CHAPITRE XXV
Réfutation des hérésies néo-manichéennes.
A peine l'abbé de Glairvaux, satisfait d'avoir rétabli la paix entre Louis le Jeune et Thibaut, avait--il repris le cours de sa vie contemplative et de son commentaire^ toujours interrompu, sur le Cantique des cantiques, qu'il fut de nouveau invité à porter son attention sur les oboses du dehors. Une lettre du prévôt de Steinfeldj Éver^ yin oii Ébroïn, lui signalait les ravages qu'une secte d'hérétiques, découverte dans le voisinage de Cologne, exerçait sur les bords du Rhin et dans presque toutes les églises du nord. Bernard avait déjà recueilli, sansaucuii doute, trop de plaintes du même genre, pour être surpris de cette nouvelle. Depuis la mort du famfux Tanchelmou Tanchelin, tué vers 1115 au milieu des succès de ses scandaleuses prédications, on avait vu sortir de terre successivement, en Flandre, dans le Soissonnais, en Champagne, à Toul, à Trêves, à Liège, les ramifications d'une secte ténébreuse, qui semblait se rattacher au manichéisme, déjà poursuivi pendant le onzième siècle à Arras et à Orléans. D'origine inconnue, orientale ou peut-être africaine,
elle semble avoir pris racine au château de Montwimer ou'Montaimé, dans le dipcèse deChâlons (département de la Marne, canton de Vertus), pour s'étendre delàversië nord' jusqu'à la mer et jusqu'au Rhinivil n'est pas improbable que les Apostoliques de la Bretagne, que frappa Hugues d'Amiens, archevêque de Rouen, en aient été des rameaux détachés (1). Ce qui est sûr, c'est que ses memr bres formaient une société secrète : elle était composée principalement de gens du peuple, parmi lesquels l'abbé de Glairvaux distingue des tisserands des deux sexes. Des clercs et des moines avaient fini par s'y affilier, et laissaient pousser leurs cheveux et leur barbe afin de n'être pas reconnus (2). Ce qui en faisait la force en.même temps
(1). Sur les hérétiques de Flandre, voir Continuât. Prœmonstrat., ap. Mon. G., VII, 449; Ep. Traject. eccles. ad Trid. Episcop., ap. Tengnagel, Vetera mon.,'p. 368; Vlta Iforberti, ap. Acta SS., 6 juin, p. 843. Sur ceux de Soissons, cf, Guibert de Nogent, De vita suUy lib. III, cap. XVII, ap. Migne, t. CLVI.p. 951-952. Sur ceux de Champagne et de Liège, cf. £'p. eccles. Leodiens. adLuciumpap.,ap.MsiV' tène, AmpUss. collect.,1, 777. Sur ceux de Cologne, JSvervini epist,, ap. Migne, t. OLXXXlï, p. 676; Bern.,m Coni., Serra. LXY et LXVI. Sur ceux de Trêves, ffisfoj\ Trever., ap. d'Achery, Spiciiegf., III, 221. Sur ceux deTouI, Ep. Hug. Metelli, ap.Hugo, Sacras antiquit. mon., II, 747. Sur ceux de Bretagne, £"/). Hug. Roiom., af». Guibert, de Novig. Opéra, édit. d*Achery,p. 690. Dom Marlène, qui ne connaissait pas Montwimer en Champagne, renvoie le lecteur à Mon léliraar en Dauphiné ; mais DôUinger (Beitrage, p. 61 et 100) a montré que, par le Mpns Guimari, de l'épître des Liégeois, il fallait entendre un castrum voisin de Châlons, qui avait été infecté de l'hérésie manichéenne par un certain Fortunàt venu d'Afrique. Gt AlbericChron., éàit. Leibnitz, p. 570.11 est à remarquer que le diocèse de Châlons était déjà infecté de cette hérésie avant le milieu du onzième siècle (Gesta episcop. Leodiens., a^. Mon. Germ., VU, 226-227). Sur rexlension de la secte : « A monte Guimari... quaîdam hseresis per diversais terrarum partes defluxisse cognoscitur, y>Ep. eccles. Leodiens., loc. cit.; cf. Everv. ep., n»' 1 et 6. :
(2) « Clerici et sacerdotes... intonsl et barba ti apud eos.inter féi»tores et iextricés plerumque inventi sunt. » Bern., in Cant.,Sevm.
que le péril, c'est le secret dont elle s'enveloppait et qui la dérobait aux plus sévères recherches. Cependant, malgré son affectation à imiter les fidèles jusque dans la réception des sacrements (1), quelques indices la firent découvrir. En IIM, le clergé de Liège la dénonçait au pape Lucius II (2). Déjà en 1143 l'archevêque de Cologne avait déféré à un tribunal moitié laïque, moitié ecclésiastique, quelques-uns de ses membres; et ce ftit à l'occasion de ce procès que le prévôt de Steinfeld provoqua l'abbé de Clairvaux à la combattre par la parole {3c). Bernard commentait précisément à cette époque le synabolique verset du Cantique : Capitenobisvulpespàrvulas quse demoliuntur vineas : « Prenez-nous ces renardeaux qui ravagent nos vignes. » L'application de ce texte à une nérésie qui vivait d'ombre et de secret s'offrait d'elle-même à l'esprit. Mais avant de stigmatiser les sectaires dans un discours qui était destiné à faire le tour de la chrétienté (4), Bernard ouvrit une enquête sur leur doctriiie
LXV, li" 5. Les tisserands étaient si nombreux qu'ils donnèrent leur nom à la secte : « Hos nostra Germania Cathavos, Flandria PipWes, Galli Tixeraniob usu texendi appellant, » disait Ëkbert quelqaes années p|ustard, Advers. Catharos, Serm. I, Colon., 1530. Toiilouse comptait aussi «de texioribus, quos Arianos ipsi nominani, nonnullos. » Gaufridi ep., ap. Migné, t. CLXXXV, p. 410-415, n" 4,
(1) Bern., m Cant., Serm. LXV, n° 5. Cf. Everv. ep., n° 3.
(2) Ep.eecles.Leodiens., loc. cit.
(3) Everv. ep., loc. d^. Bern., in Cant., Serm. LXYI, n» 12. 4nnal.Brunwil.,&p.Mon. Gérm., XVI, 727. La date de ce procès nous est fournie par les Annales Brunwilarenses.
(4) On voit par i'épître d'Évervin (n° 1) que les germons de l'abbé de Clairvaux étaient attendus dans les cloîtres avec impatience^ Cf. Bern., ep. 153, 483, etc. Les sermons LXV et LXVI m Cantica, qal regardent les hérétiques du nord, sont antérieurs au voyage de Bernard dans le Toulousain. Les sectaires dont il est question n-ont pas de chef (Serra. LXVI, n" 2); ils sont tous sans instruction (/&j<2., n» 1 ; « rusticani, idiotœ »); cf. Serm. LXV, nP 8. Éridemment il ne s'agit
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et leurs mœurs (1). Ses recherches eurent pour résultat de confirmer ou de compléter les renseignements que lui fournissait Ëvervin.
Une dans son principe, qui n'était qu'une forme attér nuée du manichéisme, l'hérésie était, selon les lieux ou rihtelligence des personnes, fort diverse dans ses manifestations. Ainsi tous les membres étaient d'accord pour rejeter l'autorité de l'Église catholique; mais les uns s'étaient créé un pape à leur dévotion, pendant que d'autres ne reconnaissaient pour supérieurs que leurs directeurs immédiats. L'Église étant déchue par suite de la corruption de ses chefs, les seuls Apostoliques, comme ils s'in-, titulaient, étaient, à défaut du pape et des évoques, les héritiers directs de saint Pierre et de ses collègues dans l'apostolat. En général, on retrouvait dans la secte les linéaments d'une hiérarchie. Les Auditeurs étaient élevés par l'imposition des mains à la dignité de Croyants et pouvaient être admis après une nouvelle épreuve à faire partie des Élus, qui constituaient l'ordre suprême de la société (2).
Gomme règle de foi, ils admettaient la Bible; mais la plupart, à l'instar des manichéens, rejetaient l'Ancien Testament, et quelques-uns même les Épîtres de saint Paul (3). Leur doctrine se ressentait de cet éclectisme arbitraire. Le baptême des enfants, l'existence du Purgatoire, la prière pour les morts, la communion des saints étaient le principal objet de leurs railleries. Leur mépris s'éten-
pas de Henri, qui litteratus erat (Bern., ep. 241), ni des Henriciens parmi lesquels Geoffroy signale des chevaliers, milites. Migne, p. 411- 412, n"" 4 et 5.
(1) liiCant., Serm. LXV, n» 8.
(2) Evervin. ep., n"' 3, 4, 6. Bern., in Cant, Serm, LXIV, n"' 8-
■ (3) /»i C?anf„ Serm. LXV, n" 3.
BERNARDETLES SECTES HERETIQUES. ' 2ll
dait à presque tous les sacrements, et, bien qu'ils obser- , vassent extérieurement les pratiques de l'Église catholique, ils ne croyaient ni à la présence de Jésus-Christ dans l'Eucharistie, ni à refficacité du baptême d'eau, même pour les adultes. Le .véritable baptême, à leurs yeux, consistait dans l'imposition des mains, et tout Croyant élevé à la dignité d'Élu devenait du même coup soit ministre de l'Eucharistie, selon les uns, soit le corps même du Christ selon d'autres (1).
■.'■'' En morale, il faut distinguer entre les prétentions d'austérité qu'ils affichaient et la réalité de leur conduite. L,e secret dont ils entouraient leur vieïprivée et leurs associations, en autorisant tous les soupçons, formait déjà contre eux un grief considérable. On connaît leur devise : « Jure, parjure-toi, mais ne livre jamais le secret (2). » Aussi, malgré leurs vœux de pauvreté, de continence et d'abstinence de laitage et de viande, l'abbé de Glairvaux ne croit pas à leur vertu. Un point surtout éveillait Sia défiance, c'était leur dédain du mariage. Les uns, à la vérité, toléraient le mariage entre homme et femme vierges, mais là plupart condamnaient absolument toute union entre, les deux sexes. Et, par une inconséquence qui n'est pas rare dans l'histoire des hérétiques, il n'en était pas un seul parmi eux qui n'eût une femme à son foyer : « en cela, disaient-ils, ils ne faisaient qu'imiter les apôtres, qui avaient le droit de se faire accompagner par de saintes femmes (3). »
(1) Everv. ep., n"' 3, 4, 5; Bern., in Cant., Serm. LXVÎ, n-^^ 9, 10,
(2) « Jura, perjura, secretum proàere noli. » In Cant, Serm. LXV, n» 2.
(3) Everv. ep., n».?. « Isli apostoliciSatanaehàbentintersefeminas, at dicunt, continentes... quasi àd formam Apostolorum quibus Cjoà-
' • De pareilleis théoHes ofifràient:quelqué chbse d^éribrm et d'inquiétant. Pour répondre au désir d'Évervih (t), Bernard se mit en mesure de les réfuter. L'apostplicité, dont se targuaient les nouveaux sectaires, amène sur ses; lèYres un sourire de pitié. « Vous, les successeurs dés apôtres ! s'écrie-t-il. Les apôtres étaient sur le boisseau, vous êtes, vous, sous le boisseau; les apôtres étaient la lumière du monde, vous en êtes les ténèbres. Où avezvous pris que l'Église doive se cacher et vivre sous terre? Qu'y a-t-il de commun entre les apôtres et vous ? Que vous traînez comme eux des femmes avec vous, voire, même que vous les enfermez avec vous? Prenez garde : être accompagné d'une femme est moins sujet au soupçon que de cohabiter avec elle. Et qui aurait jamais soupçonné rien de mal de ceux qui ressuscitaient les morts? Faites de même, et je suis prêt à prendre pour un homme la femme qui vous accompagne. Sinon, vous êtes un téméraire d'usurper les privilèges de ceux dont vous ne pos»^ sédez pas la sainteté (2). »
Les sectaires arguaient de l'indignité des évoques et des ordres religieux pour proclamer là déchéance d6 l'Église. « Vos évêques, disaient-ils, sont des thésauriseurs qui ne songent qu'à s'enrichir et à arrondir leurs possessions ; vos moines eux-mêmes et vos chanoines réguliers, s'ils n'ont pas de domaines privés, possèdent en commun les' biens de ce monde ; nous seuls donc, qui avons renoncé aux richesses etmême à l'aumône, sommes-
cessa fuit potestas circuraducendi mulieres » ibid,^ n" 6 ; Bern., in Cant.^Serm. LXVI, n"' 3-7. « Hoc enîm (contubernio feminarom) inter eos nemo qui careat. » Serm. LXV, n" 6.
(1) Cet Évervin ne paraît être autre que l'Ébervin ou Hfervin citéplus tard comme abbé de Steinfeld, de l'ordre de Prémontré.dans Ife Vita Bernardi, l\h. M, n°' 22 et 26.
(2) In Cane., Serm. LXVI, n^S; Serm. LXV, n" 4.
^ ' ' " \ bÉanÀrd^ et- les sjîctes hérétiques. 213
les vrais imitateurs et par suite les successeurs légitimes de Jésus-Christ et des apôtres. » Sans contester le fait de renrichissement dé rÉglise et de la culpabilité de ses chefs j l'abbé dç Clairvaux nie la conséquence qu'on en tire. «Il n'y a pas d'incompatibilité, remarque-t-il, entre l'épiscopat et le péché. Caïphe était pontife et JuTdas • apôtre; et si coupables qu'ils fussent, l'Évangile les nomme apôtre et pontife, même après leur péché (1). »
Le principe de l'indéfectibilité et de, la visibilité de l'Église établi, Bernard combat, point par point, les erreurs dogmatiques et morales de la secte. En général il soutient la thèse catholique par les 'arguments traditionnels et classiques. Les questions de morale le retiennent plus longuement. L'ombre dont s'enveloppe l'hérésie et les vœux secrets par lesquels ses membres se lient entre eux l'arrêtent particulièrement. Il se console en pensant que leur hypocrisie est un hommage que lé vice rend à la vertu. « Ce qui leur importe, observe-t-ilj ce n'est pas de cultiver les vertus, mais de colorer leurs vices de l'éclat des vertus (2). »
Au premier rang de ces vertus menteuses il faut compter l'abstinence de laitage et de viande. « Voilà, s'écrie-t-il, une preuve de leur hérésie : non pas que l'abstinence soit un mal, mais parce que leur abstinence part d'un faux . principe^ hseretice abstinent. Car, moi aussi, iem'ai)Siiens parfois; mais mon abstinence est une satisfaction pour mes péchés et non l'effet d'une superstition impie : je m'abstiendrai de vin par exemple, parce que le vin porte
(1) Everv. ep., ri<» 3 et 4; InCant., Serm. LXVI, n» 11, « Episcopus erat Caiphas, » etc.
(2) InCant., Serm. LXV, n<>» 2 et 3; Serm. LXVI, n»' 1 et 2 : « Neque enim est apud eos virtutes colère, sed vitia colorare quodani quasi virtutura minio. » Ibid., n" 1,
214 AIB'DE SAINT BERNARD. s , '
à la luxure, ou, si je suis malade, j'en userai modérément; selon le conseil de saint Paul. Je m'abstiendrai de viande de peurqu-en nourrissant trop la chair, je ne nourïisse en même temps les vices de la chair. Je m'appliquerai à ne prendre du pain qu'avec mesure, de peur que mon estomac trop chargé ne me gêne dans la prière ; et je me garderai même dem'emplir d'eau pure, de peur que la distension du ventre n'aille jusqu'à m'inciter à la volupté. Tout autre est la pensée de l'hérétique. Pourquoi rejeter avec horreur le laitage et tout ce qui sort de la chair? Si vous faites cela en vertu d'une ordonnance des médecins, soit; nous ne blâmons pas ce soin de la santé corporelle, pourvu qu'il ne soit pas excessif. Est-ce pour un motif de discipline spirituelle? Nous approuvons votre vertu qui dompte la chair et met un frein aux passions. Mais si, limitant à votre gré et par respect pour l'idée insensée de Manès, la grandeur les bienfaits de Dieu, vous faites une distinction entre les choses qu'il a créées et décidez que les unes sont immondes, au lieu de les recevoir toutes avec actions de grâces, je ne loue plus votre abstinence, j'abhorre votre blasphème, et c'est vous que je proclame immonde : car tout est pur pour les purs, a dit un excellent appréciateur des choses (1). »
C'est avec la même rigueur de logique et la même vigueur d'expressions que Bernard combat la doctrine des hérétiques sur le mariage. « Il faut être bestial, s'écrie-t-ilvpour ne pas s'apercevoir que condamner les, justes noces, c'est lâcher les rênes à toutes sortes d'impudicités. Otez de l'Église le mariage honoré et le lit sans tache, et vous la remplirez de concubinaires, d'incestueux, d'êtres immondes. Choisissez donc, ou de remplir
(1) Serm.LXVI, n°^6et7.
le ciel de tous ces monstres, ou de réduire le nombre des élus aux seuls continents. Mais la continence est rare sur la terre. Faut-il croire que le Sauveur se soit anéanti uniquement pour elle? Gomment aurions-nous tous reçu ■ la plénitude de sa grâce, si les continents seuls y ont part? Et de quel droit raccourcit-on ainsi le bras de Dieu(l)?
« Je le sais, il en est parmi vous qui accordent que le mariage entre vierges est permis. Mais sur quoi repose leur distinction? Ils en appellent à ce verset de la Genèse : Masculum et feminam creavit illqs; quod Deus corvjunxit,homo non sep ar et (2). « Dieu les a créés homme « et feioame, et c'est dans cet état de virginité qu'il les a « unis. » Vaine subtilité! Sans doute, le premier homme et la première femme étaient vierges; « mais autre chose est d'être unis étant vierges, autre chose est d'être unis, parce qu'ils étaient vierges. La Bible dit simplement: Dieu les a créés homme et femme. Et c'est juste. Lé mariage ne requiert pas l'intégrité des corps, il requiert seulement la diversité des sexes. Ahl si, au lieu d'indiquer les séxës, l'Esprit-Saint eût dit \ Dieu les a créés vierges j coinme vous eussiez pris occasion de ce mot pour bafouer les secondes et les troisièmes noces, pour insulter à l'Église catholique qui unit entre eux les hommes et les femmes perdus, d'autant plus volontiers qu'elle espère les faire passer ainsi d'une vie déréglée à une vie honnête! » Écoutez donc saint Paul qui autorise tous ces mariages. « Si vous prohibez ce que saint Paul approuve, votre prohibition ne me persuade qu'une chose : c'est que vous êtes hérétiques (3). »
(1) Serm. LXVI, n» 3.
(2) Gènes,, i, 27; Matth., xix, 4, 6.
(3) Serm. LXVI, n"' 4 et 5.
216 VIE DE SAi;\^T BERNARD.
Sur ce terrain de la virginité, l'austère abbé de Clairvaux avait beau jeu pour confondre les sectaires, qui, malgré leur vœu de chasteté, vivaient dans une promiscuité inexplicable. Aussi les prend-il vivement à partie et dissipe-t-il la scandaleuse équivoque de leur conduite privée. « Dites-naoi, mon ami, et sa question s'adresse à chacun d'eux, dites-moi, quelle est cette femme que je vois près de vous? Est-ce votre épouse? Non, diles-vous, car mon vœu s'y oppose. Est-ce votre fille? Non encore. Qu'est-ce donc? Une sœur, une nièce, une parente enfin, a quelque degré que ce soit? Nullement. Mais alors, comment votre vertu est-elle en sûreté dans une telle compagnie! Être toujours avec une femme et ne pas pécher est plus merveilleux que de ressusciter un mort. Cette jeune fille est tous les jours en tête à tête avec vous..., et vous voulez que je croie à votre vertu ! Admettons que vous soyez chaste; cette intimité ne vous est pas permise. Si vous l'ignorez, l'Église défend la cohabitation entre hommes et femmes à ceux qui ont fait vœu de continence. Si vous ne voulez pas scandaliser l'Église, chassez-moi cette femme. Mais, direz-vous, montrez-moi la page de l'É^ vangile où se trouve une pareille prohibition. Vous en appelez à l'Évangile, l'Évangile vous jugera. L'Évangile défend le scandale, et vous me scandalisez; ôtez-moi cette cause de scandale, et vous prouverez ainsi que vous êtes un véritable et zélé observateur de l'Église (1). »
Ce dernier trait portait un peu à faux : car il n'atteignait que ceux qui admettaient tout ensemble l'autorité de l'Église et celle de l'Évangile; et justement les hérétiques, qui traitaient de superstitions les pratiques de l'Église (2), considéraient le scandale dont parle l'abbé
(1) In Cant., Serm. LXV, n» 6. Cf. n«' 4 et 7,
(2) « Gseterasque observantias in Ëcclesia, quas ,G}iii(tUB et Apostoli
''% . ^ - ' BERNARD ET^ tES SECTES HÉRÉTIQUES. 217
de Çlairvaux comme un scandale pris, c'est-à-dire comme un vain fantôme. Mais le but que poursuivaitle saint doc- ' teur se trouvait néanmoins atteint indirectement; car, en dévoilant les mœurs des sectaires, il les livrait au mépris de la conscience chrétienne. Ce qu'il s'était proposé dans cette étude critique, c'était moins de convaincre les coupables de leur erreur que de mettre les fidèles en garde contre la contagion du mal. La publicité donnée aux pratiques de la secte était, à elle seule, un remède. « Un hérétique reconnu est, disait-il, beaucoup moins nuisis ble qu'un faux catholique (1). »
Quanta ramener tous les égarés daiis le bercail de l'Église, il n'y fallait pas songer. Le plus grand nombre, d'entre eux étaient des personnes du peuplé, tirées poui* la plupart de la campagne, dénuées d'instruction et absolument incapables de suivre un raisonnement (2). Ces gens-là, dit saint Bernard, « on ne les convainc pas par des raisons, ils ne les comprennent pas ; on ne les corrige pas par des autorités, ils ne les acceptent pas ; on ne les fléchit pas par la persuasion, ils sont endurcis. La preuve est faite, ils aiment mieux mourir que de se convertir. Ce qui les attend, c'est le bûcher (3). » . Le mot est effrayant : en l'écrivant, l'abbé de Çlairvaux se souvenait sans doute des exécutions d'Orléans, d'Arras et de Soissons (4) ; il pensait surtout aux scènes plus ré-
ab ipso discedenles non condiderunl, vocanl superstitiones. » Everv.. ep., n» 5.
(1) Serm. LXV, n» 8; Serra. LXIV, m 9; LXVI, n» 4.
(2) « Ruslicanihomines et idiotse. » Serra. LXYI, n° 1. Cf. Serm. LXV, n° 8.
(3) « Horum novissima incendium manet. » Serra. LXVI, n» 12.
(4) Sur l'affaire d'Orléans, voir. 5wf. des G'.jX, 36-»8, 159, 536,, 607; sur l'affaire d'Arras, cf^ ibiû,., p. 540; sur l'affaire de Soissons, voir Ouibert dé Nogent, De mia sua, lib. III, cap. xvn.
SAINT BERNARD. — T,n. 13
218 ' VIE, DE SAINT BERNARD.. „ ' O "^x '
centes de Cologne, dont le prévôt de Steinfeld lui avait fait le récit. Le fait veut être raconté. Plusieurs hérétiques dénoncés avaient été déférés au tribunal de rarchevêque de Cologne. Interrogés sur leur foi, les uns avouèrent leurs erreurs et les abjurèrent. Mais il s'en trouva deux ou trois qui à toutes les accusations dirigées contre eux opposèrent un démenti formel. On les soumit au jugement de l'eau froide (1), et l'épreuve, dit l'abbé de Glairyaux, trahit leur mauvaise foi. Ainsi convaincus de mensonge, « ils prirent en quelque sorte le mors aux dents » et non seulement confessèrent, mais soutinrent hautement leur impiété, qu'ils décoraient du nom de piété. L'un, d'eux passait pour i'évêque de la secte. Les clercs poussèrent aisément à bout son argumentation prétendue évangélique, et lui fermèrent la bouche. Après cet échec, les no-
(1) Annales Brunwilarenses, ap. Mon. Gerin.yXYl, 727; Bern., in Cant, Serm- LXVI, n° 12. A propos de cette épreuve de l'eau froide, considérée comme un jugement de Dieu, on s'est demandé ce qu'en pensait l'abbé de Olairyaux. Malj^ré l'autorité d'Horstius, nQus inclinons à penser que Bernard croyait à son efficacité ou du moins à sa. valeur Juridique : « EKaminati judicio aquse, dit-il, meridaces inventi sunt. Cumque jam negare non possent, quippe deprehensi, aqua eos non recipienie. » Si Bernard n'avait pas cru à la valeur de cette épreuve, comment aurait-il pu dire que les accusés étaient convaincus, irréfragablement convaincus du crime dont on les accusait : cum jam ne' gare non possent, quippe deprehensi F Où eût été la preuve de la culpabilité, si l'épreuve n'était pas à ses yeux convaincante ? Ce sentiment de l'abbé de Clairvaux n'a, du reste, rien de surprenant. La croyance aux jugements de Dieu, surtout par l'épreuve de Teau froide, était alors générale. Voir, dans nos Études de critique, 1" série, Paris, Gabalda, le chapitre sur l'Église et les Ordalies au douzième siécie. Les textes d'Yves de Cliartres sont particulièrement significatifs. On pourrait citer encore, par manière de confirmation, l'exemple de Barthélémi, évéTque deLaon, le grand et saint ami de Bernard et de Norbert, qui fit soumettre à l'éprenve de l'eau le voleur du trésor de sa cathédrale (Herman, De Miraculis S. Marîsô Laudun., lib. III, cap. xxvni, ap; Migne, t. CLVI, p. 1013-1014).
n; '^ ''. beiinarVét les sectes hérétiques. 219
valeurs demandèrent qu'on leur permît de prendre pour avo^cats les docteurs de la société et qu'on fixât un jour pour un débat public et contradictoire. En cas d'échec de leurs champion s, ils promettaient de se soumettre, sinon ils aimaient mieux mourir que d'abandonner leur sentiment. Nous ignorons si cette satisfaction leur fut accordée. Pendant trois jours, on les prêcha publiquement et onles pressa d'abjurer. Ce fut en vain. Témoin de cette obstination, le peuple irrité se précipita sur eux et, malgré l'opposition du tribunal, les jeta dans un bûcher, où ils devinrent en un instant la proie des flammes (l).)Le cou-
(l) Everv. ep., n° 2; Bern.„iM Cant,, SQrm.hXN y ii'> i2;, Annales Bnmwilarenses, ap. Mon. Germ,, XVI, 727. Selon Bernliardi (jKowradIII,p. 441, noie 2S),<:É.yeTv'm et les Annales JBrunwiïafenses font allusion à la même exécution. Pourtant, d'après Évervin^ il n'y eut que deux victimes, et selon les Annales il y en eut trois : Igné consumpii sunt très. Une scène à peu près semblable eut lieu à Liège {Ep. Eccles. Leodiens. ad Lucium, ap. Martène, AmpUssîmà Collect., I, 777). Guibert de Nogent (De vita sua, lib. III, cap, xyiï, ap. Migne, t. CLYI, p. 952-953) raconte la même chose des hérétiques de Soissons, soumis à l'épreuve de l'eau vers 1114 : « Interea perreximus ad Belvacénse concilium, consulturî epîscopbs quid facto opus esset. Sed fîdelis intérim populus, clericalem verens moUitiem, concurrit ad er- 'gastulnm, rapit (hsereticos), et subjecto ei s extra urbem igné pariteir concremavit, » Mais à la différence de l'abbé de Olairvàux qui désavoué le peuple, "Guibert semble approuver sa conduite : «Quorum; ajoute-t-il, ne propâgaretur CB.Temvis,justui7i erga eos zelum. habuit Dei populus. » Déjà en 1076 ou 1077, un Cathare avait été brûlé par le peuple, dans le Cambrésis [fihronic. S. Andrex Çameracens, ,111, 3, ap. Mon. Germ., VII, 540). M. Julien Havet {L'Hérésie et lebrassiê^ cuUery^&m Bibliothèque de l'Ecole des Chartes, t.XLI, p. 517} fait remarquer que « de l'an 1000 au premier tiers du treizième siècle, dansla région du nord (France, Flandre et bords du Rhin), aucune législation temporelle ne vise le crime d'hérésie, et ne le frappe d'une peine; mais, en fait, l'usage de mettre à mort les hérétiques (le plus souvent par le; feu) s'est établi graduellement et est presque passé en coutume.» C'est évidemment à cette coutume que l'abbé de Clairvaux fait allusion quand il dit : Horum novissima încendium manet.
rage avec lequel ils subirent ce supplice déconcerte Évervin, qui en demande l'explication à l'abbé de Clairvaux. Simple effet de Tendurcissement, répond celui-ci; le démon leur a inspiré cette constance comme il a inspiré à Judas la force de se pendre (1). Le peuple n'a fait là que de faux martyrs, perfidie martyres. En cela, il a dépassé, la mesure. Si nous approuvons son zèle, nous n'approuvons nullement ce qu'il a fait; caria foi est une œuvre de persuasion ; on ne l'impose pas : fides suadenda est, non imponenda (2).
Nous saisissons ici la pensée intime de l'abbé de Clairvaux sur l'Inquisition et sur la règle à suivre à Tégard des hérétiques. Il blâme ouvertement les évêques et même les princes laïques qui, par insouciance oupour des motifs moins louables encore, se désintéressent du soin de rechercher les renards occupés a ravager la vigne du Seigneur (3). Mais, les coupables découverts, Bernard recommande qu'on emploie à leur égard les voies de la douceur. Qu'on les prenne par les ^arguments et non par les armes (4), c'est-à-dire qu'on réfute d'abord leurs erreurs, et, s'ilest possible, qu'on les ramène ainsi à l'Église catholique. S'obstinent-ilsàpersévérerdansl'hérésie, alors qu'on les excommunie plutôt que de leur permettre d'exercer leurs ravages, etau besoin même qu'onles arrête
(1) Evervin. ep., n° 2 ; Bern., in Cant., Serai. LXVl, n» 13.
(2) InCant., Serm. LXVI, n" 12.
(Z) Ibid., n° 14. Bernard soupçonne même quelques membres du clergé de se laisser corrompre par l'argent des hérétiques. « Quidam, ut dicitur, de clero, necnon de ordine ejpiscoporum, qui magis êos persequi debuerant, propter queestum sustinent, accipienles ab eis munera. » Mabillon se demande si parmi ces traîtres il ne faut pas compter l'évèque de Toul, Henri, à qui Hugues Métel dénonce les hérétiques cachés dans son diocèse.
(4) « Capiantur, non armis, sed argumentis. y>In Cani., Sèrm. LXIVç, H" 8.