‹ Vie de Saint Bernard, abbé de Clairvaux [microform]Chapitre 85 sur 118 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

CONDAMNATION d'aBÉLARD.

Concile de Sens (1140).

Bernard emporta de ses entretiens avec Abélard une impression fâcheuse. La promesse d'une rétractation en temps opportun ne le rassurait qu'à demi contre les dangers de tant de théories suspectes, d'erreurs manifestes et d'une méthode d'enseignement essentiellement critique, avec une nuance de rationalisme bâtard. Il ne put s'en taire auprès de ses amis; il entreprit même de mettre lès étudiants en garde contre les ouvrages et les leçons à' Âr bélard (1), Bientôt il ne fut bruit dans les écoles et les monastères que de la controverse ouverte entre l'abbé de Clairvauxetle professeur de la montagne Sainte- Geneviève. La nouvelle s'en répandit jusqu'à Toul. Un chanoine de cette ville, Hugues Métel, bel esprit du temps, en quête de thèmes à déclamations, saisit cette occasion pour faire montre de style, en dénonçant Abélard au souverain Pontife. Hugues pressent la lutte qui va s'engager entre Bernard, cet homme vraiment catholique, Israélite de père et de mère, par la lettre et par l'esprit, et Abélard, ce fils d'un Égyptien et d'une Juive, fidèle au sens littéral par sa mère, infidèle au sens spirituel par son père^ Le novateur

(1) Bern., ep. 337, n» 2.

est déjà signalé comme un redoutable ennemi de l'Eglise. Les épithètes les plus accablantes pleuvent sur lui. C'est une hydre nouvelle, un nouveau Phaéton, un autre Prométhée, un Antée à la force de géant. C'est le vase d'Ézéchiel qui bout, allumé par l'Aquilon. Il est temps que le pape prépare le cautère qui doit guérir les âmes malades, s'il ne veut que tous les pécheurs de la terre tombent bientôt dans les rets de cet homme (1).

Abélard ne put ignorer longtemps ces manœuvres hostiles j commentées et grossies par la rumeur publique (2). Il y vit les signes précurseurs d'un orage qui s'amassait contre sa personne. Ses bonnes résolutions s'évanouirent sur-le-champ. Nul doute qu'en présence del'abbé de Clairvaux, il n'ait été sincèrement décidé à retrancher de ses livres, par amour de la paix, certaines expressions ou même certains passages équivoques, qui offensaient l'oreille des gardiens de la foi et des docteurs en renom. Mais àpeineeutrilregagné sa chaire, qu'il rencontraparmi ses disciples des flatteurs, prêts à blâmer sa promesse de rétractation comme un acte de faiblesse. Nous trouvons à cette époque, dans son entourage, deux hommes qui furent ses imprudents conseillers, pour ne pas dire ses mauvais génies, Arnauld de Brescia et le sous-diacre Hyacinthe. Le premier venait d'être chassé de son pays pour ses désastreux essais de réforme politique et religieuse. Hardi, entreprenant, impatient de l'autorité ecclésiastique, ce tribun éloquent, qui déniait au clergé le droit de posséder, avait tenté de substituer au pouvoir épiscopal un gouvernement laïque et républicain. Trompé dans ses efforts et condamné àl'exil, il s'était retiré en France auprès

(1) Hug. Metell., çp. iv, dans Hugo, Sacrse antiq. Monum., 11,330.

(2) Cf. Hug.MetelL, ep. V., ^ô'irf., p. 832. .

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de son ancien maître, « le Palatin, » qui fit de lui son écuyer, comme parle l'abbé de Glairvaux (1). Le sousdiacre Hyacinthe, sans être qualifié du même titre, remplit le même office. Attaché déjà à la curie, dont il devait plus tard être l'un des membres les plus éminerits, il était mieux que personne en mesure d'entretenir les illusions duhôvateur. Il apportait de Rome l'assurance que la Theologià Christiana et Ylnlroductio ad Theologiam étuïeni entre les mains des cardinaux (2). Cette pensée, qui flat'^ tait infiniment ïe professeur de Sainte-Geneviève, lui enfla le cœur. Encouragé par ses confidents, il résolut de tenir tête à l'orage et de braver ses adversaires.

On était vraisemblablement aux premiers jours de mai. Une solennelle cérémonie d'exposition de reliques devait avoir lieu, le premier dimanche après la Pentecôte, dans la cathédrale de Sens, alors métropole du diocèse de Paris. De nombreux prélats et dignitaires de la province, l'archevêque de Reims et quelques-uns de ses suffragants, le roi de France lui-même, avaient promis de rehausser par leur présence l'éclat de cette fête populaire. Abélard crut voir dans cette imï)Osante manifestation une occasion providentielle de repousser publiquement les accuôations sourdes dirigées contre sa personne et ses écrits. Il s'adressa à l'archevêque de Sens, le priant de transformer en concile ou synode la réunion sainte qu'il projetait^ et lui demandant l'autorisation d'y comparaître pour se justifier. Sa lettre visait directement saint Bernard qu'il esr pérait confondre publiquement.iKarchevêque accueillit avec faveur sa demande, qu'il transmit sans retarda l'abbé dé Glairvaux. Mais celui-ci, surpris d'une telle provoca-^j. tion, refusa de së-rèndre au concile, :allégùant son ine^--

(1) Bern., ep. 189. ":; '

(2)Bern., epp. 189, mjïbsf^SSS, ''V ^*

périence dans les combats de la parole, et faisant remarquer qu'il n'était qu'un enfant auprès d'Abélard habitué dès sa jeunesse aux exercices de la dialectique. Surtout il Jugeait inutile etindigne de <■<. laisser agiter ainsi la raison divine par de petites raisons humaines. « 11 ajoutait que les écrits d'Abélard étaient des témoins suffisants pour Faccuser et qu'après tout c'était l'affaire des évêques et non la sienne que déjuger en matière de dogme (1).

Cependant les esprits se remuaient. Les disciples d'Abélard escomptai eut bruyamment d'avance le triomphe de leur maître. La rumeur publique apporta bientôt à " Glairvaux la nouvelle de leurs téméraires espérances. Le danger devenait pressant pour la cause catholique. Céder sans combat à la veille de la lutte, c'était compromettre les intérêts de l'Église et préparer peut-être à Abélard une victoire aisée et retentissante. Les amis de Bernard comprirent la gravité de cette "situation et, à force de représenter au saint abbé les conséquences de son abstention, ils finirent par lui faire accepter le rôle de défenseur de l'orthodoxie.

L'abbé de Clairvaux ne céda pas sans larmes. Mais, sa résolution arrêtée, il mit tout en œuvre pour terminer à son honneur une polémique qui était devenue par la tactique d'Abélard presque une affaire personnelle. Son premier soin fut de s'assurer le concours actif des évêques. « C'est plus encore votre affaire que la mienne, leur écrivait-il. L'épouse du Christ confiée à votre garde est, malgré votre vigilance, étouffée sous une forêt d'hérésies, sous une moisson d'erreurs. Il est bon d'être patient à l'égard de tout le monde; le serviteur de Dieu ne doit pas se précipiter dans les procès. Mais on nous convoque à

(1) Bern., ep..337; cf. ep. 189.

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Sens pour Toctave de la Pentecôte, et on nous provoque à la lutte pour la défense de l'Église. Je puis compter, je l'espère, sur l'appui des amis de Jésus-Christ. Je vous avertisunpeutardivement ; maisil faut en rejeter la faute sur les ruses â'un ennemi qui espérait nous surprendre, nous trouver mal préparés à la résistance, et dont la perfidie se trahit déjà dans la brusque promptitude avec laquelle il nous a défiés (1). »

Cette lettre et la précédente montrent combien Abélard s'était mépris en demandant à se présenter devant un synode. Il regardait sans doute la discussion publique comme une véritable joute, oîi la victoire! demeurerait au plus habile, et se flattait de vaincre aisément un adversaire peu habitué aux subtilités de la dialectique. , Malheureusement pour son calcul, ce n'était pas ainsi que l'abbé de Clairvaux envisageait l'œuvre conciliaire. Il songeait uniquement à organiser un tribunal devant lequel le théologien suspect comparaîtrait en accusé. C'est pour cette raison qu'il avait d'abord décliné l'invitation de l'archevêque de Sens. Siéger au concile comme juge eût été de sa part un empiétement sur le droit incommunicable des évoques ; y assister comme accusateur lui paraissait même fort pé- . . rilleux.

Au jour fixé, dès la veille même, Henri le Sanglier vit arriver dans sa ville métropolitaine tous les évêques de sa province, à l'exception des évêques de Nevers et de Paris, empêchés pour des raisons qu'on ignore. Ces suffragants étaient l'évêque de Chartres, Geoffroy de Lèves, ancien élève d' Abélard, son éloquent défenseur au concile de Soissons, Hugues III d'Auxerre, ami intime de l'abbé de

(1) Bern., ep. 187; cf. epp. 189*190; Bern. 7*^ lib. III, cap. t, n 13.- ■ ■■ ■; / ■" ■" - ,..

Claipvaux, Êlie, évêque d'Orléans, Atton de Troyes, Manassés de Meaux. L'archevêque de Reims, Samson des Prés, convoqué comme nous l'avons dit, amenait avec lui trois prélats, Alvise, évêque d'Arras, Geoffroy deChâlons et Joscelin de Soissons. A leur suite, un grand nombre ■ d'ecclésiastiques de, tous ordres, abbés, prieurs, doyens, archidiacres, écolâtres, Gilbertde la Porrée par exemple ^ envahissaient la cité. Leroiapparut escorté de ses grands officiers. Parmi les seigneurs, on remarquait surtout Guillaume, comte de Nevers, que sa dévotion devait un jour mener à la Chartreuse. Enfin on put saluer les deux personnages dont la seule présence aurait suffi pour attirer l'attention publique, saint Bernard et Abélard : l'un faible, souffrant, couvert de son humilité, précédé d'une renommée de sainteté merveilleuse et du bruit de ses miracles; l'autre, déjà courbé par l'âge, mais d'une allure toujours ferme et le regard plein d'assurance.

Le 2 juin 1140 (1), octave de la. Pentecôte, après la cérémonie de l'exposition des reliques, l'abbé de Clairvaux, préludant aux séances du synode, monta en chaire et recommanda Abélard aux prières de son auditoire : « Conjurez Dieu, dit-il, de le rendre tel que le soupçon ne puisse désormais l'entacher (2). » Le soir, les prélats tinrent une conférence privée dans laquelle ils étudièrent, sous l'œil du saint abbé, les matières de la discussion du lendemain. Bernard produisit les ouvrages d' Abélard, en

"W- ■'■' ■ . ■ (1) La date du concile de Sens a été l'objet de longues controverses. Un excellent critique, M. Deutsch {Die Synode von ;S6MS, p. 50-54), la fixe en 1141; et son opinion fait loi en Allemagne (cf. Bernhardi^ KonradlII, p. 735, note 11; Jaffé, Reg., n"' 8148-8149). Nous avons démontré ailleurs {Revue des Quest. Mst., Juillet 1891, p. 235-245) que cette opinion est insoutenable.

{2) Berengarii Apologet, A^, Cousin, II, ^72.

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tira lès propositions les plus téméraires, dont il prouva l'hétérodoxie, en les comparant avec l'enseignement de l'Écriture et des Pères, particulièrement avec la doctrine de saint Augustin. On tomba aisément d'accord sur la nécessité d'une rétractation de l'auteur (1).

Ce tra,vail préliminaire simplifiait les opérations publiques du concile. La première séance s'ouvrit le lendemain dans l'église métropolitaine de Saint-Étienne. Le roi y assista. L'abbé de Clairvaux occupait au milieu des prélats une place d'honneur. Après la récitation des prières accoutumées, l'un des évêques prit la parole et s'attacha à démontrer l'importance de la vraie foi. Abélard fut ensuite introduit. Bien qu'il ne pût se dissimuler que les évêques, dont il avait escompté l'approbation, étaient devenus ses juges, il ne parut pas d'abord redouter l'issue du débat. Avec cette présence d'esprit qui est la marque des hommes supérieurs dit-il, ironiquement à Gilbert

(1) Nous admettons avec-Deutsch {Die Synode von Sens\ p. 39-40) rexistence de cette conférence privée, en nous fondant comme lui, d'une part, sur le témoignage de Bérenger {loc. cit., p. 772 etsuiv.) qui parle d'une séance conciliaire inter pocula, — calomnie qui serait absurde si elle ne faisait allusion au repas des évêques, immédiatement suivi d'une réunion particulière à laquelle Abélard ne fut pas convoqué, ~ et, d'autre part, sur un passage de la lettre synodale (ep. 337), où il est question d'un examen des ouvrages d'Abélard, •pridie antefadam ad vos appellationem, fait la veille du jour où celui-ci en appela au Pape. Cette séance privée était-elle légitime? Deutsch ne le pense pas. Pour qu'elle le fût à son sentiment, il eût fallu qu'Abélard y fût admis (Z)êe Synode, p. 23; cf. Neander, Der heilige Bernhard, U, p. 1-2, note). Il en appelle pour justifier saf pensée au texte de l'ffisfona Poniif. {Mon. G., XX, 522), qui assimile ici la conduite de Bernard à celle qu'il suivit plus tard à Reims pour faire condamner Gilbert de la Porrée. L'auteur nous paraît outblier que i'abbë de Clairvaux est ici, comme à Reims, simplement au service des juges de la foi et prépare avec eux la matière d'un juge^ ment, et non d'une discussion d'école. r ;

de la Porrée, en traversant la foule qui s'ouvrait devant . lui pour lui livrer passage :

Nam tua res agitur, paries cum proximus ardet. Prends garde à ta maison, quand le mur voisin brûle,

prédisant ainsi sept ans à l'avance les synodes de Paris et de Reims, où saint Bernard devait encore, pour quelques nouveautés de doctrine, poursuivre et faire condamner le subtil évêque de Poitiers (1).

Lorsque l'illustre professeur, subitement transformé en accusé, eut pris place sur le siège qui lui était assigné, l'abbé de Glairvaux, chargé du rôle de promoteur, se mit en devoir d'énoncer les dix-sept propositions extraites, dès la veille, de la Theologia Christiana, de Vlntroductio ad Theologiam, du Scito teipsum^ et d'un autre ouvrage intitulé Liber Sententiarum (2), et avertit l'auteur que le choix lui était offert ou de renier les textes

(i) Bern. Vita, lib. III, cap. v, n»' 13, 15; Bern., ep. 337; Bereng., Apolog. yloc. cit. Le mot d'Abélard n'est pas absolument authentique : Fe7'unt.

(2) Abélard a désavoué ce dernier ouvrage {Apologia, p. 722) et veut qu'on le lui ait attribué de mauvaise foi ou par ignorance. C'est peut-être encore là un faux-fuyant. Rheinwald a en effet publié sous le titre de Epitome Theologias cAm^ia«ce;(Berlin, 1834) un Liber Sententiarum ({m reproduit exactement la théologie d'Abélard. L'auteur, parlant à la première personne, renvoie le lecteur à son Commentaire de l'Épîire aux Romains. Comme d'autre part le style est plus vif que celui de la Theologia Christiana et de Vlniroductio, Gieselér a \ émis la conjecture que le Liber Sententiarum serait un cahier rédigé pendant les leçons d'Abélard par un de ses disciples. Cette hypothèse résoudrait toutes les difficultés. Aussi est-elle généralement admise en Allemagne. Voir, sur cette question, Deutsch, Peter Abûlard, heïr lage II, p. 453-456. De la sorte, Abélard a pu nier qu'il eût écrit le Liber Sententiarum; mais, pour ses juges comme pour ses. historiens, un tel livre, résumé de ses leçons, eât un document qui vaut un ouvrage du professeur lui-même.

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' incriminés, ou de les corriger, ou enfin de les justifier par des raisons théologiques. Mais à peine avait-il achevé ces mots, qu'Abélard se redressa avec fierté et déclara devant ses juges étonnés qu'il en appelait au Pape. Personne ne crut d'abord qu'il prît sérieusement un tel parti; mais on eut beau lui promettre une pleine liberté de défense et une entière sécurité pour sa personne, il persista dans son appel et déclina obstinément la compétence d'un tribunal qu'il avait lui-même choisi (1).

Que s'était-il passé dans son esprit? Othon de Freisingen raconté qu'il fut saisi par la crainte d'une sédition populaire. L'invraisemblance de cette allégatibii suffit pour en faire justice (2). Selon Geoffroy d'Auxerre, la majesté de ses juges aurait troublé sa mémoire, obscurci sa raison et affaibli son courage (3). Il est fort probable qu'il fut déconcerté par le tour que prenait dès le début le concile. La séance secrète de la veille, dont l'écho était sûrement^' arrivé jusqu'à ses oreilles, ne lui présageait rien de glorieux. Le rôle d'accusé n'étaitpaspour lui sourire. Il pressentit une condamnation. Se référant alors aux assurances flatteuses que lui avait données le sous-diacre Hyacinthe, il en appela du jugement prévu du concile au jugement préjugé favorable de la cour de Rome. 4

Cette détermination inopinée rendait la position des évéques embarrassante. Abélard, en les choisissant comme témoins, les avait nécessairement par cela même pris pour juges. Mais aujourd'hui qu'il se dérobait à leur tribunal

(1) Bern., ep. 337.

(2) Bérenger n'eût pas manqué dç mentionner ce danger, s'il eût existé. Il semble qu'il y a dans l'hypothèse d'Othon de Freisingen une réminiscence du concile de Soissons. Cf. Hist. Calamit., éd. Cousin, 1, 19. ■

(3) Bei'n. Vita, lib. III, cap. v, n° 14.

par un appel à une cour plus haute, étaient-ils en droit ^ de passer outre et d'exercer leur juridiction? Cette question que les cri tiques se sont posée après eux n'offrait pas de difficulté grave. Si un simple concile provincial est en droit de juger un ouvrage sans le consentement de Tautèur ou même après sa mort, comment l'autorité doctrinale des évêques réunis à Sens pourrait-elle être sérieusement contestée?

Elle le fut cependant, et en plein concile, à ce qu'il semble, par le sous-diacré Hyacinthe. Son discours ne nous est pas parvenu. Mais on devine, à la lecture des documents, qu'il jeta le trouble et l'effroi dans l'assemblée (1). Nul doute que les évêques et l'abbé de Clairvaux lui-même n'aient été menacés des foudres de la cour romaine. Bernard n'était pas homme à céder aux menaces. Par déférence pourle Saint-Siège, et pour mettre le concile à l'abri du reproche d'incompétence, il abandonna le docteur au Pape, malgré l'irrégularité de'son appel, — quamvis minus canonica videretur, — et engagea les Pères à juger la doctrine, séance tenante. Le procès suivit son cours.

La sentence pouvait dès lors être portée sans autre examen que celui qui avait précédé la comparution d'Abélard. Cependant, pour ne pas précipiter leur décision, ~ les évêques voulurent que les extraits frappés de suspicion fussent lus et relus en public. Puis, laissant de côté ; ' les propositions susceptibles d'une bonne interprétation,

(1) « Jacinctus multa mala ostendit nobis; nec enim quae voluit fecît vel potuit ; sed visus est mihi patienter ferendus de me, qui nec personœ vestrse neccuriae in curia illa^eçetdl. »Bern., ep. 189, n" 5; cf. ep. 338, n" 2. Deutsch (Die Synode von Sens, p. 15) traduit iw cîiria illa par la cour de France : andem franzôsischen Hofe. C'est . évidemment un contresens; il s'agit du concile tenu à Sens.

- condamnXtion d'abélÂrd,.' ' 151' .

ils restreignirent leur censure à quatorze articles, qu'ils déclarèrent pernicieux, manifestement condamnables, et qu'ils condamnèrent, en effet, comme opposés à la fôi et ouvertement hérétiques (1).

Cette condamnation embrassait, à coup sûr, plusieurs erreurs d'une extrême gravité. Les propositions qui les contiennent ne se trouvent pas toutes littéralement dans les écrits d'Àbélard ; mais « elles sont en général authentiques, dit Rémusat, et les apologistes du philosophe ont eu tort de les contester (2). » Le résumé que nous en avons donné montre qu'elles tendaiei^t^à ruiner l'ensei- gnement catholique. Sans doute, elles étaient éparses dans de vastes traités dont le caractère était, au sentiment de plusieurs, franchement orthodoxe. Mais comme elles formaient soit les prémisses, soit le nœud, soit les conséquences de longs développements et d'une argumentation suivie, elles étaient d'autant plus dangereuses, qu'elles s'insinuaient insensiblement dans les esprits et les préparaient à recevoir sans étonnement toutes sortes d'erreurs. Elles étaient, si l'on veut, tempérées par des déclarations, modifiées par des développements ou des restrictions qui permettaient d'absoudre celui qui le^ avait émises du crime d'hérésie formelle. Mais le refus de les expliquer ou de les renier plaçait le novateur dans une position équivoque, sinon condamnable. Bref, la conduite d'Abélard autorisait les Pères du concile de Sens à juger sa doctrine avec toute la sévérité d'une justice inflexible. Cette décision du concile ne terminait cependant pas le débat. En prenant congé de ses juges, Abélard avait sus- . pendu sur leur tête une épée menaçante par son appel au

(1) Bern., ep. 337; Bem. Vita, loc. cit. ; Otto Frising., loc. cit.

(2) Abêlàrd, I, 215.

Pape. Rome, à qui il était réservé de se prononcer sur sa personne, ne pouvait échapper à la nécessité d'examiner en même temps sa doctrine, c'est-à-dire, par conséquent, de reviser les actes du concile de Sens. Et de cet examen allait sortir soit la ratification, soit peut-être l'annulation de la sentence portée par les évêques français. Bien que cette dernière alternative fût extrêmement improbable, : elle ne laissait pas d'inquiéter saint Bernard. Pour parer untel coup, qui eût ruiné toute son œuvre, il déploya une activité qui tient du prodige, attestée d'ailleurs par Une volumineuse correspondance. Jamais sa plume ne fut plus féconde, plus éloquente, ni plus hardie. Il semble qu'il ait voulu prendre d'assaut la curie romaine et lui dicter ses volontés.

C'est d'abord le pape Innocent II qu'il entreprend de gagner. Il lui adresse à, la fois trois lettres très pressantes, rédigées, les deux premières de concert avec les Pères du concile (1), l'une au nom de l'archevêque de Sens et de ses suffragants, l'autre au nom de l'archevêque de Reims et des évêques de Soissons, de Ghâlons et d'Arras, la troisième en son nom propre et pour la justification de sa conduite personnelle.

La lettre synodale, signée des évêques de la province

(1) Suivant ropinion reçue, ces deux lettres ont été rédigées par, saint Bernard. Deulsch {Die Synode von Sens, p. 29) a essayé d'établir que la première est due à la plume d'un clerc de l'église de Sens. Entre autres raisons, il met en avant le mot prsetaxatvs et la phrase : Itaque per totam GalUam, qui tranchent avec le style de saint Ber- Qa;rd. lia remarque est juste; mais nous savons par ailleurs (voir Deutsch lui-même, ibid.y p. 37) que la lettre a été retouchée, très probablement par l'archevêque de Sens. Or, si la retouche explique des phrases telles que celles-ci: Imo certe Sanctis Spiritm ignesuccensus... pridie ante factam ad vos appellationem, peut-on dire absolument que les différences de style signalées en d'autres endroits ne soient pas dues à la même cause?

^ 'J CONDAMNATION' d!aBÉ'lARD. ' 153,

de Sens, expose en détail les motifs de la condamnation qui frappait la doctrine d'Abélard. Les témérités du professeur de la montagne Sainte-Geneviève, Témotion que ses ouvrages causaient dans le public des écoles' et des rues, les démarches charitables que l'abbe de Glairvaux avait faites auprès de lui pour l'arrêter sur le bord de Tabîme, les bravades du novateur et de ses disciples, forçant par un défi lé concile à se réunir et Bernard à y paraître, l'ouverture de Ja séance publique et la fuite sôu- ' daine de l'accusé, se dérobant, sans raison apparente, au tribunal qu'il avait lui-même choisi, iiçialgré la sécurité du lieu et l'impartialité des juges (1) , en un mot tbiis les .incidents du procès sont racontés avec art et de manière à pi-évenir favorablement l'esprit. du souverain Pontife. Les Pères ne manquent pas d'ajouter que si, vu l'imminence du péril qui menaçait l'Église de France, ils ont condamné la doctrine d'Abélard, tout en abandonnant le coupable à la justice de Rome, ils n'ignorent pas cependant que leur jugement, pour devenir irréformable, doit être ratifié par l'autorité infaillible du successeur de Pierre. Aussi demandent-ils instamment qu'Innocent II confirme ou même aggrave la rigueur de leur sentence. « Si Votre Sainteté, disent-ils, daignait imposer silence à maître Pierre, lui interdire d'enseigner et d'écrire, et supprimer ses livres semés de dogmes pervers, vous arracheriez du sanctuaire les épines et les ronces; et la moisson du Christ aurait encore la force de croître, de fleurir et de fructifier. »

La, seconde lettre (2) insiste sur d'autres considérations, également propres à discréditer l'accusé et sa mé-

(1) « Quamvis libéra sibi daretur audientia, tutumque locum et œquos baberet judices. » Ep. 337, n» 3.

(2)Èp.l91.

thode théologique. « Pierre Abélard tente d'anéantir le mérite de la foi chrétienne, en émettant la prétention de comprendre par la raison humaine tout ce qu'est Dieu. Il monte jusqu'aux cieux et descend jusqu'aux abîmes. Rien ne lui échappe. Cet homme, si grand à ses propres yeux, marche sur les hauteurs et sur les merveilles qui le passent, scrutateur imprudent de la majesté divine et fabricateur d'hérésies. Son livre sur la Trinité, condamné par un légat de l'Église romaine, avait déjà subi le supplice du feu. Maudit soit celui quia restauré les ruines de Jéricho 1 Son livre est sorti de la cendre, et avec lui se sont réveillées toutes les erreurs qu'il renferme. Il étend ses rameaux jusqu'à la mer et ses rejetons jusqu'àRome. Cet homme ose se vanter que son livre trouve, dans la curie où reposer sa tète. Delà, son audace toujours croissante... Il faut donc apporter un prompt remède à la contagion qui gagne la multitude :

Sero medicinaparatur Cumtnalà per longasinvaluere moras.

Le remède est sans force ■

Quand le mal s'est accru par un long trop séjour (1). »

L'abbé de Clairvaux n'avait pas oublié les critiques malveillantes auxquelles son intervention dans les affaires générales, de l'Église avait jadis donnélieu. Justement persuadé que sa personne était ici de nouveau en cause, il^ voulut dégager pleinement la responsabilité qu'il avait d'ailleurs assumée à contre-cœur. Sa lettre, tout humide de larmes, respire un profond dégoût des luttes de la vie, mais en même temps un zèle ardent qui n'entend pas se contenter d'une demi-victoire : « Nous avons échappé atii lion (Pierre de Léon), s'écrie-t-il, et nous voici aux prises

(1) Ovid., De re»^eti!^o awom, vers 91-92.

•' -' ' "^ ' "cONDÀÏtfNAfioN d'ÀbÉlÀRD. ' 155.

avec le dragon... Un Goliath s'est levé, haut de taille, armé pour le combat, précédé de son écuyer, Arnauld de Brescîa. Leurs écailles sont si étroitement tihiés, qu'un souffle ne saurait les pénétrer. La guêpe de France a donné un coup de sifflet à la guêpe d'Italie (1), et toutes deux se sont jetées sur le Seigneur et son Christ. Goliath a poussé sa clameur contre les phalanges d'Israël et in- . suite l'armée des saints avec une audace d'autant plus grande qu'il sentait que David n'était plus là. » Suit îin récit minutieux de la part que l'abbé de Glairvaux a prise au concile de Sens et que nous connaissons. « Maintenant, ajoute-t-il, c'est à vous, successeur die Pierre, de juger si celui qui attaque la foi de Pierre doit trouver un refuge auprès de la chaire de Pierre. Rappelez- vous les devoirs de votre charge... Si Dieu a suscité de votre temps la fureur des schisniatiques, c'était afin qu'ils fussent brisés par vos soins. J'ai vu l'insensé aux puissantes racines.*., pareil au cèdre du Liban. La malédiction est tombée sur sa beauté. Je n'ai fait que passer, il n'était déjà plus... Afin que rien ne manque à votre gloire, voici maintenant des hérésies qui s'élèvent... Père bien-aimé, saisissez, tandis qu'ils sont encore petits, les renards qui ravagent la vigne du Seigneur (2). »

Le rapprochenient que l'abbé de Glairvaux établit entre le nom d'Abélard et celui d'Arnauld de Brescia était habile. La triste réputation que le tribun italien s'était faite dans son pays ne pouvait manquer de rejaillir sur le théologien français, qui n'avait pas craint de le prendre sous son patronage. Bernard signale en outre, avec une égale opportunité, les mauvais propos qu'un autre ami

(1) « Sibilavit apis quse'erat in Francia api de Italia. » Ep» 189 : allusion au texte d'Isaïe, vu, 18.

(2)Ep. 189,

156 ' VIE JaÉ SAINT BERNARD. ~ , \ ^ - <, -^^

d'Abélard, le sous-diacré Hyacinthe, avait tenus au con- ' ' v . cils de Sens sur la curie romaine et sur la personne même du souverain Pontife (1). On deyine l'effet de telles dénonciations, qui intéressaient l'ainour-propre des juges à la cause même de la justice et de la vérité.

L'abbé de Glairvaux ne se borne pas à solliciter la condamnation d'Abélard en cour de Rome ; il en prépare les ■ éléments, il en fournit les considérants, comme on dirait aujourd'hui. Indépendamment de la triple relation qu'il rédigea pour le pape, il composa à son intention, sous forme de lettre, un traité dans lequel il examine et discute les principales erreurs du professeur de la montagne Sainte-Geneviève. « Cette composition, dit Rémusat (2), a été justement placée parmi les meilleures de son auteur. » On lui a cependant reproché de n'embrasser pas dans leur ensemble les doctrines du novateur. On ne saurait, au moins, méconnaître que, malgré certaines exagérations de langage, elle ait frappé juste. Ce que Bernard vit, et il vit bien, c'est qu'un certain abus de la méthode spéculative était le caractère et le péril de la théologie d'Abélard. Aussi insiste-t-il particulièrement sur ce point en divers endroits de sa lettre. La Trinité et la Rédemption sont les seuls dogmes spéciaux dont il s'occupe avec quelque étendue. Peut-être, en vouant à l'exécration les théories d'Abélard, ne tient-il pas un compte suffisant des protestations de bonne foi que celui-ci , a semées dans la Theologia Christiana èlVIntroductio ad Theologiam. Les coups, dirigés principalement contre la doctrine, retombent parfois sur l'auteur ,lui-même avec une violence inouïe. Mais il est évident que la pureté du dogme était le principal ou mieux l'unique objet qu'il

(1) Ep. 189; cf.ep.338. -

(2) AMlard, î, 226. •

' „ ' -, CQNDAMNAflON d'ÀBÉLARD. ^ " 157

voulait préserver de* toute atteinte. Dans ce duel théologique, il prend sur son adversaire une remarquable supériorité, et fait preuve d'une science ecclésiastique qui va de pair avec celle des plus illustres professeurs de son temps, si elle ne l'éclipsé. Parfois, au cours de la discussion, il s'anime jusqu'à rencontrer les accents de la plus haute éloquence; et l'on ne saurait dire lequel est le plus convaincant, dans cette longue argumentation, de son esprit ou de son cœur. Le pieux abbé clôt sa lettre en remettant toute l'affaire entre les mains de celui qui est armé par Dieu pour soumettre toute ilitelligence à Tobéissance du Christ. « On trouve, ajoute-t-il, dans les autres écrits du novateur, plusieurs autres propositions également mauvaises; mais ni le peu de temps dont je dispose, ni l'étendue d'une lettre, ne me permettent de les réfuter. D'ailleurs, je ne vois pas que ce soit nécessaire; elles sont d'une fausseté si évidente, que les raisons les plus communes de notre foi suffisent pour les détruire. Cependant, j'en ai dressé un recueil que je vous , envoie (1). »

Les Pères ^u concile avaient joint a leur récit une pièce justificative du même genre (2). C'est ce document, ou plus probablement le recueil de saint Bernard, qu'Ursin

. Durand a retrouvé au Vatican et que Mabillon a placé en tète de la lettre que nous venons d'analyser. Il comprend quatorze passages littéralement extraits des ouvrages

" d'Abélard et dont l'hétérodoxie n'est pas contestable (3). Ce qui les attendait à Rpme, c'était évidemment la note

(1) Ep. 190, seu Tract, de Errorib. Abxlardi, Migne, t. OLXXXII, p. 1054-1072.

(2) Ep. 337, no4.

(3) Migne, CLXXXII, col. 1049-1054; Cousin, II, 765-770. Cf. W. Meyer, Lie AnUagesdtze des hl. Bernhard gegen Abillard, loc. cit.

d'hérésie ou tout autre signe non moins exprès dé désapprobation.

Cependant, l'abbé de Clairvaux ne parvenait pas à se rassurer complètement contre les menaces du sousdiacre Hyacinthe. Les cardinaux, ou du moins plusieurs d'entre eux, lui inspiraient toujours de la défiance. Il n'était pas impossible qu'Abélard eût des intelligences dans le Sacré-Collège. Le cardinal Guy de Castello, l'un de ses plus illustres disciples, possédait quelque autorité auprès de ses collègues. Une opposition ouverte 6u cachée ne pouvait-elle venir de ce côté et tenir en échec le :i^este delà curie, ou même circonvenir le souverain Pontife lui-même? C'est à conjurer ce nouveau péril que Bernard consacre jusqu'à dix lettres, toutes plus pressantes leis unes que les autres (1).

La première, d'un caractère général en quelque sorte officiel, s'adresse à tous les cardinaux. « C'est vous qui avez la charge d'ôter les scandales du royaume de Dieu, de couper les épines naissantes et d'apaiser les querelles. C'est pourquoi nous venons vous exposer les dommages faits à la foi et les injures faites au Christ. » Suit une peinture animée des troubles que la méthode théologique d'Abélard a provoqués dans l'école et dans le peuple. « Lisez, s'il vous plaît, le livre de Pierre Abélard,

(1) Epp.188, 192, 193, 331-336, 338. Nous plaçons après le concile de Sens toute cette correspondance de saiiit Bernard. En voulant en rapporter une grande partie au temps qui précéda la condamnation d'Abélard, Rémusat, ce semble, s'est mépris. JHéfélé (Conciliengeschichte, V, 404) et Deutsch (Die Synode von Sens, p. 41) rejettent absolument son opinion comme inconciliable avec la suite des faits et le contenu même des lettres. Les épîtrès 193 et 330 pourraient seules donner lieu à quelque doute. Dans l'épître 193, il est question de la condamnation de Soissons et non de celle de Sens. L-épitre 330 offre une esquisse de l'épître 189, sauf l'allusion au concile de Sens.

J '" ^ "";, ' Condamnation d'abélard. 159

qu'il intitule Théologie; vous l'avez entre les mains : car on le colporte dans la curie, paraît-il. Lisez le livre de ses Sentences et celui qui a pour titre 5d?o feipswm; vous verrez quelle moisson d'erreurs et de sacrilèges y fleurit ; vous saurez ce qu'il pense de la Trinité, du Ghrist, de la grâce, du péché, etc. Si mon indignation vous paraît juste, vous la partagerez, et, agissant selon le pouvoir qui vous a été confié, vous châtierez publiquement un crime public, et vous fermerez là bouche de ceux qui professent l'iniquité (1). »

Avec ses amis particuliers, Bernard prend un ton plus impératif. « C'est votre coutume de v^iis lever toutes les fois que j'entre dans la curie, écrit-il au cardinal Grégoire Tarquin. Eh bien, me voici, levez-vous ! Me voici, non pas moi, mais ma cause qui est la cause du Christ; levez-vous contre Pierre Abélard qui va se présenter devant vous pour essayer de justifier ses iniquités (2). »

Puis, dans l'ardeur de la polémique, le style s'échauffe, et tourne à l'invective. Les coups portent, non plus seulement sur la doctrine d' Abélard, mais sur sa vie et sur ses mœurs. C'est un religieux sans règle, un prélat sans sollicitude, un abbé sans discipline, qui n'a du moine que le nom et l'habit. Homme à double face, vous voyez en lui au dehors un Jean-Baptiste; pénétrez au dedans, c'est un Hérode. Quoi encore? une couleuvre tortueuse, sortie de sa retraite, une hydre qui, pour une tête coupée à Soissons, en pousse sept autres plus terribles. Tranchons le mot, c'est un hérétique : car il ne se borne pas à propager l'erreur par les mensonges qu'il fabrique et les dogmes pervers qu'il invente, mais il soutient ses erreurs avec opiniâtreté; enfin, c'est le précurseur de VAnte-

(l)Ep..l88.:

(2) Ep. 333; cf. 334 el 335.

160 VIE DE SAINT BERNARD* ' - s /

christ : Prsecedit ante faciem Antichristi, « Qui donc se le-' vera pour fermer la bouche de ce fourbe ? Il est prêt à se faire condamner encore, comme si la première condamnation ne suffisait pasl Que dis-je? il est tranquille : car il se glorifie d'avoir pour disciples les cardinaux et les clercs de la cour de Rome, et il invoque comme défenseurs de ses hérésies ceux-là même qui doivent le juger et le condamner. N'y aura-t-il doue personne qui ressente les injures faites au Christ (1)? »

A la chaleur de ces accents, on en reconnaît la sincérité. Il faut cependant avouer qu'ils dépassent la mesure. Chose remarquable et aussi regrettable, le grand apôtre du douzième siècle dont la langue, toute trempée de charité, distillait habituellement la douceur, s'abandonnait parfois à des violences d'expression qui déshonorent les bonnes causes plus encore qu'elles ne les servent. Ici, en particulier,^ aux bonnes raisons il joint les injures. Évidemment, les injures sont de trop. Toutefois ces excès ne sauraient faire douter de la pureté et de la noblesse des sentiments de l'abbé de Clairvaux. S'il fallait chercher, je ne dis pas l'excuse, mais l'explication dételles invectives, on la trouverait aisément dans le mauvais goût de l'époque, qui se complaît trop au style imagé de la Bible, dans l'exaspération où. la conduite inexplicable d'Abélard avait jeté ses juges, dans la nécessité où se trouvait l'accusateur de frapper fort autant que juste, enfin dans l'isolement de la cellule qui faisait perdre à notre saint la modération qu'il gardait toujours en présence de ses adversaires. Tant qu'il avait entretenu Abélard de vive voix, sa parole avait gardé le ton qui conve-

(1) Ep. 193, adYvonem cardinal, presbyt.; ep. 331, adSteph, card. Praenest.; ep, 332 et 334. Yves et Etienne étaient deux Français, sortis l'un de Saint-Victor de Paris, l'autre de l'Ordre de Cîteaux.-

V ' /' - \ CONDAMNATION D ABELARD. IQi-

nait àleur commune dignité. Mais, à distance, le respect des convenances et la crainte de blesser une âme ne le retenaient plus. Il cède aux transports du zèle qui Taiiime. Hien cependant n'est moins haineux que son indignation. Ses colères sont colères de colombe; elles n'ont pas de fiel. Abélârd lui-même s'en convaincra, le jour où il reviendra à résipiscence. Du reste, ce qui montre là droiture des sentiments de Bernard, c'est que, lorsqu'il s'adresse à des amis d'Abélard, à Guy de Castello par , exemple, son style n'est pas moins vif, le ton de sa lettre n'est pas moins impérieux : «Sachez-le, dit-il, parce qu'il vous est utile de le savoir, vous à^qui Dieu donne la puissance, il importe à l'Église, il importe à cet homme lui-même qu'on impose silence a sa bouche pleine de malédiction, d'amertume et de ruse (1). »

Et comme si ce réseau d'accusations, déjà si vaste, n'était pas encore assez étendu pour envelopper sûre- ^ ment Abélard, lorsqu'il se présenterait devant la curie, Bernard charge le porteur de ses lettres, un moine de - Montiéramey, du nom de Nicolas, diplomate avisé, fertile, en expédients, plus tard faussaire et traître, de s'associer un certain abbé italien qui avait probablement ses entrées au Latran et de presser, de concert avec lui, par ? des démarches habiles et répétées, la condamnation du novateur (2). Ayant de la sorte pris toutes ses sûretés, l'abbé de Clair vaux rentra dans son repos, laissant à d'autres le soin de protéger sa propre réputation contre les attaques de son adversaire.

Abélard, en effet, n'était pas demeuré inactif. Au lendemain du concile, il avait composé une profession de foi dans laquelle, non coiitent de défendre pied h pied ses

- (1) Ip. 192.

(2) Epp. 189, 336, 338.

ID-i VIE DE SAINT BERNARD. . -

théories et ses erreurs, il accuse l'abbé de Clairvaux d'ignorance, de falsification et de frénésie (1). A son tour, il manie deux armes à la fois, l'ironie et routragè; Bernard n'est plus à ses yeux qu'un démon, transformé en ange de lumière (2). Il est regrettable qu'Othon de Freisingen n'ait cru devoir nous conserver que le commencement de cette apologie (3). Nous n'en connaissons ou, pour mieux dire, nous n'en devinons le contenu qu'à , travers les allusions et les citations d'un anon'yme, qui la réfuta avec une grande vigueur et une surprenante érudition. Cet auteur, ancien disciple d'Abélard, abbé de moines noirs, grand ami de Hugues, archevêque de Rouen, auquel il dédie sa dissertation en trois livres (-4), reprend la thèse de î'abbé de Clairvaux, qu'il exagère même en un point (5), et conclut à la condamnation de la théologie d'Abélard qu'il traite de « diabologie (6). » Revenu d'un premier mouvement de colère, Abélàrd eut bientôt compris la nécessité de renoncer à Faigrêur

(1) Disputatio anonymi abbatis, ap. lissier, Biblioth. PP. Cisterc.y vol. 2, t. IV, p. 238-259; Migne, t. GLXXX, p. 283 et suiv. (2) /èR, Tissier, p. 246.

(3) Z>e Ge5«. Fnrf., lib. 1, cap. 49.

(4) C'est la Disputatio déjà citée. ïissiér l'attribue à tort à Guillaume de Saint-Thierry. Elle n'est pas davantage de Geoffroy d'Auxerre, comnae Ta cru Rémusat {Abélard, I, 233, note); car Geoffroy la mentionne lui-même dans sa fameuse lettre au cardinal d'Albano (Migne, CLXXXV, p. 596, et Hist. des G., XIV, p. 331), comme étant d'un abbé de moines noirs. L'auteur dit de lui-même (ap; Tissier, p. 242) : « Petro (Abœlardo) strictissima familiaritate conjunclus fui. » Il n'a écrit qu'à la prière et sur l'ordre de l'archevêque de Rouen, p. 256; cf. p. 251.

(5) L'auteur anonyme (p. 256) altiaque la proposition suivante; Gra» Ma est omnibus hominibus communis; proposition conforme à la

doctrine de saint Prosper et- de saint Thomas. Cf. Tissier, p. 238 et

(6) « Diabologia illa, » p. 238. Cf. 239, 243.

-'- CONDAMNATION' dAbelArû. ' lbd\:

d'unè polémique qui aggravait ses torts sinon ses erreurs, et qui était plus propre à empirer sa situation qu'à lui ménager la faveur de l'orthodoxie (1). L'apologie qu'il adresse alors à Héloïse marque le changement qui s'opérait insensiblement dans son âme. Une raison puissante le poussait â formuler cette nouvelle profession de foi. Héloïse avait dû attendre avec anxiété l'issue du ^concile; elle frémit sûrement d'horreur contre saint Bernard, à la nouvelle de la condamnation de son époux. Par respect pour les sentiments religieux de l'amie qui, seule au monde peut-être, partageait pleinement ses joies et ses tristesses, Abélard ne pouvait laisser peser sur lui, ne fût-ce qu'un instant, le soiïpçon d'hérésie bu de rébellion contre l'Église. Il envoya donc à l'abbessè . du Paraclet et à ses filles spirituelles une apologie profondément chrétienne et qui prouve une fois de plus que ses erreurs avaient leur principe dans son esprit plutôt que dans son cœur.

« Héloïse, ma sœur (2), toi jadis si chère dans le siècle^ aujourd'hui plus chère encore en Jésus-Ghrist, la logique m'a rendu odieux au monde. Ils disent, en effet, ces pervers, qui pervertissent tout et dont la sagesse est perdition, que je suis éminent dans la logique, mais que jj j'ai failli grandement dans la science de Paul. C'est, il me semble, la prévention plutôt que la sagesse qui me , juge ainsi. Je ne veux pas à ce prix être philosophe, s'il faut me révolter contre Paul. Je ne veux pas être Aristote, si je suis séparé du Christ; car il n'est pas sous le ciel d'autre nom que le sien, en qui je doive trouver mon salut. J'adore le Christ qui règne à la droite du Père, etc. Telle est la foi dans laquelle je me repose. C'est d'elle

(1) « Per Apologiam suam theologiam impejorat. » lissier, p, 239. '

(2) Ap. Cousin, I, p. 680-681.

que je tire la fermeté de mon espérance. Fort de cet appui salutaire, je ne crains pas les aboiements de Scylla, je ris du gouffre de Gharybde, je n'ai pas peur des chants mortels des Sirènes. Si la tempête vient, elle ne uie renversera pas ; si les vents soufflent, ils ne m'agiteront pas ; car je suis fondé sur la pierre inébranlable. »

La sincérité du langage dans lequel est exprimée cette profession de foi ne saurait être contestée. S'il est douteux que la dialectique n'exerçât plus sur Abélârd les séductions d'une fatale sirène, il e st visible du moins qu'il était décidé à défendre sa foi contre le péril de tels enchantements. Dès lors, on comprend qu'il ait cru pouvoir affronter le regard de ses juges et se laver tout à fait du reproche d'hérésie.

Il prit donc le chemin de la ville éternelle. Mais ce voyage, tardivement entrepris, ne devait pas s'achever. A Cluny, où le pèlerin s'arrêta pour prendre conseil de Pierre leVénérable (1), la nouvelle de sa condamnation définitive éclata soudainement. Quelle que fût la délicatesse avec laquelle on l'en instruisit, ce dut être pour lui un coup de surprise terrible. Vraisemblablement, il ne put d'abord qu'en douter. Si le fait était vrai, que s'étaitil passé à. Rome?

Lés lettres de l'abbé de Clairvaux avaient porté leur fruit. Les propositions qu'il avait tirées des ouvrages du novateur pour les soumettre au Saint-Père, étaient articulées avec une telle, netteté, que le doute n'était pas possible sur leur sens et leur hétérodoxie. Avant de les frapper, Innocent II consulta néanmoins le Sacré-Collège; mais la réponse des cardinaux fut conforme à l'avis de l'abbé de Clairvaux. Il ne se trouva pas, que l'on sache,

(1) Pétri Venerab., ep. IV, 4. ..

■,^ - ' / , <^^ COJXDAMNATIDN ^D ABELARD; . iOO

lin 'ami d'Abéla^'d'qui entreprît de défendre sa personne ou sfes-ouvrages. On le condamna sans l'entendre; et six semLàîîies environ après le concile de Sens (16 .juilley.44^ ïnâp'éjenthl adressait à ses vénérables frèrôS^^-^ôl^ Sens, Samson de Reims et à leurs suffragan^J^îéîSfe^j son trèà cher fils en Jésus-Christ, Bernard ab:^»!^!^,^,^,^,^,^ vaux, up rescrit daté de Latran, qui contèiôait^'lâl^^^ tencè si instamment demandée. Après un préambule sur l'infaillibilité du Saint-Siège, le pape déclare qu'il a, sur l'inspection des lettres et des articles à lui déférés par le concile de Sens, reconnu avec douleur dans la pernicieuse doctrine de Pierre Abélard d'anciennes hérésies et des erreurs nouvelles. 11 ra;5)pelle Wec complaisance la défense faite, après le concile de Ghalcédoine, par l'empereur Marcien, de très chrétienne mémoire, à tout clerc, militaire ou laïque, de discuter publiquement les questions de foi déjà tranchées par l'Église. La peine des sacrilèges doit être appliquée aux contempteurs de cette loi; et, si le violateur est un clerc, il sera mis hors des rangs du clergé. Abélard s'est rendu passible de cette peine rigoureuse. Innocent II s'applaudit de voir qu'au moment où se raniment d'anciennes erreurs déjà flétries, Dieu accorde à l'Église de France des pasteurs jaloux de mettre un terme aux attaques du nouvel hérétique : « En conséquence, ajoute-t-il, si indigne que nous soyons de siéger dans la chaire de Pierre, à qui il a été dit: Confirme tes frères, ayant pris conseil.de nos frères les évoques et les cardinaux-, itous condamnons, en vertu de l'autorité des saints canons, les articles recueillis par vos soins et tous les dogmes pervers de Pierre, ainsi que l'auteur lui-même, et nous lui imposons, à lui, comme hérétique, un perpétuel silence. Nous estimons, en outre, que tous les sectateurs et défenseurs de son erreur de-

^bb ^^ VIEDE SAINT BERNARD.; ^ ^ Y-W^^MI B^

Yront être séquestrés de la communion des fi!â®fesi?'^è^^, <

chaînés dans le lien de rexcommunication (1 ,'Jî^e<y*T.U'**' ..pne, seconde lettre, en date du même jour ('l'/â^ÉjÉl-l'^ même susci*iption que la précédente (2), mb'^ façpn suivante : « Par les présents écrits nous rtfanuons à' Y&tre Fratêr,nité de faire enfermer séparément, |àns les maisons ; religieuses qui paraîtront le plus convenables, JPierre Abélard et Arnauld de Brescia, fabricateurs de dogmes pervers et agresseurs de la foi catholique, et de faire brûler leurs livres partout où on les trouvera, » A cette note était annexé l'ordre ci-joint : « Ne montrez ces écrits à personne jusqu'à ce que la lettre même (sans doute: le rescrit principal) ait été communiquée aux évêques dans le prochain colloque de Paris. » Et, comme pour prêcher l'exemple, Innocent II fît brûler publiquement les ouvrages d' Abélard dans l'église Saint-Pierre à Rome (3).

; Ainsi se consommait la justice de l'Église, ce que plusieurs ont appelé son iniquité. La sentence du concile de Sens était ratifiée dans toute sa teneur. Rome mettait de la sorte le dépôt de la foi à l'abri de toute atteinte et préservait de la tentation d'une imitation dangereuse les fidèles que le génie d' Abélard aurait pu fasciner. Mais d'autre part, comme la flère attitude du novateur inspirait tioujours quelque défiance, le souverain Pontife crut devoir recourir à la force pour réduire sa langue au silence et sa plume au repos^ ^La sentence était rigoureuse; et, énprésence d'une telle,

-(l)Inter Bernardin., ep. 194; ap. Jaffë, Reg.^ n» 8148, eii corrigeant la date de l'année fourme par Deutsch.

(2) *Àp. Migne, t. CLXXXII, p. 250, note; Jaffé, n° 8149.

(3) Gaufrid. ep. ad card. Alban., Migne, OLXXXV, p. 595-596. Cf. 5ew. Hia> lib. III, cap. V, n» 14.

p.î<"i'.r / -^^^ .k^JrqÔKfDAjttNÏ^TIOmyABELARD. ^ 167 \

mesure, l'esprit moderne, facilement irritable et chatouilleux, se pose deux graves questions qui regardent la procédure suivie par la curie, tant contre la doctrine que contre la personne d'Abélard.

La légitimité de la condamnation de la doctrine d'Abélard parle souverain Pontife ne saurait être mise en doute. La cause avait été suffisamment instruite par le concile de Sens et l'abbé de Clairvaux. — Abélard, dit-on, proclamait très haut son orthodoxie ; il niait d'avoir professé les erreurs qu'on lui attribuait. L'Église était-elle meilleur juge que lui-même du sens qu'il attachait à rexpression de ses idées? — Remarquons tout de suite qu'au douzième siècle le doute sur ce point ne vint à l'esprit de personne. L'Église n'est pas, en fait de doctrine, établie juge des pensées et des intentions d'un auteur ; mais elle est juge des mots et des phrases qu'il emploie, pris dans leur sens obvie. Elle n'eut donc pas à s'occuper, pour juger les ouvrages d'Abélard, de la bonne foi du théolo- „ gien. La distinction du fait et du droit en matière dogmatique n'était pas alors inventée, et ce serait faire injure au caractère aujourd'hui bien connu d'Abélard que de lui reprocher de n'avoir pas su, pour échapper à la condamnation qui frappa sa théologie, recourir à cette misérable i subtilité qui déshonora plus tard le Jansénisme aux abois. Laseconde question concerne la personne même du novateur. Le plus grand génie du douzième siècle, s'écriet-on, condamné à la réclusion, malgré son innocence! . Gomment Rorue, asile suprême des persécutés, a-t-elle pu frapper ainsi un accusé sans l'entendre? — Il y a ici, il faut l'avouer, une dérogation fâcheuse aux coutumes de la cour romaine. L'abbé de Clairvaux, selon nous, en fut la cause indirecte. La curie n'a fait que céder à ses instances et à ses objurgations, en traitant comme un hé-

Ib» VIE DE SAINT. BERNARD. ^ V . ; ' ^' ./y"^^

rétique avéré et un rebelle opiniâtre le fugitif qui faisait '-^ ' profession de se soumettre d'avance à la justice et à la décision du souverain Pontife (d). Attendre et temporiser eût été en pareille circonstance une habileté. La précipitation d'Innocent II a failli compromettre la réputation de sagesse et de maturité qui s'attache àtoutes les décisions ', ' du Saint-Siège. Un peu de patience et de clairvoyance eût sauvegardé à la fois l'honneur de l'Église et les droits de la liberté individuelle. Il eût sufiS au pape d'interroger Abélard après son arrivée à Rome, afin de s'assurer de ses sentiments véritables, et de l'épargner ou de le frapper à coup sûr. Aussi, pour avoir été portée trop vite et sans enquête suffisante, la sentence de réclusion dut-elle rester lettre morte. Nous verrons ailleurs, en effet, qu'elle n'atteignit pas Arnauld de Brescia; et Abélard lui-même y échappa par une soumission édifiante qui désarma ses accusateùî's);

Réduite à ces proportions, la condamnation d'Abélard n'étonna point ses contemporains. Une seule voix se fit entendre pour protester : ce fut celle d'un disciple, Pierre Bérenger de Poitiers, qui prit aussitôt la plume pour venger son maître. Malheureusement, il déshonora sa fidélité au malheur par l'âpreté et l'inconvenance de sa polémique. Son livre (2) est moins une apologie d'Abélard

(1) Nous avons vu que l'abbé de Clairvaux et l'auteur anonyme de An jpisputatio considéraient Abélard comme hérétique à cause de son opiniâtreté. « Hsereticum se probans non tam in errore quam in pertinacia et defensione erroris. » Bern., ep. 193. Cf. Disput. anonym., ap. Tissier, loc. cit., p. 239. Abélard au contraire a toujours protesté de sa bQune foi. Cf. Confess. fidei, 11, 720. là est vraiment le noeud delà question.

. (2) Berengarii scolasUci Apologeticus, ap. Cousin, II, 771-785. C'est Bérenger qui nous a wa&&cyéV Apologie adressée par Abélard à Héloïse..

;V'.,- - /. ' ^' . CONDAMNATION d'ABELARD. ^ 169

qu'un pamphlet contre le concile de Sens, contre le pape Innocent II et particulièrement contre saint Bernard. C'est un amas de calomnies, relevé parfois par des traits de satire assez heureux, mais le plus souvent assaisonné de , citations puériles, d'ignobles plaisanteries, qui bravent même l'honnêteté de la langue latine . Nous ne suivrons pas l'auteur sur le terrain de ses accusations fantaisistes. Qu'il nous suffise d'examiner quelques-unes de .^es critiques, exagérées ou impertinentes.

A-près avoir reproché à l'abbé de Clairvaux d'avoir composé dans sa jeunesse des chansons légères ou même licencieuses, Bérenger lui rappelle ii^oniquement ses miracles et sa sainteté, et lui déclare qu'il a perdu son auréole et trahi son secret par sa conduite vis-à-vis d'Abélard. Puis vient une peinture intérieure du concile, où 'les Pontifes sont représentés pleins de vin comme des outres, ivres comme des pourceaux, endormis pendant que le lecteur débite les propositions à condamner, et à peine réveillés de leur sommeil pour prononcer leur ju^ gement, en mutilant les mots (1). Saint Bernard présidant le plus sérieusement du monde un synode qui dégénère en orgie ! Quelle plaisanterie grossière ! Mais passons. « Abélard effrayé se réfugie dans l'asile du jugement de Rome. Je suis, dit-il, un enfant de l'Église romaine : je veux que ma cause soit jugée comme celle de l'impie : j'en appelle à César. Mais Bernard l'abbé, sur le bras duquel se reposait la multitude des Pères, ne dit pas comme le gouverneur qui tenait saint Paul dans les fers : « Tu « en as appelé à César, tu iras à César »; mais : « Tu en « as appelé à César, tu n'iras pas à César. » Il informe en

(1) « Damnamus, » disaient les uns ; « pajnus, » répondaient les au-^ iTQs. Apologeticus, p. 77ii -

170 VIE BE SAINT BERNARD. ' ' ;.'i;:'';

effet le siège apostolique de tout ce qui a été fait, et aussitôt un jugement de condamnation de la cour de Rome court dans toute l'Église gallicane. Ainsi est condâïnnée cette bouche, temple de la raison, trompette dé la foi, asile de la Trinité. Il est condamné, ô douleur ! absent, non entendu, non convaincu. Que dirai-je? Que ne dirai- Je pas, Bernard?... Il voulait, disent les fauteurs de l'abbé, corriger Pierre. Homme de bien, si tu projetais de rappeler Pierre à la pureté d'une foi intacte, pourquoi, en présence du peuple, lui imprimais-tu le caractère du blasphème éternel? Et si tu cherchais à enlever à Pierre l'amour du peuple, comment t'apprètais-tu aie corriger? De l'ensemble de tes actions, il ressort que ce qui t'a enflammé contre Pierre n'est pas l'envie de le corriger, mais le désir d'une vengeance personnelle. C'est une belle parole que celle du prophète. « Le juste me corrigera en « miséricorde. » Où manque, en effet, la miséricorde, n'est pas le caractère du juste, mais la brutale barbarie ^du tyran... »

Et sa lettre au pape Innocent atteste encore les ressentiments de son âme. « 11 ne doit pas trouver un refuge « auprès du siège de Pierre celui qui attaque la foi de <c Pierre. » Tout beau I tout beau ! vaillant guerrier, il ne sied pas à un moine de combattre de la sorte. Crois-en Salomon : « Ne soyez pas trop juste, de peur de tomber « dans l'hébétement. » Non, il n'attaque pas la foi de Pierre, celui qui affirme la foi de Pierre : il doit donc trouver un refuge auprès du siège de Pierre. Souffre, je te prie, qu'Abélard soit chrétien avec toi. Et, si tu. veux, il sera catholique avec toi ; et si tu ne le veux pas, il sera catholique encore : car Dieu est à tous et n'appartient à personne... » Bèrenger apparaît ici comme le précurseur des héréti-

l **-, f " ' y ' * CONDAMNATION ^d'aBELARD. . 1.71

ques du seizième siècle, qui prétendaient demeurer catholiques malgré l'Église. Il examine ensuite si Abélard n'est pas chrétien ; il donne le texte de la profession de foi adressée à Héloïse et conclut que son maître arbore toujours les glorieuses enseignes du Christ.

(c II devait donc trouver un refuge auprès du Saint- Siège,, si les charmes de ton éloquence n'avaient resserré pour lui les entrailles de la miséricorde de l'Église romaine. Mais, en lui fermant les portes de la clémence,. tu\ trahis tes hideuses fureurs, tu révèles ta haine aveugle. Ici tu diras peut-être : «Voilà de l'excès et de rinjusticë « .da,ns les reproches ; je me suis sentiidévoré du zèle de « la maison du Seigneur, en voyant une doctrine sacrilège « menacer de sa lèpre le corps de l'Église. J'ai voulu àr- « racher l'ivraie dans sa racine, pour arrêter les progrès « de sa sève empoisonnée. N'ai-je pas agi avec prudence « et avec sagesse, en écrasant sous un index accusateur « le dogme de la révolte et de l'impiété I N'ai-je pas épar^f . « gné à tous les conservateurs de la foi une longue eti « difficile recherche, en faisant couler à leurs yeux, dans « un seul lit, toutes les hérésies répandues dans les nom-* « breux écrits d'Abélard?

« A cela je réponds: Je vous loue, mon père, dans votre intention; mais je ne vous loue pas dans l'exécution : nous avons un index qui n'est pas l'exact relevé des dogmes d' Abélard. Je l'avoue, quelques-unes des propositions que vous incriminez ont été avancées par lul,soit dans son enseignement oral, soit dans ses écrits ; mais les autres ne sont sorties ni de sa bouche ni de saplume. Je me propose d'examiner tout cela dans un second traité ; aujourd'hui je me borne à remarquer que vous n'aviez pas le droit de lancer contre Abélard la formidable accusation d'hérésie. Ce n'est pas à un homme. qui est

lui-même tombé dans l'erreur, de condamner l'erreur des autres. Or, tu t'es trompé, cela- est hors de doute, en affirmant que les âmes tiraient leur origine du ciel... L'apôtre saint Jacques dit avec vérité : « Nous faisons tous^ « beaucoup de fautes, et si iquelqu'un ne fait point de « faute en parlant, c'est un homme parfait. » Si Abélard avait fait une faute en parlant, de la part de son juge il devait sentir les douces mains de la miséricorde plutôt que les tenailles brûlantes de la colère. »

^ Cette critique n'était pas un pur jeu d'esprit ; mais le peu d'observations justes qu'elle contient ne pouvaient tirer à conséquence. Lorsque Abélard en eut pris connaissance, il dut sourire amèrement. Son parti était déjà pris : ce ne pouvait être celui de la résistance ; son cœur le lui défendait. Il eut le courage de se faire violence pour s'incliner devant la décision de Rome, ayant même qu'elle lui fût communiquée officiellement. Pierre le Vénérable lui ménagea une entrevue avec l'abbé de Clair- #vaux et lui fit comprendre que, s'il avait écrit ou énoncé quelque proposition qui pût choquer les oreilles catholiques, il fallait qu'il les rayât de ses livres sur l'avis de personnes sages et fidèles. Ce fut l'abbé de Gîteaux qui s'entremit entre Bernard et Abélard. L'entrevue fut ce qu'elle devait être, franche et pleine de cordialité. Les deux adversaires, après une lutte trop vive de part et d'autre, étaient heureux de se rapprocher. Abélard, de ' retour à Cluny, raconta à Pierre le Vénérable qu'ils « avaient assoupi leurs anciennes querelles (1). » . La paix était faite entre ces deux grands génies. A quelles conditions ? On ne saurait le dire avec une ëntrère certitude. Abélard composa sans retard, comme il l'avait

(1) Peir. Vener., lib. IV, ep. 4.

^' '/ ' coNDÀkîUïïÔN d'abélâ.rd. 173

promis, une profession de foi, qu'il intitula encore Apologîe (1). Nous ne voulons pas voir dans ce titre l'indice d'une arrière-pensée et de sentiments de révolte qui se ^raient cachés au fond de son coeur. « On connaît, dit- . il, le proverbe : « Il n'est chose si bien dite qu'on ne puisse « rendre suspecte ; » et le mot de saint Jérôme : « Qui a fait ■ « beaucoup de livres s'est donné beaucoup de juges. ». Mes ouvrages ne sont pas nombreux : je pourrais dire, en comparaison de quelques autres, qu'ils ne comptent point, et cependant je n'ai pu échapper aux atteintes delà, critique. Mais, de toutes les fautes que l'on m'attribue, il n'en est pas une, Dieu m'en est témoin,y dont je me sente coupable. Toutefois, s'il en était une, je me garderais bien de la défendre opiniâtrement. J'ai pu me tromper sur certains points : mais, j'en appelle à la justice de Dieu, je n'ai rien avancé par malice et par orgueil. Je. dois être regardé comme un fils de l'Église. J'accepte tout ce qu'elle enseigne, je réprouve tout ce qu'elle condamne, je n'ai jamais rompu l'unité de la foi, q;uoi-; que je sois bien inférieur à d'autres par la dignité de la conduite. »

On le voit, il en coûtait moins à Abélard de confesser qu'il avait mal agi que de reconnaître qu'il eût mal parlé : il aimait mieux avouer des péchés que des erreurs. Il cor-, rige néanmoins, dans le sens catholique, à peu près toutes les propositions que le concile de Sens avait frappées. Ses réserves ne portent guère que sur quelques inexacti-, tudes de langage, qu'il relève dans la lettre de l'abbé de ; Glairvaux. Il termine en faisant appel à l'esprit de charité et de bienveillance, et ien répétant la sentence du. Sauveur : « Ne jugez pas et vous ne serez pas jugés;,'

(l) ipoloflfia, seu Confessio ftdei, ap. Cousin, II, 719-723.

174 VIE DE SAINT BERNARD. '• ^ ii

« ne condamnez pas et vous ne serez pas condam- « nés (1). »

On pourrait reprocher à cette prof ession de f oi de n'être pas assez explicite au sujet de la sainte Trinitéet de^ l'inteiligence des mystères en général ; elle est telle cependant qu'on devait l'attendre d'Abélard sincèrement converti. La soumission du cœur, si pure soit-elle^ ne corrige pas toujours les travers de l'esprit. Accoutumé dès longtemps à jouer avec les mots et à les plier à sa fantaisie, Abélard était devenu à peu près incapable de saisir la contradiction logique qui existe entre les explications qu'il donnait des mystères et l'expression exacte du dogme. Get état psychologique était une infirmité ; personne ne lui en fit un crime. Saint Bernard lui-même, qui avait quelque droit d'être exigeant, n'y vit pas un sujet de scandale. Il s'était contenté d'une rétractation orale; illaissa courir une Apologie, qui paraissait dans ses termes généraux sincèrement catholique. Prétendre harceler Abélard jusque dans les derniers retranchements de son esprit, c'eût été le blesser sans profit et le pousser à la révolte. On en serait d'ailleurs venu à toucher un point sur lequel le dernier des Pères de l'Église et celui qu'on a appelé le fondateur de la scolastique ne se seraient jamais entendus complètement : l'utilité de la méthode spéculative dans l'enseignement du dogme ; et cette question n'intéressaitpas la foi.Saint Bernard s'arrêta donc à temps pour ne pas rebuter le coupable qui revenait à résipiscence et pour ne pas compromettre sa gloire par la répudiation d'une méthode dont les débuts étaient si malheureux et si inquiétants pour l'avenir mais que les docteurs du moyen âge devaient bientôt réhabiliter et consacrer par

(1) Apologia, loc, cit.

);'P- : -' - ^CONDAMNATION d'abél'àtid. 175

leur génie. Ainsi finissait à l'amiable, et sans dommage pour la doctrine, cette douloureuse controverse, où se trouvaient engagées, avec les droits éternels (Je la raison et de la foi, les tendances particulières des deux esprits les plus éminents du douzième siècle.

, Âbélàrd jugea dès lors le moment venu de renoncer; aux agitations de Téçole et à la poursuite de la gloire. On l'avait menacé de séquestration ; il demanda à Pierre le Vénérable la grâce de terminer ses jours à Cluny. Pierre: transmit lui-même ce vœu au souverain Pontife (1). La réponse d'Innocent II, qui avait à réparer un excès de sévérité, ne se fit pas attendre. On vit d^nc l'ancien abbêde Saint-Grildas, « ce moine sans règle, » dont parle îabbé de Clairvaux, prendre rang parmi les religieux d'une communauté régulièrCj dont il fit l'édification par sa piété. Il n'y eut qu'une voix pourluirendre témoignage. Pierre le Vénérable le compare pour l'humilité à saint Germain, et à saint Martin pour l'esprit de pauvreté. Cependant, après la prière, la science faisait toujours ses délices y. sa lecture était assidue. Tout ce qu'il avait d'intelligence, d'activité, appartenait à la théologie, :à la philosophie et à l'érudition, qui étaient le constant objet de ses méditations et de ses entretiens (2). Les moines de Cluny recueillirent ainsi les derniers échos d'une voix qui, après avoir ébranlé le monde de ses éclats, s'éteignait doucement en de pieux colloques.

Une maladie de peau, scabies, et d'autres infirmités vinrent malheureusement assaillir Abélard dans sa retraite, Le séjour de Cluny lui devint funeste. Dans l'intérêt, de sa santé, Pierre le Vénérable l'envoya auprieuré,de

(1) Pétri Venerab., lib. IV, ep. 21.

(2) « Ântiqua sua revocans studia, » etc. Ibid.

Saint-Marcel près de Châlon, survies bords riants de la Saône. Là encore il se livra passionnément à Tétude. Gomme Grégoire le Grand, il priait, ou lisait, ou écrivait, du dictait. On a pu croire qu'il avait même revu et corrigé plusieurs de ses écrits (1). Tout à coup la maladie qui devait l'emporter empira. Sentant que sa dernière heure était proche, il fit, dans les dispositions les plus saintes, d'abord sa profession de foi catholique, puis l'aveu de ses fautes; il reçut le viatique, recommanda à Dieu son âme et son corps pour l'éternité et s'endormit doucement dans le Seigneur le 2i avril 1142 (2). Il était âgé de soixante-trois ans. Son corps fut d'abord inhumé h Saint-Marcel, puis transporté secrètement au Paraclet (3), où Héloïse lui rendit les derniers honneurs, en attendant qu'elle le rejoignît dans la tombe. Nul n'ignore que, depuis la Révolution française, leurs restes réunis reposent à Paris dans le cimetière du Père- Lachaise(4).

Abélard disparu, que devinrent ses disciples et que restait-il de son œuvre?

Ses disciples se dispersèrent. Nous retrouverons bientôt Arnauld de Brescia, professant, à son corps défendant, la morale et la politique sur la montagne Sainte- Geneviève .Le sous-diacre Hyacin the , assagi par l'adversité d'autrui, cessa de dénigrer la cour pontificale et reprit le .

(1) Pétri Venerab., ep. IV, 21.

(2) Sur la date de la mort d'Abélard, cf. Vacandard, Revue des QuesL Mstor., juillet 1891, p. 237-238.

(3) Helqïssœ ep. ad Pet. Vener,, ap. Cousin, I, p. 715. Cf. Absoluiio Pétri Abxlardi, ibid.j p, 717. Cf. Rémusat, Abélard, I, 260, note.

(4) On peut voir dans Rémusat {loc. cit., p. 265-268) et surtout dans la Notice historique sur la sépulture d'Héloîse et d'Abélard, ^ar Alexandre Lenoir (Paris, 1815, p. 4 et suiv.), le récit de leurs translations successives. .

*'>^ '- CONDAMNATION Û ABELÂRD. 177

chemin de Rome, où l'attendaient d'abord la pourpre, puis la tiarè (1). Pierre Bérenger le satirique n'eut pas la même prudence. Enivré par sonpremier succès de plume, il continua ses dangereux exercices littéraires. Les Chartreuxy les religieux en général, Guillaume, évêque de Mendé, devinrent tour à tour l'objet de ses invectives (2). Ce jeu finit par le perdre, et il tomba sous lé coup de la répro-^ bation générale. Bientôt pourtant, du fond de l'exil oil il avait dû chercher sa sûreté, il écrivit à l' évoque de Mende une lettre dans laquelle il reconnaît ses torts et offre ses excuses (3). En ce qui concerne l'abbé de Clairvaux son aveu est piquant. GetApologeticus qui a faittaiit de bruit est, dit-il, l'œuvre d'un disciple recounaissant, mais aussi d'un jeune homme qui n'avait pas encore de poil au menton : « D'ailleurs, qui atteint-elle? l'écrivain, non le saint; la langue, non l'intention ; la plume, non le cœur. Je condamne donc mon ouvrage en ce sens que, si j'ai dit quelque chose contre la personne de l'homme de Dieu, j'entends que le lecteur le prenne en plaisanterie et non au sérieux. » ;

Cependant l'action posthume de l'auteur àe Vlntro-' ductio ad Theologiam fut considérable. Son autorité était reconnue en Italie aussi bien qu'en France. Divers ouvrages connus sous le nom de -Sommes de SentencesYaites-^ tent. L'une est l'œuvre de Roland Bandinelli , qui professa avec tant d'éclat le droit canon et la théologie â Bologne, avant de devenir pape sous le nom d'Alexandre III. La seconde est encore d'un écolâtre de Bologne, Ognibene, contemporain de Roland. Une troisième

(1) Sur le cardinàl:-Hyacinthe, cf. Watterich, II, 301, 708-7Ôi9.

{2) Berengarii ep. contra Carthusîanos, ap. Cousin, II, 790 ; ejusdem epist. ad episcop. Mimatensem, Mi., p. 786.

[2) Ep. ad episcop. Mimatensem,Tp. 78S,

découverte à Saint-Florian (Haute-Autriche) fut compo^ sée par un théologien qui enseignait à Milan (1). Tous ces écrits « ont pour caractère commun une dépendance évidente de Vlntroductio, Tous lui empruntent le même Jncipit, qu'on ne retrouve dans les manuscrits d'aucune autre école : Tria sunt in quibus hurtianse salufis summa consistit, fides scilicet, caritas et sacramm-

En France. Jean de Salisbury, Pierre Lombard, Guilr laume de Goncheset même, à certains égards, les maîtres de Técole de Saint- Victor de Paris, subirent pareillement rinfluence d'Abélard. Pierre Lombard feuilletait sans cesse Vlntroductio : c'est Jean de Cornouailles, son disciple, qui nous l'assure (5). Géroh de Reichersberg, dans salettre à Adrien IV contre les adoptianistes, montre avec effroi les écoles de France et de tous les pays obs* curcis par l'épaisse fumée que Pierre Abélard avait laissée après lui (4). Et Guillaume de Saint-Thierry voit revivre l'odieux professeur de la Montagne Sainte-Geneviève en Guillaume de Couches : « Ils pensent de même, dit-il : ils parlent de même. Seulement le premier dissimulait, tandis que le second déclare brutalement leur sentiment commun (5). » Enfin, bien que les Victorins n'aient pas toujours considéré Abélard d'un œil

(1) Sur ces ouvrages, cf. Denifle, Abmlàrdi Sentenzen und die Bearbeitung seiner Theologia àtim Archiv,loc. cit., 1. 1, p. 402 sq„ 584 sq.; Giell, ]>ie Sentenzen Rolandsnachmalspapstes Àlexander m, Fribourg en Brisgau, 1891.

(2) Cf. Porlalié, art. Abélard, dans le Dictionnaire de théologie catholiqne, t. I, col. 50.

(3) Eulogium adAlexandrum III, dans P. L.,i. CXCIX, col. 1052.

(4) Cf. Bach, Die Dogmengeschichte, t. II, p. 37.

(5) De erroribus Guillelmi de Concftw, dans P. L., t. CLXXX, col. 334. .

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bienveillant, ils se décidèrent à reconnaître sa supériorité en adoptant sa méthode. La Summa Sententiarum de Hugues de ' Saint- Vfctôr en est un témoin irrécusable ^(1).

Malgré la triple sentence de condamnation portée contre ses ouvrages, Abélard s'est donc survécu à luimême. Si nombre de ses admirateurs ne lisaient plus que dans l'ombre et le mystère ses livres devenus ra-. res (2), d'autres n'hésitaient pas à s'en inspirer et à y chercher une méthode d'enseignement.

En somme Abélard ne fut pas seulement un professeur de premier ordre, il» fut aussi un théologien éminent, sinon très sûr. Son Sic et TVon, 'en montrant la nécessité de recourir à la critique dans l'emploi des textes bibliques et patristiques, a fait époque et a préludé à la réforme de la théologie. Le novateur a contribué en outre pour une large part au développement de la méthode scolastique. Certes il n'en fut pas le créateur, comme on l'a prétendu; saint Anselme l'avait devancé. Mais Vlntroductio ad Theologiam est bien la première Somme connue, entreprise pour coordonner en un seul ouvrage tout l'enseignement de la foi. C'est dans r/wfroductio que se remarquent sous leur première forme « les trois perfectionnements essentiels de la théologie scolastique : la synthèse de toute la théologie, l'introduction de procédés plus sévères de la dialectique et la fusion de l'érudition patristique avec la spécula-

(1) Cf. G. Robert, Les Écoles et l'enseignement de la théologie, notamment Appendice II, p. 212 etsuiv.

(2) « Scripsit Baalardus opuscula quaedam, quae pluribus habentùrin locis », dit Richard le Poitevin (Hist. des G., XII, 120 et 415). On lit d'autre part dans Aubri de Trois-Fontaines {Hist. des G. ^ XIII, 700) : « Libri ejusdem magistri diu in abscondito servati sunt ab ejus discipulis. »

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tion rationnelle (1) ». Ce sera la gloire d'Âbélard d'avoir attaché son nom à une œuvre aussi importante. Par là il a mérité d'être considéré, malgré ses erreurs, comme le plus illustre précurseur de Pierre Lombard et de saint Thomas d'Aquin.

(1) Portalié, «rf. cit., col. 54.

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