‹ Vie de Saint Bernard, abbé de Clairvaux [microform]Chapitre 82 sur 118 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Mort de Gérard.

Au milieu ixiême de la mêlée entre Bernard et Cluny pour l'élection épiscopale de Langres, Glairvaux eut à déplorer la mort de son cellérier, Gérard. Bernard perdait en lui un religieux accompli, un auxiliaire incomparable, et, si on l'en croit, un modèle de sainteté.

Gérard était le second des fils d'Aleth et de Tescelin, par conséquent l'aîné de l'abbé de Clairvaux. L'effroiqu'il témoigna d'abord pour la vie religieuse fit bientôt place au zèle le plus ardent ; comme son frère, à qui il devait sa conversion, il fut moine dans toute l'excellence du terme, moine jusqu'au cou, pour parler comme Lacordaire. La Règle n'avait rien qui déconcertât sa piété. Cellérier, chargé de veiller à l'entretien de la communauté, il ne pensait qu'aux autres. Tel était son désintéressement, que plus d'une fois il lui arriva de s'oublier dans la distribution de la nourriture et des vêtements. Pourvu que ses frères fussent contents, il s'estimait largement récompensé de sa peine. Dans la conduite ordinaire, il

avait rœilconstammentfixé sur la Règle. Il lui semblait qu'un cellérier, en la violant sous quelque prétexte que ce fût, eût jeté dans la maison un scandale irréparable, lîn fait curieux montre qu'il était capable de pousser cette délicatesse jusqu'à l'excès. Dans une de ses tournées pour l'inspection des granges, dont il avait la charge, il se trouva malade. L'état de sa santé exigeait des soins particuliers; et un convers, qui l'accompagnait, avait obtenu du prieur la permission de lui servir du vin pour le repas • qu'il devait prendre dans le réfectoire commun. Gérard fut sensible à cette fine attention; mais avec une grande présence d'esprit, à peine installé à sa placq, il saisit la bouteille devin qu'on lui destinait et la versa dans la cruche au large ventre qui contenait la boisson des convers. Ce jour-là les convers burent de l'eau rougie. Le cellérier n'avait pas voulu boire de vin, même par raison de santé,; pendant (|ue ses frères, qui avaient porté le poids du jour, ' buvaient de l'eau claire. ■

On ne s'étonnera pas qu'il fût un cellérier consomme dans l'art de diriger une ferme. Il remplit pendant plus de vingt ans, à Glairvaux, ces fonctions importantes. Bernard lui rend le témoignage qu'il était également propre à tous les métiers, et que maçons, forgerons, agriculteurs, jardiniers, tailleurs et tisserands trouvaient en lui un vrai maître. Actif, vigilant, prêt à tout, il donnait le branle au monastère et en dirigeait les divers travaux* avec une aisance parfaite. L'abbé se reposaitsur lui pour la marche des affaires et la reddition des comptes. Cen'était pas le seul service important qu'il rendit à son frère. Bernard, dont les jours étaient dévorés par une^ nuée de visiteurs, et qui soupirait souvent en vain après les douceurs de la solitude, lui sait gré d'écarter au moins les importuns. Le cellérier prehait sa grosse part

de" la sollicitude générale du monastère. « Il me laissait riionneur et le nom de proviseur, dit l'abbé de Clairvaux; mais c'était lui qui en remplissait l'office. Il était rare qu'on vînt jusqu'à moi, quand on avait d'abord rencontré Gérard. S'il apercevait les arrivants, il leur barrait le passage, afin qu'ils ne pussent troubler mon loisir. » '

Gérard pouvait en effet répondre à tout. Il excellait dans les choses spirituelles comme dans l'art de diriger une ferme. L'abbé de Clairvaux lui-même prenait conseil de son expérience et s'instruisait auprès de lui. « Nul, dit-il, ne savait donner un avis avec plus de sagesse et plus d'à-propos. » Dans les cas épineux, Bernard s'en rapportait à son jugement. « C'étaient ses yeux, dit-il encore, qui dirigeaient mes pas. » C'était en même temps le bâton sur lequel il appuyait sa faiblesse, baculo imhecillitatu meœ. Bref, l'abbé de Clairvaux trouvait en lui le guide et l'ami dont les plus parfaits eux-mêmes ont besoin. Non que Gérard fût un théologien et un savant; c'était au contraire un « illettré ». Ses occupations journalières ne lui permettaient pas d'approfondir les Écritures et d'étudier les Pères; mais il avait cette science mystérieuse qui vient de l'illumination du Saint-Esprit. Il aurait bien souhaité se décharger de ses fonctions pour se livrer à l'étude, et plus d'une fois il en fit la demande. Mais toujours cette faveur lui fut refusée; le désir de son frère l'enchaîna àson office de cellérier.

La mort le trouva à son poste, et bien que jeune encore, -r- il n'avait pas cinquante ans, — déjà mûr pour le cieL Sentant sa fin venir, il entonna le psaume : Laudate Dominum de ccelis, laudate eumin excelsis. Ceux qui entouraient sa couche furent émerveillés de tant de sérénité ei d'une si surprenante allégresse. C'était la nuit : Bernard fut « appelé pour voir ce prodige, un homme qui insulte à

la mort et qui meurt en chantant ». Cette joie tranquille ne le quitta plus jusqu'à son dernier soupir. Quand il eut achevé le psaume, il leva les yeux vers le ciel, en disant : « Père, je remets mon esprit entre vos mains. » 11 répéta plusieurs fois le mot Père avec une infinie douceur, et, se tournant vers l'abbé de Glairvaux, le visage souriant, il murmura : « Que Dieu est bon de daigner être le père des hommes, et quelle gloire pour les hommes d'être les fils de Dieu et ses héritiers, oui, ses héritiers, puisqu'ils sont ses fîlsl » Il s'endormit pieusemelit dans le Seigneur avec cette pensée. Malgré la soudaineté de cette mort, Bernard ne pleura point. Il inhuma son frère, les yeux, secs. Il voulut dompter les révoltes de la nature et étouffer son chagrin dans les replis de son âme. Mais, un jour, la nature fut plus forte que ses résolutions, et il fut obligé d'interrompre le discours qu'il adressait à ses moines sur un verset du Cantique des cantiques, pour laisser échapper la plainte douloureuse qu'on va lire :

« Jusques à quand dissimulejrai-je et tiendrai-je caché dans mon sein le feu qui brûle ma pauvre poitrine et dévore mes entrailles? Renfermé comme il est, il circule plus au large dans mes veines, il me déchire plus opiniâtrement : comment puis-je m'occuper de notre Cantique dans un pareil chagrin? La violence delà douleur emporte ailleurs mes pensées, et l'indignation du Seigneur dessèche mon esprit. On m'a enlevé celui qui me fournissait le moyen de me livrer à mes études en Dieu : aussi, mon courage m'abandonne. Jusqu'à présentée me suis fait violence, je me suis contenu, pour que la sensibilité ne parût pas en moi plus forte que la foi. Vous le savez, pendant que tout le monde pleurait, moi, j'ai suivi, sans verser une larme, le convoi funèbre; sans verser une larme, je suis resté debout auprès de la fosse, jusqu'à la

fin des funérailles. Revêtu des ornements sacerdotaux, j'ai récité pour lui de ma propre bouche les oraisons accoutumées; de mes propres mains, j'ai jeté, selon l'usage, un peu de terre sur le corps de mon bien-aimé, qui était en voie de devenir terre à son tour. On pleurait à me voir, et on s'étonnait que je ne pleurasse point, moi aussi. Ce n'était pas lui, mais bien moi qui excitais la pitié de tout le monde, à cause de la perte que j'avais faite...

« De toutes les forces de ma foi, je refoulais mes sentiments, faisant des efforls contre moi-même pour ne pas me laisser ébranler par les secousses de la nature... Et jusqu'à présent, j'ai pu prendre sur moi de ne pas m'abandonner au torrent des larmes, quelque troublé, quelque navré que je fusse. Mais, hélas! si j'ai pu retenir mes pleurs, je n'ai pu vaincre la tristesse. J'ai été troublé et j'ai gardé le silence, comme parle l'Écriture; mais la douleur, ainsi étouffée, a pris de profondes racines et est devenue d'autant plus violente qu'elle a été davantage refoulée. Je m'avoue vaincu, il faut que je livre passage à ma souffrance intérieure. Je puis bien la laisser paraître aux yeux de mes enfants. Comme ils savent mon chagrin, ils auront plus d'indulgence pour juger mes plaintes et plus de douceur pour me consoler.

« Vous savez, vous, mes enfants, combien juste est ma douleur, combien lamentable est ma blessure. Vous connaissez la fidélité de ce compagnon qui vient de m'abandonner dans la voie où je marchais, vous connaissez ses soins vigilants, son activité à l'ouvrage, l'aménité de ses mœurs. Gomme j'avais besoin de lui! comme je lui étais cher! C'était mon frère par le sang, mais la religion nous avait rendus plus frères encore. Plaignez-moi, je vous prie, vous qui savez tout cela. Mon corps infirme, il le soutenait : mon cœur- pusillanime, il le fortifiait : j'é-

^tais paresseux, négligent, il était là pour me secourir : imprévoyant et oublieux, il était là pour m'avertir. Pourquoi m'as-tu été enlevé? pourquoi m'as-tu été arraché des mains, ô homme selon mon cœur? Nous nous aimions , dans la vie, comment avons-nous été séparés dans la mort? l'âmère séparation, que la mort seule pouvait opérer I Car, tant que nous vivions tous deux, m'auraistji jamais abandonné? Non, cet horrible divorce est bien l'œuvre de la mort! C'est la mort seule, cette ennemie de toute félicité, qui a pu briser les doux liens de notre mutuel amour. C'est bien la mort qui, d'un seul coup, dans' sa fureur, nous a tués tous deux. Ne suis-je pas bien mort aussi? Oui et plus que lui : car la vie qui m'est réservée est plus pénible que la mort même. Je vis pour mourir tout vivant : et puis-je bien appeler cela la vie? cruelle mort, que ne m'as-tu ôté l'usage de la vie, plutôt que de m'en ôter les douceurs !...

« Pourquoi, encore une fois, nous sommes- nous aimés, ou bien pourquoi sommes-nous perdus l'un pour l'autre? Condition affreuse! sort misérable! pour moi du moins, mais non pour lui; car toi, mon frère chéri, si tu as perdu des amis, tu en as retrouvé d'autres, qui valent mieux que moi. Mais moi, malheureux que je suis, quel soulagement m'attend, maintenant que j'ai perdu mon unique consolation? C'était un bonheur pour tous deux de nous trouver ensemble, parce que nous avions les mêmes goûts ; mais la séparation n'a blessé que moi. La joie était commune entre nous deux ; la tristesse et le deuil ne sont quepour moi. C'est sur moi qu'ont passé les colères de Dieu, sur moi que sa fureur s'est appesantie... « Maintenant, tu es au ciel, tu jouis du bonheur des anges... de l'amour de Dieu... Peut-être vas-lu m'oublier?...

' « Oh! non, l'amour, au ciel, ne meurt pas : tu ne m'oublieras jamais, lime semble entendre mon frère me dire: « Une mère peut-elle oublier le fils de ses entrailles ? « Eh bien, quand même elle l'oublierait, moi je ne t'ou- « blierai pas. » Certes, cela serait un malheur. Tu sais oti tu m'as laissé gisant, tourmenté : et il n'y a personne pour me donner la main. Au moindre accident, je jette les yeux du côté de Gérard, comme j'en avais l'habitude. Hélas! il n'est plus là. Alors, dans ma misère, je pousse ■des gémissements, comme un homme perdu. Qui consulterai-je dans mes doutes? à qui confier mes peines? qui portera mon fardeau? qui écartera de moi les périls? N'étaient-ce pas les yeux de Gérard, qui partout dirigeaient mes pas? Est-ce que mes soucis, ô mon Gérard, ne connaissaient pas mieux, ne visitaient pas plus fréquemment, ne tourmentaient pas plus douloureusement ton cœur que le mien propre ?»

Bernard fait alors l'éloge des vertus de son frère : il rappelle le profit qu'il retirait de son commerce avec lui ; puis il ajoute :

« Hélas! tu m'as été ravi, et avec toi tout cela m'a été ravi à la fois. Avec toi se sont enfuies toutes mes délices, toutes mes joies. Déjà les soucis tombent sur moi; déjà les inquiétudes m'agitent en tous sens ; les angoisses qui viennent de toutes parts me trouvent seul maintenant. Toi parti, il ne me reste plus que cela; et seul sous mon fardeau, jele porte en gémissant. Il faut le déposer ou s'en laisser écraser, puisque tu as retiré tes épaules. Qui me donnera de mourir bien vite après toi? Car je ne voudrai» pas mourir à ta place et te priver de ta gloire. Mais te survivre, vois-tu? c'est là l'accablement, c'est là la souffrance. Le reste de ma vie, jele passerai dans l'amertume,, je vivrai dans le chagrin : et que ce soit là ma consolation^

de m'affliger et de pleurer! Pas de pitié! j'aiderai, à la. main du Seigneur, car c'est la main du Seigneur qui m'a., touché. C'est moi, dis-je, qu'elle a froissé et qu'elle a frappé, et non pas lui, puisqu'elle l'a appelé au repos. Elle m'a tué : lui, elle n'a fait que le cueillir... Sortez,, sortez, mes larmes, si désireuses de couler. Coulez ; celui qui vous retenait n'est plus là ! Que ma pauvre tête ouvre ses cataractes, qu'il s'en échappe des fontaines, pour effacer, s'il est possible, les souillures et les fautes qui ont attiré surmoi lacolèrede Dieu... Jepleure Gérard; et Gérard, c'est mon frère, un frère qui m'était attaché par le triple lien du sang, de l'amitié, et delà profession religieuse.

« Mon âme était collée à son âme : de nos deux âmes, la sympathie plutôt que la parenté n'en avait fait qu'une. Sans doute, il y avait bien l'attrait du sang : mais le lien principal était l'union de l'esprit, la concorde des âmes etla conformité des mœurs. Aussi, comme nous ne faisions qu'un seul cœur et qu'une seule âme, le glaive a, d'un seul coup, traversé mon âme et la sienne, et, la tranchant en deux parts, en mit une moitié au ciel et abandonna l'autre moitié dans la fange. Moi, c'est moi qui suis cette malheureuse portion gisant dans laboue,tronquée,diminuée d'une part de moi-même et delà meilleure encore; et on me dit : Ne pleurez pas! On m'a arraché les entrailles et on me dit : Ne le sentez pas ! Oui, je le sens, et il faut bien que je le sente : car ma force n'est pas celle d'un rocher, etmachairn'estpas d'airain. Je le sens et je me plains, et ma plainte est toujours là devant mes yeux. Je n'ai guère à redouter le reproche de dureté et d'insensibilité que Celui qui me frappe adressait aux Juifs quand il leur disait : Je les ai frappés, et ils ne se sont pas plaints. Je confesse mon affection, je ne la renie pas. Di-

rez-YOus qu'elle est charnelle? Elle est humaine, je Favoue, comme j'avoue bien aussi que je suis homme. En voulez-vous davantage? Soit, elle est charnelle. Mais moi aussi, je suis charnel, vendu au péché, voue à la mort, sujet à la souffrance et à la misère. Que voulez-vous? Je ne suis pas insensible à la douleur. J'ai la mort en horreur pour moi et pour les miens. C'était mon Gérard, oui, mon Gérard à moi. Jugez-en plutôt : c'était mon frère par le sang, sa vocation l'avait fait mon fils, sa sollicitude mon père, son esprit mon compagnon, son affection mon plus intime ami; et il m'a quitté! J'en souffre, je suis blessé, blessé à mort.

« Pardonnez-moi, mes enfants, ou plutôt, si vous êtes bien mes enfants, plaignez le sort de votre père. Ayez pitié de moi, ayez pitié de moi, vous, du moins, qui êtes mes amis, et qui voyez quel affreux châtiment j'ai reçu de la main de Dieu, pour mes péchés. 11 m'a frappé de la verge de son indignation; et, sans doute, je l'avais bien mérité; mais c'est bien lourd pour mes forces î Pour ne pas comprendre qu'il m'est impossible de vivre sans Gérard, il faut ignorer ce que Gérard était pour moi.

« Je souffre, je souffre horriblement, parce que j'aime avec passion. Que personne ne m'afflige en me reprochant de m'affecter ainsi. Le doux Samuel a bien pleuré sur un roi réprouvé, et le pieux David sur un fils parricide, sans que ni l'un ni l'autre aient pour cela manqué de foi. « Absalon, mon fils ! disait le roi David, mon fils, « Absalon! » et celui que je perds, moi, est bien plus qu'Absalon. Le Seigneur, à la vue de Jérusalem, dont il prévoyait la ruine, a bien pleuré sur elle; et je ne res-^ sentirais pas ma propre désolation, quand elle est là, devant mes yeuxl Je ne me plaindrais pas de ma blessure encore toute récente et peut-être mortelle ! Il a pleuré

de compassion; et moi, je n'oserais pleurer de mes souffrances! Voyez donc : au tombeau de Lazare, a-t^il réprimandé ceux qui pleuraient? a-t-il défendu les larmes? Lui-même a pleuré avec ceux qui pleuraient. « Jésus « pleura, » dit saint Jean. Ces larmes étaient sans doute une preuve de sa nature, mais non pas des marques de défiance. C'est ainsi que mes larmes ne sont pas non plus un signe d'infidélité, mais une preuve de ma condition. Si je pleure, parce qu'on me frappe, je ne me révolte pas pour cela contre Celui qui m'a frappé; mais j'en ap- . pelle à son amour, j'essaye de fléchir sa sévérité. Voilà pourquoi mes paroles, si douloureuses qu'elles soient, ne contiennent pourtant pas un murmure. »'

En terminant cette longue plainte, Bernard se rappelle qu'il n'avait demandé à Dieu pour toute grâce, l'année précédente, que de donner à Gérard la force de terminer son voyage d'Italie : « Seigneur, s'écrie-t-il,tu m'as exaucé. Il s'est rétabli, et nous avons achevé la tâche que tu nous avais imposée ; nous sommes revenus, la joie dans le cœur et chargés de nos trophées pacifiques : j'avais presque oublié notre convention, mais tu te l'es rappelée... J'ai honte de ces sanglots, qui m'accusent de prévarication. Il suffit; tu as repris ton bien, tu as réclamé ton serviteur : ces pleurs marquent le terme de mes paroles. C'est à toi, Seigneur, de marquer le terme et la mesure de mes larmes. »

Cette oraison funèbre, ouverte par une explosion involontaire de la douleur et fermée brusquement par des '. sanglots, est le monument le plus complet et le témoignage le plus irrécusable de la sensibilité de Bernard. , Cependant le saint abbé se soumettait entièrement à la volonté de Dieu. Il avait presque honte d'avoir laissé échapper cette plainte si vive et pourtant si légitime. Le

jendemain, il reprenait son commentaire du Cantique des cantiques; et son premier soin était de s'excuser d'avoir mêlé des larmes inconvenantes aux noces de l'Épouse (1)..

Les suites du schisme (1139-1140).

Le schisme d'Anaclet II eut son épilogue en France et en Italie. Lorsque l'abbé de Clairvaux eut précipité Fântipape Victor et les frères même de Pierre de Léon aux pieds d'Innocent II (mai 1138) (2), on put espérer que la paix de l'Église serait confirmée par une amnistie de tous les coupables. Mais il s'en fallait que l'entente fût parfaite sur ce point dans la curie romaine. Les esprits étaient trop aigris, pour que les fidèles de la première heure admissent ainsi les auteurs du schisme sur un pied d'égalité. L'abbé de Clairvaux parti, le souverain Pontife subit lui-même le contre-coup de ces dissentiments (3). Ce fut le principe d'une violente réaction contre les anciens partisans d'Anaclet. A en croire la chronique de Morigny, Innocent II aurait dépassé toute mesure dans ses représailles. Sa colère, longtemps concentrée, éclata en

(1) Le portrait de Gérard, y compris l'aneedote, et son oraison funèbre sont tirés du Sermon XXVI sur le Cantique des cantiques et de YExordium Magmim, àist. III, cap, i-iii, Migne, p. 1049-1054. La date de la mort est incertaine. Dans le Menolog. Cisterciense (Henriquez, p. 192) sa mémoire est indiquée au 13 juin. Cette date n'est sûrement pas celle du trépas : Basilius Sanotoro (in Flore Sanctorum) marque la mort de Gérard au 13 octobre : date pUis vraisemblable.

(2) Ernald., Bem. Vita, lib. 11, cap. vu, n° 47; Bern,, ep. 317.

(3) On voit par l'épître 213 de saint Bernard qu'Innocent II a dû se laisser entraîner par quelques cardinaux de son entourage en dehors de la voie que lui avait indiquée l'abbé de Clairvaux.

LES SUITES DU SCHISIttE. 57

plein concile de Latran (avril 1139), au milieu des six ou huit cents évêques et abbés réunis sous sa présidence (1). Il déclara Pierre de Léon « ravisseur du siège de saint Pierre », et, encouragé par les acclamations de l'assemblée, prononça la sentence suivante : « Ge que cet intrus a élevé, nous le renversons; les personnes qu'il a comblées d'honneurs, nous les dégradons, et celles qu'il a consacrées, nous les déposons. Nous défendons également à tous ceux que Gérard d'Angoulême a promus au service des autels d'exercer les fonctions sacrées et de monter à un ordre supérieur. » Plusieurs membres du concile, naguère partisans d'Anaclet, mais depuis convertis et admis à la réconciliation, furent surpris 'd'entendre cette condamnation tardive. Mais quelle ne fut pas leur stupéfaction, lorsque le souverain Pontife, d'une voix que . l'indignation faisait trembler, désigna nommément les coupables et, après les avoir accablés de reproches, leur Ata des mains crosses, anneaux et toutes les marques de leurs dignités (2)? Ce fut, on peut le croire, une scène affligeante; et quand on admettrait que les traits de ce -tableau ont été grossis à plaisir par le chroniqueur, il est incontestable qu'Innocent II a usé en cette circonstance d'une sévérité excessive.

La sentence pontificale semble n'avoir atteint, en deçà des Alpes, que certains membres du clergé d'Angoulême, parents de Gérard (3). Geoffroy de Chartres, chargé, en sa qualité de légat, de faire exécuter les décrets du concile

(1) Les chroniqueurs ne sont pas d'accord sur le nombre des évêques, archevêques ou abbés présents au concile; le chiffre varie entre 500 et 1.000. Of. Bernhardi, Konrad III, p. 155; Jaffé, Regesta, I, 885.

(2) CArou. iJfaMnwiac., ap. Du Chesne, IV, 384.

(3) Bern. Vita, lib. II, cap. vr, n° 39.

tÀtt

de Latràn, ordonna en outre la destruction des autels consacrés par l'évêque d'Angoulême, Gilles de ïusculum ou leurs partisans, afin qu'il ne restât aucun monument du schisme éteint (1). De tous ces monuments/ le plus suspect aux yeux des catholiques était le tombeau de Gérard, érigé dans sa cathédrale même. Ce tombeau fut renversé et les restes du prélat transportés dans le cimetière attenant à la basilique (2).

Nous nous étonnons aujourd'hui que le zèle d'un évoque ait poursuivi ainsi jusque dans la mort la faute ou, si l'on veut, le crime de l'un de ses collègues. Les mesures qu'il a prises sont rigoureuses assurément; mais, pour les juger sainement et sans fausse modération, il faut se reporter en esprit à ce douzième siècle, où le schisme était considéré comme le plus grand de tous les maux. Le légat d'Innocent II n'agit en cette occasion qu'avec la complicité tacite, sinon avec l'assentiment exprès, de ses contemporains. C'était là une conséquence inévitable, un fruit naturel de ces haines vigoureuses qui animaient nos pères contre les perturbateurs de l'unité catholique.

En Italie, l'émotion causée par le fatal décret d'Innocent II fut vive. Pierre de Pise, frappé (3) comme tous les

(1) Chron. Mauriniac, loc. cit.

(2) Bern. Vita, loc. cit. Ce dernier tombeau fut découvert et reconnu le 18 novembre 1864. Cf. Maratu, Girard, évêque d'Angoulême, p. 323-325.

(3) Watlerich (Pontif. Rom. Vitae, I, Lvm) suppose que la déposition de Pierre de Pise eut lieu avant le concile de Latran et que l'abbé de Clairvaux obtint sa réhabilitation par l'épître 213. Cette opinion ne nous paraît pas admissible. Le il avril 1139, c'est-à-dire durant le concile, Pierre de Pise souscrit une bulle d'Innocent II (Jaffé, liegesta, 7972). Or son nom disparaît ensuite des actes pontificaux pendant plus de quatre années. N'est-il pas naturel de penser que son exil de la curie correspond à cette époque et date par conséquent de l'une des dernières séances du concile ?

anciens partisans d'Anaclet, s'en plaignit amèrement à l'abbé de Glairvaux; et celui-ci, que le coup atteignait indirectement, se hâta de rappeler au souverain Pontife sa promesse si vite et si outrageusement violée. « Qui me fera justice de vous, s'écrie-t-il (1)... J'en appelle de vous à vous-même. En quoi, je vous prie, votre serviteur a-t-il démérité de Votre Paternité, au point.d'être flétri du nom de traître? N'est-ce pas vous qui m'avez délégué, dans l'affaire de la réconciliation de Pierre de Pise?... Si vous le niez, je le prouverai par tous les témoins qui se trouvaient alors dans la curie. N'est-ce pas en vertu de votre promesse qu'il a été ensuite maintenu dans son rang et s'a dignité? Quel est donc le téméraire qui vous a fait trahir ainsi vos engagements? Loin de moi la pensée de blâmer votre rigueur apostolique et votre zèle ardent contre les schismatiques ; mais il faut distinguer entre les coupables. Ceux qui ont abandonné le schisme avant la mort d'Anaclet ne doivent pas être traités avec la même sévérité que ceux qui sont restés jusqu'à la fin attachés à l'antipape. »

Cette distinction, toute naturelle qu'elle paraisse, ne fut pas goûtée du souverain Pontife ; et la leçon de saint Bernard demeura lettre morte. Pierre de Pise répudié resta à l'écart de la curie pendant toute la durée du pontificat d'Innocent II. Du moins, on ne le retrouve en possession de sa dignité que sous le gouvernement de Gélestin II, au mois d'octobre 1143 (2).

De tous les adversaires de la papauté, un seul restait debout : c'était Roger de Sicile qu'aucune menace n'avait pu abattre ni aucun raisonnement convaincre (3). Vaine-

(1) Ep. 213, écrite peu après le coacile de Latran.

(2) Jafifé, Regesta, n» 8433.

. (3) Roger semble pourtant avoir reconnu la légitimité d'Innocent lï, dès l'année tl38 : « Hsec inter, sicut nobis est relatum, prsedictus rex,

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ment le concile de Latran avait encore fulminé contre lui une solennelle excommunication (1). Il répondit à la sentence de l'Église par une nouvelle campagne en Italie. A •ce moment, en effet, l'occasion s'offrait à l'ambitieux Normand de se jeter sur la proie qu'il convoitait depuis si longtemps. Le comte Rainulphe venait de mourir subitement à Troja des suites d'une phlébotomie, le 30 avril 1139, c'est-à-dire quelques jours seulement après la clôtui^e du concile. Dès le 25 mai Roger débarquait à Salerne avec une armée (2). Il ne dissimulait plus son dessein de rattacher définitivement à la Sicile le duché d'Apulie et toute l'Italie méridionale, jusqu'au Garigiiano.

Innocent, décidé à combattre par tous les moyens cette politique de conquêtes et à soutenir jusqu'au bout Robert de Capoue qui n'avait plus d'espoir que dans la papauté, se tourna vers ses sujets et fit appel à leur courage. Sa voix fut entendue, et, avant la fin du mois de juin, il avait levé une armée de mille cavaliers et d'un nombre probablement supérieur de fantassins, qui se mit en marche sous les ordres de Robert de Capoue, de Richard de Ro- •checanine(^wy)ecanma)etdeThéobald,préfetdeRome(3).

Innocent II commit l'imprudence de la suivre avec toute sa cour. Arrivé à San-Germano, près du Mont-Gassin, il fit halte et envoya des ambassadeurs à Roger, qui mettait le siège devant Troja. La guerre allait-elle donc se terminer avant d'être sérieusement engagée? Si la curie conçut"

dominum papam Innocentium in patrem et dominuiu accepit » (Fàlco Benev., ap. Muratori, Script, liai., V, 126); mais il ne consentait nullement à se relâcher de ses prétentions sur l'Italie méridionale, vassale de la Papauté.

(1) Falco Benev., loc cit., p. 127. Cf. Annal. Ceccan., ap. Mon. Germ., XIX, 283; Orderic Vital, lib. I, cap. 29, p. 100.

(2j Falco Benev,, p. 127-8; Romoald, ap. Mon. Germ., XIX, 423.

(3) Cf. Bernhardi, Konrad ///, p. 163-170.

ce décevant espoir, Roger se hâta de la détromper. Il vint • camper non loin de San-Germano et fit déclarer fièrement à Innocent II qu'il était prêt à reconnaître la suzeraineté du Saint-Siège, àla condition que l'Italie méridionale, y compris le duché de Gapoue, serait rattachée àla Sicile (1). Une telle proposition, adressée au défenseur des droits de Robert, équivalait à une mise en demeure de se soumettre ou de reprendre les hostilités. Ce fut ce dernier parti que prit Innocent II : parti chevaleresque à coup sûr, mais non moins périlleux que hardi. A peine Roger avait-il rejoint son camp, que l'armée romaine s'avança à sa poursuite ou pour mieux dire à sa rencontre. Mais, pour ne pas laisser d'embûches sur ses derrières, elle attaqua à quelques milles de San-Germano le château de Galluzzo, occupé par une garnison sicilienne (2). Cette manœuvre la perdit. Roger, averti à temps, accourut au secours des assiégés avec ses troupes divisées en deux corps, et par un habile mouvement tournant enveloppa les Romains qui furent pris comme dans un filet (3), Robert de Capoue et quelques autres chefs parvinrent à rompre les mailles du réseau et à s'échapper ; mais le souverain Pontife et les cardinaux tombèrent aux mains du vainqueur (22 juillet 1139) (4). Il fallut traiter. Innocent II voulut d'abord montrer par son inflexibilité que, si la force était victorieuse, le droit ne saurait être prisonnier. Vaine démonstration 1 Boger fit voir qu'il était le maître. Il posa les conditions ■de la paix, que le souverain Pontife finit par accepter

■(1) FalcoBenev., Zoc. d^., p. 128.

(2) Ibid. Gaiuzzo est à 17 Wlom. sud-sud-est de San-Germano. ^ (3) Falco Benev., ibi;L; Romoâli, ap. Mon Gerra., XIX, 423; Gotifr. "iViterb., Panthéon, XXIII, 48, ap. Mon. Germ., XXII, 260; Order. Vital, I, 29, p. 100. Voir d'autres sources moins importantes dans Sernhârdi, ^oma<i ///, p. 166, note 38.

(4) Falco Benev., loc. cit.

« dans rintérêt, dil-il, des prisonniers romains » (25 juillet 1139). Il levai' excommunication qui pesait sur Roger, lui confirma son titre de roi de Sicile et investit ses deux fils du duché d'Apulie et du duché deCapoue (1). Le Garigliano marqua la limite du royaume de Sicile (2). En retour le vainqueur s'engageait à payer au Saint-Siège une redevance annuelle de six cents scifati d'or, en manière d'hommage pour les duchés de Gapoue et d'Apulie (3). A ce prix, Innocent II vit tomber ses entraves et put célébrer en grande pompe, à Bériévent, la fête de l'Assomption. Il faut avouer qu'il payait chèrement sa liberté, compromise par sa faute. Ce traité de Miniano, qui terminait une lutte de sept années, consacrait l'ambition et les conquêtes de Roger et devait montrer une fois de plus qu'à l'origine du droit, hélas! peut se trouver un coup de force.

Quels furent les sentiments de l'abbé de Glairvaux , quand il apprit cette désolante nouvelle? On peut le soupçonner par la lettre qu'il écrivit vers cette époque à Conrad. Les questions politiques n'étaient guère de son ressort nidesongoût. S'ily prenait part, c'était uniquement en vue des intérêts de l'Église. 11 s'inclina devant le fai1

(1) Falco Benev., iàid., p. 129; Romoald, loc. cit.; Otto Frising.. C'/irow., VII, 24; Order. Vital, I, 29, loc. cit.; Annal. Cavens., ap. Mon. Germ., III, 192; Sigeb., Continuât. Prxmonstrat., ibid., Yl. 452. La bulle d'Innocent II qui confirme à Roger son titre de ro (Jaffé, Regesta, 8043) contient plusieurs phrases qui .ont besoin d'ex plication. Voir, contre l'interprétation de Bernhardi, la note 2, t. Il p. 61, de notre rvédition.

(2) « Confirraavit ei totam terram a fluvio Carnello (Garigliano) e mM.)) Annal.. Herbipol.,ap. Mon. Germ., XVI, 2; Annal. Seligenst. Mi., XVII, 32 1 Annal. Casin., XIX, 309.

(â) Jaffé, Rég., n" 8043. Sur la valeur du sqiiifatus, cf. 1" édit., t. II p. 62, note 2.

accompli et ne songea plus qu'à recueillir les fruits de la paix.

Le traité de Miniano fut le signal d'un changement de front dans la politique religieuse du douzième siècle. Roger de SicilCj jusque-là exclu du concert européen des princes catholiques et- considéré comme « un tyran, » marcha désormais l'égal et l'allié des principaux potentats de l'Occident, au grand scandale de l'empereur d'Allemagne (1). Un. mariage scella cette alliance. L'habilô Normand demanda la main d'Elisabeth, troisième fille du. comte de Champagne, pour son fils Roger II, le nouveau duc d'Apulie. Une lettre de saint Bernard nous montre les vaisseaux siciliens déposant sur les rives de France les ambassadeurs qui venaient chercher la fiancée à Montpellier, dans l'octave de l'Assomption 1140 (2).

Étrange retour des choses d'ici-bas : l'abbé de Clairvaux traitait à cette époque avec un respect mêlé de confiance celui qu'il avait, pendant plusieurs années, appelé dédaigneusement le « tyran ou l'usurpateur de la Sicile (3). »- Deux de ses moines accompagnèrent, à la demande de Roger, la future duchesse et allèrent choisir, soit en Sicile

même, soit en Apulie, l'emplacement d'une abbaye cistercienne (4). Quand tout fut préparé pour l'installation

de la nouvelle colonie, Bernard écrivit au roi : « Me voici,

moi et mes enfants; vous me cherchiez, j'accours en la personne de ceux que Dieu m'a confiés. Qui pourrait me

(1) Beriï., ep, 183. Cette lettre dont la date a été très discutée est bien de cette époque; car elle se trouve dans la première édition : Ms. 852 de la Bibl. de Troyes, ep, 181 ; Ms. 242 de Grenoble, etc. Cf. Bernhardi, Konrad JII, p. 180.

(3) Ep. 130, 348; cf. ep. 139 et 127.

(4) Ep. 447. L'emplacement de celte abbaye n'est pas connu. Janau sçhek(Ong'. Cîsfefc.) n'en indique pas même le nom.

séparer d'eux? Je les suivrai partout où ils iront; et fussent-ils installés au bout des mers, ils ne seront pas sans moi. Roi, vous avez la lumière de mes yeux; vous avez mon cœur et mon âme (1). » Quelle délicatesse et quel abandon ! et combien ce langage différait de celui de certaines autres épîtres! Il cachait toutefois une leçon de piété. Bernard entendait que ses religieux fussent reçus comme d'autres lui-même. Aussi a-t-il soin de relever aux yeux de Roger la dignité delà vie monastique, comme pour faire valoir la faveur qu'il lui accorde : « Roi, ne vous étonnez pas. J'aurais mieux aimé mourir que de me séparer de mes enfants, si Dieu n'était en cause. Recevezles comme des étrangers et comme des pèlerins, mais aussi comme citoyens du ciel : citoyens, c'est peu dire ; ils sont rois. C'est à eux qu'appartient le royaume des cieux, en vertu du droit de pauvreté (2). »

Tel fut l'accueil fait aux moines de Clairvaux, que Bernard considéra dès lors Roger comme un bienfaiteur de l'Ordre. Dans la gêne momentanée qu'éprouvait le monastère à peine achevé de Chienti, au diocèse de Camerino (3), il n'hésita pas à envoyer Bruno, le fondateur de Ghiaravalle de Milan, en Sicile, et à faire appel à la munificence royale. « Ce que vous ferez pour maître Bruno,

(1) Ep, 208, écrite après le 15 août 1140 et avant le 28 novembre 1 141, date de la fondation de Chienti.

(2) Ibid. Le monastère paraît avoir été fondé avant celui de Clilenti. Cf. ep. 209 et les notes suivantes.

(3) Chienti, situé un peu au nord d'Urbisaglia, sur le Fiastra, affluent de droite du Chienti, prit le nom de S. Maria di Chiaravalle de Fiastra lorsqu'une autre abbaye cistercienne, Saint-Sauveur, fut établie en 1165 (cf. Jaoauschek, Orig. Cisterc, p.Lxxxi) surlesbords mêmes du Chienti. Chienti était la seconde fille de Chiaravalle de Milan. Sur, sa fondation en 1141 et la part qu'y prit Bruno, abbé de Chiaravalle^ voir Janauschek {ouv. cit. p. 66) et Ugbelli {ItaL Sacra, T, col. 552), Cf. Fabre, Liber Censuum,^. 78-79.

vous^ le îerez pour moi, dit-il; car c'est à moi qu'il demandait ce qui lui manque. Gomme ma bourse est à peu près vide, j'ai pensé que la vôtre était mieux garnie ; c'est . pourquoi j'ai pris soin de vous adresser ce pauvre de Jésus-Christ (1). » Il remercie en même temps Roger de* la riche dotation allouée aux premiers moines cisterciens delà Sicile; et, comme pour le presser de continuer ses bonnes œuvres, il lui dit par manière d'éloge et d'encouragement : « C'est ainsi qu'on s'élève jusqu'aux astres, c'est par de telles offrandes que l'on gagne Dieu (2) , » lui montrant du même coup en perspective et la gloire humaine et la récompense céleste. '

De cette époque date un développement assez considérable de l'Ordre cistercien en Italie. Bernard, à lui seul, fonde encore ou renouvelle deux monastères : l'un en Campanie et l'autre aux portes de Rome, Casamario (3) et Saint-Paul-Trois-Fontaines.

Saint-Paul-Trois-Fontainés, connu aussi sous le nom de Saint-Vincent et Saint-Anastase ou même simplement sous le nom de Saint-Anastase aux Eaux-Salviennes, eut pour premier abbé Bernard Paganelli, naguère vidame de l'église de Pise. Les premiers mois et même les premières années de son ministère abbatial furent extrêmement rudes. Plus d'une fois il se prit à regretter le temps où, moine « à Clairvaux, il vivait dans un lieu de délices, parmi les arbres du paradis (4) . » Sur la demande du pape Innocent

(1) Ep. 209.

(2) « Sic itur ad astra (Virg., JEn., IX, 641); lalibus hostiis promeretur Deus. » ife&r., XIII, 16.

(3) Sur la fondation de Casamario, en 1140, voir Janauschek (owî;. ciL, p. 68). Déjà, le 3 mai 1137, une colonie de Clairvaux s'élail établie à S. M. délia Columba, au diocèse de Plaisance. Cf. Janauschek, p. 45.

(4) Inter Bernardin., ep, 344.

et de l'abbé de Farfa, il avait d'abord été chargé d'établir, à huit milles de ce dernier monastère, l'abbaye de Saint- Sauveur. Mais à peine avait-il jeté lespremiers fondements du nouveau cloître , que le souverain Pontife changea d'avis et appela la colonie cistercienne au lieu dit Ad aquas Salvias [i)i

C'est alors qu'Adenulphe, abbé de Farfa, entreprit le pèlerinage de Clairvaux, pour se consoler de sa déception auprès de saint Bernard. A ce voyage se lie une curieuse anecdote qui mérite d'être racontée. Désireux de contribuer à la fondation d'un monastère en France, afin de se dédommager en quelque sorte de son échec en Italie, Adenulphe offrit à l'abbé de Clairvaux une somme d'environ six cents marcs d'argent, qu'il avait, avant de partir, mise en dépôt chez un de ses compatriotes. Bernard n'avait aucun motif de repousser une si généreuse proposition. 11 envoya donc un de ses religieux chercher l'argent promis ; mais le dépositaire trouva bon de nier sa dette, feignant même de ne rien comprendre à la réclamation qu'on lui adressait au nom de l'abbé de Farfa. Le moine dut rentrer à Clairvaux les mains vides. C'était une mésaventure assez déplaisante. Bernard fut le première en sourire. « Dieu soit béni! dit-il, c'est un embarras de moins. 11 faut avoir quelque indulgence pour les voleurs ; ce sont des Romains. La somme paraissait considérable ; la tentation fut trop forte (2). »

11 est douteux que l'abbé de Farfa se soit consolé aussi aisément de ce nouveau déboire. En regagnant son cloître, s'il visita Saint-Sauveur, son cœur dut saigner à la vue des travaux interrompus par le départ précipité des moines cisterciens. Bernard de Pise souffrait non moinsvivement

(1) Ep. 343 et 344 (de 1140); Bem. Vita, Ub. III, cap. vu, n° 24. -

(2) Bern. Vita, loc. cit. Cf. Vita secunda, cap. xxiv, n° 66.

de rabandon d'une œuvre qui lui était déjà chère et s'en plaignit à Innocent II lui-même (1) : « J'ai reçu le coup d'un ennemi que je n'attendais pas, » écrivait-il pafeilT lement à l'abbé de Clairvaux (2). Mais le désir, du pape était un ordre. 11 fallut que la petite colonie destinée à Saint-Sauveur s'établît sans délai aux Eaux-Salviennes.

Cet emplacement, cher à la piété chrétienne et consacré par les plus glorieux souvenirs, n'était pas à tous égards parfaitement choisi. C'était là que saint Paul, selon la tradition, avait été décapité^ et la légende ajoutait que ^a tête en tombant avait fait trois b(^iids, d'où jaillirent trois fontaines. Les reliques des martyrs saint Yincent et saint Anastase, apportées au même lieu, donnèrent leur nom d'abord à une basilique, puis à un monastère occupé successivement par des Bénédictins, des Grecs etdes Clunistes. Mais l'insalubrité du lieu avait fini par chasser les Clunistes, tous les jours décimés par la fièvre. Au douzième siècle, le vénérable cloître était désert et inhabité. Ce fut pourtant ce séjour qu'Innocent II assigna aux enfants de saint Bernard (3). Peut-être espérait-il que les Cisterciens assainiraient, mieux que toute autre corporation religieuse, par leurstravauxmanuels, un sol demeuré trop longtemps inculte.

Bernard de Pise se mit résolument à l'œuvre. Les épreuves ne lui manquèrent pas au début de son ministère. Un de ses religieux, parmi les plus anciens prof es, se- révolta contre lui et, après plusieurs scènes de violence dont tous les frères furent scandalisés, quitta bruyam-

(1) Inter Bernardin., ep. 343.

(2) « Non exspectato vulnus ab hosle tuli. » Ep. 344. Le vers est d'Ovide.

(3) Cf. Janauschek {Orig. Cist.J, 62) qui fixe la fondation de Saint- Anastase au 25 octobre 1140.

ment le monastère, pour aller étaler dans Rome son orgueil et son indépendance (1). En même temps la maladie faisait son apparition dans le cloître à peine restauré; Les moines crurent même pouvoir, contrairement aux usages dé l'Ordre, recourir, dans ce péril, aux médecins et aux pharmaciens du dehors. Ce fut le sujet d'une consultation adressée par leur supérieur à l'abbé de Clairvaux, Bernard estloinde consentir à ce timide essai de relâchement. On se rappelle sa théorie sur le choix d'un emplacement :pour les monastères cisterciens. « Les saints, nos pères, disait-il, recherchaient les vallées humides ou le pied des coteaux pour y bâtir leurs cloîtres, afin que les moinesr exposés à de fréquentes infirmités, eussent toujours la mort devant les yeux (2). » Sa réponse aux religieux de Saiiit-Anastase est conforme à ce principe. « Je sais, écrivait-il (3), que vous habitez un endroit malsain et que plusieurs d'entre vous sont malades; mais souvenez-vous de celui qui a dit: « Je meglorifîerai volontiers dans mes « infirmités, afin que la vertu du Christ habite en moi. » Je compatis assurément, je compatis grandement àl'inflrmité de vos corps; mais ce qu'il faut surtout craindre et éviter, c'est l'infirmité des âmes. Il ne sied pas à votre saint état de chercher des médecines corporelles, et- cela n'est pas avantageux pour le salut. Que vous preniez par-

(1) Inter Bern., ep. 478.

(2) Fastredi ep. inter Bern., ep. 491, n» 4.

(3) Ep. 345. D'après une légende d'origine inconnue, saint Bernara, durant un séjour à Trois-FontaineSi aurait aperçu pendant le sacrificede la messe les âmes sortant du Piîrgatoire pour monter au ciel. En souvenir de' cette vision les Cisterciens construisirent une église qui prit assez tardivement le nom de S, Maria Scala cœli (cf. Mariano Armellini, Le ChiesédiRoma^ 2' édit., Roma, 1891, p. 942). Mais il faut bien reconnaître que la légende manque de base ; car l'abbé de Clairvaux ne visita jamais l'abbaye cistercienne de Trois- Fontaines; soa dernier séjour à Rome est de 1138.

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Pois, comme il est d'usage etcomme il convient à des pausrres, des herbes et des simples, qui ne coûtent presque [•ien, cela est tolérable. Mais il ne convient ni à l'honneur li à la pureté de notre Ordre, d'acheter des compositions, ie courir après les médecins, de prendre des potions. Laissez cela aux gens du monde. Lapotion qu'il faut chercher, c'est l'humilité. Mes frères bien-aimés, prenez soin ie la santé de votre âme; c'est celle-là qu'il faut poursui- VTB, celle-là qu'il faut conserver: car le salut qui vientdes hommes est chose vaine. »

Il y a dans ces derniers mots un certain dédain de la médecine et de la pharmacie. MaislapÀigirmacieet laméiecine du douzième siècle ne méritaient guère, surtout le la part d'un moine voué à la pauvreté et à l'austérité, [)lus d'estime ou de confiance. Bernard, on le voit, ne proscrivait pas l'usage des simples. A tout prendre, son ivis était excellent. Il fut suivi; et il ne paraît pas que la santé des religieux de Saint- An astase s'en soit trouvée' plus mal. L'assainissement progressif du sol, dû à leurs travaux, leur permit d'observer strictement la Règle de 5aint Benoît. Leur couvent devint bientôt célèbre entre tous les monastères d'Italie; et, enH45, Bernard de Pise, leur supérieur, en sortait inopinément pour monter sur le siège de saint Pierre (ï}.; y- -,

(1) Eugène III eut pour successeur, au monastère des Eaux- Salviennes, un prieur de Ulairvaux, nommé Rualène, qui n'accepta ju'à regret le fardeau abbatial. Cf. Bern., epp. 258-260, écrites à ce sujet en 1145.

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