‹ Vie de Saint Bernard, abbé de Clairvaux [microform]Chapitre 83 sur 118 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

Ses divers traités dogmatiques et liturgiques.

Le carême de 1140 avait ouvert pour l'abbé de Clair- ■ vaux une ère de tourments. Des bruits fâcheux qui circulaient depuis quelque temps déjà sur la doctrine de maître Âbélard prenaient corps et annonçaient une tempête. Il était assez naturel qu'on se tournât vers le principal destructeur du schisme pour combattre des erreurs dogmatiques qui semblaient receler une hérésie naissante. Bernard avait déjà fait voir par ses écrits quelles étaient la vigueur de sa dialectique et la sûreté de sa doctrine. Ayant d'exposer la lutte dans laquelle il va se trouver engagé, il nous paraît utile d'indiquer les principales lignes de son enseignement. Ses traités De diligendo Deo, De Gratiaet libero arhitrio, nous aideront à préciser sa Christologie et sa théorie de la Rédemption. Le traité De Laur dibus Firgfiww, l'épître 174, et divers sermons fourniraient aisément la matière d'un long chapitre sur la Vierge Marie. Pour n'omettre aucun de ses ouvrages importants, nous rattacherons à sa doctrine sur le culte des saints l'office qu'il a composé sur saint Victor, et le traité De Cantu qui ne lui est pas tout à fait indûment attribué. Son rôle de docteur ressortira assez clairement de cette

étude. Sur Tensemble de la théologie catholique ses théories n'offrent, en effet, rien de bien original, rien qui lui soit particulier. Pour le but que nous nous proposons, les points que nous avons indiqués méritent seuls d'être mis en lumière.

Ghristologie.

Avant d'entrer en lutte ouverte avec Abélard, Tabbé de Glairvaux n'avait pas eu l'occasion de traiter ex professa de Dieu et de là Trinité. Mais la doctrine du salut parle Christ formait l'objet habituel de son enseignement. Que le Fils de Dieu se soit incarné, ait souffert, et soit mort pour sauver l'humanité, cela se lit à toutes les pages de ses écrits. Comme saint Paul, il ne connaît que «Jésus et Jésus crucifié. »

Le Sauveur s'offre d'abord à nous comme modèle, et la première leçon qu'il nous donne est une leçon d'humilité. Si le nouvel Adam reçoit de son Père une gloire incomparable, c'est qu'il s'est incomparablement humilié, qu'il s'est anéanti. Satan avait proposé à l'homme la voie de « l'orgueil qui monte toujours » et qui le perdit. Jésus nous propose au contraire la voie de l'humilité qui nous sauvera. Il nous faut suivre, comme parle Bernard, 1' « iti- ^ néraire » du Christ, « Nous sommes tous avides de monter, nous désirons tous l'exaltation ; car nous somines de nobles créatures, faites pour la grandeur et natureliernént poussées parle désir d'y atteindre. Mais il y a Une fausse hauteur où voudrait nous entraîner celui qui a dit : « Je m'assoirai sur la montagne de l'aquilon. » « Il a fallu que le Christ descendît, pour nous apprendre à mon-

il^ VI.JB1 UCi iSAiei i. UJ^l.\IMAl\Ut

ter (1), » pour nous montrer le chemin qui conduit à^la grau deur véritable .

Dans cette voie, Bernard ne permet pas qu'on s'arrête. « En avant! » «Semjoer acî aw^enom / telle est la devise qui revient constamment sur ses lèvres. Sous quelque forme qu'il prêche la mortification ; qu'il prône la pauvreté, la chasteté, l'obéissance, c'est toujours Thumiliation, l'anéantissement du vieil Adam qu'il poursuit. Il lui semble que rien n'est gagné, tant que l'homme n'a pas poussé l'imitation du Christ jusqu'au crucifiement, qui est le dernier terme de l'abaissement du Sauveur. Cette mortification ne doit pas souffrir d'arrêt ni de relâchement. « En avant! « Semper extendamur ad anteriora (2).

Par sa vie et par sa mort, le Christ n'a pas seulement donné à l'homme une leçon d'humilité, il lui a donné aussi une leçon d'amour. Pourquoi le Fils de Dieu fait homme, quipouvait sauver l'humanité d'un mot ou par un seul désir de son cœur, a-t-il voulu souffrir et mourir? c'est une question qui se posait à l'esprit de l'abbé de Glairvàux comme à celui d'Abélard. Leur réponse s'accorde en unpdiiit, nous verrons ailleurs en quoi elle diffère. Tous deux estiment que les souffrances et la mort cruelle du Sauveur sont une provocation à l'amour. « Si le Sauveur a tant souffert, dit Bernard, c'est pour nous épargner le vice si odieux de l'ingratitude. L'homme ingrat disait : « J'ai été créé gratuitement, cela n'a coûté ({ àmon auteur aucune peine, aucunlabeur ; ilin'aeu qu'à « parler et j'ai été fait, comme le reste dé l'univers. Qu'y « a-t-il là qui mérite tant de reconnaissance?» Et ainsi le

bienfait se retournait contre le bienfaiteur. Mais Dieu. a

(1) hi Ascens. Dommi, Serm. IV, n» 3; cf. Serin. I, n° 1.

(2) In Pnrif., Serna. II, n° 3; In psalm. Qui habitat, 'Serm. IV, n''3,etc.

fermé la bouche de ceux qui proféraient de telles iniquités. Ce que tu coûtes à Dieu,' 6 homme, est maintenant plue clair que le jour l Pour toi le Seigneur a daigné se faire esclave; dé riche il s'est fait pauvre ; de Verbe, chair; de Fils de Dieu, fils de l'homme. Souviens-toi que, si tu as été fait de rien, tu n'as pas été racheté de rien. Il avait tout créé, toi compris, en six jours, et il a mis trentetrois ans à opérer ton salut. Et cela au prix de quels labeurs ! Aux nécessités de la chair, aux tentations de l'ennemi il a ajouté, par manière d'aggravation, l'ignominie de la croix et l'horreur de la mort. Il le fallait : c'est ainsi. Seigneur Dieu, que vous avez mulliplié votre miséricorde (i). »

L'abbé de Glàirvaux développe cette doctrine dans son traité Dediligendo Deo, où il résume les fruits de la Rédemption en une phrase qui devait plus tard inspirer si heureusement saint Thomas d'Aquin. « Dieu, dit-il, nous offre ses mérites : Se dedii in meritum; il se réserve pour notre récompense, se servat in prœmium ; il se sert en' nourriture aux âmes saintes, se apponit inrefectione animarum sanctorum; il s'est livré pour le rachat des âmes captives, se in redemptione distrahit captivarum (2). » Puis il s'écrie : « Que rendrai-je au Seigneur pour ce qu'il m'a donné? Dans sa première œuvre (la création) il m'a donné à moi-même; dans la seconde, il se donne lui-même à moi; et en se donnant, il m'a rendu à moi-même. Donné et rendu à moi-même, je me dois à lui, et je me dois deux fois. Mais que rendrai -je à Dieu pour le don qu'il m'a fait de lui-même? Car, fût-il possible de me donner mille fois, que suis-je, moi, en comparaison de Dieu (3)? »

(1) In CpnL, Serm. XI, n» 7.

(2) Dediligendo Deo, e&ii. vu, n" 22, Migne, t. CLXXXII, col. 971-1000.

(3) /6M., cap. V, n" 15.

SAINT BERrfABD. — T. H. 5

Il ne faut donc pas s'étonner que Bernard ait adopté, et rajeuni dans son traité de TAmour de Dieu cette belle formule antique : « La raison d'aimer Dieu est Dieu luimême; et la mesure de l'aimer, c'est de l'aimer sans mer sure » : causa ditigendi Deum^ Deus est; modus, sine modo diligere. A cette pensée son cœur éclate. « Quoi 1 s'écyie-t-il, l'Immensité nous aime, l'Éternité nous aime, l'Amour incompréhensible nous aime, Dieu nous aime, Lui dont la grandeur n'a pas de limites, dont la sagesse n'a pas de bornes, dont la paix surpasse tout sentiment! Et nous, en retour, nous lui mesurerions notre amour! Ah 1; je vous aimerai, Seigneur, ma force, mon appui, mon libérateur, mon tout ce qu'on peut dire déplus adorable et de plus aimable, je vous aimerai, mon Dieu, selon votre don et selon ma mesure, moins sans doute que vous ne méritez, mais autant que je le pourrai; car, si je ne puis pas autant que je dois, je ne puis pourtant pas plus que je ne puis (1). »

L'éloquente phrase : Se dédit m meriium^ etc., contiewi en germe toute la théorie de Bernard sur la Rédemption ; et il serait aisé d'y rattacher le traité DeGratia et libero arbitrio. Nous verrons comment il fut obligé de défendre eontre Abélard la doctrine de la Satisfaction, qui suppose ï'homme réduit à l'esclavage du démon par la justice de Dieu. L'homme était incapable par lui-même d'opérer son rachat. Il y fallait le sang d'un Dieu. « Jésus seul fut une hostie capable de satisfaire à la justice divine. » Bernard ae hâte d'ajouter : « Mais aussi, à lui seul, il fut une hostie suffisante (2). » Reste à expliquer comment s'accomplit le mystère de l'application des mérites du Christ in-

(1) De diligendo Deo, cap. i, n" 1 ; cap. yi, n" 16.

(2) « Ea nimiruitt hostia, sicut sola prodesse potuit, sic sola suffecit. » InDomin. Palmarum, Serra. III, n"> 3.

-**K", -^ --/• TRAIÏES' DOGMATIQUES •'ETt'XiTÙRGIQ " 75

nocent à Thomme pécheur. On a youIu voir dans quelques textes de l'abbé de Glairvaux le germe du système luthérien de l'imputation (1). Mais l'ensemble de la théologie bernardine proteste contre cette interprétation étroite et abusive. Bernard voit d'abord dans les sacrements et en particulier dans le sacrement de l'Eucharistie les canaux réguliers par lesquels la grâce divine découle dans l'âme humaine et la justifie. C'est de cette sorte, dit-il, que nous sommes « investis de la vie divine (2), » et que nous devenons d'autres Jésus-Christ : » se deditin refectîone anima-

rum, \ ■ ■ ■ -

De cette sorte aussi s'opère ce qu'on pourrait appeler, non plus la « communication des idiomes, » mais la « communication des mérites : » se dédit inmeritum. Ser Ion la doctrine de l'abbé de Glairvaux, qui n'est autre que ' celle de saint Augustin, « les mérites de l'homme ne sont que les dons de Dieu. » Un jour qu'il développait cette pensée, l'un de ses auditeurs l'interrompt et lui dit : « Si Dieu est l'auteur de tout ce que vous faites de bien, quel espoir pouvez- vous avoir d'une récompense? » C'est pour résoudre cette question que Bernard composa son traité De Gratta et libero arbitrio. Dès les premiers mots la réponse est formulée : « Qu'est-ce qui sauve? C'estla grâce. Que devient alors le libre arbitre? il est sauvé ; brevîter respondeo : salvatur. Enlevez, en effet, le libre arbitre, il n'y a plus rien qui puisse être sauvé ; enlevez la grâce, il n'y a rien qui sauve : l'un et l'autre sont nécessaires au salut; l'un reçoit, l'autre l'opère (3). »

(1) In Cant., Serm. XXIII, n» 15; cf. XXII, no 8; î)e Gratia et libero arbitrio, cap. ix, n" ^9; cf. Vacandard, Saint Bernard, Bloud, 1904, p. 254 et suiv.

(2} In Cœna Domini, n° 3 ; de BapUsmo, ap. Migne, t. CLXXXII.

(3) De Gi-atia et libero arbitrio, cap. i, n" 12, dans Migne, t. CLXXXII.

.7b VIE DE SAINT BERKATID. /. C -

Gela amène l'abbé de Clairvauxà définir le libre arbitre et àétudier ses divers aspects dans le triple état dénature,' de; grâce et de gloire. « Le libre arbitre, dit-il, estun pouvoir de la raison et de la volonté; on le nomme libre par rapport à la volonté qui peut se diriger d'un côté ou de l'autre ; on le nomme arbitre par rapport à la raison qui a la puissance de discerner (1). » Pierre Lombard et saint Thomas d'Aquin reprendront plus tard cette définition excellente. •

Dans quelque état que l'on consid ère la volonté de l'homme, elle est toujours libre : «même après la chute, le libre arbitre, si misérable soit-il, est encore intègre (2). »

llfaut prendre garde pourtant que, selon la doctrine de l'Apôtre, il ne saurait vouloir le bien, j'entends le bien surnaturel. « Le vouloir est en nous, envertu du libre arbitre, je dis le vouloir et non vouloir le bien, ou vouloir le mal. C'est le libre arbitre qui nous fait vouloir, et la grâce qui nous fait bien vouloir : y>liberum arbitrium nos facitvo lentes, gratia benevolos (3). « Eh cela quel est le mérite de la volonté? C'est de consentir. Non pas que ce consentement, dans lequel consiste toutlè mérite, vienne d'elle, puisque nous ne sommes pas capables d'avoir une bonne pensée de nous-mêmes, à plug forte raison un bon consentement. Mais, si ce consentement vient de Dieu et non de no us , cependant il ne se fait pas en nous sans nous . » Et c'est à ce titre que Dieu nous l'impute à mérite (4).

Aussi, dans le ciel, en couronnant nos mérites. Dieu ne ,, fera que couronner ses dons (5). Nous ne pouvons suivre

(1) De Gratiaet Ubero arhitrio, cap. ii, m 4-5.

(2) lUd., vm, 24.

(3) Ihid., VI, 16.

(4) lUd., XIV, 46.

(5) « Dona sua, quœ dédit hominibus, in merila divisit et prsemia, » etc. Ibid., xm, 43, etc.

^ ' TRAITÉS Dogmatiques" ET liturgiques. 77

, Tabbé de Glairvaux dans sa théorie de la glorifîcatiou. Il y aurait à discuter ici son opinion sur l'état des âmes saintes après la mort, opinion qui a donné prise à la critique et que Mabillon n'a pu complètement éclaircir. En certains endroits de ses œuvres, il semble enseigner que les justes ne jouiront pas pleinement de la vision béatifîque avant la résurrection générale. Mais d'autres passa- , ges non moins formels impliquent un sentiment con- ] traire(l). Quoiqu'ilen soitde cette contradiction, quin'est peut-être qu'apparente, il est sûr qu'il accorde aux habitants du Paradis une félicité dont rien de créé ne saurait donner ridée, ^/

Il rattache aussi, selon l'enseignement des Pères qui " l'ont précédé^ la terre au ciel, l'Église militante a l'Église triomphante. On trouverait difficilement sur la communion des saints, dans toute la littérature ecclésiastique, des pages aussi belles que celles que lui ont inspirées saint Victor et saint Malachie. Le panégyrique de saint Victor nous montre le bienheureux attentif à nos misères ; .et prêt à les secourir. Nous n'en détacherons quëquelques ' '• lignes: « Il repose, le vieux soldat, tranquille dans les douceurs de la paix qu'il a conquise, il est sans inquiétude pourlui-même,maisnonpaspournous; car, croyezle bien, en secouant la poussière delà chair, il n'a pas rejeté les entrailles dé l'amour. Pour se revêtir de son habit de gloire, il ne fut pas obligé d'oublier notre misère et sa miséricorde. Ce n'est pas une terre d'oubli qu'habite l'âme de saint Victor, ce n'est pas une terre où le travail l'absorbe tout entière. Croyez-vous que cette demeure céleste endurcisse les âmes, qu'elle les prive de

(1) In feslo omnium Sancloi'um, Serm. II, IV, et notes de Mabillon ; cf. Vacandard, Saint Bernard^ Bloud, p. 259 etsuiv.

mémoire, qu'elle les dépouille de leur affection? Frères, la largeur du ciel dilate les cœurs, mais ne les rétrécit pas ; elle réjouitles âmes etne les aliène pas ; elle ne rapetisse pasles affections, elle les agrandit. Dans îa lumière de Dieu, la mémoire se rassérène et ne s'obscurcit pas. Dans la lumière de Dieu, on apprend ce qu'on ignore, on ne désapprend pas ce que l'on sait. Eh quoi I les anges viennent au secours des hommes;et ceux qui sortent de nos rangs ne sauraient plus compatir à des souffrances qui ont été leurs propres souffrances (1) ! » Loin de nous ces désolantes pensées ! Bernard n'avait pas besoin de les écarter de son esprit. Il était de ceux dont « la conversation est dans le ciel, » comme parle l'Apôtre. Il y vivait plus habituellement que sur la terre. Il lui semblait que l'échelle de Jacob était dressée non seulement pour les Anges, mais encore pour les hommes : aux saints qui sont au ciel elle sert pour descendre vers l'humanité souffrante; et les hommes qui sont sur la terre s'élèvent par son moyen jusqu'à la rencontre des bienheureux. C'est ainsi que s'établit la communication entre l'Église triomphante et l'Église militante. Par là se légitime le culte des saints et en particulier la dévotion à la très Sainte Vierge, si chère au cœur de l'abbé de Glairvaux.

Culte de la très Sainte Vierge.

Bernard suça avec le lait la dévotion à Marie. Une légende pieuse, diversement interprétée et finalement

(1) In natali S. Vidons, S&tïû. II, n° 3.

; TRAITÉS DOGMAtIQ,UES ÎET LITURGIQUES.' 79

-immortalisée par le pihceau de Murillo, veut même que sa filiale tendresse envers la mère de Jésus ait été récompensée par une faveur miraculeusei On a prétendu qu'un jour la statue de Féglise Saint- Vorles, devant kquelle il récitait VAve maiis stella, s'élût animée au moment où il prononçait les mots : Momira te esse Matremiet que Marie, pressant son sein maternel, avait fait jaillir sur les lèvres de son dévot serviteur trois gouttes du lait qui. jadis avait nourri Jésus. Il ne faut voir dans cette tradi* tion locale, encore vivante à Châtillon-sur-Seine, que Vexpression concrète et réaliste d'un phénomène purement mystique et moral. Le fait a pourtant été considéré comme authentique par maints pieux écrivains. Si une pareille légende, inconnue aux auteurs du douzième siècle, a pu s'accréditer plus tard, c'est évidemment qu'elle répondait à l'idée qu'on se faisait des liens très étroits qui avaient uni Bernard à Marie (1).

(1) Les récits ne conçordenl pas sur. l'âge de Bernard au moment du miracle. Quelques-uns veulent qu'il ait été très âgé. C'est ainsi que le représentent généralement les peintres. Voir les nombreuses lithographies ou gravures du cabinet des Estampes, à la Bibliothèque nationale; voir surtout le superbe tableau de Murillo au Musée du Prado, à Madrid. Les GhàtlUonnais prétendent naturellement que la scène s'est passée dans l'église Saint-Yorles et ajoutent que Bernard reçut du lait « dessus sa bouche, ses yeux et sur sa robe, qui en était blanche. » Certificats délivrés aux Feuillants par le bailli et par le maire et les échevins de Châtillon, il et 18 décembre 1620^ dans Jobin, Saint Bernard et sa famille, p. 661-664. Le père Pien {Acta SS., 20 août, Migne, t. CLXXXV, p. 876-879) discute longuement la réalité du fait matériel. L'ouvrage intitulé : Pétri Josephidu Vachet Belnensis, Congregationis D. Jesu sacerdotis, poemata (Saumur, François Erriou, 1664, ih-8) et dédié aux Feuillants, contient un poème sur la Vierge Marié j' allaitant saint Bernard {Mémoires de la société d'Histoire etd'ArchéoL de Varrond. de Beaune, année 1889, p. 104)» C'est vraisemblablement le même poème qui se retrouve dans le Heortologia sive de festis propriis locorum et ecclesiarum opus novum...

a. ^ il

L'abbé de Clairvaux fut, en effet, comme on Ta dit, un ' véritable chevalier de Marie. Il aimait à lui donner ce .beau nom de Notre-Dame qui, après lui, fut prononcé par tant de lèvres et gravé sur tant de basiliques (1). Un de ses premiers écrits, composé durant une douloureuse maladie, est consacré à la louange de la Vierge Mère; il a pour titre De LaudibusVirginis, super Missus est. Chaque fois que le cycle liturgique ramenait une des quatre fêtes de la Sainte Vierge, célébrées de son temps, il se plaisait à entonner devant ses moines un sermon ou plutôt un hymne en rhonneur de Marie. Cependant « sa joie, nous dit-il, était toujours mêlée de quelque terreur, tant le sujet lui paraissait sublime (2). » Nous possédons encore en particulier une série de quatre sermons prononcés à la suite l'un de l'autre pendant l'octave de l'Assomption. On peut" ranger ces discours parmi les plus beaux qu'il ait écrits. Mais son chef-d'œuvre en la matière est le sermon de la Nativité de Marie, connu sous le titre de Aquœductu.

Ses admirateurs ne se sont pas contentés de chercher

auctore Carolo Guyeto Turonens., S. J., presbylero, 1728. On y lit à propos de l'éloquence de l'abbé de Clairvaux :

Quseris unde duxit ortum Tanta lactls copia, Unde favus, unde prompta Tanta mellîs suavitas, Unde tantum manna fluxit, Unde tôt dulcedines ; Lactis imbres mamma fudit Virginis puerperae, etc.

Le Ménologe de Giteaux inscrit le miracle de la Lactation à la date du 13 mai. Voir les notes qui témoignent de l'extrême crédulité de l'au- .teur (Henriquez, Menolog. Cister., p. 159-160).

(1) Bern., ep. 86, n° 1.

(2) /» ilwwwip^., Serm. IV, n° 5.

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' -"^ . TRAITÉS 'i)06MÀ.TIQUES ET LITURGIQUES; '81

dans ces œuvres en prose l'expression de sa pensée sur là dévotion à la Sainte Vierge. Il leur a semblé qu'un culte' aussi ardent avait dû, comme tous les beaux sentiments d'une âme vive et religieuse, se traduire en vers, et ils ont attribué à l'abbé, de Glairvaux quelques poèmes dont l'origine était incertaine. D'après des manuscrits de basse époque, on a pu croire qu'il était auteur du Mariale, de VAlma Redemptoris Mater, de VAve Regina et d'autres compositions du même genre. Mais l'érudition moderne a fait justice de ces fausses attributions (1). La tradition - , de l'église de Spire, touchant les prétendues additions faites par Bernard au Sahe Regina^ \èk% décembre 1146, ne semble pas davantage devoir trouver grâce devant la critique (2). Du reste, toutes ces rectifications, inspirées par le zèle de la vérité, ne nuisent en rien à la gloire dé l'abbé de Clairvaux. Ses seuls ouvrages suffisent pour témoigner de sa filiale piété envers Marie et pour éclairer sa doctrine sur les prérogatives de la Vierge Mère.

Une de ses lettres nous ménage pourtant une surprise. ^ On ne peut se dissimuler qu'il a fait effort pour arrêter le développement de la fête de la Conception de Marie. La propagation de cette fête est l'une des gloires de l'Angleterre catholique. Inaugurée dès la première moitié du onzième siècle, comme le prouvent les bénêdictionnair.es

(1) Voir, sur ce sujet, Hauréau, Poèmes latins attribués à saint ^erward, pp. 80, 88, 93, etc.

(2) Le Salve Regina est d'origine incertaine. II paraît être au plus tard du xi« siècle. Les uns l'attribuent à Adhémar évêque du Puy (t 1098), d'autres à Hermann Contract (f 1054), cf. Brambach, Die verloren geglaubte Historia de sancta Aframartyre unddas Salve Regina der Hermannus Contractus, Karlsruhe, t892, p. 13-17; d'autres enfin à saint Pierre de Mezonzo, archevêque de Compostelle (t 1Q03), cf. D' Eladiô Oviedo Arce, Memoria sobre el autor de la Salve, Oompostella, 1903.

et les calendriers de l'éptoqué, elle subit une légère éclipse à la suite de rînvasion normande, reparut bientôt et prit un accroissement rapide au commencement du douzième siècle sous l'impulsion du neveu de saint Anselme, abbé de Canterbury, d'Osbert de Clare, moine et plus tard prieur de Westminster, de Hugues d'Amiens, abbé de Reading et futur archevêque de Rouen (1).

Si l'on en croit Osbert de Clare, « plusieurs évêques et abbés du continent avaient, dès cette époque, établi dans leurs églises la même solennité (2). » Est-ce alors que la fête, connue plus tard sous le nom de Fête aux Normands, s'introduisit en Normandie? Les documents nous font défaut pour le dire avec certitude. Sauf l'église de Lyon, l'abbé de Glairvaux ne connaît guère, vers 1130, que ctes églises ou communautés de peu d'importance qui célèbrent la fête de la Conception. Ce qui se passe en Angleterre lui échappe à peu près complètement. Il n'en perçoit que l'écho. Cependant des légendes croissent autour de la nouvelle institution, dans le but évident de l'accréditer (3). Bernard, qui avait l'oreille tournée du côté de R,ome, n'entend aucune voix qui l'instruise; Rome se taisait. C'est ce silence qui mit l'abbé de Glairvaux, naturellement hostile aux nouveautés, en garde contre le cuite naissant de la Conception. Tant que la fête demeura à ses yeux le fait de quelques âmes simples, comme il s'exprime lui-même, apwc?a%wos...c?e simplici corde, il ne s'en émut pas, ou du moins il dissimula son émotion,

(1) Sur cette question, cf. Vacandard, Les Origines de la fête et du dogme de V Immaculée Conception dans Revue du Clergé français^ 1" avril 1910.

(2) Lettre d'Osbert de Clare, dans The Downside Review, t. V, p. 113-114.

(3) Voir la légende d'Helsii ou Elsin et la légende du chanoine de Rouen, dans Vacandard, art di. '',^'

TliAITÉS^DOGMATIQUES ET LITURGIQUES. 83 '

dissimulabam; mais quand il vit la métropole de Lyoa, si éminente entre toutes les Églises de France, consacrer de son autorité ce qu'il estimait être une erreur dogmatique, il ne put se contenir. Nous possédons encore la lettre qù'ir adressa en cette circonstance aux chanoines de cette Église (1). L'établissement de la fête de la Gonception ne lui parait fondé ni en autorité ni en raison. D'autorité, il n'en connaît pas d'autre que la légende de l'apparition de la Vierge à Helsin, moine de Ramsay. On racontait que ce religieux, assailli par une tempête en traversant la Manche, avait invoqué Marie, qui était venue à son secours et, pour prix de sa j)rotection, Itii avait enjoint de célébrer désormais la fête de sa Conception, le 8 décembre. L'abbé de Glairvaux regarde à bon droit cette légende comme apocryphe (2). .

Les raisons qu'on allègue en faveur de l'institution . nouvelle ont-elles plus de valeur? Bernard nele croit pas. « On veut honorer la conception, dit-il, sous le beau prétexte qu'elle a précédé la naissance, qui est sainte. Mais à ce compte il faudrait honorer aussi le père et la mère de Marie qui existaient avant elle, etde même tous ses aïeux. D'où viendrait la sainteté de la conception ? Dira-t-on que Marie fut sanctifiée en même temps que conçue? Mais elle n'a pu être sainte avant d'être ; or, elle n'était pas avant d'être conçue. Dira-t-on que la sainteté s'est mêlée â la conception? Mais laraison n'admetpascela. Gomment y àurait-il sainteté, où n'est pas l'Esprit sanctificateur? et comment le Saint-Esprit serait-il où est le péché? Car le péché était certainement là où étaitla concupiscence, uhi

(1) Sur l'authenticité de celte lettre, cf. l'^ édit.,t. II, p. 82, noie 3 Qu'il mesûffise de noter ici qu'elle se trouve dans les manuscrits qui représentent le recueil publié par le secrétaire de saint Bernard en 1145.

(2)Bern., ep. 174, n" 6.

libido non defuitj à moins qu'on ne dise que Marie a été conçue du Saint-Esprit, ce qui est inouï... Si donc elle n'a pu être sanctifiée avant sa conception, parce qu'elle n'était pas; si elle n'a pu l'être dans sa conception même, parce que le péché y était, il reste qu'elle ait recula grâce sanctifiante après la conception, et existant déjà dans le sein de sa mère. C'est cette grâce qui, chassant le péché, excluso peccato^a. rendu sainte sa nativité, mais non pas sa conception (1). »

Il est aisé de démêler le sophisme que Fabbé de Glairvaux mêle ingénûmentà son argumentation. Son dilemme manque de prise. En affirmant que le Saint-Esprit ne -saurait agir conjointement avec la nature dans la conception d'un être humain, il imposait à l'efficacité de la grâce . divine une limite que la théologie n'accepte pas. Osbert de Clare avait d'avance réfuté sa théorie (2) par une distinction heureuse entre la conception active et la conception passive. Qu'importeque la concupiscence ait été mêlée à la génération del'être qui futMarie, si par un privilège particulier, en vertu des mérites du Rédempteur, cette Vierge sainte fut exempte du péché originel? Apprenez, disait le savant moine aux adversaires du culte de la Conception, que cette fête a pour objet, non pas l'acte du péché, mais les prémices de notre rédemption : Desinant ergo infidèles et hseretici de hac sancta solemnitatein sua vanitate multiplicia loqui, et discant quia filii matris gra- Use non de actu peccati celebritatem faciunty sed de primi-

(1) « Restât utpostconceptionem, in utero jamexistens, sanclificationein accepisse credatur,quad, excluso peccato, sanctam fecerit natir-

. vitatem, non tamen et conceptionem. » Bern., ep. 174, n° 7. Pour bien saisir toute la pensée de Bernard, comparer le n" 4, où il parle du risatus quemin çoncepiione traxerunt Jeremias et Joannes Baptistai sanctifiés l'un et l'autre dans le sein de leurs mères^

(2) DovMside JReview, t. V, p. 117, note o.

tiis redèmptionis nostrse. On ne pouvait mieux dire; et il est fâcheux que Bernard n'ait pas connu, avant d'écrire sa lettre, ce langage d'une si f^rme précision dogmatique.

Certains critiques ont voulu l'excuser, prétendant que son argumentation supposait une distinction réelle et formelle entre l'animation et la conception proprement dite. Selon ces interprètes, l'abbé de Clairvaux n'aurait fait aucune difficulté d'admettre que la Vierge avait été sanctifiée, en même temps qu'animée. Mais cette interpréta: .tion posthume, et qui sent la thèse, se concilie mal avec la théorie si nette et si authentique de notre saint. Que Marie ait été pwn/?ée du péché, c'es^pe qu'il dit clairement en plusieurs endroits de ses ouvrages (1). Or, l'opinion qu'il entend frapper déclarait au contraire que la sainte Vierge avait toujours été absolument exempte de ,péché (2). On aura beau torturer les textes, on ne saurait concilier ces deux sentiments; et il fautrenoncerà ranger l'abbé de Clairvaux parmi les partisans dudogmede l'Immaculée Conception.

Ses contemporains n'ont pas compris autrement que nousson langage et sa doctrine. Un moine de Saint-Alban, du nom de Nicolas, s'est justement rendu célèbre, pour avoir osé les combattre dans une lettre, qui fut vite répandue jusque dans les monastères de France (3). Ber-

(1) Outre la lettre citée, on peut encore apporter en témoignage un texte de son deuxième sermon sur rAssomption : Quod si originalem a parentibus maculam traxit, etc., n» 8. Cf. 1'" édit., t. II, p. 85, note 1.

(2) Voir Vacandard, arL cit.

(3) Lettre perdue : nous le connaissons par Pierre de Celle (lib. Il, Epp. 171-173, P. X., t. CCII, col. 617-624). La fête de la Conception fut établie au monastère de Saint-Alban par l'abbé Geoffroy (1119- 1146). Cf. Mathieu Paris. Vitae viginti trium ahhatwn sancti Âlhani, Londinl, 1636, p. 62.

VlJBi UXIà OAlPt 1. DJUHi\Al\.iJ,

nard, qui avait déjà eu des disciples dans Nicolas de Glairvaux et Potho de Prum (1), trouva encore un défenseur dans Pierre de Celle. La polémique fut vive. Mais la victoire, en sommé, resta au moine anglais. Entre autres arguments, le défenseur de l'Immaculée Conception invoque une jolie légende qui dut déconcerter son adversaire : « Un jour, dit-il, au couvent de Clairvaux, un convers de grande piété vit apparaître durant son sommeil l'abbé Bernard, revêtu d'habits éclatants de blancheur, et portant une tache noire à la poitrine, ad mamillam peciom. Tout surpris, le religieux lui dit tristement : « Père, « qu'est-ce que je vois ? une tache noire en vous? » Et lui : « C'estparce que j'ai écrit sur laconception de Notre-Dame « des choses qu'il ne fallait pas écrire, que je porte ainsi « une tache sur ma poitrine, comme signe de mon expia- « tîon. » Le frère fit part de sa vision à la communauté : sa déposition fut mise par écrit et communiquée au Chapitre générahdes Cisterciens. Mais le Chapitre fit brûler le rapport, aimant mieux porter atteinte à la gloire de Marie qu'à une opinion de saint Bernard (2). » Apocryphe ou réelle, la légende porta coup et Pierre de Celle ne sut qu'y répondre; il se contenta d'en appeler au Saint-Siège pour trancher le débat (3).

C'est ce qu'avait déjà fait l'abbé de Clairvaux lui-même

(1) Quœ igitur, disait Potlio vers 115'i, ratio haee festa celebranda nobis induxit, festum videilcet sanctse Trinitatis, festum Transfigura tionis Domini. Additur bis a quibusdam, quod magis absurdum videlur, festum quoque Conceptionis sanctse Mariée. » Biblioth. Patrum, XII, pars I, De statu Domus Dei, lib. III, p. 631.

(2) Lettre de Pierre de Celle, loc.çit.,(io\. 623. Une anecdote du même genre s'attacha plus tard à la mémoire de saint Bonaventure. Cf. Hauréau, Mémoire sur les récits d'apparitions dans les sermons du moyen dge^^. 9. Extrait des Mém. de l'Acad. des Inscript, et Belies-ieWre^, t. XXVIII, 2« partie.

(3) Ibid., col. 624.

çn termes très respectueux et sûrement très sincères (1). S'il eût pu lire dans l'avenir, il aurait vu cette fête de la Conception, qui lui paraissait suspecte, envahir peu à peu la France (2), et finalement s'inscrire, avec tant d'autres fêtes d'origine monastique, au calendrier de l'Église romaine (3). Sa conscience dès lors eût été tranquillisée et sa foi éclairée. Nul doute qu'il eût éprouvé un besoin plus impérieux encore de glorifier la Vierge Mère.

C'est à la maternité divine de Marie que l'abbé de Clairvaux rattache les dons spirituels qui parent cette âme virginale, où le ciel mit toutes ses complaisances. « Marie^ dit-il, quelque part, c'est le trésor de Dieu : où elle est, là est le cœur de Dieu : c'est un grand trésor caché dans la petite ville de Nazareth (4). »

Pour la préparer à devenir la mère de Jésus, le Saint- Esprit descendra en elle à plusieurs reprises ; et, avant d'y couler quelque chose de sa divine substance, il l'ornera des vertus les plus exquises. L'humilité et la virginité sont la parure par excellence delà Vierge Mère. « Pour concevoir et mettre au monde le Saint des Saints, Marie devait être sainte de corps, et elle reçut le don de la virginité; mais en même temps sainte d'esprit, de là le don d'humilité(5).))

« Elle fut vierge dans sa chair, vierge dans son cœur, Vierge par sa profession, vierge enfin, telle que la veut

(1) Ep. 174, ii°9.

(2) En 1154, Alton, prieur du monastère de Saint-Pierre de Là Réole, diocèse de Bazas, « statuit ut festum de Beatae Dei Genitricis Marlœ çonceplione, quodjam fere periotam Galliam devotissime ab onini christiano percelebratur populo..., solennizetur. » Chronicon Vasatense, dans Archives histor. de la Gironde, XV, 28.

(3) Sur l'adoption de la fête par l'Église romaine, cf. Vacandard, art, cit.

(4) In Annuntiat.y^&ïm. III, n" 7.

(5) Super Mûsws esi, Hom." II, n" 2 .

l'Apôtre, sainte de corps et d'âme (1). « Quelle pureté même angélique oserait se comparer à cette virginité, qui mérita de devenir le sanctuaire du, Saint-Esprit et l'habitacle du Fils de Dieu? « Et si on juge du prix des choses par leurrareté, quelle place donner à celle qui la première résolut de mener sur la terre une vie angélique (2) ! «

Mais, reprend saint Bernard, dans une éloquente apostrophe, « ô Vierge prudente, ô Vierge dévote, qui vous a appris que la virginité plaisait à Dieu? Quelle loi, quel précepte, quelle page de l'Ancien Testament vous ordonne, vous conseille, vous insinue de mener dans la chair une vie qui n'est pas de la chair? Où aviez-vous lu, heureuse vierge, que la sagesse de la chair est une mort? Où aviezvous lu que les vierges chantent un cantique nouveau et suivent l'Agneau partout où il va? Où aviez-vous lu que celui qui marie sa fille fait bien, mais que celui qui ne la marie pas fait encore mieux? Vous n'aviezdevant vous ni précepte, ni conseil, ni exemple : c'est l'onction seule qui vous apprit tout cela. Vous faites vœu de rester vierge pour le Christ, ignorant qu'il vous faudra aussi, pour lui plaire, devenir mère. Pour lui plaire, vous consentez à encourir la malédiction qui frappe les stériles ; et voilà que cette malédiction se changera en bénédiction (3). »

Mais, selon l'abbé de Glairvaux, fidèle en cela à la doctrine de saint Augustin, ce ne fut pas tant la virginité que rhumilité qui attira sur Marie le regard du ciel. En effet, si la virginité est une vertu digne d'éloge , l'humilité est une vertu nécessaire à tous. « La première est de conseil, la seconde de précepte. Sans l'humilité, écrit saint Bernard, j'ose le dire, la virginité de Marie n'eût jamais plu

(1) Super Missm est, Homil. II, n" 4.

(2) In Âssumpt., Serra. IV, n» 6.

(3) Super Missus est, Hom. III, n° 7.

V" "' TRAITES DO&MÀTIQtÈé ET. LITURGIQUES. 89

à,Dieu. «Sur qui se reposera mon esprit, » dit le Seigneur, sur qui, si ce n'est sur l'âme humble? Sur l'humble, entendez-vous, et non sur la vierge. Si donc Marie n'eût pas été humble, jamais le Saint-Esprit ne se fût reposé sur elle, et, par conséquent, ne Teût jamais remplie de sa vertu. Elle-même l'a reconnu, le Seigneur a regardé l'humilité de sa servante, plutôt que sa virginité. Si elle a plu par sa virginité, c'est par son humilité qu'elle a conçu (1).»

Toutefois la vertu de virginité devait jouer unrôle essentiel dans la vocationde Marie.En toute convenance,dit saint Bernard, un Dieu ne pouvait naître que d'une vierge, et, par la même raison, une vierge qui enfaia^e ne pouvait mettre au monde qu'un Dieu (2). Il emprunte cette belle pensée à l'hymne de saint Ambroise Redemptor omnium, qui fut le premier Noël chanté dans les églises d'Occident (3).

La virginité et l'humilité attirèrent en Marie les autres vertus; chez elle toutes les vertus étaient sœurs, comme chez d'autres tous les vices sont frères. Et un jour, spectacle unique qui devait ravir saint Bernard et plus tard inspirer Dante, le ciel et la terre purent admirer dans une simple créature la plénitude de tout Bien : in te s^aduna quantumqueincreaturaedibontate[à).

Ainsi ornée de tous les dons, Marie était digne de porter ce gratid nom de mère de Dieu, comme parle l'abbé de Clairvaux, magnum illud nomen ©eoioxoç (5). Le Verbe prit chair en elle ; celui que le Père avait engendré de toute éternité, Marie l'engendra à son tour dans l'ombre

(1) Super iHîssMS est, Hom. I, n° 5.

(2) Ibid.f Homil. II, nM.

(3) Osténdepartum Virginis...

Talis decet partus Deum.

(4) «totius boni pienitudinem posuit in Maria. » In Peniecost.. ; Serm. II, n" 4 ; Tn Nativitate Marige, n° 6. Dante, Paradiso, canto 33.

{5) Dominica in Oct. Assumpt., n!' A.

dont l'Esprit-Saint daigna la couvrir. C'est une fleur que son intégrité a poussée. « Le prophète avait dit : Egrediètur virga de radiceJesse et flos de radice ejusascendet. La tige , c'est la Yierge mère de Dieu; la fleur, c'est son iils, remarque Bernard dans un beau vers : Virgo Dei ge' nitrix virga est, flos filius ejus. C'est une fleur qui réjouit le cœur de Dieu, une simple fleiir des champs, flos campi. Marie est la verge d'Aaron, qui fleurit sans avoir été humectée ; c'est le champ qui jproduit sans avoir été cultivé. Tel un champ que personne n'a ensemencé, quela charrue n'a pas retourné, que le fumier n'a pas engraissé, fleurit quelquefois sans nul labeur humain : tel a fleuri le sein de la Vierge ; telles les entrailles de Marie, chastes, pures et inviolées, inviolata, intégra et casta Mariée viscera, ont produit, comme de véritables prairies, une fleur d'une verdeur éternelle (1). » Selon la pensée de Bernard, reproduite plus tard par saint Thomas d'Aquin, « la grâce divine qui débordait de l'âme de Marie s'écoula dans sa chair, de façon à la féconder; et la vierge, par un privilège particulier, recouvrit de sa chair et mit au monde celui qu'elle avait déjà conçu ' dans la pureté de son cœur (2). »

Gomment s'accomplit dans l'étable de Bethléem le mystère de l'enfantement divin, Bernard essaie de l'indiquer par les comparaisons les plus chastes et les plus gracieuses.. Tantôt il croit voir une fleur qui éclôt sans nuire à la vigueur de sa tige; tantôt il compare la Vierge, enfantant sans douleur, au buisson ardent qui lance des flammes sans se consumer; une autre fois le rayon qui sort de l'astre sans en altérer la pureté lui rappelle le Verbe qui naît de

(1)7» Adveniu,SeTïa. II, n° 4.

(2) De Diversis, Serm. LU, n" 4.

TRAITÉS DOGMATIQUES ET LiTUUGIQIJES. 91

Marie sans blesser son infégrité : sicut sine sui corruptione sidus suum emittit radium, sic absque sui lœsione Virgo parturit Filium (1). Et toujours il adore ce beau mélange de la virginité et de la maternité que le poète chrétien alvait chanté :

Nec primam similem visa est, nec habere sequentein, Gaudîa matris habens cum virginitatis honore.

« Marie est sans égale, elle qui goûta les joies de la mère, sans sacrifier l'honn eur de la virginité (2). »

L'abbé de Glairvaux ne tarit pas survies soins touchants dont la Vierge Mère entoura son diviii enfant. Plus tard, quand il essayera de décrire la réception que Jésus dut faire à Marie dans le ciel, il la comparera à celle que Marie avait faite au Verbe, lorsqu'il descendit sur la terré. « Qui pourra comprendre, dit-il, la gloire dont fut environnée Marie dans sa marche triomphale au jour de son assomption ? Qui pourra dire avec quel visage paisible, quel front serein , quels heureux embrassements, elle fut reçue par son Fils et placée au-dessus de toutes les créatures, dans l'honneur qui convenait à nne telle mère et dans lagloire qui convenait à un tel Fils? Ils étaient doux, les baisers que la mère imprimait jadis sur les lèvres de Celui qu'elle allaitait et auquel elle souriait sur son sein virginal! Mais combien plus doux ne devons-nous pas estimer ceux qu'elle a reçus de Celui qui est assis aujourd'hui à la droite du Père, lorsque arrivant à son trône de gloire, elle a entonné ce cantique : « Qu'il me baisé d'un baiser de sa bouche! » Si l'œil n'a point vu, si l'oreille n'a pas entendu ce que Dieu prépare à ceux qu'il aime, qui

(1) Super Missus est, Homil. II, n»' 6, 8, 17.

(2) In Assit77ipt., Serm. IV, n" 5; cf. Super Missus esf, Hpmii. I, nos 5-17.

y2, VIE DE SAINT BERNARD; ^ ; ;, ,

dira ce qu'il réserve à celle qui l'a mis au monde? Certes, .Marie est heureuse, trois fois heureuse : c'est aujourd'hui surtout qu'éclate sa merveilleuse dignité de mère de Dieu (1). »

Tant de grandeur ne saurait nous laisser indifférents. L'honneur que Jésus rend à sa mère contient une leçon. « Considérez donc, dit saint Bernard, avec quelle affectueuse dévotion le Fils de Dieu veut qu'on honore celle en qui il a déposé la plénitude de tout bien (2). » Notre intérêt ici s'allie avec notre devoir; car la gloire de Marie fait toute notre richesse. Si une vierge a été élevée si haut en dignité, c'est pour le bien de l'humanité tout entière. A sa grandeur est attachée une fonction. Marie, associée à Jésus pour l'œuvre de la Rédemption (3) du monde, est devenue après lui et par lui la dispensatrice de toutes les. grâces.

« La volonté de Dieu, dit l'abbé de Glairvaux, est que nous ayons tout par Marie » : sic est voluntas ejus, qui totumnos haberevoluit per Mariam (4). Et pour faire entendre ce mystère, Bernard emprunte au livre des Juges une ingénieuse- comparaison. Marie est semblable à là toison de Gédéon qui humecta l'aire environnante. Lorsque Dieu voulut répandre sur l'aire une rosée céleste, il commença par verser cette rosée tout entière dans la toi: son. Ainsi, pour racheter le genre humain, il a mis d'a-

(i) In Assumpt., ^Qvm.l, n" i.

(2) In Nativit. Mariée, n? 6.

(3) Voir, sur le rôle de Marie dans l'œuvre de la Rédemption, Sermon deDominicainfra Octav. Assumpt., n»» 1 et 2; cf. Super Missus est, Homil. II, n" 3.

(4) In Nativit. Marix, n» 7. « Quia indignus eras cui donaretur, datum est Mariœ, ut per illam acciperes quidquid iiaberes... Nihil nos Deus habere voluit quod per Marise manus non transiet. » In Vigil. Nativit. Christi, Serm. m, n° iO.

/' TRAITES DpGMATIQUES'ET.LtlpRGIQUJES. VÔ

bord en Marie tout le prix de notre rédemption (1). Elle est le canal ou aqueduc, par lequel toutes les eaux du ciel viennent en nous (2). « Pleine de grâce pour elle-même, elle est pour nous surpleine et surabondante : » plena .sibi,nobissupèrplenaetsupereffluens(3).

' Cette doctrine, qui a son principe dans la théologie de saint Paul, comme l'a fait voir Bossuet, était déjà en honneur au douzième siècle. Bernard la fit sienne, l'expliqua et la popularisa par sa théorie de la médiation de Marie. Selon sa pensée, le Fils de Dieu qui, tout en prenantla nature humaine, conservait la majesté divine et le pouvoir de juge suprême, était aux yeux de l'humà'nité coupable un médiateur trop sublime encore et trop redoutable. Nous avions besoin d'un médiateur pour aller à ce Médiateur. Or, nul mieux que Marie ne saurait remplir cette fonction. La fragilité humaine pourrait-elle craindre de s'approcher de Marie? « En elle rien d'austère, rien de terrible. Elle est toute suave ; elle offre à tous du lait et de la laine. Repassez attentivement toute l'histoire évangélique ; et, si vous surprenez en Marie le moindre mot de reproche, la moindre dureté, le moindre signe de la plus légère indignation, je vous permets d'avoir peur de l'approcher. Mais si, au contraire, comme cela est, vous la trouvez en tout pleine de grâce et de tendresse, pleine de mansuétude et de miséricorde, rendez grâces à Celui qui, dans sa pieuse commisération, vous a procuré une médiatrice en qui vous n'avez rien à redouter (4). » « Recourez donc sans crainte à votre Médiateur, s'écriait un autre jour le

(1) In Annuntiai., Serm. III, n° 8; cf. InNativit. Mariée, n° 6; super Missws es^ Hoiïkil. II, no 7.

(2) [nNativU, Marix, tout ïesevmon..

(3) In Assumpf., Serm. II, n» 2.

(i) Doininicainfra Oct. Assumpt, n" 2.

saint àbbé, recourez à. Jésus le Médiateur. par excellence^; -j' qui est toujours exaucé par son Père; et si la majesté di- ' vine vous e ffraie, recourez à Marie : elle aussi, j'ose le dire, sera exaucée à cause de la dignité de sa personne. Le Fils , exaucera sa mère, et le Père exaucera son Fils. Mes petits enfants, voilàl'échelle des pécheurs ! C'est là ma suprême ' \ confiance, c'est là toute la raison de mon espérance. Quoi donc? est-ce qu'un tel Fils pourrait repousser une prière, ou faire une prière qui soit repoussée? Est-ce qu'une telle mère pourrait ne pas exaucer ou n'être pas; exaucée (1) ? w Et dans un débordement de confiance, l'abbé de Glairvaux entonne cette touchante prière du Memorarey qjae les siècles suivants devaient achever et qui est devenue comme la respiration de l'Église universelle : « Vierge bénie, que celui-là taise votre miséricorde, qui vous a jamais invoquée enses nécessités, sans avoir été exaucé (2) !» Le douzième siècle fut témoin d'un progrès merveilleux dans la dévotion à Marie. Les Cisterciens placèrent toutes leurs églises sous son vocable (3). Cette simple coutume devait nécessairement répandre, non seulement dans tous leurs monastères, mais encore autour d'eux, le culte de Notre-Dame. On sait aussi qu'ils empruntèrent aux Ghar-

(1) In Nativit. Marine, n" 1.

(2) « Sileat misericordiam tuam, Virgo beata, si quis est qui invocatam te in necessitatibus suis sibi meminerit defuisse. » InAssumpL, Serm. IV, n" 8. Dans le sermon de l'Octave de l'Assomption (n» 15) Bernard s 'écrie encore : « Jam le, Mater misericordiee, per ipsum sincerissiraee tuse mentis affectum, tuis jacens provoluta pedibus, Luna (Ecclesia) mediatricem sibi apud Solem justitiae constitutam devotis supplicationibus interpellât. ))Le Memorare ou Souvenez-vous n'est qu'une paraphjfase de ces deux textes. C'est pourquoi on a coutume d'attribuer cette prière à l'abbé de Glairvaux.

{d) Institut. Capit. gênerai., cdip. 18. Pierre de Celle (/oc. cit.) attribue à tort cette institution à saint Bernard : l'usage existait dès l'origine de l'Ordre.

f^fa\:'^\ '^ .TRAITES DO&MATIQUESf'ET' LITTUJIGIQUES. - MO

' '\ treuxlà pieuse habitude de réciter, avant l'office canonique, le Petit Office de la Sainte Vierge (1). L'usage de terminer la journée par le chant solennel du Salve i?egina paraît repionter également aux origines de l'Ordre ou, du moins, au temps de saint Bernard (2). Quelle part revient à l'abbé de Clairvaux dans ces institutions ? On ne saurait le dire exactement. Une tradition qui date du douzième siècle veut qu'elle ait été très grande; et cette tradition ne s'explique que par le soin que le saint abbé mit à propager le culte de la mère de Dieu. Déjà, au lendemain de sa mort, la postérité le récompensait de son doux et pieux labeur . Elle honorait en lui le plus grand des serviteurs de la Sainte Vierge. Son nom était si intimement lié à celui de Marie, qu'il semblait qu'on ne pût les séparei* l'un de l'autre. « Si vous pouvez toucher à la prunélle.4é l'œil de Notre-Dame, disait Pierre de Celle à Nicolas d€ Saint-Alban, écrivez contre son Bernard, à qui elle^-même a dit : « Celui qui te touche me touche à la prunelle de l'œil (3). » Il ne faut donc pas s'étonner qu'au siècle suivant, le poète de la JDivina Comedia, cherchant dans le ciel un docteur qui le conduisît au pied du trône de Marie, n'ait pas trouvé d'introducteur plus autorisé que l'abbé de Clairvaux (4).

(1) Selon Bona {i>e divina psalmod., câip. xn, Antuerpiae, 1723, p. 471-472), le Petit Office de la Sainte Vierge existait plus de trois cents ans avant Pierre Damien, à qui on l'attribue communément. Dom le Couteulx (Annales, l, 89-91) assure que les Cisterciens l'ont emprunté aux Chartreux. A quelle époque? Il est sûr qu'on le récitait

^. du temps de saint Bernard ; « Horas nostras quas habetis de Domina ^- npstra remiltite, » dit Nicolas de Clairvaux à Pierre de Celle, ep. 24.

(2) Sur ce point, voirce que nous avonsdit plus haut, p. 81, note 2.

(3) Pierre de Celle, Ep. 172, Joe. dt

(4) ParadisOt Cant. 31-33. Pour plus de détails sur la dévotion de; Bernard à la Sainte Vierge, voir Yacandard, Saint Bernard orateur^ p. 281-321.

yo , vus DK SAINT BJSKNAIID.

Choses liturgiques : office de saint Victor, traité De Gantu.

Bernard n'a pas restreint à la Sainte Yierge sa théorie de la médiation. Comme Marie, tous les saints, les Apôtres en particulier, selon sa pensée, sont des médiateurs de second ordre (1). Nul ne s'est attaché plus que lui à mettre en lumière le dogme delà communion des saints. A cet égard, quelques-uns de ses sermons et de ses lettres sont de véritables traités.

La composition du calendrier ne le laissait pas indifférent. Certains esprits s'étonnaient du culte public rendu â' plusieurs saints de l'Ancien Testament. Pourquoi l'Église honore-t-elle particulièrement, entre tous les martyrs dé la loi antique, les Machabées et les saints Innocents? Cette distinction doit s'expliquer par une raison cachée. Bernard essaie d'établir qu'à la différence d'Isaïe, de Zacharie, de saint Jean même, qui ne faisaient que proposer la vérité à leurs persécuteurs, les Machabées sont morts pour rendre témoignage à cette vérité, et que leur martyre a le caractère d'une véritable confession de foi. En cela, seuls entre tous les anciens, ils ressemblent aux martyrs de la loi nouvelle : comme eux, ils furent sommés de sacrifier aux dieux étrangers, d'abandonner les lois de leur patrie et de transgresser les commandements de Dieu; ils ont refusé de le faire et ils sont morts. Un même héroïsme leur vaut une même gloire (2) .

(1) In festo Pelri et Pauli,SeTm. I,ïi° l.

(2) Ep. 98, surtout n»' 2 et 3.

La fête des saints Innocents suggère à l'abbé de Clairvaux une éloquente démonstration du baptême de sang : «Quelqu'un douterait-il de la couronne des Innocents (1)? s'écrie-t-ii? Que celui-là doute que des enfants massacrés pour le Christ puissent être couronnés parmi les martyrs, qui refuse de ranger parmi les fils d'adoption ceux (^uî ont été régénérés dans le Christ. Est-ce que cet enfant, qui est hé pour nous et non contre nous, aurait souffert que des enfants de son âge fussent tués pour lui, quand d'un signe de sa volonté il pouvait l'empêcher, s'il n'avait eu en vue quelque chose de meilleur pour eux? Et quellechose? C'est que le martyre, qu'ils enduraient pour lui, sufTîtàleUrsanctification, comme la circoncision suffisait alors aux autres enfants, et comme le baptême suffit aujourd'hui sans aucun usage de la volonté propre. Si vous cherchez quels étaient leurs mérites devant Dieu pour être couronnés, cherchez aussi quels étaient leurs crimes devant Hérode, pour être massacrés. La bonté du Chrisjt serait-elle donc moindre que la méchanceté d'Hérpde? Hérode aurait pu mettre à mort des innocents; et le Christ n'aurait pu couronner ces innocents, tués à cause de lui? Souvenez-vous qu'un jour il dira : « Laissez venir à mol « les petits enfants ; car le royaume des cieux leur ap- « partient. »

Bernard a eu, à un degré rare, le sens de la liturgie : le culte des saints n'a jamais eu de meilleur interprète. Une se doutait guère qu'un jour l'Église, confiante en sa doctrine, lui emprunterait les plus belles pages de ses panégyriques ou de ses oraisons funèbres, pour en composer les leçons du sanctoral dans le Bréviaire. « Qui suis-je, écrivait-il modestement à l'abbé de Montiéramey,

(1) InNativit.SS. Innocentnim,n° 2.

qui lui demandait un office de saint Victor, qui suiS7Je pour qu'on lise ma prose dans les églises (1)? » En dépit ■ de son humilité, ses écrits sont devenus une mine, où les liturgistes ont puisé à pleines mains. Les pages qu'il a consacrées à saint Joseph dans sa deuxième homélie Super Missus est (2) se récitent aujourd'hui dans la solennité du 19 mars. Les leçons du second nocturne du bel office de Notre-Dame des Sept-Douleurs sont pareillement tirées de ses homélies (3). La fête des Saints Anges au 2 octobre nous offre un extrait de l'un de ses sermons sur le psaume Qui habitat (4). Bref, la plupart des fêtes modernes sonttributair.es de ses œuvres.

Mais ce ne sont là que des accommodations posthumes. Il put entendre de son vivant réciter tout un office émané de sa plume. L'abbé de Montiéramey ne lui laissa pas de répit, qu'il n'eût obtenu de sa complaisance l'Office de saint Victor. La tâche était laborieuse; Bernard ne s'en dissimulait pas les difficultés ; il lui fallait faire à la fois œuvre de prosateur et de poète. Voici comme il concevait la mission qui lui était confiée : « Dans les solennités religieuses, dit-il, ce qu'il faut entendre, ce ne sont pas des nouveautés ni des œuvres composées à la légère, mais des choses authentiques et recommandables par leur antiquité, qui édifient l'Église et sentent la gravité ecclésiastique. Que s'il faut, à tout prix, faire entendre du nouveau, si le sujet le demande, j'estime.qu'il ne faut admettre que ce qui peut à la fois charmer l'âme des auditeurs et leur être utile, grâce à la dignité du langage et

(1) Ep. 398, n° 2.

{^)JIomU. Il, n" 16.

(3) J)e duodecim StelUs, Sertno in Dominica infra Oclavam Assimpt., n°' 14-15.

(4) Serai. XIII, n°' 6-7.

â la dignité de l'auteur. Il faut que les sentiments soient profondément vrais, qu'ils rendent le son de la justice, persuadent l'humilité, enseignent l'équité : il faut qu'ils produisent la lumière dans les esprits, qu'ils forment les mœurs, crucifient les vices, surnaturaliserit les affections et disciplinent les sens. Que le chant même, s'il y en a, soit plein de gravité; qu'il ne sente ni la mollesse ni la rudesse. Suave sans être léger, qu'il ne charme les oreilles que pour émouvoir les cœurs. Ce n'est pas unléger dommage pour la piété que d'être détourné, parla légèreté du chant, du profit qui doit être attaché au sens des paroles, et de s'appliquer davantage à combiner des sons qu'à insinuer des vérités (1). »

En posant ces principes, l'abbé de Clairvaux avait, certes, un idéal élevé. L'exécution répondra -t-elle à la théorie? Son œuvre en prose, qui devait être distribuée en huit leçons, fut comprise dans les deux panégyriques de saint Victor, où l'on trouve, outre ses qualités littéraires habituelles, une de ses plus belles pages sur la: communion des saints (2). Il faut y joindre douze répons et vingt-sept antiennes, 'dont le texte seul nous est parvenu sans la notation. On aimerait cependant à connaître un morceau de plain-chant de sa composition. Selon toute '^ vraisemblance, il ne fit qu'adapter à son texte des phrasés mélodiques déjà connues. Le chant de ses hymnes eût évidemment une Origine semblable ; les vers seuls luiappartienhent en propre.

(1) Ep. 398, h" 2. Cf. Commentaire de saint Jérôme sur l'épltreaux Éphésiens, V, 19, au mot cantonnes .

(2) «Servata antiquorum veritate scriptorum, quœ lu mihi transmiseras/ de vitasanctiduos sermones dictavi, » etc. Ep. 398, n° 3; cf. Officium de S. Victore, Migne, t. CLXXXIII, p. 775-780, et les deux Sermons, «6î(Z., 371-376.

Malheureusement ces vers ne valent pas sa prose. Il s'é-, tait imposé la tâche de faire entrer dans sa composition les principaux traits de la vie du saint. Ce souci de l'exactitude historique et d'autres causes encore (nous voulons le croire) ont nui à son inspiration. C'est à peine si nous trouvons dans ses trois hymnes quelques strophes qui méritent d'être citées. Les deux suivantes nous donneront une idée de son goût et de son style :

« Vita Victoris, meritis prœclara, Hominen» terris, qui non sit de terra, Velut e cœlodatum, repraesentat

Ad imitandum.

Chrlstus in illo vlxit, et non ipse ; Spéculum yitsâ mortuis de mundo Homo caelestis prsebuit seipsom,

Similes quserens. »

On ne saurait concevoir une haute idée du talent poétique de l'abbé de Glairvaux, si on en juge par ce spécimen de sa versification. Sont-ce là des vers ? Il est visible qu'il a voulu imiter le mètre de certaines hymnes accueillies par l'Église, la strophe saphique si souvent employée par Horace. Mais il n'a tenu compte que du nombre des syllabes, sans égard à la quantité prosodique. Luimême le reconnaît dans sa lettre aux religieux de Montiéramey : « Quant au chant, dit-il, j'ai composé les hymnes, en négligeant la mesure, pour ne m'oçcuper que du sens : » Quod ad cantum spectat, hymnum composui metri negligens, ut sensui non deessem {{).

Cette indifférence en matière de métrique peut-elle se justifier? Faut-il en chercher la cause dans la Règle de iGîteaux? On sait que la lecture des vers était défendue

(1) Ep. 398, no 3. ■

i^' ; , TRAITÉS DOGMATIQUES ET LITURGIQUES. 101

? dans l'Ordre; à plus forte raison la composition de vers métriques ou rythmiques était-elle interdite aux religieux : Nos nihil recipimus quod metricis legibus coercetur^ écrit un Cistercien (1). Mais, si générale que fût cette interdiction, elle ne frappe pas l'œuvre entreprise par l'abbé de Glairvaux. La négligence qu'on y remarque est volontaire. L'auteur en prend, en quelque sorte, la responsabilité, quand il dit qu'il a sacrifié la prosodie à la vérité des sentiments. Cette excuse est-elle suffisante? Sans être exigeant, on peut regretter qu'un hymnographe, qui cita,it ; volontiers Horace, Ovide et Virgile, n'ait pas cru devoir respecter davantage les lois de la versification et n'aitpa^ essayé de prendre rang parmi les poètes de l'Église latine, sinon entre Prudence et Adam deSaintrVictor, du moins entre saint Ambroise et saint Thomas, qui ont toujours su allier à la beauté de la pensée l'élégance de la forme. ,

S'il fut un médiocre versificateur, Bernard s'est révélé au moins plainchantis^te distingué. On sait que vers 1132 (2) le chapitre cistercien confia à l'abbé de Clairvaux le soin de réformer le Gradjiel et l'Antiphonaire en usage dans

(1) Nicolas de Clairvaux, ep. xv, ap. Biblioth. maxima Patrum,^} X. XXI. Nous avons prouvé ailleurs qu'aucune des proses ou hymnes attribuées à saint Bernard n'est de lui {Revue des Quèst. /li*;., janvier 1891, p. 218-231). Notons cependant que l'auteur du poème Jesw, dulcis memoria à dû s'inspirer d'un sermon de l'abbé de Clairvaux (Serm. IV de Mversis, n» 1) où nous lisons : « Bonus es, DorainÇj animas quaerenli te. Si quserenti, quanto raagis invenienti? Si tam dulcis est raeraoria, qualis erit praesentia? Si mel et lac dulce est sub lingua,quid erit super linguam?» Dans un codex àe Vaulx-de-Cernay (Migne, t. CLXXXIY,p. 1307) le poème est intitulé : Meditatio cujnS' dam sanctss virginis de amore Christi. Cette attribution n'a rien d'invraisemblable.

(2) Les Regulx de arte musica, qui ont servi, debase au Traité i)e fi'awfw, semblent avoir été composées entre l'époque de la fondation de Cherlieu (1131) et la fondation de Rievaulx (5 mars 1132).

les églises de VOrdre.Les fondateurs avaient reculé devant les difficultés d'une pareille entreprise. Déterminés à imposer dans le chant, comme dans tout le reste, l'uniformité à toutes leurs maisons, et embarrassés dans le choix d'un manuscrit qui servît de type commun aux transcriptions, ils avaient consulté l'église de Metz, qui passait poiir avoir gardé intacte la tradition destnélodies grégoriennes. Or, les recherches qu'ils avaient poussées de ee côté les avaient absolument déconcertés. Au lieu de rAntiphonaire idéal qu'ils avaient rêvé, ils trouvèrent un chant qui leur parut en tout, texte et neumes, profondément altéré et entaché de fautes grossières. Dans l'amertume de leur déception, ils se résignèrent à conserver provisoirement le chant traditionnel des églises au niilieu desquelles ils vivaient (1). Mais tout espoir d'une réforme ne leur était pas ravi. L'amour du chant était trop vif dans leurs monastères, pour qu'une nouvelle tentative de eorrection du Graduel et dé l'Antiphonaire ne finît pas par s'imposer. Clairvaux en particulier comptait dans son sein plusieurs musiciens ou pour mieux dire plainchantistes dé réelle valeur, au premier rang desquels il faut nommer Guillaume, futur abbé de Rievaulx en Angleterre (2), et Guy, futur abbé de Cherlieu de Bourgogne.

(1) De Cantu, n° 1; Bern., Ep.sea Prolog, ad tractatura De /7awiM, ap. Migne, t. CLXXXII, col. 1121.

(2) « Quœre musicam Guidonis Augensis, quam scribit àd sanctissimum magistrum suum doiUDum Guillelmum, primum Rievallis abbatem. » Tonale S. Bernardi, ap. Migne, ibid., col. 1186. Ce Guillaume fut le premier secrétaire de l'abbé de Clairvaux (Gaufr. Fragmenta, Migne, col. 226, n° vi). Mais quel fut son disciple du nom de Guido Aùgénsis ? MoïAîdiocon nous sç^^tmi. {Biblioth. Bibliothecarum, 1, 91) qu'il y a au Vatican quatre manuscrits qui ont pour titre Gwrfoms Angensis Ubri de Musîca. Fétis conteste (IV, 146) sans motif la légitimité de cette attribution. Le Tonale j^rouve qu'un Guido Augensis composa un traité VeMusica.ll s'agit sans doute d'un religieux d'Oye, Augîensis, /près àeltoy es.

■Ce dernier nous raconte que, dès son noviciat, il aimait à s'entretenir avec Bernard ou plutôt avec son maître des novices, probablement Guillaume de Rievaulx, des (juestions deGhant(l). Lesthéories musicales du disciple plurent au maître; ety quand Guy fut devenu abbé de Gherliéu, Guillaume lui conseilla de les mettre par écrit. Gela nous a valu un Traité intitulé Èegulse de arte Musica, où l'on retrouve, avec quelques idées toutes personnelles, la doctrine bien connue de Bède et de Guy d'Arezzo (2); Cette pièce en mains, l'abbé de Glairvaux, fidèle à l'idée des fondateurs de TOrdre, put proposer, au chapitre cistercien un plan de réforme du Gradii^l et de rAntiphonaire (3). Le chapitre le chargea lui-même de cette grave entreprise. Vu ses nombreuses occupations, il lui eût été difficile de la mener seul à bien; mais il sut s'adjoindre : des collaborateurs d'une science éprouvée (4); et c'est à

(1) « Dilecte pater, unum patet quod, apud Claravallem in cëlla novitiorum sub vestro militans magisterio, vobls dicere consueveram de Cantu, » etc, Domini Gîiidonis in CaroUloco Regulœ de arte musica, ap. Coussemaker : Scriptorum de Musica medii sévi nova séries, Paris, 1867, II, 150-191. Ce Guy, nous le verrons, était l'un des principaux auteurs àùtraité De Cantu. On a beaucoup discuté sur son identité. S'agit-il de Guy, premier abbé de Cherlieu en Bourgogne, ou d'un Guy inconnu, abbé de Châlisprès de Senlis? Les critiques inclinent généralement pour Châlis. Nous avonsétabli (l'° édit.,t. ll,p. 103, note) qu'il faut entendre Cherlieu. Cf. Giry (Manuel de diplomatique, p. 402, note) qui fait remarquer que le nom latin de Châlis est Cali-: sium et non Carolilocus. . .

(2) Regulae de arte musica, âTp. Coussemaker. L'auteur (i&idJ,, p. 115) dit : Transmitlo. Ce mot indique que l'auteur était déjà à Cherlieu, quand il envoya son œuvre à son ancien maître.

(3) Nous nous occupons surtout ici de la correction de l'Antiphonaire; mais on voit par le traité De Cantu (h° 11, quœ in Graduali correximus) que le Graduel avait été soumis à la même opération.

(4) Cf. Vita Stephaniabbatis Obazinensis, ap.Mabilloh, 4 (Zwoniféo ad Traclatum de Cantu, n° 2; Bernardi Prolog, ad Tract. .De Cantu.

eux qu'il faut attribuer le traité De Cantu qui porte son nom dans plusieurs éditions de ses Œuvres. A vrai dire, l'ouvrage relève à peu près entièrement de l'abbé de -Gherlieu. On y retrouve non seulement la doctrine, mais quelquefois des pages entières du traité De ArteMusica (1). L'abbé de Glairvaux se contenta d'y joindre une préface sous forme de lettre, et d'en recommander la transcription exacte dans toutes les maisons de l'Ordre.

Il y aurait beaucoup à dire sur cette réforme; nous en avons signalé ailleurs les défauts (2). Les découvertes faites dansle champ des mélodies grégoriennes déposent unanimement contre lathéorie des correcteurs cisterciens. L'église de Metzestvengée de leurs injustes reproches. Vérification faite,lechantmessin du douzième siècle s'est trouvé conforme de tout point,sauf peut-être quelques variantes insignifiantes, aux livres de Saint-Gall, dont personne ne conteste l'authenticité. Ce que les disciples de l'abbé de Glairvaux prenaient pour des fautes de copistes étaitle plus souvent un texte pur et authentique. Heureusement, les modifications qu'ils ont introduites dans le chant traditionnel n'ont pas altéré gravement l'ensemble de l'Antiphonaire. Les auteurs du traité jOe Canfw avouent qu'ils rie sont pas allés jusqu'au bout de leurs théories et qu'ils ont conservé, un peu à contrecœur, certains tours mélodiques qui choquaient leur goût. 11 faut s'en réjouir. De la sorte,

(1) Comparer le iTaMé Begulœ (p. 164-165) au traité De Cantu(no 7); Regulae (p. 172-173) = De Cantu (n» 3) ; Régules (p. 174) = De Cantu, n* 6; etc. A partir des mots : Utquid enim fmnt vel habentur hU' jusmodi canius, le n" 8 du traité De Cantu est jusqu'à la fin une copie, mot à mot, de Regulx{p. 175). Du reste, dans le Tonale S.Bernardi(ii\gne,t. CLXXXII, col. 1166), l'Antiphonaire est expressément attribué à Guy : Guidonis antiphonarium.

{2} Saint Bernard et la réforme cistercienne du chant grégorien, dans Musica sacra, avril 1896.

'>V;p' , " 'TRAITES TttÔGMATIQUESET.^ LITURGIQUES. 105

le chant cistercien reste encore, malgré certaines retouches regrettables, essentiellement grégorien. Où le triomphe des réformateurs de Féçole de saint ' Bernard est incontestable, c'est dans l'exécution. Tous les Ordres religieux s'adonnaient sûrement à l'étude du chant, durant le moyen âge. Mais nulle part Yopus Dei ne fut plus dignement traité que chez les Cisterciens. Un contemporain leur a rendu ce témoignage que, dans leurs offices, ils chantaient avec tant de piété et de dévotion, qu'on aurait cru entendre la voix des Anges (1).

(1) Etienne de Tournai, ep. 1. \/

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