CHAPITRE XXIV
ÉLECTIONS ÉPISCOPALES; LUTTE ENTRE LOUIS LE JEUNE ET LE' COMTE DE CHAMPAGNE (1140-1144).
Par son mariage avec Louis le Jeune, Âliéoor avait apporté en dot à la France le Poitou et TAquitaine. Il est probable que le clergé ne fut pas étranger à ce contrat si avantageux pour la monarchie. Aussi, comme don de joyeux avènement, le jeune roi avait-il renoncé a àrhbmmage et au serment des évoques et des abbés de toute la province de Bordeaux et au droit de dépouilles pendant îa vacance des sièges (1). » Malheureusement, la charte qui garantissait ces faveurs exceptionnelles renfermait une lacune pleine de surprises; elle passait sous silence î'investiture proprement dite, donum régis, concessio régis (2). Ce fut bientôt l'occasion d'un malentendu et d'un conflit entre la couronne et le clergé d'Aquitaine.
Guillaume Adelelme, évêque de Poitiers, étant mort
(i) Charte de Louis VII, ap. Hist. des G., XVI, 2. Sur l'autlienticité de cette pièce, qui a été mise en doute par plusieurs auteurs, en particulier par Oom Piolin, à cause des irrégularités de rédaction qu'on y rencontre, voir Achille Lùchaire, Actes de Louis VII, p. 83.
(2) Fulbert de Chartres a indiqué dans une phrase (ap. Bouquet; t. X, p. 460) toutes les conditions requises pour la légalité d'une élection pontificale : « eligente clero, suffragante populo, dono rcpjs,approbatione romani Pontificis, per manum metropolitani. » Cf. Achille LvLChBke, iHsliiutions, t. Il, j}. 17 Qt sniY.
SAINT BERNARD. -> T. H. îl
le 6 octobre 1140, le clergé lui donna pour successeur l'abbé du monastère des Alleux, Grimoard, que Geoffroy du Loroux, archevêque de Bordeaux, sacra le 26 janvier suivant dans la cathédrale d'Angouléme. Nous avons vu que, d'après la coutume, l'investiture royale devait précéder laconsécration. La coutume était donc violée; aussi Louis VU interdit-il à Grimoard l'entrée de sa ville épiscopale (1).
Ce coup atteignait indirectement l'archevêque de Bordeaux. Il serait cependant injuste d'accuser Geoffroy du Loroux de mauvaise foi. Il avait évidemment confondu l'hommage et le droit de dépouilles, dont Louis VII avait fait l'abandon au clergé d'Aquitaine, avec l'investiture proprement dite. Ce qui le prouve, c'est la lettre que l'abbé de Clairvaux adressa en cette circonstance à Joscelin, êvêquede Soissons, conseiller de Louis le Jeune : « Quel mal a donc fait cet homme? Est-ce d'avoir consacré librement et canoniquement l'élu des Poitevins? Est-ce de n'avoir pas tiré de la gorge des affamés, du sein de FÉgiise, l'argent que le défunt avait légué aux églises et aux pauvres? Ah! si c'est une faute d'avoir donné un pasteur à des brebis errantes, de n'avoir pas dépouillé la veuve etForphelin, d'avoir respecté les privilèges du siège apostolique, l'archevêque ne saurait être excusé. Mais en cecasl'iunocenceest réputée crime (2). » La logique de saint Bernard triomphe aisément ici ; mais son argumentation porte à faux. Ce que la couronne revendiquait, ce n'était ni le droit de dépouilles ni une part quelconque dans l'élection du nouvel évêque de Poitiers, c'était le droit à l'investiture avant la consécration de l'élu.
(1) Chron. Malleacense, ap. Bouquet, l, XII, p. 408.
(2) Ep. 342. Cf. ep. Innocent., Bouquet, t. XV, p. 401.
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L'incident, on le voit, reposait sur une équivoque. 11 se trouva enfin quelqu'un pour la dissiper, et vers la fête de M Pentecôte (11-41) (1), Louis YII investit Grimoard des reg alla.
L'ambition d'un palatin fut vers le même temps l'occasion d'un démêlé bien autrement grave entre l'Église et l'État. Parmi les conseillers de Louis le Jeune figurait un intrigant du nom de Cadurc. « Ce clerc berrichon, personnage remuant et brouillon, qui exerça uaesilon-r gue influence sur le monarque et joua un rôle considérable et souvent funeste dans les affaires du règne, paraît comme chancelier dans les derniers, mois de l'année 1140 (2). » En 1141, il usa du prestige que lui prêtaient ses fonctions pour poser sa candidature au siège de Bourges, devenu vacant par la mort de l'archevêque Albéric. Le roi avait déclaré l'élection libre, à l'exclusion toutefois de Pierre de la Châtre, parent d'Haimeric, chancelier de l'Église romaine : — son neveu, suivant Matthieu Paris ; son cousin, suivant l'auteur delà chronique de Morigny. — Cette exclusion était à tout le moins imprudente. Pierre de la Châtre jouissait de Testime du chapitre : il fut élu. Cet échec humilia profondément Louis le Jeune ; mais ce qui mit le comble a son irritation, ce fut la leçon que lui donna en même temps la cour de Rome. « Le roi de France est un enfant, dit le pape, il faut faire son éducation et l'empêcher de prendre de mauvaises habitudes. » En conséquence, le souverain Pontife sacra luimême Pierre de la Châtre à Rome (3), puis l'envoya prendre possession du siège de Bourges; et, pour couper
(1) Chron. Malleacense, loe. cit.
(2) Lnchaire, Remarques, p. 36.
(3) Pierre de la Châtre ne fat sacré qu'en 1142. Cf. .Guillaume de Nangis, ad ann. 1 142, et GalUa Christ., t. II, p. 51.
court à toute réclamation, il déclara Gadurc, le candida du roi, indigne de posséder aucun bênéiice ecGlêsiastique. A ces coups indirects, Louis le Jeune répondit par : une ordonnance qui interdisait à Pierre de îa Châtre le séjour de sa ville épiscopale ; et, dans une assemblée nombreuse, la main sur des reliques, il s'écria : « Jamais, tant que je vivrai, cet archevêque n'entrera dans la ville de Bourges. » liinocent,à son tour, usant de représailles, lança l'interdit sur toutes les villes, tous les villages et châteaux où s'arrêterait le roi de France (1).
Ces coups rapides qui se croisaient, semblables â un cliquetis d'épées, émurent tout le royaume. L'abbé de Clair vaux voulut s'interposer entre les deux représentants suprêmes de l'Église et de l'État; mais il ne réussit qu'à exciter leur mécontentement et à leur rendre suspecte la pureté de son zèle (2). Aussi bien, dans le même temps, de nouvelles complications aggravèrent la situation religieuse de la France. Thibaut, comte de Champagne, prenant le rôle que lui dictait sa piété, avait reçu Pierre de la Châtre dans ses États (3) . C'en était assez pour exaspérer Louis le Jeune, qui reprochait déjà à ce vassal d'avoir refusé de l'accompagner en 1138, lors de son expédition contre Poitiers, et sous les murs de Toulouse en 1141 (4). Une autre affaire, où Tamotir-propre des
(1) Chron. Mauriniac, ap. Bouquet, t. XII, p. 86-87; Guillaume de Nangis, ihid.^ t. XV, p. 359; Raoul de Dicet, ibid., t. XIII, p. 183.
(2) Cf. Bern., epp. 218 et 219, écrites l'année suivante : ab anno, priori, y est-il dit.
(3) Guillaume de Nangis, ap. Msi. des G., t. XV; p. 359; Bern., ep. 216. Pierre de la Châtre se réfugia aussi quelque temps en Rouergue. Chron. Gaufredi Vosiensis, ap. Hist. des G., t. XII, p. 435.
(4) Ristor. Brancorum, ap. Bouquet, t. XII, p. 116; Chrome. Turonens,, ibid., t. XII, p. 472. Sur cette double expédition, voir Lair, Fragment inédit de la vie de Louis VII, d^ç. Biblioth.deVÉcole des
deux princes se trouvait également engagé, fit éclater leur division jusque-là sourde et secrète. Raoul^ comte de Vermandois, sénéchal de France, ayant répudié sa femme Ëléonore, nièce de Thibaut, pour épouser Pétronille, autrement dite Adélaïde de Guyenne, sœur dé la reine, Thibaut déféra la cause au tribunal de Saint-Siège, pendant que. Louis VII, à l'instigation de la reine, prenait résolument le parti de son sénéchal (1).
Dans des circonstances aussi critiques, quelle allait être la conduite de l'Église? Un concile qui se tint àLagny (2), sous la présidence du cardinal Yves, du titre de Saint- Laurent, avant le 20 juin 1142 (3), proclama la validité du premier mariage du comte de Vermandois. Et comme Raoul et Pétronille refusaient de se séparer, le légat les excommunia, ainsi que les trois évêques de Laon, de Senlis et de Noyon, qui avaient, sous prétexte de parenté (4), proiioncé la dissolution du mariage de Raoul et d'Éléonore. La terre du comte de Vermandois fut en même temps frappée d'interdit (5).
L'abbé de Glairvaux applaudit à cette décision (6), et
Chartes^ t. XXXIV, p. 583 et suiv., et Orderic Vital, lib. XIU, cap. xxn, p. 981.
(1) Continuatio Prxmonst., ap. Mon. Germ., Vf, 452 ; Herimande Tournai, Hist. eccles. S. Martini, i6id!.,p. 408.
(2) Labbe, Condl., i. X, p. 1838. Cf. Vita Hugonis abbaiis Marchianensis, ap. Bouquet, tom. XIV, p. 401.
(3) Le légat, Yves, souscrivit encore une bulle d'Innocent 11, datée deLatran, le 15 janvier 1142 (Jaffé, Megesta, I, p. 840); il mourut à- Trêves le 20 juin 1142 (Bouquet, XV, 584, note).
(4) Cette parenté paraît cependant avoir été réelle et fut reconnue au concile de Reims en 1148. Le mariage de Raoul et de Pétronille fut alors validé. Hist. Pontificalis, ap. Mon. Germ., XX, 521.
(5) Heriman de Tournai, p. 408-, Hist. Francorum, ap. Bouquet, XII, 116.
(6) Bèrn., ep. 216, écrite vers l'époque du concile de Lagny.
^e détacha de Louis le Jeune, qu'il avait jusque-là soutenu, pour défendre la cause de Thibaut en cour de Rome, «L'Écriture dit que l'homnie ne sépare pas ce que Dieu a uni... La loi sacrée de TÊglise est déchirée, les yêtements dû Christ sont mis en pièces... Comment s'est-il trouvé, un tribunal qui a prétendu rompre une alliance formée par l'Église? Quelle peine a méritée le comte Thibaut? Quelle faute a-t-il commise? Si c'est un crime de rendre au roi ce qui est au roi et à Dieu ce qui, est à Dieu, on ne peut l'excuser. Son grand et son premier péché, c'est d'avoir sur votre ordre donné asile à rarchevêque de Bourges; voilà le sang dont on veut tirer sur lui vengeance (1). ,
/ Louis VII, en effet, avait pris les armes et tournait sa fureur contre Thibaut. Un chroniqueur raconte que le comte de Champagne ouvrit les hostilités (2). Ce fut mar nifestement le roi de France qui entra le premier en campagne. Il dirigea ses troupes vers Châlons et vint mettre le siège devant Vitry.
Cette ville, située sur la rive droite de la Marne, à peu de distance au nord-est de la ville actuelle de Vitry-le- François, se divisait en deux parties : le château construit sur un mamelon escarpé, et le bourg proprement dit. Ce fut sur ce dernier point que commença l'attaque. Lès maisons, bâties en bois, devinrent la proie d'un effroyable incendie. Treize cents personnes, dit-on, eurent la malheureuse idée de se réfugier dans l'église, qui prit feu, et périrent dans les flammes. Le château fut brûlé comme le reste de la ville. En tout, quinze cents habitants étaient morts ou prisonniers. On rapporte qu'au spectacle de ces ruines fumantes, Louis le Jeune versa des larmes. Il
{i)Auciarmm Gemblàcense, ap. Bouquet, XUl, 212.
n'en satisfit pas moins sa vengeance, en donnant le comté de Vitry à Eudes, fils putatif de Hugues de Champagne et rival de Thibaut (1). . ,
Cependant cette victoire ne justifiait nullement l'entreprise du roi. Thibaut, quoique vaincu, restait, à une époque où le droit finissait presque toujours par prévaloir, l'arbitre de la situation. La cause qu'il défendait n'étaijfc pas atteinte par une défaite matérielle. Louis VII et ^Qn sénéchal le sentaient bien. Ils ne pouvaient se dissimuler; que, déjà chargés des anathèmes de l'Église, ils venaient d'encourir encore la malédiction des peuples. Un teLfar-. deau, s'il n'augirîentait pas leur remojrds, accroissait au moins leur embarras politique. II. leur importait doric/ d'apaiser le comte de Champagne et dé le mettre dans leurs intérêts. On lui fit porter des propositions de paixj Louis le Jeune consentait à lui restituer ses États, s'ïl voulait s'engager à obtenir du pape, par l'intermédiaire de l'abbé de Clairvaux, la levée des censures ecclésiastiques qui pesaient sur le comte de Vermandois et la.sœiir de la reine. Thibaut, après quelque hésitation, accepta ces conditions qui, -en résumé, n'entraînaient nullement, comme le croyait la cour, la réhabilitation du mariage de Raoul avec Pétronille, et laissaient au Saint-Siège pour ^ l'avenir une entière liberté d'action?
L'accord se fit sur ce malentendu : la paix fut signée par Suger, abbé de Saint-Denis, et Joscelin, évêque.de Soissons, au nom du roi, et par Hugues, évêque d'Auxerre,
(1) Hist. Francorum, ap. Bouquet, XII, 116 ; Chron. Turon,^ ibid., p. 472-473; ^o6er« du Mont, ap. Bouquet, XIII, 289; Pseudo-Robert, îMd., p. 3n\Auctarium Gemblacense, ibid., p. 272. La date de l'incendie de Vitry a été discutée. Elle est vraisemblablement de janvier 1143. Cf. d'Arbois de Jubainville, JEfis^. des Comtes de Champ., II, 349-35a, note.
et saint Bernard, pour le compte de Thibaut. Les signataires étaient chargés de veiller à l'exécution du traité (lU
Sur ce fondement, l'abbé de Clairvaux adressa à Innocent II la lettre suivante : « La tribulation et l'angoisse nous ont assaillis ; la terre s'est émue et a tremblé en voyant ses habitants frajppés, les pauvres bannis de leur patrie, les riches dans les chaînes et les prisons... Pour, empêcher la désolation complète du pays et la ruine de, tout un royaume divisé contre lui-même, votre fils très, dévot, le comte Thibaut, ami et défenseur de la liberté ecclésiastique, a été contraint de s'engager sous la foi du serment à faire lever la sentence d'excommunication lancée par votre légat, le seigneur Yves, de bonne mémoire, sur la personne du tyran adultère, auteur de tous ceis maux, et sur son épouse adultère. Il a fait cette promesse â la prière et sur l'avis de plusieurs personnes fidèles et sages. On lui a fait remarquer, en effet, que cela pouvait être obtenu de vous aisément et sans violer les règles de l'Église, puisque vous auriez le droit de renouveler incontinent une excommunication qui n'est que trop juste, et de la confirmer à jamais. Ainsi la ruse sera jouée par la ruse, la paix sera obtenue, et celui qui se glorifie dans la malice n'en retirera aucun avantage (2^). »
Une telle combinaison, d'où la loyauté était absente,, était aussi dangereuse que subtile. On s'est étonné a bon droit que saint Bernard et Innocent II y aient prêté les mains. Le souverain Pontife leva l'excommunication lancée contre Raoul de Vermandois et contre Pétronillè, et Louis le Jeune, en exécution de sa promesse, rendit à Thibaut le comté de Yitr^
De ce côté donc, tout semblait arrangé h souhait;. Jl ne
(1) Bern., epp. 217, 220, 222.
(2)Bp. 217.
restait plus qu'à régler la redoutable aifaire de Bourges. Louis VII, las de sa situation, demandait grâce, sans préjudice toutefois du serment qu'il avait prononcé contre Pierre de la Châtre. Sous cette réserve, Macaire, abbé de Morigny, était chargé de solliciter, ou pour mieux dire, de négocier près la cour de Rome l'absolution du roi, à quelque prix que ce fût (1).
L'abbé de Clairvaux, de loin, appuyait sa demande.
.; N'osant plus, et pour cause, s'adresser directement au .
; souverain Pontife, il pria quelques cardinaux amis d'aviser aux termes d'un accord acceptable. « Inviter le roi, dit-il (2), à se soumettre absolument au pape, c'est frapper rair; inviter le pape à épargner la susceptibilité du roi, c'est attirer sur moi l'indignation pontificale. Il y a cependant deux points sur lesquels nous trouvons le roi inexcusable. Il eut tort de faire un serment et il a tort de le maintenir. Mais c'est moins là Feifet d'une volonté perverse que du respect humain. Car, vous le savez, on' considère comme un déshonneur chez nous, Français, dé violer un serment, quelque mauvais qu'il soit, quand il . est public, quoique personne n'ignore qu'on ne doive pas tenir les serments illicites. Du reste, nous reconnais- ' sons qu'en ce point même le roi ne saurait être excusé. Nous ne venons pas le défendre, mais solliciter son pardon. C'est à vous de voir si la colère, l'âge, la majesté ne peuvent apporter quelque excuse à sa faute. Qu'on lui pardonne, en considération de sa dignité royale et de sa jeunesse, mais de telle façon qu'il ne soit plus tenté de rien commettre de semblable. Qu'on lui pardonne-,
(1) « Precibus et tnuneribus. » Chron. Maurin., Bouquet, XII, 87v
(2) Bern., ep. 219, écrite en 1143 et non 1142, comme le veut Brial trompé par l'affaire de testament dont il est question dans i'épître 218. Noleir ces expressions aô anwo pn'on.
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dis-je, si cela peut se faire sans porter atteinte à la liberté de rÉglise et au respect dû à rarchevêque, que l'autorité apostolique a consacré. Le monarque lui-même le demande humblement, et toute l'Église, en deçà des moiits, déjà trop affligée, vous adresse avec instance la même prière. » ;
Il est visible que saint Bernard ne fondait que peu d'espoir dans sa démarche. Le temps n'était plus où il lui suffisait de parler pour être écouté, pour être obéi à Rome. Innocent II lui avait tout récemment retiré ses bonnes grâces. Une misérable question de testament était la cause principale de ce discrédit. Il eut beau expliquer au souverain Pontife que l'héritage du cardinal Yves avait été employé aux bonnes œuvres selon l'intention du défunt et sans aucun profit pour Clairvaux (1), son excuse ne fut pas acceptée. Innocent, du reste, lui reprochait, comme autrefois Honorius,- de se mêler trop ardemment des querelles politiques. Peut-être faut-il voir dans ce reproche une allusion au rôle périlleux que Bernard faisait jouer à la cour de Rome dans l'affaire conclue entre le comte de Champagne et le comte de Yermandois. Le pieux abbé fut vivement affligé de la défaveur dans laquelle il était tombé. Il s'en plaignit longuement et non sans amertume au souverain Pontife. Ce fut l'objet de la dernière épître qu'il lui adressa : « J'apprends que mes nombreuses lettres vous déplaisent ; vous n'aurez plus à redouter de moi rien de semblable; il me sera facile de me corriger. Oui, je le sais, j'ai été plus présomptueux qu'il ne fallait, j'oubliais quel était celui à qui j'osais écrire ; mais pouvez-vous nier que ce fût votre bénignité qui m'arma de cette audace? Puis, l'amitié me pressait; car j'ai fort peu écrit pour
(1) Bern., ep. 218. Cette lettre est postérieure à la lettre 219, à laquelle elle fait allusion, ou du même temps; voir note précédente.
moi, si j'ai bonne mémoirer. Mais rien de trop! ne quid wmis. Dorénavant, je tempérerai, autant que possible, mon zèle selon la science ; je poserai inon doigt sur ma bouche. Il vaut mieux, en effet, affliger quelques-uns de ses amis que de fatiguer de ses prières le christ du Seigneur, » Suit une sorte de /josif-scrip^wm qui appelle l'attention du souverain Pontife sur l'état religieux de la France, : « Je n'ai pas, osé vous dire un mot des périls qui menacent l'Église, du schisme que nous redoutons, des calamités qui nous accablent. Les saints évêques qui sont attÊichés à votre personne connaissent ma pensée là-dessus; il vous sera facile d'apprendre d'eux ce que' je leur ai écrit, s'il vous plaît de le savoir (1). »
Malgré ces efforts de saint Bernard et l'appui de quelques cardinaux,la mission de Macaireauprèsd'InnocentlI subit un échec complet (2). Louis VII en conçut un vif . ressentiment. Son irritation vint à son comble, lorsqu'il apprit que le souverain Pontife, fidèle aux canons de rÉglise, voulait contraindre le comte de Vermandois à se séparer, sans délai, de Pétronille, sous peine d'être frappé d'une nouvelle excommunication. A ce coup, le roi de France se récria et fit avertir l'abbé de Glairyaux | que, si l'excommunication était lancée, les hostilités recommenceraient contre Thibaut.
C'avait été l'erreur de saint Bernard et de ses amis de croire que Louis le Jeune consentirait à jouer, même JUS7 tement, le rôle de dupe. Une paix qui reposait sur une équivoque ne pouvait être qu'une paix mal assise. Sur-
(1) Bern,, ep. 218.
(2) « Per cardinalium inlercessionem plurima impetrasse, sed ad reconciliationis gratitudinem nec precibus nec muneribus adtingens, reversas est. » Chron. Mmriniac,, ap. Hist. des G., XII, 87. Au nombre des cardinaux dont il est ici question, peut-être faut-il compter ceux auxquels l'abbé de Clairvaux adressa son épître 219.
pris de la menace royale et réduit à l'impuissance du côté de Rome, le saintabbé n'eut d'autre ressource que deprotester par lettre contre un pareil abus de laforce : «Quelle faute, s'écrié-t-il (1), a commise le comte Thibaut pour mériter votre colère, lui qui a obtenu avec tant de peine, vous le savez, l'inique absolution du comte Raoul? Quant, à cette excommunication nouvelle que la justice ramène, il ne l'a pas demandée, il ne la demande pas, et même, par peur de vous, il a cherché à l'éloigner, » L'abbé dé Clairvaux ajoute fièrement qu'il laissera la justice pontificale suivre son cours : « Malgré les maux que doit causer, selon vous, la sentence apostolique, je ne vois pas comment la prévenir, et, quand je lepourrais matériellement, je ne le pourrais en conscience. Si des maux doivent s'ensuivre, je le déplore; mais nous ne devons pas Mré le mal pour procurer le bien. »
:<XgL^^^ la paix était inévitable. En prévision
d'unie guerre plus terrible encore que la première, Thibaut se mit en quête d'alliés puissants ; il fiança son fils aîné, Henri, à Laurette, fille de Thierry d'Alsace, comte de Flandre, el l'une de ses filles à Yves de Nesles, comte de Soissotis. Ce fut un premier grief que ses ennemis s'empressèrent de relever et d'exploiter contre lui. Transformés subitement en gardiens vigilants des lois ecclésiastiques, Louis le Jeune et Raoul de Vermandois prétendirent que, dans les deux cas, il y avait parenté à degré prohibé. Le roi de France se plaignait, en outre, que cette double alliance, contractée sans son aveu, portait atteinte à ses droits de suzerain (2).
Dans un pareil état des esprits, le moindre incident pouvait faire éclater la guerre. L'excommunication lancée
(i) Ep. 220.
(2) Bern.., epp. 221 et 222.
de nouveau par Rome contre Raoul et Pétronille impénitents fut Fétincelle qui la ralluma (1).
Louis le Jeune tourna ses armes à lafois contre l'Église et contre le comte de Champagne. Éternelle infirmité du pouvoir quandil est aux prises avec la justice qui l'importune : il faut qu'il se déshonore en la violant. Les sièges épiscopaux de Paris (2) et de Châlons (3) étant venus à vaquer, le roi mit opposition aux élections qii.i devaient les pourvoir (4); et, pour punir le chapitre déGhâlonsqui semble avoir méconnu sa défense, il refusa rinvesti- . ture àl'élu, Guy II de Montaigu (o). De cette façon , les revenus des deux évêchés échurent pour un temps indéifihi à la couronne , en vertu du droit de régale . Ce pillage légal ne suffisant pas à alimenter le trésor de l'armée^leg troupes royales furent autorisées à marauder jusque d^né les domaines de la cathédrale de Reims et des principales abbayes du même diocèse. De Châlons, leur centre d'occupation, elles se répandaient par bandes sur tous le§ points du territoire soumis au comte de Champagne
(1) Bern., ep. 222.
(2) Etienne de Senlis mourut le 6 mai 1142 ou 1143. Les auteurs du Gallia Christ. (VII, p. 64) et Brial {B. des G., XV, 591, note) adoptent, d'après une chronique de Saint-Denis, la date 1142. Dans cette opinion, le silence que saint Bernard garde en ses lettres de 1142 et du commencement de 1143 sur la vacance du siège est au moins surpre* nanl.
(3) Nous avons montré {Revue des Quest. MsL, avril 1891, p. 394, note 1) que l'évêché de Châlons né devint pas vacant avant le mois de juin 1143.
(4) Bern., epp. 222, 224. Selon le Gallia Christiana {\lï, Q5), Thibaut, successeur d'Etienne de Senlis, fut élu à la fin de l'année 1143. Cf. Tardif, jfort. Awior., n" 465.
(5) Bern., epp.222, 224. Selon le GaïZiaCJ^m^iawa (IX, 881),GuyIl de Montaigu ne fut sacré qu'en 1144. llassislaità la cérémonie de la consécration de l'église de Saint-Denis, le 11 Juin 1144. Cf.Suger, ap. Bouquet, XIV, 316.
et traînaient après elles la désolation et la mort (1). Cependant le traité de paix n'avait pas, été dénoncé. L'abbé de Clairvaux, en sa qualité de témoin et signa-: taire, en rappelle la teheur à Lonis le Jeune. « Dieu sait combien je vous ai aimé, dit-il (2), dès que je vous ai connu! Dieu sait combien j'ai désiré votre honneur ! Quel démon peut vous inspirer d'ajouter les incendies aux incendies, les meurtres aux meurtres, pour que les cris des pauvres, le gémissement des captifs, la voix du sang des morts se fassent entendre encore une fois aux oreilles du père des orphelins et du juge des veuves ?. . . Ne prenez pas prétexte de la conduite du comte Thibaut pour excuser votre péché ; car il est prêt à remplir les conventions arrêtées entre vous, quand la paix a été conclue : il demande instamment que le traité soit exécuté, et pour sa part il offre del'exécuter selon l'interprétation de vos amis, jeveux dire des arbitres qui ont signé la paix. Mais c'est vous qui refusez d'accepter des paroles de paix, qui violez vos engagements, qui rejetez les conseils de la sagesse." Ceux qui vous poussent à renouveler vos attaques contre un innocent ne cherchent pas en cela votre honneur, ils recherchent plutôt leur intérêt, que dis-je? ils recherchent la volonté du diable... Ce sont des ennemis de votre couronne, les plus redoutables perturbateurs de votre royaume. Du reste, faites ce qu'il vous plaît de votre royaume, de votre âme et de votre couronne; nous, fils de l'Église , nous ne pouvons dissimuler les injures faites à notre mère, et je vous en avertis, nous nous lèverons et nous combattrons pour elle jusqu'àla mort, s'il le faut, non pas avec des boucliers et des épées, mais avec les seules armes qui nous conviennent, avec nos prières et nos lar-
(1) Bernard., epp. 221, 222, 224.
("2) Ep. 221. ^■.
mes. Hélas 1 j'ai plaidé jadis votre cause près du siège apostolique, presque jusqu'à, en blesser ma conscience et à soulever contre moi l'indignation du souverain Pontife: aujourd'hui, provoqué par vos continuels excès, je commence, je vous le déclare, à me repentir de la sottise qui m'a fait prendre parti pour votre jeunesse; et désormais, dans la mesure de ma faiblesse, je ne faillirai pas à la vérité. Je ne tairai pas que vous travaillez à former une alliance avec des excommuniés, que vous vous associez , dit-on, à des brigands et des voleurs. Je ne tairai pas que, loin de revenir sur le serment illicite et maudit, prêté si inconsidérément par VOUS contre l'église de Bourges, sernaent qui a causé de si grands maux, vous empêchesz de consacrer le pasteur des brebis du Christ qui sont, à Ghiàlons; je ne tairai pas que vous abandonnez audacieuséT ment à votre frère, a ses chevaliers, à ses archers, à ses arbalétriers, les maisons épiscopales qu'ils habitent contrée toute justice, et les biens de l'Église qu'ils dissipent par un emploi" criminel. Je vous le répète, si vous persistez dans cette conduite, vous n'attendrez pas longtemps la vengeance. » Puis, s' attendrissant tout à coup, le pieux abbé essaie sinon de convaincre, au moins de toucher son jeune et terrible souverain : « seigneur, mon roi ! je vous avertis en ami sincère et vous conseille en fidèle sujet de mettre fin au plus tôt à ces iniquités. »
Si pressantes que fussent ces objurgations, elles restèrent sans effet; Louis le Jeune y répondit par un essai de justification où il prend le rôle d'ofl'ensé et accuse à son tour l'abbé de Clairvaux de favoriser la trahison du comte Thibaut. On devine dans quelle surprise une si étrange accusation jeta saint Bernard. Il adressa aussitôt à Joscelin, évêque de Soissons, et à Suger, abbé de Saint-Denis, une copie de la lettre du prince, en y joignant les obser
yations suivantes (1), qui respirent une superbe indignation et une fierté indomptable :
« J'ai écrit au roi pour lui reprocher les maux qui se fbjit dans son royaume avec son assentiment, dit-on; et j'ai cru devoir vous communiquer sa réponse, à vous qui êtes de son conseil. S'il croit ce qu'il dit, je m'en étonne; et s'il ne le croit pas, pourquoi essaie-t-ii de me le persuader à moi, qui sais tout ce qu'on a fait pour rétablir la paix? Dans sa lettre que vous pouvez consulter, cherchant à faire voir que le comte Thibaut n'a pas observé ses engagements : « Nos évêques, dit-il, sont encore sus- « pendus de leurs fonctions, notre terre est encore sous c( le coup d'un interdit (2). » Comme si le comte Thibaut était compétent quand il s'agit de lever une censure ecclésiastique! Comme s'il s'était jamais obligé à faire lever celle-là! « Le comte Raoul a été joué, ajoute le roi; le « voilà de nouveau lié par une excommunication. » Et quel rapport Cette affaire a-t-elle avec le comte Thibaut? Ce qu'il avait promis, ne l'a-t-il pas fidèlement tenu et accompli? Sans doute Raoul, victime de sa propre ruse, est tombé dans la fosse qu'il avait lui-même creusée. Mais ce serait là une raison pour que le roi viole des engagements qui sont les siens propres , et que vos lèvres ont formulés! C'en serait assez pour enflammer légitimement la colère du roi contre Dieu et contre son Église, contre lui-même et contre son royaume! Un pareil motif
(1) Ep. 222. Cette lettre est probablement du mois d'août 1143. Ct. Bern., ep. 381, écrite dansles premiers jours de septembre 1143 (Bouquet, XV, 590, note c). La lettre du roi est perdue.
(2) L'interdit lancé contre le roi et contre les évêques de Laon, de Senlis et de Noyon, n'avaitpas été levé; le traité n'en disait rien. Cependant il est probable que l'évèque de Noyon obtint son absolution dès la fin de l'année 1142. Cf. Heriman Tornacens., ap. HisL des G., XIII, 409.
^ l'auloriserait à oublier son honneur, à attaquer un vassal qu'il n'a pas seulement défié ni même sommé de comparaître devant son tribunal, et à envoyer son frère par Ghâlons, au mépris des conventions qu'il a signées avec
: le comte Thibaut!
« Mais, ajoute le roi, le comte Thibaut cherche à s'al- « lier par des mariages, contrairement à la fidélité qu'il ; « me doit, le comte de Flandre et le comte de Soissons. » C'est un soupçon contre la fidélité, ce n'est pas une certitude. C'est à vous d'apprécier un système qui met dé . Vains soupçons au-dessus d'un pacte cert ain. Et qu'y a-t-iï de vraisemblable dans ces soupçons ? Sont-ce des ennemis du roi, ces alliés que s'est unis le comte? Ne sont-ils pas les vassaux du roi et même ses amis? Le comte de Flandre n'est-il pas le parent du roi et, comme ce prince l'avoue; le bâton sur lequel le royaume s'appuie?... Si l'on considérait cette alliance avec un regard de bonne foi, n'y. verrait-on pas plutôt une haute garantie de la paix, de làforce et de la sécurité du royaume?
« Mais il y a surtout, de la part du roi, une assertion qui m'étonne. Il prétend savoir que le comte Thibaut a cherché à attirer dans son parti, contre le roi, le comte Raoul; je connaissais cette intrigue, paraît-il, et j'ai envoyé un message auditRaoul pour la faire réussir. S'il est né, l'homme qui m'a servi de messager, qu'il vienne et qu'il m'accuse en public ! Si j'ai écrit des lettres, qu'on les produise 1 Au roi de voir à quelle source il a puisé; pour moi, je suis certain que je ne connaissais rien de cette invention. J'en crois autant du comte Thibaut , qui oppose , une dénégation formelle. Que Dieu voie et juge. Sur desimpies soupçons, le comte Thibaut est maintenant accusé par celui-là même qui, manifestement et au mépris de ses. engagements, a attiré à lui ce même comte Raoul et qui,
malgré les préceptes divins, malgré la sentence du souverain Pontife, communique avec un adultère excommunié.
« ... Le roi dit encore : « Nous avons failli avoir deux « ennemis redoutables. » Le prophète lui répond ironiquement : Ils ont tremblé d'effroi quand il n'y avait rien à craindre. « Voyez, dit-il, nous sommes attaqués, nous « qui n'avons pas attaqué; et nous souffrons persécution, « nous qui n'avons pas persécuté. » Et qui donc attaqué? qui donc persécute? Le comte ne supplie-t-il pas? ne s'humilie-t-il pas? prêt à rendre honneur au roi, à le servir, à lui obéir, comme à son seigneur...; il conjure le roi de remplir les conditions du traité et le roi refuse.
« Enfin supposons, si vous le voulez, que le comte mérite tous les maux qu'on lui prépare; mais qu'a mérité l'Église de Dieu? Je ne parle pas seulement de l'église de Bourges ; qu'ont mérité l'église de Châlons, l'église de Reims, l'église de Paris? Le roi a raison contre le cornte, soit : mais de quel droit, je vous prie, ose-t-il dévaster les possessions des églises et empêcher que des pasteurs soient préposés à la garde de brebis du Christ? Qui lui a donné le droit, ici d'empêcher la promotion des élus, là (chose inouïe !.) de retarder l'élection pour pouvoir tout consommer à son aise, piller les pauvres et ruiner les évêchés? Est-ce vous qui conseillez cette conduite? Je m'étonne qu'on agisse ainsi contrairement à vos avis, et si c'est d'après vos avis, j'en suis plus étonné encore. .i En tout cas, le mal qui se fait, quel qu'il soit, n'est pas imputé à un roi si jeune, mais à ses vieux conseillers. »
En même temps l'abbé de Glairvaux informait Rome des épreuves que traversait de nouveau l'Église de France et des prétextes futiles que Louis VII alléguait pour justifier son injustifiable conduite : « Vous savez, dit le saint
à un membre français de la curie, Etienne, évêque de ' Préneste (1), vous savez comment j'ai défendu le roi devant le seigneur pape, . . Je pensais me faire l'avocat d'un roi pacifique, et il se trouve que je soutenais le plus terrible ennemi de l'Église. Chez nous les choses .saintes sont foulées aux pieds , l'Église est réduite à un servage honteux, turpiter ancillatur. Le roi a confié à son frère Robert les fonctions épiscopales; et celui-ci, exerçant son autorité sur toutes les terres et tous les biens de l'ér glise de Ghâlons, montre partout dans sa mission la plus grande activité et offre tous les jours au ciel, en guise de victinaes, les clameurs des pauvres , les larmes des veu-? ves, les plaintes des orphelins, les gémissements de^ captifs j le sang des morts. Et cet évêché est trop étroit pour sa malice. Il a envahi celui de Reims et commet des iniquités dans la terre des saints, n'épargnant ni les clercs, ni les moines, ni les religieuses. Il a tellement dévasté, au tranchant du glaive, les terres fertiles et les villages populeux de Sainte-Marie, de Saint-Remi, de Saint- Nicaise et de Saint-Thierry, qu'il les a presque réduits en solitude. Voilà comment le roi répare la faute que, pai? un serment imité d'Hérode, il a commise contre l'église de Bourges. »
Les fiançailles projetées par le comte Thibaut étaient le point capital ou du moins le prétexte officiel du conflit. Nul doute que le roi de France n'eût déjà tenté de les faire rompre par son clergé et même par la cour de Rome^^ L'abbé de Clairvaux en défend avec vigueur ropportunité. « Le roi , dit-il, veut forcer les évêques à maudire ceux qu'ils devraient bénir. Et comme on n'obéit pas à ses caprices, il parcourt terre et mer pour trouver de
(1) Ep. 224.
faux témoins, afin de séparer, à l'aide de leurs parjures et par l'autorité des hommes, ceux que peut-être Dieu veut unir. De quel front, je vous prie, cherche-t-il à imposer aux autres un respect si rigoureux des empêchements de consanguinité, cet homme qui notoirement a pour épouse sa cousine au troisième ou quatrième degré? Y a-t-il parenté entre le fils du comte Thibaut et la fille du comte de Flandre, entre le comte de Soissons et la fille du comte Thibaut? Je l'ignore; jamais je n'ai approuvé sciemment, ni n'approuve encore les mariages illicites. Mais sachez et sache le souverain Pontife que prohiber ces mariages, si on peut les permettre, c'est désarmer l'Église et lui ôter une grande force ; car, ou je me trompe, ou la seule intention de ceux qui s'opposent à ces mariages est d'enlever un refuge aux défenseurs de l'unité, aux adversaires du schisme qui nous menace. »
L'abbé de Clairvaux exagère quelquefois sa pensée pour forcer l'attention de ses lecteurs. Ce dernier trait en est là preuve. On ne voit pas que Louis le Jeune ait jamais songé à préparer un schisme. Il n'est pas sûr davantage qu'iln'ait pas deviné, à tort ou à raison, un péril pour sa souveraineté dans ^alliance du comte Thibaut avec le comte de Flandre et le comte de Soissons. La politique a des surprises que l'œil d'un moine, si vigilant soit-il, n'aperçoit pas toujours (1). En tout cas, on ne saurait faire un crime à un roi de travailler à les prévenir.
Mais si Louis VII usait d'un droit strict en s'opposant aux alliances de son vassal, qu'il jugeait indiscrètes, rien ne l'autorisait à employer, pour atteindre son but, des moyens injustes. En cela tous les sages le désavouaient.
(1) « Quo facto Theobaldus cornes valde exacerbalus principes Francorum quos poterat a régis avertebat aniicitia. » Chron. Andrense Bouquet, XIII, 421.
' - SesWieux conseillers éux^oaêmeSvS^ dé-
cloraient le tour qu'avait pris tout à coup la politique royale. Dans leurs réponses à la lettre de saint Bernard, ils protestent qu'ils sont étrangers aux violences commises par leur souverain (1). Évidemment le roi de France subissait le charme d'une trop puissante conseillère, la reine Aliénor, ou peut-être de sa belle-sœur Alice et de son sénéchal. Pour comble de malheur, le succès de ses armes achevait de l'abuser sur la légitimité de son entreprise. •
Thibaut, en effet, perdait courage; réduit à ses seules forces, il se sentait incapable de résister à l'armée royale. Ses gens d'armes, mal préparés, le servaient moUenient. Il ne savait plus s'il devait se fier à ses vassaux. Dans son domaine, on n'entendait que plaisanteries amères sur ses prières et sur ses aumônes : « Pourquoi n'a-t-il pas employé son temps et son argent à des choses plus utiles? disait-on. Il a maintenant ce qu'il mérite, pour chevaliers dès moines, pour arbalétriers des convers; il voit à quoi cela sert. » Le clergé lui-même semblait désespéré. Dans une réunion où se trouvait saint Bernard, un des évêques présents, homme d'autorité et qui passait pour sage, disait : « Le comte Thibaut est entre les mains du roi; personne ne l'en tirera. — Mais quoi! répondit cependant un autre évêque, il y a quelqu'un qui peut le délivrer. — Qui donc? — Dieu, qui peut tout. — Oui, reprit le premier avec vivacité, s'il manifeste sa puissance, si, prenant une massue, il frappe d'estoc et de taille; mais rien n'indique qu'il soit prêt à le faire (2). »
On voulait connaître l'avis de l'abbé de Glairvaux sur l'issue de cette guerre fatale. Longtemps il se borna,
(i) Cf. Bern., ep. 381 et 223.
(2) Bern. Vita, lib. II, cap. vm, u"' 54-55; lib. IV, cap. m, n" 12.
pour toute réponse, à consoler le comte de Champagne eu lui montrant, par des exemples tirés de l'Écriture, que Dieu soumet quelquefois ses amis aux plus cruelles épreuves. Mais un jour, dit-on, comme éclairé d'en haut, il s'écria soudain : « Dans cinq mois, la paix sera faite; »
On était, à ce qu'il semble, au mois de novembre 1143 (1) ou de janvier 1144. L'horizon s'éclaircissait. Innocent II venait de mourir (24 septembre) (2) et Gélestin II, ancien disciple d'Abélard, l'un des esprits les plus conciliants de la curie, lui avait succédé sur le siège , de saint Pierre (26 septembre) (3). Ce fut apparemment dans ces conjonctures que le porteur de la lettre de Saint Bernard au cardinal Etienne et peut-être les ambassadeurs de Louis le Jeune arrivèrent à Rome. La cause qu'ils déféraient au tribunal du Saint-Siège fut provisoirement écartée. Mais nul ne douta dès lors du dénouement. Célestin II, en effet, s'appliqua dans sa politique générale à relâcher les ressorts du gouvernement que son prédécesseur avait peut-être tendus à l'excès. Il témoignait en particulier pour la France une bienveillance extrême. Thibaut et Louis le Jeune, apprenant son élévation, se hâtèrent de lui mander qji'ils se soumettaient à son arbitrage. En même temp^l'abbé de Glairvaiix s'écriait en génàissant : « Donnez-nous la paix, envoyez-nous la paix (4). » Ce concert de suppliques trouva un écho dans le cœur du souverain Pontife. Il évoqua expressément à
(1) Nous plaçons à cette date rentreiien précité, parce que la paix, conclue à l'époque prédite par saint Bernard {sane ultima die mensis quinti reformata est pax, n° 1.2), doit être fixée selon nous au inois d'avril-juin 1144. Dom Brial cependant la fixe au mois de février 1144. Cf. Hist. des G., XV, 593, note b.
(2) Boso, Vita Innocent. II, ap. Watterich, t. II, p. 179.
(3) Boso, Vita Cœlestini II, ap. Watterich, t. II, p. 276.
(4) Bern., ep. 358; Chron. Mauriniac, ap. Bouquet, t. XII, p. 87.
son tribunal l'affaire des fiançailles du fils et de la fille de Thibaut (6 novembre 1143). « Si vous ou quelque autre évéqùé, écrivit-il à l'évêque d'Arras (1), voulez procéder canoniquement dans cette cause , présentez-vous devant nous le prochain dimanche de la Passion (12 mars HM)v» Et lorsqu'il donna audience aux ambassadeurs de LouisYII , il se tint debout devant eux, et, dirigeant sa main bénissante vers la France , il leva l'interdit qui pesait sur elle depuis deux ans (2).
Vers la même époque, Louis le Jeune semble avoir également donné des gages de ses intentions pacifiques, en rendant la liberté aux églises de Paris (3) et de Ghâlons (4). Il ne restait plus qu'à régler les termes d'un ac cord définitif entre les belligérants. Ce fut l'œuvre du tribunal arbitral créé par le précédent traité. Mais la chose n'alla pas sans de pénibles débats. Louis le Jeune présida lui-même, à Corbeil (S), une première réunion où siégeaient l'évêque d'Auxerre , l'abbé de Clairvaux et probablement aussi l'abbé de Saint-Denis (6). Dès le début de la séance, il s'emporta et, sans vouloir rien entendre, rompit l'assemblée. Sans perdre courage, l'évêque d'Auxerre et saint Bernard lui adressèrent une lettre
(1) Hist. des G., t. XV, p. 409 ; Jaffé, Regesta, n" 8436.
{2) Ghron. Mauriniac, ap. Bouquet, t. XII, p. 87. II est difficile de fixer ia date de cette cérémonie. Mais selon nous elle est antérieure au traité de Saint-Denis, dont nous parlerons plus bas.
(3) Thibaut, successeur d'Etienne, fut élu et sacré en 1143. Cf. Tardif, Mon.histor., n" 465; Luchaire, Actes de Louis VII, n» 119.
(4) Guy il 4e Montaigu fut sacré au commencement de l'année 1144. Gî. GalUa Christ., IX, 881.
(5) Bern., ep. 226. Cette assemblée se tint un peu avant celle de Saint-Denis, c'est-à-dire, comme nous le verrons tout à l'henre, en
(6) L'éTêqué de Soissons n'assistait pas à cette réunion. Cf. Bern., ep. '225.
pressante dans laquelle, après lui avoir respectueuse-* ment reproché sa vivacité, ils le priaient d'écouter leur ambassadeur, André de Baudement, lieutenant du comte Thibaut, chargé de développer leur projet de traité et de leur rapporter une réponse (1). Le roi était apaiËé.\Il fut convenu qu'une seconde conférence se tiendrait à Saint- Denis (2).
Cette assemblée eut lieu, selon nous,, en 1144, soit le 22 avril (3), soit le 11 juin. La, reine Aliénory prit part. Naturellement, elle exprima le désir qu'on étendît à Raoul et Pétronille là paix que l'on négociait. Par là, il devint manifeste qu'elle était dans toute cette affaire le mauvais génie de Louis le Jeune. Saint Bernard lui reprocha sa funeste ingérence : « Cessez donc, lui dit-il, de mettre obstacle au bien de l'État. » Insensiblement, l'entretien prit un tour familier, el la reine conta confidentiellement au saint abbé que son grand chagrin était de n'avoir pas d'enfants. Depuis près de sept ans qu'elle était mariée, elle soupirait en vain, à la suite d'une fausse couche, après un héritier du trône. « Entrez dans nos desseins, lui répondit l'abbé de Clairvaux, et je prierai Dieu de bénir votre union. » Éléonore s'inclina. Le saint abbé fut fidèle à sa promesse, dit le chroniqueur, et l'année sui-
(1) Bern., ep. 226.Suger (Vita Ludovic, ap. Bouquet, t. XII, p. 35.) appelle André de Baudement prociirator terrx comitisTheobaldi.
(2) Bern, ep. 225. « In indicta soleranitate apud Dionysium. »
(3) «Factumest in festivitate sancti Dionysii, y) etc. Fragm. Gaufr., ap. Migne, t. CLXXXV, p. 527. Cf. Bern., ep. 225. De ces mots': /es «ivitas sancti Dionysii, M. d'Arbois de Jubainville (Rist. des comtes de Champagne, t. Il, p. 378 et38i, note 2) a conclu que l'assemblée avait eu lieu le 9 octobre 1143; date adoptée par Luchairé, Actes de Louis F//, p. 63. Nous avons démontré {Revue des Quest.hist., awil 1891, p. 402-403, note 8) que l'assemblée était sûrement de 1144 et vraisemblablement du 22 avril.
*îY Lés conditions de la paix furent à:peu près celleiS qu'avait fixées l'abbé de GiairvaUx. Il ne fut pas question de rexcommunication fulminée contre Raoul de Vermandpis, Son mariage avec Pétronille ne fut réhabilité qu'en 1148 (2). Thibaut renonça, ce semble, aux fiançailles qu'il avait projetées. Louis VII retira ses troupes de la Champagne et donna à l'archevêque de Bourges l'investiture dQ& fegàiia. En expiation du serment téméraire qu'il avait prononcé sur les reliques des saints, il prit, dit-on (3), l'engagement de faire le pèlerinage de Jérusalem. !■ .
Ainsi finit une guerre désastreuse, née d'un accès de colère juvénile, et reprise inconsidérément après quelques jours de trêve. La royauté capétienne faillit y peïn; dre son prestige. Elle marchait visiblement là au rebours de ses traditions. Il n eût pas fallu beaucoup de tentatives de ce genre pour qu'elle s'aliénât les esprits et perdît, avec l'estime du clergé, son plus puissant appui.Louis VII parut enfin comprendre ce danger et désirer sincèrenaent la paix. Les lettres de saint Bernard ne furent certaine^ ment pas étrangères à ce revirement de la politique royale! , Pour n'être pas flatteur, le saint eut ainsi le mérite de réveiller la conscience du jeune prince. N'était-ce
(1) JFrcfl'TO.eaWi^nrfi, ap.Migne,t.CLXXXV,p, 527 ; Berwardi Fitoj lib. ÏV, «ôirf.i, p. 332. A vrai dire, le vœu de la reine ne fut exaucé qu'à demi : l'enfant qu'elle mit au monde ne pouvait être héritier du trône. Il résulte de ces textes que l'aînée des filles de Louis VII, Marie, naquit en 1145 et non en 1138, comme le donné à entendre le P. Anselme {Histoire généalogique de la maison royale de France, tome I, p. 76. Cf. tome II, p. 841), qui rapporte qu'elle mourut le 14 mars 1198, à l'âgé de soùawie ans.
(2) Bistor. Poniif., slç. Mon. Germ., t. XX, p. 521.
(3) Radulph. de Diceto, ap. Bouquet, t. XIII, p. 183.
pas le plus grand service qu'il pût rendre à la France et à TÉglise?
Le traité dé Saint-Denis présageait un avenir heureux. Les rapports du monarque avec l'archevêque Pierre de la Châtre furent désormais remplis de respect et d'estimé réciproques (1). Thibaut, reconnaissant des bons offices de Suger, lui envoya des hyacinthes pour orner la table d'or dé l'autel de son église abbatiale (2). L'attachement que la maison de Champagne voua au rOi de France ne fit que croître avec le temps. En 1154 (3), Louis le Jeune, sûr de sa fidélité, confia le dapiférat au fils de Thibaut IV, à Thibaut V, comte de Blois. Bien plus, en 1160 (4), il épousa en troisièmes noces la soeur de son nouveau sénéchal, Alix ou Adèle, la future mère de Philippe Auguste. Quatre ans plus tard, le mariage des deux filles dé Louis VII et d'Aliénor, Marie et Alice, avec les deux fils de Thibaut IV, Henri le Libéral et Thibaut V, complétèrent l'alliance des deux familles (5). « De la sorte, dit un historien (6), la maison de Champagne devint ce qu'avait été avant elle la maison de Vermandois, le meilleur soutien de la dynastie. »
(1) Bern., ep. 247. Cf. Lnchaire, Actes de Louis VII, n»' 427 et 401. ' (2) Suger, De Consecratione eeclesiee, ap. Bouquet, XIV, 316.
(3) Luchahe, Remarques, p. 16. Cf. Hist. des comtes de Champ., par M. d'Arbois de Jubainville, t. III, p. 98.
(4) Cf. d'Arbois de Jubainville, Hist. des comtes de Champ., III, 44-45.
(5) Voir à ce sujet la note de M. d'Arbois de Jubainville, Hist. deè comtes de Champ., 111,96-99.
{Q) LviQhme, Hist des Inst.monarch., lï, 2Q9.