus tard, on l'entend jeter à la face des Romains leur nom déshonoré comme une suprême injure. « Quid de populo loquar? s'écriait-il. Populus romanus est. Nec brevius potui, nec expressius tamen, aperire quod sentio (1), »
Mais l'heure n'était pas aux récriminations, si légitimes fussent-elles : elle était à l'action. Les Pierleoniavaient jusque-là jugé inutile et périlleux de s'opposer à la marche de l'armée envahissante. Retranchés derrière les murs de leurs forteresses, ils étaient décidés à se défendre jusqu'à la dernière extrémité. Du reste, pour lasser et battre les assiégeants, il leur suffisait de se tenir » sur la défensive. Aussi Anaclet interdit-il à ses soldats de quitter leur poste. Lothaire souffrait de cette insolente conspiration du repos. Il ne pouvait se dissimuler que, par cette tactique, Saint-Pierre, où ses prédécesseurs avaient été sacrés empereurs, serait imprenable. Fallaitil qu'il renonçât à l'espoir de recevoir la couronne impériale? Dans la perplexité où il était, il ne trouva d'autre
(1) De Consî'derafîowe, lib. IV, cap., 11, n* 2.
moyen, pour arriver à ses fins, que de renouer avec Ana^ clet les négociations interrompues. L'antipape yintidii reste, au-devant de ses désirs, en lui envoyant Pierre de Porto avec de pleins pouvoirs pour la paix. Le croiraiton? Il fut convenu, en principe, que la double éleetioii du 44 février serait soumise au jugement d'un tribunal extraordinaire, à la condition toutefois que Pierre de Léon et Innocent II remettraient l'un et l'autre à Lothaire des otages et les châteaux forts derrière lesquels ils s'abritaient. Après coup, Anaclet II vit sans doute dans cette convention un guet-apens et refusa de donner suite au projet qu'il avait lui-même le premier mis en avant. Le mon ' narque fut exaspéré de cette violation de la parole don- ' née; mais, faute de ressources pour en tirer vengeance, il se borna à faire déclarer publiquement Anaclet et ses complices, « fourbes et perfides, traîtres à la majesté di^ vine et à la majesté royale (1). »
Ces pourparlers inutiles avaient duré jusqu'à la fin du mois de mai. Il était cependant impossible que Lothaire retournât en Allemagne sans l'auréole que la couronne impériale mettait au front des rois. Sur l'avis de Norbert, archevêque de Magdebourg, l'église Saint-Jean de Latran fut choisie, à défaut de l'église Saint-Pierre, pour être le , théâtre de la cérémonie du couronnement. Le dimanche 4 juin, le prince se présenta avec sa suite à l'entrée de l'auguste basilique et prononça entre les mains d'Inno-r cent II, en présence de témoins choisis à cet effet, le serment qui suit : « Moi, Lothaire, roi, je jure et pro-
(1) C'est ici la seconde négociation dont nous avons déjà parlé plus haut (p. 338, note l).Les sources où nous avons puisé sont nombreuses, mais troubles. Citons seulement la Vita Norberti {bl^. Mon. G., XII, 701), la circulaire de Lothaire {Mon. G., Leg., II, 81), Falco de Bénévent (Muratori, V, 113) et la Vit a Bernardi {lib. II, cap.n, n" 8). Cf. 1'" édit., t. I, p, 336, noie.
BERNARD EN AQUITAINE, ET EN ITALIE. 34d
mets à vous, seigneur pape Innocent II, et à vos successeurs, de protéger votre vie et votre liberté, vos droits et votre dignité papale, de défendre les fiefs de Saint- Pierre que vous possédez, et de vous aider, selon mes forces, à recouvrer ceux que vous ne possédez plus. » La procession entra ensuite dans l'église, et le souverain Pontife couronna empereur le roi Lothaire et impératrice la reine Richinza, qui l'accompagnait (1). Quelques jours plus tard, pour sceller à nouveau l'union du Sacerdoce et de l'Empire, Lothaire et Innocent s'engageaient à faire observer strictement, chacun en ce qui le concernait, le concordat de Worms (2).
A cette date, le séjour de Rome était devenu dangereux pour l'armée allemande, à cause des fièvres. Lothaire reprit donc sans retard la route du nord, traversa l'Italie à grandes journées, et dès le 23 août se reposait à Freisingen (3). Du double but de son expédition, un seul était atteint : il avait reçu la couronne impériale; mais le schisme durait toujours. A peine, en effet, Anaclet II était-il débarrassé de la présence des troupes étrangères, qu'il prit l'offensive et renouvela ses violences à main armée (4). Innocent dut s'enfuir encore une fois de la
(1) Bo&o, Vita Innoc. II, Watterich, II, 177; Annal. Magdeburg., Mon. G., XVI, 184; Anselin. Gemblac, Contin., Mon. G., VI, 539; Otto Frising., CAron., VII, 19. La formule du serment de Lothaire, dans Wallerich, II, 209.
(2) JaiFé, Mon. Bamherg., p. 662. Selon la Vita Norberti (loc. cit.}, « coronatus imperator ad honorera imperii, ad firmamentum fœderis quod cura Papa pepigerat, inveslituras episcopatuura, libertatera videlicet ecclesiarura sibi a domino Papaconcedi minus consulte postula- Tit. » Suit une scène dramatique renouvelée de Liège. Sur l'invraisemblance de ce récit, cf. 1" édition, 1. 1, p. 438, note 1.
(3) Cf. Jaffé, Lnthar, p. 135-136.
(4) Épp. Anacl. et Innoc. ad Didacum, Watterich, II, 213-214; Bern, Vita, lib. II, cap. ii, n» 8.
ville éternelle et se réfugia à Pise (septembre 1133) (1). L'abbé de Glairvaux, rentré depuis plusieurs mois déjà dans son cloître, apprit avec consternation ces désolantes nouvelles.
(l) « Mense septembri mediante Pisas transfretavit. » Falco Beneyenl., ap. Walierich, II, 213.