‹ Vie de Saint Bernard, abbé de Clairvaux [microform]Chapitre 62 sur 118 · Tome l, page · texte numérisé non relu

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E CLAIRVAUX, q<APRÉS CASSFNI

sion, ou une témérité que d'intf charte de Charité cistercienne, q\ serfs, comme une tentative favor moins à la diminution du servai des hommes libres sur leurs dom vaux invitaient directement les s i chartes d'affranchissement à leurs douter, en effet, que les monas recruté principalement dans la cla convers, destinés à l'exploitation I lution lente s'accomplissait de la j I lations rurales, à mesure que les f \ tijpliaient; et nul ne niera qu'elle f i de la liberté et du progrès social ( C'est dans un but non moins é Cisterciens s'engagèrent à ne jamai d'autrui. Un point de leur Régi l'aGceptation de rentes foncières alors connues. Les abbayes de l'Oi du droit de dîme, mais jamais ell d'autrui. La dîme est à leurs yeux revient de droit soit à l'évèque, s< ghse paroissiale, soit aux indigeni sèdént Un domaine doivent vivre suffire à eux-mêmes. S'assurer, biens fonciers, ce qui est nécessa exploitation agricole, voilà ce que noît autorise. Après, commence 1

(1) Plus tard, Clairvaux viola les statu

glise de Boulogne (Haute-Marne) lui apps

en 1231, elle possède trois Tilïages entiers

Campan.tXK)-, quelques années après, e

^ ment (cf. -d'Arbois de Jubainyille, Abbay

DE CLAIRyAUX. 433

d'interpréter la clause de la me, qui vise les villages et les j favorable à rabblition ou du servage ? En n'acceptant que ?s domaines, Giteaux et Glairt les seigneurs à délivrer des à leurs tenanciers. On ne peut monastères cisterciens aient s la classe des affranchis leurs tation des granges. Une révode la sorte au sein des popuiie les filles de Gîteaux se mulu'elle fut tout entière au profit social (1).

aoins élevé et libéral que les

e jamais tirer profit du travail

r Règle prohibe absolument

cières ou cens, seules rentes

de l'Ordre pourront se libérer

lais elles ri' exigeront la dîme

'S yeux une chose sacrée, qui

que, soit au curé, soit à Té-

idigents. Des moines qui pos-

t vivre en l'exploitant et se

urer, outre la propriété de

écessaire ou utile pour une

ce que la Règle de saint Be-

ence l'abus : tout ce qui est

îs statuts cisterciens. En 1196, l'éui appartenait {Ultra Albam, LV); entiers avec leurs habitants {Comit.

iprès, elle acquiert des serfs isolé- Âbbayes cisterc, p. 295).

superflu est contraire à la pureté de l'institut monastique (1).

Personnel du domaine.

En résumé, des hommes libres travaillant librement et en commun sur le sol libre et vivant uniquement de leur travail, tel est le caractère particulier de l'Ordre cistercien et par conséquent de l'abbaye de Glairvaux.

A côté d'elle quel contraste dans l'exploitation d'un domaine rural! Prenons pour exemple, si l'on veut, la propriété de Josbert de laFerté ou du seigneur de Ghacenay, dont nous rencontrons les noms dans les chartes de Glairvaux (2). Leur domaine se composé de terres et d'hommes. Une partie de ces terres est rattachée à la maison du seigneur : c'est ce que les textes appellent le dominicum, \2l terra dominicata ou indomînicata. Le reste est partagé en lots de diverse étendue, cultivés par des serfs, des affranchis, des colons ou des hôtes, qui en ont l'usufruit, moyennant redevances plus ou moins lourdes : ce sont autant de tenures soit serviles soit ingénuiles.

M. d'Arbois de Jubainville n'est pas loin d'affirmer qu'à cette époque presque tous les habitants de la Ghampagne étaient serfs (3). Une telle opinion est selon nous

(1) Eûcord. cisterc. cœnobii, cap. xv, Guignard, p. 71-72. Cf. Consuet.sea Instit. gener.^ cap. v et ix, ibid.y p. 250-252.

(2) Bern. Vita, iib. I, cap. ix, n" 43 ; Cartx communes, I ; Fontdrcia, XLIII; d'après cette dernière charte on voit que le seigneur de Gfaacenay possédait des serfs dans son « poté » ou domaine.

(3) « Presque tous les habitants de la Champagne paraissent avoir été serfs au douzième siècle. » Histoire des comtes de Ckamp., III, 215 ; cf. IV, 697-700. 11 nous semble que la lecture des Cartulaires de la région donne une impression un peu différente. M. Luchaire

' LE DOaiAINE DE CLAIRVAUX. 435

exagérée. Ce qui n'est pas contestable, c'est que, au point de vue de la sujétion, le sort des affranchis ou même des colons n'était guère supérieur à celui des serfs. Sauf le droit de formariage et de mainmorte, qui n'atteignait que les serfs, tous les droits seigneuriaux, corvées, dîmes, cens, tailles, etc., frappaient indistinctement tous les hommes du domaine. On a dit aussi que, (c de droit commun, les habitants roturiers de la Champagne étaient alors taillables à merci (1). » C'est encore une assertion qui veut être corrigée. Un usage déjà accrédité par le temps voulait que le tenancier, même serf, ne payât annuellement qu'une redevance fixe. Telle était par exemple la règle sur les terres ecclésiastiques (2) ; et nul doute que cette coutume ne se soit également introduite sur les domaines de la féodailité laïque, partout où régnait quelque sentiment de justice, inspiré par la raison ou par la foi (3). Ce qui est malheureusement vrai, c'est que l'usage dont nous parlons n-avait pas, en droit féodal, force de loi reconnue, et que nombre de seigneurs laïques abusaient de l'antique droit de propriété pour exiger de leurs tenanciers des redevances arbitraires et injustes. Le plus souvent, ce mal avait sa source, non dans la rapacité du seigneur, mais dans celle de ses agents. Les maires préposés à la sur-

nous parait plus juste, quand il dit : « Au commencement du onzième siècle, la condition servile est celle de la majorité de nos paysans, et, dans la plupart des provinces (il faut excepter la Normandie et la Bretagne, peut-être môme la Touraine), une partie notable de la population des campagnes restera soumise, jusqu'à la fin du treizième siècle,, aux charges caractéristiques de la servitude. » Manuel des Institutions françaises, p. 294-295.

(1) D'Arbois de Jubainville, om. cit., III, 215-216.

(2) Cf. Pet. Vener., lib. I, ep. 28, loc. cit,

(3) Cf. Vustel de Couianges,.i'aiiett et le domaine rural, p. 360-

veillance et à l'exploitation des domaines ruraux, les vicomtes et lesprévôts, chargés d'exercer la justice ou de récueillir les impôts (1) dans les comtés, n'avaient pas toujours l'impartialité et le désintéressement qu'on est en droit d'attendre de fonctionnaires loyaux. Il leur arrivait trop fréquemment de confondre le droit seigneurial avec leur propre intérêt. Leurs exactions ne profitaient pas toutes au maître. Le tenancier subissait ainsi la double exigence d'un fisc déjà exorbitant et d'un agent fiscal abusant de son autorité. Cette plaie, qui n'est pas particulière au moyen âge, frappait trop souvent alors lés campagnes d'une façon criante. Voilà ce qui arrachait aux malheureux tenanciers les plaintes dont Pierre ïe Vénérable et tant d'autres se sont faits l'écho.

Une autre cause qui rendait leur sort vraiment déplorable, c'était l'obligation où ils se trouvaient de se tenir habituellement aux ordres du propriétaire. Pendant qu'ils employaient le meilleur de leur temps et les plus belles journées des saisons à s'acquitter de leurs corvées sur le dominicum, leurs propres champs, d'ordinaire les moins féconds du domaine total, restaient en souffrance. La récolte suivante s'en ressentait inévitablement* Il n'en fallait pas moins payer toutes les autres redevances. On comprend dès lors qu'il suffisait parfois d'un hiver rigoureux comme celui de 1124-1125, pour amener dans les campagnes une famine dont les petits fer-

(1) Sur les vicomtes et les prévôts, cf. Luchaire, Manuel des Institut, françaises, p. 263-266^ 279-282. Le vicomte qui tenait le castrum de la Ferté, Hugues, est nommé dans le Cartulaire de Clairvaux [Vitra Alham, I, p. 41, etc.). Le comte de Champagne avait un prévôt à Bar-sur-Aube (Bern., ep. 39, n° 3). Un officier, miww^er, du nom de Constance, était prévôt de Guy de Marcilly, à I\ennepont [Vitra Alham, I). Le Cartulaire nomme pareillement les maires de Longchamp, de Baroville, d'Urville, d'Arconville, etc.

miefs, serfs ou libres, étaient les premières victimes. N'ayant aucune réserve, ils étaient condamnés à mourir de faim, si une Providence visible^ne venait à leur secours (1).

En regard de ces domaines mal cultivés de la féodalité laïque, plaçons Glairvaux. Ce monastère était aussi un composé de terres et d'hommes. Les terres, nous l'avons vu, étaient enchevêtrées dans les propriétés et les villages d'alentour. Pour les exploiter, il avait fallu les diviser en plusieurs centres de fermage, nommés granges. Six granges, ce semble, furent établies du vivaiiit même du. fondateur : ce sont, avec la grange de l'abbaye, Grangia abbatise, l'Outre-Aube, séparée de celle-ci par l'Aube comme son nom l'indique. Ultra Alham, Fraville dans le finage d'Arconville, Fontarce à la source de l'Arce, Beaumont et Campigni sur le territoire de Cunfm et de Riel les Eaux (2).

(1) Sur ce point, cf. Fustel de Coulanges, ouv. cit.^ p. 423-445; Luchaïre, Manuel des Institut, françaises^ p. 297-299.

(2) L'existence des quatre premières granges au temps de Bernard est hors de doute; elles sont citées comme telles dans les documents. Juxta Grangiam Fravillx, est-il dit dans une charte de 1147 {Fravilla, I, p. 124). Pour Fontarce, cf. Bern. Vita, lib. VI, cap. 14, n" 45. Pour Beaumont et Campigni, la chose est moins claire; M. d'Arbois de Jubainville [Abbayes cisterciennes, p. 312-313) a cru qu'il n'était question pour la première fois de la grange de Campigni qu'en 1210. C'est une erreur : dans une charte de 1159 {Campigni, XXXIII, p. 252) on rencontre les expressions finagium grangiœ Campaniaci. Ce qui nous porte à croire que les granges de Beaumont et de Campigni existaient déjà en 1147, c'est que les dotations qui les regardent ou qui leur sont assignées forment un groupe spécial et figurent, à cette date, dans la révision générale des chartes de l'abbaye, sous une mbrique particulière. Fraville est aujourd'hui une ferme de la commune d'Arconville. Elle comprend 230 hectares, dont 34 fauchées de prairies (la fauchée est de 31 ares 62 centiares), et se loue 5.000 francs. Du temps de saint Bernard il reste encore la chapelle et le réfectoire, avec la cave et le dortoir .^ La chapelle, d'un style très simple, éclairée

On tomberait dans une grande erreur, si l'on se faisait de ces établissements l'idée qu'exprime aujourd'hui leur

'-nom usuel. « Grange, selon la remarque de M. d'Arbois de Jubain ville (1), est un terme générique qui sert, au moyen âge, à désigner tout bâtiment destiné à l'exploitalion agricole. L'auteur de la description de Glairvaux

^nous dit que la présence des instruments aratoires dans les granges d'Outre-Aube et de l'Abbaye, toutes deux attenant à Glairvaux, était le seul signe auquel on pût, au premier coup d'œil, distinguer ces granges d'une abbaye. Les granges cisterciennes étaient souvent des sortes d'abbayes au petit pied; elles avaient leur chapelle, leur dortoir, leur réfectoire, leur chauffoir. Elles différaient des monastères en ce que les moines ne pouvaient y habiter à poste fixe. » Les convers seuls y résidaient. « C'est ce qui constitue un des caractères de l'Ordre de Gîteaux et qui distingue cet Ordre de celui de Cluny et des anciens Bénédictins. Les anciens Bénédictins et les Glunistes chargeaient des moines de l'administration de leurs propriétés rurales et les envoyaient y résider. De là l'origine des prieurés. Les prieurés possédaient un couvent, c'està-dire une communauté de moines qui remplissaient ensemble tous les devoirs de la vie monastique. Mais l'existence des prieurés était prohibée dans l'Ordre de Gîteaux qui n'admit cette institution que dans les siècles de décadence. »

Les granges cisterciennes étaient rattachées à l'abbaye par un lien très étroit. Le domaine total vivait d'une vie unique. Rien ici de semblable au domînicum et aux tenures serviles ou ingénuités. La population de Glairvaux

, seulement par deux étroites fenêtres, est située à droite de la porte d'entrée qui donne accès dans la cour de la ferme. {i) Les Abbayes cisterciennes, ^. Z0i-Z05,

qui^ après avoir commencé par treize personaes, finit par s'élever, du vivant même de saint Bernard, à sept cents âmes, ne forma jamais une villa, un village, mais une famille. Cette famille, il est vrai, se composait de deux groupes distincts, les moines et les convers: mais tous ces membres, quelle que fût la diversité de leur origine ou celle de leurs offices, jouissaient du même privilège : la liberté, et ne reconnaissaient d'autre autorité que celle de la Règle, à laquelle le supérieur, Bernard lui-même, était assujetti.

Le supérieur portait le nom d'abbé, abbas, c'est-à-dire « père. » Ses subordonnés, même les convers, étaient pour lui des « frères, » en même temps que des fils. C'est en lui que s'incarnait la Règle. Il avait charge de la faire appliquer partons et d'en punir les infractions. Mais quoique son autorité fût absolue, il ne devait prendre aucune décision, sans avoir consulté les anciens de la communauté ; et dans les circonstances graves il appelait à son conseil la communauté tout entière : consultation de pure conscience et de simple raison, car il n'était pas obligé de se conformer à l'avis de ses moines (1).

Malgré sa haute situation, rien, pas même le costume, ne distinguait au dehors ce dominus, ce seigneur d'un nouveau genre (2). Comme le dernier des moines, il était astreint au travail manuel ; et les historiens nous montrent Bernard, au temps de la moisson ou de la fenaison, accompagnant ses frères dans les prés ou dans la plaine (3). Sa nourriture n'offrait rien qui. sentit la bonne chère. Quoiqu'il eût une cuisine particulière et deux moines,

(1) Bened. Régula, cap. 2 et 3, Guignard, p. 6-9.

(2) Cf. Statuta Cap. gênerai., 1252^ ap. Martène, Thésaurus Anecdot.yiy, 1399.

{^) Bern. Vita, lib. I, cap. ix, n° 44; cap. xi, n» 54, etc.

choisis à tour de rôle, pour en faire le service, il n'était pas mieux nourri que le reste de la communauté : comme elle, il ne mangeait que des légumes; la seule raison qui lui faisait faire table à part était la nécessité de recevoi?: honorablement les hôtes, sans que l'ordre de la maison eût à souffrir de leur présence (1).

Au-dessous de lui, et immédiatement après lui, venaient dans la hiérarchie monastique le prieur et le cel lérier. Ils étaient à la nomination de l'abbé (2). Le prieur était, comme son nom l'indique, le second dignitaire de l'abbaye. La Règle de saint Benoit l'appelle prévôt, prœpositus [Z). Il a peu d'attributions spéciales. Il est à tous égards le lieutenant de l'abbé qu'il supplée en cas d'abr sence, et dont il est le premier auxiliaire et le premier conseiller (4). De 1115 à 1124 ce fut Gaucher, futur abbé de Morimond, qui exerça à Clair vaux le priorat. Nous 'retrouvons ailleurs le nom de ses successeurs, Humbert, Godefroid de la Roche, Geoffroy, plus tard abbé de Clairmarais, Geoffroy de Péronne, Rainier de Térouanne, et Philippe de Liège (5). Telle fut l'importance de cette fonction au -temps de la grande prospérité de Clairvaux, que Bernard fut obligé de créer un sous-prieur. Le premier moine que nous voyons remplir cet office fut Odon ou Eudes, dont la mort précéda de quelques mois seulement celle du saint fondateur (6).

(Ij Régula S. Bened., cap. 53 et 56. « Tantum legumiais acclpiat (septimanarius) ut abbati et supervenientibus hospltibas sufïîcere possit. » Consuet. antiquior., cap. 109, ap. Guignard, p. 227.

(2) Reg. S. Bened., cap. 65, Guignard, p. 53.

(3) Cap. 21 et 65.

(4) Consuetud. anUq.,Câ^. 111, Guignard, p. 230-231.

(5) Voir la liste des prieurs de Clairvaux, ap. Henriquez, Fascicitlus sanctorum Ordin. Cisterciens., lib. II, p. 418; cf. d'Arbois de Jubaiayille. Abbayes cisterciennes, p. 357.

(6) Exord. magn., dist. III, cap. 6, Migne, p. 1036-1057. , .

Le cellérier était d'une manière générale, sousl'autofité de l'abbé, chargé de l'administration financière du monastère (1). C'était lui qui commandait les repas et veillait à ce qu'ils fussent servis à temps. C'était lui qui salait les mets et faisait les parts de chaque religieux dans les écuelles destinées à cet usage. Il recevait les comptes des convers, placés à la tête des exploitations agricoles, des usines et des divers corps de métiers dé l'abbaye (2). Il en avait l'inspection. L'auteur dn Grand Exorde de l'Ordre de Clteaux nous montre Gérard, premier cellérier de Clairvaux, parcourant les fermes de Fabbaye pour remplir les obligations de sa charge, ex débita offlcii sui (3).

Au nombre des dignitaires de Clairvaux, il importe de citer encore l'hôtelier et le portier. Nous aurons plus loin l'occasion de parler avec détails de leur humble et glorieux office (4) .

En dehors de ces fonctionnaires spéciaux, la besogne journalière était la même pour tous les moines. Nous avons déjà dit en quoi elle consistait. Elle paraîtra bien humble, si l'on considère que ceux qui s'y étaient astreints volontairQment sortaient pour la plupart de l'une ou l'autre des trois classes privilégiées qui possédaient alors le monopole à peu près exclusif de la culture intellectuelle : la noblesse, le clergé et la bourgeoisie. « Combien de gens de lettres, combien de rhéteurs et de philosophes sont entrés dans les monastères de saint Bernard ! »

. (1) Reg. S. Bened., cap. 31, Guignard, p. 30.

{2) Consueiud. antiq., cap. 76 et 117, Guignard, p. 181 et 240; Instit. Capit. gêner., cap. 87, ibid., p. 274.

(i) Exord. magn,, àist. m, cap. 2, p. 1053.

(4) Sur les fonctionnaires d'ordre inférieur, cî. Consuetud. antiq., cap, 105-120, Guignard, p. 223-243, et d'Arbois de Jiibainville, Les' Abbayes cisterciennes, p. 198-243. ■

nous dit un contemporain (1). Sur ce terrain nouveau, dans ce domaine spécial, l'aristocratie de la naissance ou de la science n'est plus comptée pour rien. Le savoir de quelques-uns est utilisé pour la transcription des manuscrits et la réforme liturgique entreprise par l'Ordre cistercien; mais les travaux de ce genre n'étaient qu'une exception à Glairvaux. L'occupation principale de la communauté, son œuvre par excellence, après la prière canonique, Yopus Dei, c'est pour chaque jour ouvrable le travail manuel. Quel spectacle pour les grands seigneurs et les riches bourgeois du moyen âge que ces moines, qui ne le cédaient à personne en noblesse, en richesse ou en intelligence, librement attachés à la glèbe, et occupés à conduire Un attelage, à porter du fumier, à défricher Un sol ingrat (2)! Dans l'intérieur du cloître, leur office est; le même, sinon plus humiliant encore. Ils raccommodent' eux-mêmes leurs vêtements ; et le port de l'aiguille est obligatoire, même pour l'abbë '(3). La cuisiné les réclame à tour de rôle; nul ne peut se dérober à ce service : un futur pape, Bernard de Pise, et un fils de roi, Henri de France, passeront ainsi plusieurs semaines de leur vie à « laver des écuelles (4). » La fameuse chimère , saint -simonienne, d'après laquelle certains hommes naissent avec la charmante vocation de brosser pour leur agréipent, du matin au soir, les bottes de leurs frères, n'était pas encore inventée. Chaque moine de Glairvaux

(1) Bern. Vita, lib. II, prxf.

(2) Qualis religio,est fédère terrain, silvam excidere, sterçora comportare? » Bern., ep. 1, n" 4. Cf. Pétri de Roya ep. inter Bernardinas 492, n°9.

(3) Reg. S. Bened., cap. 55. Cf. Cœsarii Dialogi miracul., dist. VI, cap. 16-17, ap. jBêôi!, Pair, cwferc, II, 172-173.

(4) Consuet. antiquior., csip. 108, ap. Gui8;nard, p. 225r227;Frflg'j)t, histor., ap. Hist. des G., XII, 91; Bern. Vita quarta, lib. II, n° 17.

prend soin de ses chaussures (4). On rapporte qu'un jour saint Bernard graissait ainsi ses souliers dans le chauffoir, lorsque le démon, choqué de cette humilité, y entra soudainement sous 'la forme d'un hôte et demanda oh était Tabbé. Le saint leva les yeux et le regarda. «; Quel abbél s'écria le démon : ne serait-il pas mieux d'accourir poliment au-devant des hôtes que de faire honte à ses moines en se livrant à une occupation si malséante? » Bernard reconnut aisément à quelle espèce de visiteur il avait affaire ; il continua la besogne qu'il avait commencée, et le démon disparut (2).

Authentique ou légendaire , ce récit nous montre en quel honneur était à Glairvaux le travail manuel, même en apparence le plus avilissant. La leçon qui s'en dégage, incomprise de la plupart des seigneurs de cette époque, n'a pas été perdue. On convient facilement aujourd'hui que le travail, si grossier soit-il, pourvu qu'il ait son utilité, réhabilite l'homme, et qu'il n'est pas à proprement parler de vil métier. 'Quel ouvrier pourrait dédaigner son outil, truelle, pioche, ou faucille, en songeant qu'il a pour ancéîres, dans son labeur quotidien, des bourgeois et des gentilshommes tels que les Cisterciens du douzième siècle, et pour compagnon, pour frère, un saint Bernard?

.Cependant il ne faut pas oublier que les moines de"l Glairvaux choisissaient, entre les divers travaux manuels, ceux auxquels ils pouvaient se livrer sans dommage pour leurs exercices claustraux. A vrai dire, l'exploitation du domaine retombait principalement sur les bras des convers; la communauté n'était tout entière aux champs

(1) « Fratres calefactorium possunt ingredi... ad subtalares ungeudos » C;o»s2^<je. ffinfigr., cap. 72, ap. Guignard, p. 174. - (2) Bern, Vm quarto, lib. II, n'' 16.

qu'en temps de presse, par exemple à l'époque de la moisson et de la fenaison. Du reste, les convers exécutaient tous les travaux qui exigeaient une résidence prolongée, à, poste fixe, hors de l'abbaye. La plupart des arts mécaniques, nécessaires à la nourriture et aux vêtements, leur étaient pareillement dévolus. Ainsi, ce sont les convers qui sont, par métier, tisserands, maçons, cordonniers, tanneurs, boulangers, foulons, forgerons, valets de charrue, vignerons, charretiers, bergers et bouviers (1).

Arrêtons-nous un instant sur cette classe de trayail-N leurs, si curieuse à observer au douzième siècle. Les . convers sont des laïques et ils portent la barbe (2). Leur costume diffère peu de celui des moines; comme eux ils oiït une tunique, des bas et des souliers; seulement ils remplacent la coule par la chape, sorte de robe de laine, probablement un peu plus courte. Leur capuce ne doit leur couvrir que les épaules et la poitrine; les capuces de plus grande dimension sont réservés nux pâtres, aux charretiers et aux bouviers. Les forgerons seuls ont droit

(1) Césaire, Dialogi Miracul., dist. IV, cap. 7, ap. Biblioth. PP. Cist., II, 81; Exord. cœnab. cistérc, cap. xv, ap. Guignard, p. 72; ÏIsus Conversorum, cap. 1, 2, 4, 6, ibid., p. 278-282. Marlhne^Thesaitrus anecdot., IV, 1647 et suiv.) donne le i^xie à'nm Règle des Convers, intitulée Brève et memoriale scriptupi de conversatione laicorum fratrum secundum Institutd sancti Bernardi, d'après un manuscrit d'Aulne (diocèse de Liège) et une GOj)ie des Feuillants. L'ouvrage comprend 16 chapitres, beaucoup moins explicites que les 22 chapitres des Vsus conversorum édités par Guignard et qui sont antérieurs à 1173-1191 (cf. Guignard, Monuments, p. xxii).

(2) « Conversos laïcos barbatos. » Exord. cister. eœnob., cap. xv, Guignard, p. 72. Cf. Instit. Capit. Gêner., cap. 8, ibid., p. 251, Césaire cite des clercs qui, par humilité, feignirent d'être laïques pour entrer parmi les convers. Bialog. Miracul., dis.t I, cap. 39, ap. 5*hlioth. PP. Cist., Il, 2\-22.-

de porter une chemise (1). Leur lit, comme celui des moines, consiste en une paillasse; ils couchent tout habillés, sans même ôter leurs chaussures; et pour couvertures, au lieu de laine, ils se servent de peaux (2). Au temps de la prospérité de Glairvaux, il était impossible qu'ils eussent un dortoir commun; les uns passaient la nuit dans l'abbaye, les autres dans les granges; mais il était de règle qu'ils fussent plusieurs ensemble. Pourtant les bergers pouvaient être dispensés de rentrer chaque soir à la ferme, quand le pâturage où ils conduisaient leurs troupeaux en était trop éloigné; ils avaient alors leurs loges dans la plaine, comme on en voit encore de nos jours (3).

La nourriture des convers était, pour la qualité; la même que celle des moines; mais à cause de la nature de leurs travaux ordinairement plus pénibles, elle était plus abondante. C'est pour eux surtout que la Règle consacra le mixtum ou déjeuner, qui se prenait vers huit ou neuf heures du matin et se composait d'une livre de pain ou même davantage, selon le tempérament dé chacun. Les convers résidant à l'abbaye n'avaient pas un droit strict à cet adoucissement, et leur mixtum éidiit généralement de quantité moindre. Mais ceux qui séjournaient dans les granges n'étaient astreints au jeûne qu'en certains jours où l'Église l'observe, et pendant l'Avent, outre les vendredis, depuis le 13 septembre jusqu'au carême (4).

Le travail journalier des convers n'était pas, on le de-

(1) J7SMS Coîiuers., Guignard, cap, XVI, p. 286.

(2) Vsus Convers,, ca.]}. xwi.

{Z) Usus Convers,, cap. i et ii, p. 278-279. Cf. Cartulaire, l/m-a Albam, XL\l : « ut ibidem facerent logias qu» pastoribus et animaibus sunt necesse » (sic); .FrawiZZa, XXVIIL

(4J,« Eisdem cibis vescentur quibus et monachi, » etc. ïTsws Cou-

vine, d'une durée uniforme pendant tout le cours de l'année. En règle générale, et sauf les dimanches et les fêtes, ils se levaient plus tard que les moines. De Pâques au 13 septembre, époque des grands travaux agricoles, ils se levaient à l'aube. Du 13 septembre au l^'' novembre et du 22 février à Pâques, il suffisait qu'ils fussent debout, pour réciter leurs prières, soit trente Pater et autant de Gloria Patrij avant que le jour parût, L'hiver était le temps des longs sommes ; du l^"" novembre au 22 février, ils pouvaient dormir les trois quarts de la nuit. En résumé, leur sort à cet égard paraîtrait enviable à beaucoup de travailleurs de nos jours, surtout si l'on considère qu'à ces heures de repos régulier il faut ajouter les dimanches et trente jours de fête par an, où nos convers chômaient (1).

Mais le convers n'est pas simplement un hbmme de durs labeurs, un ouvrier, c'est encore un religieux; c'est par là surtout qu'il se distingue du serf et du colon de son temps, aussi bien que de l'ouvrier moderne. Il a fait vœu de chasteté, et la Règle lui interdit de parler à une femme seul à seule (2). L'obéissance est devenue la loi de toute sa vie; s'il vient à l'enfreindre, il expiera sa faute en prenant ses repas par terre devant ses frères dans le réfectoire commun, durant trois jours (3). Par manière de mortification, il devra se donner la discipline

vm., cap. XV; Guignard, p. 286. Cf. Coïisweittd. awiîç., cap. 73, P- 175.

(1) Usus Convers., ]oc. cit., cap. ii et m, p. 279-280.

(2) Vsns Convers., cap. vn, p. 282;/n5^. Capit. gênerai, c&p. vu, ap. Guignard, p. 251. Ce fut seulement en 1493 que les abbés cisterciens furent autorisés à employer des femmes au service de la bassecour : ArticuU Parisienses, n° XI, ap. Nomasticon cisiërciense, p. 682.

(3) Usus Convers., cap. xviii, p. 287.

tous les veiadredis depuis l'octave de la Pentecôte jusqu'à Noël et de l'octave de l'Epiphanie jusqu'à Pâques (1). Ses communions sont réglées. Sauf exceptions que l'abbé détermine, les convers ne s'approchent de la sainte table que sept fois l'an : le jour de Noël, le 2 février, le Jeudi saint, à Pâques, à la Pentecôte, le 8 septembre et à la> Toussaint' (2). Tous les dimanches, ils ont chapitre comme les moines, et de plus que les moines ils entendent un sermon que leur adresse l'abbé ou, à son défaut, le prieur (3). Pendant la semaine, ils n'assistent à la messe qu'en certains jours déterminés (4). Ils remplacent l'oiïice canonique par des Patev noster et des Gloria Pairif vingt pour matines — ou quarante les jours de fêtes à ^ douze leçons, — dix pour laudes et vêpres, cinq pour chacune des autres heures (5). La récitation quotidienne de telles prières, toujours les mêmes, peut nous paraître monotone et fastidieuse. Mais un convers zélé y savait mettre toute son âme et avec son âme un accent de sincérité sans cesse renouvelée. De la sorte, en les redisant toujours, il ne se répétait jamais.

Le Grand Exorde rapporte une anecdote qui peut servir de commentaire à cette pensée. On était à la veille de l'Assomption de la pure et immaculée vierge Marie, mère de Dieu; et les frères des granges de Glairvaux, pour célébrer cette solennité, se préparaient à regagner l'abbaye. Or, dans une des granges les plus proches, — probablement Fraville, — était un convers qui, malgré son extrême simplicité en matière de spiritualité, pro-

(1) JJsus Convers., c^^. x, p. 283.

(2) Ibid;, cap. V, p. 281.

(3) Ibid., cap. xi, p. 283.

(4) /6i(i., cap. IV, p. 280.

(5) Ibid., cap. I, p. 278.

fessait pour Notre-Dame un culte sincère et profond. Mais quand le maître de la grange désigna ceux qui se rendraient à l'abbaye et ceux qui resteraient de garde, notre convers se trouva parmi ces derniers et il eut pour charge de surveiller les brebis. Cette commission n'était : pas pour lui plaire : car il désirait vivement assister aux hymnes et aux cantiques que la communauté allait chanter si dévotement en Thonneur de la Reine du ciel. Néanmoins il n'osa réclamer, et par esprit d'obéissance exécuta les ordres qui lui étaient donnés. Tandis qu'il veillait avec sollicitude sur son troupeau, le son de la cloche qui appelait les frères à matines parvint à ses oreilles, malgré la distance, grâce au silence de la nuit. Alors son cœur s'embrase à la pensée des saintes mélodies qui vont retentir dans la chapelle en l'honneur de la très pieuse Mère de miséricorde. Aussitôt il se lève et, désireux de prendre part, dans la mesure de ses forces, à ces témoignages d'amour, il se tient debout, les j yeux et le cœur fixés dans la direction du monastère. Lorsqu'il eut récité, avec toute la dévotion dont il était capable, les prières d'usage imposées aux convers pour i matines, il chercha dans le pauvre répertoire de ses I comiaissanees quelque prière, quelque louange qu'il pût offrir à Notre-Dame, pour s'associer jusqu'au bout aux ] longues vigiles des religieux. 11 ne trouva que la Saluta- | tion angélique qu'il avait apprise tant bien que mal, j S'en servant alors comme d'un parfait abrégé qui con- I tenait pour lui la plénitude de la dévolion et levant les yeux au ciel, il ajouta génuflexions aux génuflexions, soupirs aux soupirs, salutations aux salutations ; et dans ce pieux commerce il passa sans lassitude le reste de la nuit et une partie de la matinée. Le narrateur ajoute que l'abbé de Clairvaux eut révélation de cette scène

v^ LE, DOMAINE DE CLAIRVAUX. 449

k proposa pour modèle à ses frères l'humble et dévot convers (1).

! Des scènes de ce genre n'étaient pas rares au douzième siècle, et plus d'un habitant des campagnes en fut le témoin attendri. Quel touchant spectacle que la vue d'un pauvre frère lai s'arrêtant tout à coup au milieu de ses travaux dans la plaine, dans les vignes, dans les prés ou dans le pâquis, pour réciter tout bas ses heures! On a beaucoup admiré de nos jours le tableau de Millet représentant rAw</eiw*. Le paysan de Millet reconnaîtrait dans le convers dé Glairvaux son modèle et son ancêtre. Le silence qui règne dans l'œuvre du peintre à l'heure de V Angélus régnait en réalité dans le domaine cistercien, à toutes les heures du jour : un silence plus profond encore s'il est possible, silence de mort, que la question d'un passant et la brève réponse du convers pouvaient seules interrompre (2). Mort au monde, le convers vivait paisiblement en communion avec la nature et son auteur. Solitaire au milieu de ses frères, ou isolé dans les pâquis, qu'avait-il de mieux à faire, durant les longues journées d'été ou les mystérieuses soirées d'automne, que de repasser dans sa mémoire le sermon qu'il avait entendu le dimanche ou d'abandonner son âme à l'admiration des œuvres divines qu'il avait sous les yeux : ruisseaux murmurants, verts pâturages, moissons dorées , forêts ombreuses, soleil éclatant, lune aux pâles reflets, avec son cortège d'étoiles étincelantes? Sa méditation ^'arrêtait à chaque instant, pour recommencer sansxîesse,

[1] Exord. Magn., dist. IV, cap. xiii; Bern. Vita, lib. VII, cap. XXIV, ap, Migne, p. 439.

(2) CE. Régula Convers., ap. Marte ne, TAm. anecd., IV, p. 1650. Dans ce dernier texte, la règle du silence paraît moins rigoureuse que dans r Usus, pour les bergers et Jes valets de charrue.

prenant un cours nouveau selon l'inspiration du moment( sans nul effort, et sans objet déterminé. Dénué de toute culture intellectuelle, il était incapable d'esprit de suite. C'est de lui, c'est du pâtre ou du bouvier cistercien qu'on peut dire, en toute vérité, qu'il avait pour maîtres «les cKénes et les hêtres. » Son ignorance native, sauf un don surnaturel spécial, lui interdisait les hautes contemplations mystiques (1).

Le convers, en effet, est un religieux d'ordre inférieur. Il ne sait pas lire, et la Règle lui défend d'ouvrir un livre. On exige qu'il sache par cœur le Pater nosteryle Credo, le Miserere mei, Deus, le Benedicite; et c'est tout (2). Encore a-t-il fallu qu'on lui expliquât ces prières : car le latin est pour lui un langage inintelligible ; il ne parle que le roman, et c'est dans cet idiome nouveau, encore mal formé et divers selon les provinces, que l'abbé doit lui adresser chaque dimanche un sermon spécial (3).

Cette infériorité du convers ne saurait nous surprendre; son humble extraction en est la cause. Avant d'entrer à Glairvaux, il n'était qu'un affranchi, peut-être un serf, tout au plus un colon, rarement un homme jouissant d'une liberté complète. Nous voyons en 1164 le comte de Champagne, Henri le Libéral, donner d'une manière générale à ses hommes la permission d'entrer comme religieux dans l'abbaye cistercienne du Re^

(1) « Pro ingenita corura simplicitate... simpliciores et sine litteris esse noscuntur. » Vsus Convers., Prolog., ap. Guignard, p. 277-^278; Bern. Vita, lib. VII, cap. xxv, n" 47; cf. ibid.^ cap. xxiv, n" 43.

(2) Usus Convers., cap. ix, p. 283. En 1240, Y Ave Maria devint également obligatoire. InstitUtiones Cap. gêner, cisterc, ap. NomasticonCistere., Tp. Zbi.

(3) « Faciat sermonem. » Usus Convers., cap. vi, p. 284. Sur la di- Tersitédes dialectes romans à cette époque, voir épitre de saint Bernard aux religieux de Flay (Saint-Germer, Oise] : « dissimilibus linguis ab învicem distamus. » Bern., ep. 67.

LE Domaine de clairvaux. 451

dus (1). Nul doute que les convers de Clairvaux ne se soient recrutés par des faveurs du mênie genre, au temps de Hugues de Vitry et de Thibaut IV. En 1143, pendant sa lutte contre Louis le Jeune, on félicitera ironiquement Thibaut d'avoir pour « chevaliers des moines, pour arbalétriers des : convers (2). » Gette^ plaisanterie prouve que le comte de Champagne avait, dès longtemps, octroyé à ses hommes, affranchis ou colons, sinon serfs, le droit de quitter ses terres pour entrer dans le cloître, c'est-à-dire pour peupler les abbayes, surtout Clairvaux qu'il chérissait particulièrement. Or, nous savons que la condition de ces divers tenanciers ruraux, sans être toujours misérable, était du moins fort modeste. Leur instruction était rudimentaire (3). Il eût done été extrêmement difficile, sinon impossible, de les élever au rang des moines de chœur.

Leur sort pourtant, par cette transplantation, se trouvait amélioré. La Règle cistercienne voulait que, durant leur vie et après leur mort, ils fussent traités comme les moines (4). Une telle faveur n'était pas à dédaigner. « Tu n'avais ni bas ni souliers, » disait Bernard à un convers mourant; « tu marchais à demi nu; la faim et le froid te torturaient, lorsque tu t'es réfugié auprès de nous et que tes prières ouvrirent devant toi la porte de l'abbaye.

(1) Gallia Christ., XII, Instrum., 270; cf. d'Arbois de Jubainville, Histoire des comtes de Champagne, III, 217.

[1) Bern.vila, lib. IV, cap. m, n" 12.

(3) Il existait des écoles dans les églises rurales -, mais l'instruction n'était pas obligatoire et il est fort probable que le menu peuple ne les fréquentait guère (cf. ïmbart de la Tour, Deeoclesiis rusticanis p. 70-71).

(4) Exord, Cisterc, Cœnob., cap. xv, Guignard, p. 72. Cf. InstiL Capit. gênerai, cap. viii, ap. Guignard, p. 2S1 ; Usus Convers., Prolog., «6è(Z., p. 277-278.

Nous t'avons reçu dans ta pauvreté à cause de Dieu ; et dès lors tu as été traité, en nourriture, en vêtements, en toutes choses, comme l'égal des savants et des gens de haute noblesse qui sont avec nous (1). »

VEn entrant à Glairvaux, le convers avait son pain assuré; et du même coup il échappait aux exactions injustes qui accablaient trop souvent ses pareils dans le monde. La justice du comte ou du baron expirait au seuil du monastère. Bien que l'immunité ne fût pas expressément mentionnée dans les chartes que les comtes de Champagne et les rois de France octroyèrent â Clairvaux, l'abbaye, en fait, fut toujours exempte de toute juridiction laïque; et pour donner à cette immunité une sorte de caractère sacré, le fondateur ne manqua pas de placer son domaine et ses hommes sous la protection du souverain Pontife (2). De la sorte, les abus du régime féodal ne purent pénétrer dans l'enceinte réservée où travaillaient de concert tous les membres de la commuanàuté , et les convers bénéficiaient , aussi bien que les moines, de la sécurité que leur garantissait la profession religieuse. En un temps où le contre-coup des guerres privées entre seigneurs se faisait si durement sentir aux populations rurales par une recrudescence d'impôts pu par le ravage de leurs tenures, une telle paix, un tel bienêtre étaient fort appréciables. Sans doute la vie nouvelle que ces fugitifs de la glèbe menaient sous la Règle cistercienne avait aussi ses rigueurs. Mais, à tout prendre, un pareil joug généreusement accepté valait mieux que le servage ou toute autre condition subalterne qui, en dépit des formules, n'avait guère de la liberté que le nom.

(1) Herbert, I)e Mirac, lib. I, cap. xxix, Migne, p. 1302.

(2) jaffé, Regesta, n» 7544; Bern., ep. 352, du 17 février 1132.

Utilité sociale de Glairvaux.

Favorable à la tranquillité, au bonheur même terrestre de l'individu, moine ou convers, l'institution monastique, du type cistercien, avait aussi, il serait injuste de l'oublier, son utilité sociale. Qu'était, avant l'arrivée de Bernard en Champagne, la plus grande partie du domaine de Glairvaux, sinon un sol inculte, condamné, selon toute vraisemblance, pour de longues années eûcore à la stérilité? Il n'entrait pas dans l'esprit des fils de saint Etienne de recueillir les fruits du travail d'autrui. Les terres qu'ils prenaient pour partage et recevaient en dotations, étaient toujours écartées des centres urbains et ordinairement vierges de toute culture (1). L'essartement des forêts, le défrichement des terrains abandonnés, tel est le lot qu'ils se choisissaient dans l'œuvre du développement de la richesse publique. Et nul n'était capable de rivaliser avec eux ou de les remplacer dans une pareilleentreprise; car ils étaient alors parmi les rares « agriculteurs qui eussent des capitaux à leur disposition (2). »

Entre leurs mains, le sol le plus ingrat ne pouvait manquer de prospérer. Si des convers ignorants étaient les^ bras de l'Ordre, des moines souvent très instruits en étaient la tête et dirigeaient avec intelligence le travail agricole. Sachant bien que l'engrais est le premier élément de la bonne culture, ils nourrissaient des troupeaux très nombreux, comme le prouve la foule de concessions

(1) «In locis a frequentia populi remotis cœnobia construxisse, » etc. jEicorrf., cap. XV, Guignard, p. 72.

(2) D'Arbois de Jubainville, les 4&6aî/es cisterciennes, p. vu.

de droits de pâture qu'ils se firent donner. Nous regrettons de n'avoir pas le dénombrement de leur bétail; mais une charte de Tannée 1205, relative à la fondation d'une abbaye cistercienne de la filiation de Glairvaux, en Sardaigne, offrira une idée de ce qu'étaient, à la fin du douzième siècle, les troupeaux des monastères cisterciens de second ordre. On donne à cette abbaye, pour commencer, dix mille brebis, mille chèvres, deux mille porcs, cinq cents vaches, deux cents juments et cent chevaux {1). Glairvaux avait commencé plus humblement. De bonne heure, cependant, l'élevage des bestiaux y fut en grand honneur. Les disciples de saint Bernard, comprenant les avantages que peut présenter l'acclimatation des races étrangères, firent des essais en ce genre. Nous voyons par exemple que le frère Laurent, envoyé en Italie par le prieur Philippe en 1154, ramena de Rome dix magnifiques buffles transalpins, dont l'espèce se propagea ensuite | tant à l'abbaye que dans les environs (2).

Gette entente de l'art de cultiver produisit les résultats ■ '" qu'on en pouvait attendre, et les privations volontaires des moines augmentèrent insensiblement le capital du monastère. Est-il besoin d'ajouter que cette prospérité ' ne fut pas sans profit pour la contrée? Aux yeux de Ber-

'. nard, les richesses de son domaine étaient le patrimoine

ir des pauvres, des vieillards, des infirmes, des voyageurs. V Bref, les granges de Glairvaux devinrent en peu de temps

5' des greniers publics.

;-' ' Le monastère de saint Bernard fait l'aumône sous toutes te les formes. La Règle interdit la visite des pauvres à domî- I y cile, de peur que les moines ne soient distraits de leurs

f^^ (1) D'Arbois de Jubainville, Abbayes cisterciennes, p. 56..

i (2) Herbert, De Mirac, lib. II, cap. xxx, Migne, p. 1341.

devoirs d'état. Mais le portier de l'abbaye doit avoir toujours dans sa cellule des pains tout préparés pour les distribuer aux passïints besogneux (1), En outre, les pauvres avaient droit au reste des repas, aux distributions fondées à leur profit par les bienfaiteurs de la maison, et enfin à ce qu'on appelait pulmenta defiinctorum, c'est-àdire trois parts de moine par repas. Ces trois parts représentaient la nourriture des derniers religieux morts. Dans un grand nombre de monastères bénédictins, à Gluny, par exemple, quand un moine était décédé, on donnait pendant trente jours sa nourriture aux pauvres : cet usage remontait à saint Grégoire le Grand. Dans l'Ordre de Cîteaux, une aumône fixe et quotidienne remplaça cette aumône variable et accidentelle (2).

Aces distributions régulières, les religieux de Glairvaux en ajoutaient d'autres plus abondantes, selon les circonstances ou les saisons. Quand survenaient les famines, si désastreuses à cette époque, — où l'on vit, par exemple, le prix du grain varier dans la proportion d'un à treiatesix (3), — les provisions et l'argent amassés par les moines sauvaient la vie des populations affamées. C'est ainsi que pendant une année de disette qui désola toute la Bourgogne (1125), l'abbé de Glairvaux adopta, nous dit un chroniqueur, jusqu'à deux mille pauvres qu'il marqua d'un signe particulier et s'engagea à nourrir à ses frais (4).

(1) Conswet. antiq., cap. 120, Guignard, p. 243.

(2) Consîiet. antiq., cap. 76 et 120, p. 181 et 243; Gilbert, inCant., ■ Serra. XXIII, n» 3, ap. Migne, t. OLXXXIV, p. 121. Cf. d'Arbois de Jubainville, £es Abbayes cisterc, p. 204,

(3) Cf. Césaire, Dialogi miraculonim, Âist. X, cap. 17 et 47, ap. BibUoth. PP. Cist., Il, 297 et 307.

(4) Bern. Vita quàrta, lib. II, n° 6. Sur la date de cette famine, cf. Sigebert, Continuât. Prxmonstrat., ap. Mon. Germ., IV, 449; Robert de Torigny, éd. Delisle, I, Mi; Chron. Turon.,?^^, Hist, des

De tous les besoins qui assiégeaient alors les classes -' pauvres, il n'en est pas auxquels Glairvaux n'ait essayé

I > de subvenir. Peu d'auberges se dressaient hors des villes ;

i !; et d'autre part les populations des campagnes étaient souvent si misérables, qu'un grand nombre de malades ne pouvaient recevoir à domicile les soins réclamés par leur

I ; état. C'est pour remédier à ce double mal que là charité

I ; i multiplia les Maisons-Dieu, hôpitaux et auberges gratuites

1^ à la fois. Toutes les abbayes cisterciennes avaient leur

|!|v hôtellerie, cella hospitum, hospitale, hospiiium, où les

&' voyageurs et les malades recevaient logement, nourriture

IJi ; et, au besoin, traitement du médecin (1) . Qui dira le nom-

Ë bre d'indigents, pèlerins ou malades, à qui le monastère

|: > de saint Bernard servit ainsi d'asile ou de refuge? $:■}':;: Mais ce qui distingue surtout la charité des moines et

llf lui donne du prix, c'est la manière dont ils l'exercent.

fe « Que l'on mette tous les soins à bien recevoir les pauvres

^1 ; et les voyageurs, avait dit saint Benoît, car c'est surtout

ifii en eux qu'on reçoit Jésus-Christ. — L'abbé donnera aux

I ; hôtes de l'eau pour se laver les mains; l'abbé et tous les

'$;'/■, G., XII, 472. La chronique de Mortemer la place en 1126 {Hist, des I"; G^., XII, 782). Mais comme la famine provenait de la rigueur de Thi- &H ver 1124-1125, on comprend qu'elle se fit sentir surtout dans la ré- |K: coite de 1125 et par suite jusqu'en 1126. — Le nombre iedeux mille '%:/.. pauvres nous paraît suspect. Quand Jean l'Ermite écrivit son ouvrage, II;. il avait sans doute connaissance de la vie de saint Norbert, -^ écrite |ft ; avant 1164, — où nous lisons que les Vrémoatrés quingentos pauly pères pascendos susceperant {cî. Histoire de S. Norbert, ^ar Go- |§ N defroid Madelaine, p. 11 et 296). Il n'est pas impossible que Jean, pour yif établir la supériorité de Clairvaux sur Prémontré, ait donné au ha- |;; " sard le chiffre de 2,000 pauvres, « duo millià acceperuntsub signala culo. » Ce signaculum rappelle sans doute l'album ou matricula sur if; laquelle chaque église paroissiale inscrivait alors tous les pauvres l'M ■■■':. qu'elle nourrissait (cf. Imbart de la Tour, De ecclesiis rusticafiis^ If •,; . p. 69-70).

I' ' . (1) Consuet. antiq., cap. 119, Guigriard, p. 242.

moines leur laveront les pieds. — Leur nourriture sera fournie par la cuisine de l'abbé. — Qu'un frère, craignant Dieu, soit chargé de l'hôtellerie. Qu'il s'y trouve en quantité suffisante des lits garnis de matelas. C'est la maison de Dieu; qu'elle soit administrée sagement et par des sages (1). »

Les religieux de Glairvaux observaient scrupuleusement ces touchantes prescriptions. Quand un voyageur frappait à la porte du monastère, le portier, en ouvrant, lui répondait : Deo gratias; et, après lui avoir demandé sa bénédiction, le faisait asseoir dans sa cellule. L'abbé, ou, à son défaut, un autre dignitaire du couvent, mandé aussitôt, faisait à l'étranger les honneurs de la maison. Il le saluait en s'agenouillant à ses pieds, le conduisait à la chapelle, priait avec lui, puis l'introduisait dans Fhôtelleriè (2). C'est ainsi que Bernard et ses disciples élevaient l'hospitalité à la hauteur d'un acte de religion. C'est ainsi qu'ils entendaient et pratiquaient, sans éclat et sans bruit, ce que nous appelons aujourd'hui la fraternité, nom pompeux et un peu vain dont nous décorons nosbonnes œuvres et dont nous avons malheureusement perdu le sens chrétien.

On ne saurait méconnaître sans injustice la grandeur et les bienfaits d'une telle institution. En plein douzième siècle, Glairvaux avait sa place marquée dans l'ordre économique et social. Ce centre agricole rend des servicestout ensemble à la terre et aux personnes. Grâce à lui, la terre est d'un meilleur rapport; les personnes qu'il utilise, arrachées pour la plupart au servage, — nous parlons des convers, — montent d'un degré dans l'échelle sociale

(1) Reg. S. Bened., cap. 53.

(2) Régula S. Bened., cap. 53; cf. Pétri Venerab., ep. I, 28, Migne,. 1 1. CLXXXIX, p. 130,

et prennent rang à côté de Taristocratie du sang et.de rintelligence. C'est un essai de rapprochement des clauses et la mise en pratique de la théorie chrétienne de la fraternité. Du reste, une telle association ne ressemble en rien à ces sociétés économiques qui mettent leurs intérêts en commun dans un but de spéculation égoïste. Les richesses qu'elle accumule forment un trésor destiné à soulager toutes les misères du dehors ; les pauvres, les malades, les vieillards des villages voisins en bénéficient. Quelle institution moderne de bienfaisance pourrait lui être comparée et porte un caractère aussi nettement évanffélique

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