HÉRÉTIQUES
par le glaive : c'est la mission de celui qui porte le glaive pour frapper les malfaiteurs (1). Bref, l'Église et l'État chrétien ont chacun leurs devoirs nettement tracés ; l'Église défend ses, dogmes par l'arme qui lui est propre : la parole, et l'État n'intervient que pour protéger le premier bien de ses sujets : leur foi ouvertement ou secrètement attaquée (2).
Telle est dans sa rigueur, mais aussi dans toute sa sincérité, la formule du droit chrétien au douzième siècle. Par une méprise ou une erreur à jamais regrettable, les princes et les rois en ont parfois tiré des conséquences désastreuses, et, sous couleur de servir les intérêts de la foi, ont fait de/ la peine de mort une arme perpétuellement dirigée contre les hérétiques. Mais l'Église n'a jamais pris à son compte ces tragédies sanglantes dont quelques-uns de ses membres se sont faits les trop dociles instruments. Son autorité est donc sauve (3). Et il ne nous déplaît pas de remarquer, que, parmi ses docteurs, l'abbé de Clairvaux fut l'un des plus exacts à. déterminer les limites de son drojt. V '
En cela, du reste, il était l'écho de la tradition catholique; il ne faisait que traduire, en l'adoucissant encore,
(i) In. Gant., Serm. LXIV, n» 8; cf, Serm. LXVI, n" 12. Dans la langue de l'abbé de Clairvaux religari signifie être excommunié^ être rejeté par l'Église, comme on le voit par le Sermon LXV (n° 1), où pris religatiLS est réc[uivalent de condemnata impietate, impio foras mis so. -
(2) Cf. Bern., ep. 363, n»^ 6 et 7 ; 365, n° 2. Le doux abbé de Cluny s'exprime à peu près de même : Tractatus contra Petrohrus., ap. H. des (?., XV, 639.
(3) Sur les punitions canoniques des hérétiques, cf. Julien Havet, ouv. cii.,. surtout la conclusion de son article, p. 606-607. L'auteur fait justement remarquer^ue, lorsque le roi Robert condamna en 1022 les hérétiques d'Orléans à' la peine du feu, « il eut à inventer le supplice en même temps qu'il l'édicta, »
à l'usage de ses contemporains, la pensée des Pères de r Église, notamment dès Pères dû quatrième siècle. Citons seulement saint Augustin et saint Jean Chrysostome, en qui seuls on entend TÉglise latine et l'Église grecque. Saint Augustin avait d'abord recommandé exclusivement l'emploi des moyens de douceur vis-à-vis des hèriêtiques de son temps (1) ; plus tard, il changea d'ayis et préconisa le recours au bras séculier comme moyen d'intimidation : il fit une sorte de théorie des persécutions légitimes. La persécution en vue du bien rentre, à l'entendre, dans les desseins providentiels. « Celui qui tue et celui qui guérit coupent les chairs et sont des persécuteurs tous les deux; mais l'un persécute la vie, l'autre la pourriture. Il ne faut pas considérer si l'on est forcé, mais à quoi l'on est forcé, si c'est au bien ou au mal. Personne sans doute ne peut devenir bon malgré soi, mais la crainte met fin à l'opiniâtreté et, en poussant à étudier la vérité, amène à la découvrir (2). » Suivant sa pensée, cette persécution doit pourtant se renfermer dans certaines limites. Augustin admettait qu'on appliquât diverses peines aux hérétiques, l'amende, la confiscation, l'exil même en quelques cas; mais il souhaitait qu'on s'en tînt là. Quand il fut question de les punir de mort, il protesta avec une généreuse indignation. L'idée qu'on pourrait verser le sang d'un chrétien au nom de l'Église lui faisait horreur (3).
Saint Jean Chrysostome partage à peu près ces sentiments. Expliquant la parabole de l'ivraie et du bon grain, il fait observer que le Sauveur, en interdisant d'arracher
(1) E'g, 100, contra ep. Fundani, IIÏ, 3.
(2) JEp, 93, cf. ep. 86 et 87. « Nam si docerentur et non tewerentur, vetustale consuetudinis obdurati ad capessendam viam salutis pigrius moverenlur. » £'p. 43, ad Vincentium, n" 3.
(3) E^. 184; cf. ep. 133 et 139.
llvraïeVde peur d'arracher tout ensemble le froment ' sait cela pour défendre les guerres et les meurtres. « 11 ne ' faut pas tuer l'hérétique : si on le faisait, ce serait introduire dans le monde une guerre inexpiable. » Toutefois, ajoute le saint docteur, Jésus « n'interdit pas deréprimer ces mêmes hérétiques, de leur fermer la bouche, ; de leur enlever la liberté de se faire entendre, de dissir per leurs réunions; il défend seulement de les mettre à , -mort (1). » ^
Bernard, on le voit, s'empare de cette doctrine, et sHl y ajoute quelque commentaire de son cru, c'est pour en atténuer la sévérité. Il est au moins douteux qu'il entende suivre jusqu'au bout la théorie augustinienne de la persécution modérée. Fides suadenda est, non iwponenda. Ce qu'il demande au pouvoir séculier, c'est de protéger la foi des catholiques contre les menées ouvertes ou secrètes des hérétiques; le reste est l'affaire de l'Église: à elle seule il appartient de châtier, selon les canons, ses enfants indociles ou infidèles.
(1) In Matthxum, 46. Cf. Puech, Saint Jean Ghrysostome, Paris, Hachette, 1891, p. 204. Au neuvième siècle, saint Théodore Studité invoque ce témoignage de saint Ghrysostome, et interprète dans le i môme sens la parabole de l'ivraie et du bon grain (cf. Tougard, la Persécution iconoclaste d'après la correspondance de saint Théodoré Studite, dans la Revue des Quest. MsL, juillet 1891, p. 109-1 13). Chose remarquable, au onzième siècle, un évêque de Liège, Wazon (1042-1048), . - consulté par levôque de Châlons qui lui demandait s'il devait livrer au bras séculier les hérétiques manichéens de son diocèse, répondit négativement en invoquant la même parabole (Anselmi Gesta episcop. leodiensium, ap. Mon. Germ., VII, 226-227; cf. concile de Reims de 1049, ap. Labbe, Concilia, IX, 1042). Sur cette question de la poursuite des hérétiques, voir Vacandârd, V Inquisition, VAxh, Bloud,
Voyage dans le Languedoc (1145).
Dès l'année 1145 (1), Bernard eut à faire lui-même Tapplication de ces principes dans le midi de la France. L'état religieux delà Provence, du Languedoc et de la Gascogne, plus désolant encore que celui des églises du nord, requérait sa présence. Là surtout lé néo-manichéisme, fomenté par les prédications d'un Pierre de Bruys et de son disciple Henri, exerçait ses ravages et amoncelait les ruines.
Pierre de Bruys, un digne précurseur des fanfarons moderneSj qui se faisait une religion d'abattre les croix et de manger de la viande le vendredi saint, après avoir agité quelque -temps les églises du Dauphiné et du Languedoc, finit par périr misérablement à Saint-Gilles, sur un bûcher. Les détails de sa vie sont, du reste, ignorés; Pierre le Vénérable et Ab^élard (2) nous ont seuls transmis son nom., Henri est plus connu, bien que nul n'ait su nous dire ail juste quelle était son origine (3). Jeune encore et
(1) Le voyage de saint Bernard dans le Languedoc eut lieu en 1145, comme le prouve un document cité par le Gallia christiana, II, 814;, cf. Hist. des G., xi, m-9, note b.
(2) Petr. Vener., Tract, contra Petrobrus., Migne, p. 710-856; Abélard, Introd'.ad Theolog., éd.^ Cousin, II, p. 84-85. Pierre de Bruys mourut entre 1139 et 1143; cf. Vacandard, Revue des Quest. hist., janvier 1894, p. 67, note 6.
(3) Les Acta Hildeberti Cenômannensis (ap. Bist. des Gaules, Xlf, 548) font de Henri un ermite, eremitam. Selon saint Bernard (ep. 241, n° 3), c'était un moine apostat ; gui, relicto religionishahilu, ■nam monachùs extitU, etc. Albéric des Troisfontaines (ap. Hist. des
Gaules, XIH, 701) en fait un « moine noir, » Cf. Mabillon, Op. Bernardi, Prœf. gênerai., no'69 et 73, ap. Migne, t. CLXXTI, p. 49-50.
fort instruit (1), il s'était présenté à Hildebert, évêque du Mans, qui l'avait imprudemment admis à prêcher dans sa ville éjpiscopale, durant son absence (mars-juillet 1101) (2). Sous les dehors d'une piété auêtère et avec des airs de réformateur zélé, Henri nourrissait des idées subversives et des appétits grossiers. Sa doctrine, à cette date, était assurément fort indécise. 11 lui suffit de dénigrer le clergé et d'émettre sur le mariage des propositions absurdes ou simplement bizarres pour bouleverser les esprits et déchaîner toutes les passions, dans la ville du Mans. Il possédait, du reste, tous les dons et les agréments d'un orateur populaire: sa taille était élevée; il avait la peau fine, la voix sonore, le regard vif ; la mobilité de ses yeux ressemblait, dit-on, à celle d'une mer en tourmente. Il portait les cheveux ceints, coma swccmcfM*/ la barbe longue, marchait pieds nus, couchait sur la • dure et vivait d'aumônes. Il est rare quele peuple résiste à de tels moyens de séduction. Les femmes et les jeunes gens surtout furent sous le charme de sa personne. Peut-être fut-ce ce genre de succès qui perdit le jeune et élégant apôtre. On s'attachait naturellement àThomnié plus qu'à sa doctrine qui, d'ailleurs, n'avait rien de rebutant. Ses assiduités auprès de quelques veuves furent remarquées. Bientôt on apprit que ces entretiens secrets dégénéraient quelquefois en libertinage; ses nuits n'é-; talent pas toujours pures. La chair etlesang se vengeaient ainsi d'un mysticisme sans fègle (3).
(1) « Litteralus erat. » Bem., ep. 241. C'est évidemment par erreur qu!AIbéfic des Troisfontaines (loc. cit.) le considère comme un ignorant; « qui ipsos apices litl^erarum vix cognosceret. » • (2) Sur la date dé ce voyage, cf. Vacandard, iîevMe dés Quest. Msf., janvier 1894, p. 67, note 3. '
(3) Voir Gesta Pontif. Cenoman., ap. Hist. des G., XII, 547-549, en tenant compte de la passion du chroniqueur.
A son retour de Rome, Hildebert réconduisit discrètement de son diocèse. Ge fut apparemment à la suite de cette expulsion que Henri porta ses pas errants vers le Poitou et l'Aquitaine (1). En 1135, il fut arrêté par l'archevêque d'Arles, qui le déféra au tribunal du souverain Pontife. Henri comparut devant les Pères du concile de Pise (mai-juin 113S) etabjurases erreurs. L'abbé de Clairvaux, aussi bien qu'Innocent II, paraissent avoir ajouté foi à sa rétractation. Le moine vagabond, gyrovagus, fut invité, peut-être condamné, à rentrer dans l'ordre, c'està-dire à vivre dans un cloître ; et Bernard lui offrit Clairvaux pour retraite (2). Telle fut la première étape de sa vie. Mais à peine avait-il passé les monts pour retourner en France, qu'il oublia ses résolutions et ses engagements (3). Henri avait alors, à ce qu'il semble, de soixante à soixante-cinq ans. La meilleure partie de ses jours s'était écoulée au grand air et dans une liberté sans frein. La réclusion l'effraya; il reprit ses courses errantes et son métier de prédicateur sans mission.
Ce fut au plus tard à cette époque qu'il noua des relations suivies avec Pierre de Bruys. Vers 1139 ou 1140, Pierre le Vénérable dénonce les deux sectaires à la vindicte du clergé provençal (4). Le thème de leurs prédications formait un corps de doctrine assez incohérent. C'est par suite d'une induction un peu hasardée et trop com-
(1) Bern., ep. 241, n° 2.
(2) Gesta Pontif. Cenomannens., ap. H. des G., XII, 554; Gaufrid. ep., ap. Migne, t. CLXXXV, p. 412, n" 5.
(3) Geoffroy {loc. cit.) omet de nous dire si Henri se rendit effectivement à Clairvaux. Cela n'est pas probable.
(4) « Pelrus de Bruys et Henricus ejus pseudo-apostolus, » dit Pierre le Vénérable, Ép. seu Tractât.., ap. Migne, p. 758. Sur la date de ce traité, cf. Vacandard, jRe'Wwe des Quest. Mst., janvier 1894, p; 70, note 2.
BERNARD ET LES SECTES IiÉRÉTIQUES. 227
préhensive, selon nous, qu'on a vu en eux de véritables manichéens (1). Les idées manichéennes, qui étaient dans l'air, se répandaient, sans contredit, dans ces parages; mais les novateurs n'en connurent ou du moins n'en propagèrent qu'une partie (2). Leur enseignement, puremeût négatif, peut se résumer en cinq ou six articles (3). Rejetant l'autorité doctrinale et disciplinaire de l'Église, ils ne reconnaissaient d'autre règle de foi que l'Évangile li^ brement interprété (4); ils condamnaient le baptême des
(1) C'est le sentiment de Dollinger (Beitrûge^zpr SelïtengescMchte, p. 75 et suiv.), comme celui de Bossuet [histoire des Yariations, livre XI, n"' 36 et suiv.) et de Mabillon (5e7'«. open,Prœfat. gênerai., n" 73). Ce sentiment repose sur un mot de VExordium magnumi (chap. xvii) appliqué à Henri : pro confutanda hseresi Manichœo- Tum, et sur un passage des Gesta Pontif, Cenomann. (Hist des Gaules, Xlly 554), où l'on voit que le sectaire, après le concile de Pisé, « nova secta, novo cursu novum iter assumpsit delinquendi. » Mais, d'une part, l'auteur de VExordium magnum, qui écrivait en pleine crise manichéenne, vers 1210, a bien pu ne pas noter la différence qui existait entre la doctrine de Henri, combattue par saint Bernard, et le manichéisme proprement dit, condamné vingt ans plus tard au concile de Lombez. D'autre part, le texte des Gesta Pontif. Cenomann. ne nous paraît indiquer autre chose que les rapports de Henri avec Pierre de Bruys. Or, peut-on dire absolument que Pierre dé Bruys fut un manichéen? Ni Pierre le Vénérable ni saint Bernard ne le déclarent. Pour ne pas disputer sur les mots, disons que les erreurs de Henri: rentraient dans le manichéisme, mais que rien ne prouve qu'il ait professé toutes les erreurs manichéennes. Par exemple, on ne voit pas qu'il ait condamné J'usage de la viande, ce qui est un des caractères les plus frappants de manichéisme. Cf. Rébelliau, Bossuet historien du Protestantisme, T^. 480, note 3.
(2) Selon Dollinger [ouv. cit., p. 80), Pierre de Bruys et Henri n'auraient dévoilé que la partie exotérîqu e d u manichéisme, réservant la partie ésotérique aux principaux initiés. C'était bien là la méthode des manichéens; mais il reste à prouver que Pierre et Henri étaient dé vrais manichéens.
(3) Pelri Vener., Ep. seu Tractât. adversusPeirobrus., ap.Mignéi p. 737; Bern., ep. 241.
(4) « Evangelium vos suscipere fama consonans est; alias canonis
enfants, VEucharistie, le sacrifice de la messe, la communion des saints et la prière pour les morts; du même coup le sacerdoce catholique et la hiérarchie ecclésiastique étaient abolis; plus de culte, plus de liturgie, plus de chant, plus de temples; conformément à ces principes, le peuple était invité à la spoliation du clergé et à la destruction des églises; Fart chrétien sous toutes ses formes était victime de ce vandalisme doctrinaire. La croix n'échappa point à la rage de destruction qui animait les sectaires (1). Il nous paraît douteux cependant que, sur ce dernier point, Henri ait imité servilement Pierre de Bruys. Peut-être le bûcher de Saint-Gilles, allumé pour le maître à cause de sa haine de la croix, avait-il assagi le disciple.
Quoi qu'il en soit, ces multiples négations suffisaient au but des novateurs; elles ruinaient dans l'esprit des fidèles l'autorité du clergé et apprenaient au peuple à se passer du prêtre. Ce n'était pas encore la proclamation d'une religion purement naturelle ; mais c'était lasubstitution d'un christianisme individuel à l'Église établie ; ou, pour mieux dire, c'était un christianisme en l'air et commode, modelé sur la vie même d'un Pierre de Bruys, ou d'un Henri.
Le peuple s'y laissa prendre. Des villages entiers cédaient aux attraits de la doctrine nouvelle. Dans les châteaux et dans les grandes villes, Henri trouva, jusqu'au sein de la noblesse, des auditeurs complaisants. Les plaisanteries dont il assaisonnait ses prédications lui gagnaient
divini scripturas vos autrenuere au dubias dicere, certum est, » etc. Petri Venerab., Tract., ap. Migne, p. 737. « Oranes ecclesiasticse institutiones spernebantur. » Bern., ep. 241; passage conservé par Geoffroy, Bern. Jita, lib. III, cap. ti, n° 16.
(1) Petri Yen., Tract, cit.; cf. Bern., ep. 241, citée par Geoffroy» loe. cit.
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aisément les gens d'épée, esprits légers et superficiels, qui se piquaient de connaître mieux le rude métier de la guerre que les délicats problèmes de la théologie (i). En moins de dix années, il eut pour ainsi dire déchristianisé le Languedoc : « Qu'avons-nous appris et qu'apprenohsnous chaque jour?s'écriesaintBernardengémissant. Quels maux a faits et fait encore à l'Église de Dieu l'hérétique Henri ! Les basiliques sont sans fidèles, les fidèles sans prêtres, les prêtres sans honneur, et, pour tout dire en un mot, il n'y a plus que des chrétienssans Ghrist(2). On regarde les églises comme des synagogues ; les sacrements sont vilipendés, les fêtes ne sont plus solennisées. Les hommes meurent dans leurs péchés ; les âmes paraissent devant le tribunal terrible sans avoir été réconciliées par la pénitence ni fortifiées par la sainte communion. On va jusqu'à priver les enfants des chrétiens de la vie du Christ, en leur refusant la grâce du baptême. douleur! faut-il qu'un tel homme soit écouté, et que tout un peuple croie en lui !»
Déjà on avait, à plusieurs reprises, sollicité l'abbé de Clairvaux d'aller combattre le novateur sur le théâtre même de ses exploits. En 1145 le légat Albéric, cardinal évêque d'Ostie , revint à la char ge d'une façon plus pressante et fut assez heureux de convaincre le saint moine de l'upgéncede cette mission (3). Malgré le triste état de sa santé, ' Bernard se mit en route dans le courant du mois de mai.
(1) «In Tolosana civitate... ex his qui favebant hœresi illi plurimi erant et maximi civitalis... Milites nonnullos invenimus obstinatos... Oderunt enim clericos et gaudent faceliis Henrici. » Gauf. ep., ap. Migne, t. CLXXXV, p. 411-412, n"^ 4 et 5. Cf. Pétri Yamv., Tractatus cit.
(2) « Sine Christo christiani. » Ep. 241.
Iz) Bern. Vita, lib. III, cap. vi, n° 17.
Mais à peine était-il parvenu à Poitiers qu'il se sentit à^ bout de forces. Assailli par la tentation du découragement, il fut sur le point d'abandonner son entreprise; mais les consolations célestes le ranimèrent et lui donnèrent en quelque sorte des ailes (1). Il traversa rapidement les diocèses d'Angôulême et de Limoges (2). Vers le l®*^ juin, il était à Bordeaux (3).
En cette ville l'attendait un grave embarras, une espèce de schisme local qui durait depuis sept ans déjà. La discorde avait éclaté entre Geoffroy du Loroux et les chanoines de sa cathédrale, à l'occasion d'une réforme qUé l'archevêque avait tenté d'introduire dans son chapitre. Son dessein était de substituer des chanoines réguliers aux prêtres séculiers, à mesure que les stalles canoniales deviendraient vacantes. Mais la plupart des membres du chapitre lui firent une vive opposition. Vainement il essaya de briser leur résistance, en les frappant de l'excommunication et en invoquant les foudres de Rome. La force était du côté des chanoines rebelles. Le peuplé prit parti pour eux. Geoffroy dut s'exiler. Il errait depuis cinq ans dans son diocèse, quand l'abbé de Glairvaux et le légat vinrent à passer dans ces parages. Il fît appel à leur intervention. Bernard lui rouvrit les portes de sa cathédrale. Un accord intervint alors entre Geoffroy et son chapitre; nous possédons encore là charte de réconciliation. Les
(1) Gaufrid, ep., loc. cit., p. 410-411, n° 2-. , (2) Sur son itinéraire de Poitier,s à Bordeaux, voir Bern. Vita lib. IV, cap. IV, n» 29; Gaufrid. ep., loc. cit., n* 9.
(3) Nous possédons un acte signé de l'abbé de Glairvaux : « Burdegalee in domo archiepiscopi, anno ab Incarn. 1145, VI nonas jùlii; » Gallia christ.JÏ, col. 814, et Hist. des Gaules, XV y 528, note 6. Au lieu Ae Vï nonas juin, nous lisons, avec Brial, VI nouas junii; cslt, le l*"' juillet, Bernard était sûrement à Albi ou dans le voisinage de cette ville. Cf. Gaufrid. ep., îoc. d^, n° 10. .
'^ chanoines s'étaient adoucis ; ce que l'archevêque avait demandé lui fut accordé (1).
C'est à Bordeaux, ce semble, que Bernard traça définitivement son itinéraire. Le légat Henri, l'évêque de Chartres j Geoffroy de Lèves, et Raymond, évêque d'Agen, devaient soit l'accompagner, soit même le précéder par- ; fois dans ses courses apostoliques (2). Il avait déjà avisé ^ le comte de Toulouse de la prochaine arrivée des missionnaires, le priant de leur prêter un concours généreux. Le succès d'une mission dirigée contre Fhérésie et contre des hérétiques reconnus ne se concevait pas alors sansTapipui au moins moral du pouvoir civil : « Je vienSj tout infirme que je sois de corps, je viens dans ces pays que le sauvage Henri a particulièrement ravagés. Chassé de toute ; la France à cause de sa malice, il a trouvé chez vous un asile et il déchaîne en toute sécurité sa fureur contre le troupeau du Christ dans vos domaines. Avons devoir, illustre prince, si cela convient, ou non, à votre honneur." Du reste, je ne m'étonne pas que ce rusé serpent vous ait trompé ; car, s'il n'a pas la vertu de la piété, il en a tous les dehors (3). »
Le portrait que Bernard esquisse ensuite du dangereux hérétique n'a rien de flatteur. Plusieurs traits sont évidemment empruntés à des récits venus du Mans. Si la peinture est exacte, — et elle paraît l'être au moins dans les grandes lignes, — le novateur offre le type de l'hypocrite effronté. L'apostasie est le moindre de ses crimes;
(1) Gaufrid. ep., n° 3 . HisL des G., XV, 599, note b.
(2) L'évêque de Chartres est nommé par Geoffroy, Bern. Vita, lib. III, cap. Ti,no 18; et l'évêque d'Agen, dans l'acte cité parle Gai' lia christ., 11, col. 814; l'évêque de Limoges, Bern, Vita, Mb. IV, n°24.
232 * VIE i)E SAINT BERNARD.
r.yff^-fi^
c'est un joueur effréné et un débauché vulgaire qui, déguisé en apôtre, a semé le déshonneur jusque dans les plus nobles familles (1). Bernard en appelle à ropinion publique : « Informez- vous, noble prince, de la réjputation qulil s'est faite à Lausanne, au Mans, à Poitiers, à Bordeaux. Les traces qu'il a laissées partout sont si abominables, qu'il ne saurait retourner dans les endroits par où il a passé. Et vous, d'un tel arbre vous attendiez de. bons fruits ! Mais la mauvaise odeur des lieux où il paraît se fait sentir d'un bout de l'univers à l'autre. Voilà pourquoi je viens. Et je ne viens pas de moi-même; je viens a l'appel de l'Église et par pitié pour elle. Avec l'appui de votre puissant bras, nous essaierons d'arracher cette mauvaise épine du champ du Seigneur; non pas moi qui ne suis rien, mais les saints évoques avec lesquels je suis. Il vous importe de les recevoir honorablement et de les seconder selon le pouvoir qui vous a été donné d'en haut. » Les voies ainsi préparées, Bernard quitta Bordeaux et se dirigea sur Toulouse, en faisant un détour par Bergerac, Périgueux, Sarlat et Gahors (2). Toutes ces villes étaient infectées de la nouvelle hérésie. Néanmoins l'abbé de Glairvaux, précédé de sa réputation de sainteté, y fut reçu
(1) « Cum meretricibus iaventus est prsedicator inslgais et interdum etiam cum conjugatis. » Ibid. Cf. Gesta Pontif. Cenomann., &p. Hist. des G., XII, 548. Hildebert rapporte également que deux disciples de Henri « huic tandiu adhseserunt, donec eis et turjpitudoin vita et error innoluifc iadoctrina... Serpens illecrepuit apud nos, patefacta pariter etignominia vitoe et veneno doctrinse. » Lib. II, ep. 24,.éd. Beaugendre, p. 119.
(2) Gaufrid. ep., loc. cU.,n°^ 3 et 4; Bern. Viia, lib. III, cap. yi, n° 18. Du séjour de Bernard à Périgueux nous ne savons presque rien* Mais nous apprenons par le moine Héribert — le futur archevêque de Terres en Sardaigne, selon Dôllinger {Beitr&ge zur SeMengescMchte^ p. 99, note), — que cette ville fut bientôt après envahie par une secte d'Apostoliques, qui avait à sa tête un personnage nommé Pons, peut-
, : ^ ^ .BERNARD ET .LES SECTES HERETIQtJES. 233
comme un ange descendu du ciel (1). A la curiosité qu'éveillait son ardente parole succédait aisément la bienveillance; et, en quelques jours, les populations, d'ailleurs extrêmement mobiles, de ces contrées furent reconquises à l'orthodoxie. ,
A Sarlat, où il paraît avoir rencontré quelque résistance, il eut recours, pour frapper les esprits rebelles, à un moyen de conversion extrêmement délicat. Comme on lui présentait quelques pains à bénir, transporté par son zèle, il n'hésita pas à demander au ciel un miracle. « Voici, dit-il au peuple, au signe auquel vous pourrez reconnaître la pureté de notre doctrine et l'erreuï des hérétiques : ~ > que vos malades mangent de ce pain et ils recouvreront la santé.— Pourvu qu'ils en mangent avec foi, ajouta l'évêque de Chartres, qui tremblait déjà que la prophétie n'eût pas son effet. — Non, non, reprit Bernard, quiconque en mangera sera guéri, afin qu'on sache que nous sommes de vrais messagers de Dieu. » Tant de confiance et de sincérité eut sa récompense immédiate ; la population n'attendit même pas que le miracle fût accompli pour se convertir (2).
L'abbé de Glairvaux et ses amis reçurent à Toulouse l'hospitalité chez les chanoines réguliers attachés à l'église Saint-Sernin (3). Vive fut l'émotion de la capitale du Languedoc à la nouvelle de l'arrivée des missionnaires. ^Henri, devenu défiant de lui-même et peut-être aussi de l'autorité civile, plutôt favorable qu'hostile à l'orthodoxie, prit le parti de s'éloigner avant la lutte. Ce départ, qui
être disciple de Heori. Sur la doctrine de Pons, Toir Héribert, ap. Mabillon, viwolîec^., p. 483. y
(1) Bern. Vita, lib. III, cap. vi, n" 17.
(2) 5em. F«ïa, lib. III, cap. VI, n° 18.
(3) Gaufrid. ep., loc. cit., n" 7.
déconcerta quelques-uns de ses partisans, ne fit qu'exalter les autres. Parmi eux figuraient en première ligne des tisserands, feay/ore*, connus dans lé pays sous le nom d'Arriéns (1). C'est dans cette classe d'industriels, apparemment assez nombreuse et pauvre , que le sectaire avait recruté ses plus dévoués disciples. Les principaux bourgeois, qui professaient quelque dédain pour sa personne, prêtaient néanirioins une oreille bienveillante à sa doctrine. La plupart des gens d'épée, seigneurs de haute ou de petite noblesse, s'étaient également empressés d'adopter une religion dont l'essence consistait à déserter lès vieilles pratiques religieuses (2). Tous ces groupes, divers d'origine, d'éducation et de goûts, formaient un corps très compact, lié intimement par le même sentiment d'horreur ou de mépris pour l'Église et pour le clergé catholique.
Cependant il est à remarquer que l'incrédulité absolue était alors chose inconnue ou fort rare. Un reste de religion se retrouvait toujours au fond du cœur de ces hérétiques, imbus d'idées manichéennes. C'est sur ce tèri^ain solide que l'abbé de Glairvaux appuya sa prédication. Il fit sentir au peuple qu'il avait à choisir entre la foi de l'univers et un christianisme amoindri et personnel, fruit d'une imagination déréglée. La fuite de Henri lui ojffràit un beau thème à développer. Qu'était-ce qu'un apôtre qui redoutait l'épreuve d'une discussion publique? Les vrais
(1) « De textoribus, quos Arrianos ipsi nominant. » Gaufrid. ep.^ n" 4. Nous avons vu que ces tisserands donnèrent plus tard leur nom au manichéisme : « Hos Galli Tixerant aB usu texendi appellant. » Eçberti Sermo I. Les sectaires du Midi portèrent également jusqu'au treizième siècle le nom d'Arriéns. Cf. Vacandard, Revue des Quest. %«si,, janvier 1894, p. 76, note 1.
(2) « Maximi civitatis »... « Milites oderunt cléricos, » etc. Gaufrid. ep., ïi"' A et 5. *
' '^ ' ' .BERNARD 'et LES' SECTES HERETIQUES. 235
disciples de Jésus-Christ n'affrontaient-ils pas mille morts pour rendre témoignage à la vérité? Après ce début, Bernard racontait avec des détails piquants et une mordante ironie la vie aiventureuse du moine « gyrovague (Ijv» Le masqué dont se couvrait l'hypocrisie de Henri fut levé; le mépris fut déversé à flots sur ses mœurs. L'effet de cette révélation fut tel, qu'un certain nombre de ses disciples, rougissant de leur erreur, se convertirent sur-le-champ. Mais be n'était là qu'un succès fort incomplet. Bernard, désolé de l'opiniâtreté des Toulousains, s'en peignit doucement à Dieu. Un joiir, à la tombée de la nuit, on Tavait mandé près de l'un des chanoines, retenu au lit depuis plus de trois mois par une grave infirmité. Le malade qui, déjà perclus des deux jambes, sentait sa vie s'écouler lentement, n'attendait plus aucun secours de l'art de la médecine, qu'il avait lui-même pratiqué. Plein dé confiance en la puissance surnaturelle de l'abbé de Glairvàux, il voulut se confesser àlui etosalui demander sa guérison. Bernard entendit la confession du chanoine et, l'ayant béni^ quitta la chambre tout ému. « Seigneur, dit-il, ce peuple demande des signes ; nous ^'obtiendrons pas autrement "^ sa conversion ; jusqu'à quand tarderez-vOus à vous montrer?» Or, à la même heure, raconte un témoin oculaire, le malade se leva et se rendit à l'église avec ses confrères polir chanter unT^e Deum de reconnaissance ;il était guéri.» Avec quelle dévotion il baisait les pieds de son sauveur, ajdiite Geoffroy, nul ne " saurait l'imaginer, s'il ne l'a vu (2). » Le bruit de ce miracle se répandit dans toute la ville
. (1) « Patefacta est orani populo pessima ejus vita. » L'épithète gyro- . vagus (Bern., ep. 241) était, aux yeux de saint Bernard, une suprême injure. Saint Benoît dans sa règle ne parle des moines gyrovagues qu'avec un souverain mépris : « Per omiiia détériores sarabaylis. » (2) Gaufrid. ep., n» 7. Cf. Bern, Vita, lib. III, cap.vi, n* 19.
avec la rapidité de l'éclair. Touché de cette intervention divine en faveur d'un moribond, le peuple se précipita à la porte du cloître des chanoines -pour voir et acclamer le thaumaturge. Bernard, ennemi des ovations, demeura enfermé dans sa cellule. Mais quand il reparut le lendemain sur la place publique, sa parole trouva aisément Je chemin des cœurs. On crut sans peine que celui à qui la maladie avait obéi nepouvait être un faux apôtre. Les Toulousains se convertirent en masse, et, pleins d'un beau zèle, s'engagèrent par un serment solennel à rompre tout commerce avec Henri et ses partisans, encore nombreux parmi les gens d'épée et les tisserands (1).
Après un tel succès, l'abbé de Glairvaux partit pour Albi. Sur sa route, il évangélisait les villages et les châteaux. C'est ainsi qu'il s'arrêta à Verfeil, situé à environ quatre lieues de Toulouse. Verfeil était un véritable nid d'hérétiques (2); aussi Bernard y fut-il très froidement accueilli. Son éloquence, qui n'avait pas encore connu d'échec complet, fut pour la première fois réduite à l'impuissance; elle ne put amollir ni entamer des cœurs plus endurcis que les rochers mêmes sur lesquels Verfeil était bâti. A peine eut-il pris la parole que les habitants lui tournèrent le dos, et, poursuivis, s'enfermèrent dans leurs maisons pour ne plus le voir ni l'entendre. L'apôtre fut confondu de tant d'impertinence, jointe à tant d'obstination. Tl secoua sur le castrum la poussière de ses pieds, et se retira, dit-on, dans un endroit du voisinage qui prit, de cô séjour,lenom de bourg Saint-Bernard (3). Plus tard
(i) JSem, Vita, loc. cit. Cf. Gaufrid. ep., n'^ 4 et 5. « Ut neque in testimoniisnequeinjudiciis suscipiantur ; nemo communicetin coavivio neque in commercio, »
,(2j « Sedes Satanœ. » Gaufrid ep., n»:9.
(3) pistoire générale de Languedoc, par Dom Vaissette, H, 446.
on raconta que, dans un mouvement de sainte indignation, Tabbé deClairvaux s'était écrié : « Verfeil,-que Dieu te dessèche! » Viiide folium, dessiccet te JDeus! Et l'anathème, ajoute le narrateur, Guillaume de Puylaurens, produisit son effet ; car, au bout de quelques années, les plus riches familles de Verfeil étaient ruinées et tout le pays réduit à une pauvreté extrême. Soixante-quinze' ans plus tard, saint Dominique pouvait contempler cette désolation, qui lui rappela inévitablement le souvenir de l'abbé de Clairvaux(l).
Geoffroy nous signale le passage de son maître à Saint- Paul-sur-l'Agout (2). Le 28 juin, Bernard- était à Albi, où , te légat l'avait devancé. La mission s'annonçait fort mal en cette ville populeuse. Déterminés à la faire échouer, les sectaires, dignes prédécesseurs des Albigeois du treizième siècle, avaient accueilli le cardinal Albéric avec des démonstrations grotesques et aubruit d'une musique infernale. Lorsque, le 27 juin au matin, on sonna les cloches pour annoncer lamesse du légat, personne ne s'ébranla; à peine trente fidèles y assistèrent. Il était temps que Bernard parût. A son arrivée, en effet, les choses prirent un autre tour. Piqué par la curiosité, ce peuple; hier encore indifférent ou irrévérencieux, se montre tout à coup docile et même enthousiaste. L'abbé deClairvaux, entouré, acclamé, ose à peine croire à la sincérité d'un changement si soudain. Le lendemain cependant la presse était . la même, la sympathie plus vive, encore. On célébrait la fête de saint Pierre. La cathédrale fut trop étroite pour contenir les fidèles avides d'entendre la parole de Dieu. Bernard monta en chaire. Son sermon, dit Geoffroy, fut
(1) Guillaume de Puylaurens, ap.irisf. des G., XIX, 196 et 200.
(2) àauf. ep,, n^O.
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une merveille plus grande que ses autres miracles. « Je suis le semeur de l'Évangile, s'était-il écrié ; j'étais venu semer dans votre champ, j'ai trouvé le sol occupé par une semence mauvaise ; mais vous êtes un champraisonnable, le champ de Dieu, et votre devoir est de choisir loyalement entre les deux semences. » Après une longue et mi-
- nutieuse comparaison entre la doctrine de Henri et l'enseignement catholique, une sorte de dialogue finit par s'établir entre l'orateur et son audi)ioire. « Faites mainriant le choix que vous indique votre conscience. » Une clameur de réprobation contre l'hérétique Hepri répondit
à cette sommation. « Convertissez-vous donc, reprit Ber-; nard; vous tous qui avez été souillés, rentrez dans l'u-
- nité^ et, pour que nous soyons témoins de la sincérité de votre conversion, que ceux qui renoncent à l'erreur lèvent la main en signe d'union avec l'Église catholique. » Tous levèrent la main, dit Geoffroy ; et cette scène sublime servit de péroraison au discours (1).
11 n'est pas impossible que les compagnons de l'abbé de Glairvaux se soientfait illusion sur l'étendue et sur les suites de ce succès oratoire. Le récit de Geoffroy respire une confiance que l'historien ne saurait partager. Il reste fort douteux quela majorité des Albigeois se soient convertis. Évidemment, les hérétiques les plus en vue et les plus influents n'avaient eu garde de courir au-devant delà grâce, en suivant les conférences du saint moine; et, comme un avenir prochain devait le montrer, la mission prit fin avant que Bernard put achever ou seulement consolider son œuvre. Il M eût fallu au moins une année entière pour assurer définitivement le triomphe de l'orthodoxie dans Albi et le Languedoc (2). Mais des lettres
; (Il Gaufr. ep., n°10.
(2) Geoffroy (ep., n" 5) dit en parlant de Toulouse : « Terra tam
pressantes le rappelaient à Clairvaux;- son secrétaire, fit réponse qu'il serait de retour vers l'octave de TAssomption (1).
Il n'est peut-être pas téméraire de rattacher à son départ d'AlbM'anecdote suivante, rapportée, sans autre indication, par Fauteur deVExordium magnum {'2,). Gomme Bernard naontait un cheval vigoureux et superbe, un disciple de Henri lui en fit malicieusement la remarque : « Seigneur abbé, dit-il, devant la foule assemblée pour radieUvSayez-vous que notre maître que yous maltraitez si fort n'a pas un cheval aussi gras que le vôtre, ni d'aussi belle encolure? — C'est possible, moïi îi,mi, lui répondit tranquillement l'homme de Dieu; mais il ne faut pas oublier que cette bête, à propos de laquelle vous m'attaquez, n'est qu'un simple animal qui obéit à ses appétits. Qu'il mange et s'engraisse, il n'y a là rien qui blesse la justice, rien qui offense Dieu; il est absolument dans son rôle de bête. Au tribunal de Dieu, votre maître et moi nous ne serons pas jugés sur l'encolure de nos montures, mais bien sur l'état de notre propre cou. Or, je vous prie, regardez mon cou et voyez s'il est plus gras que celui de votre maître. » Et ce disant, il ôta son capuce et découvrit sa tête jusqu'aux épaulés. La foule aperçut alors un cou long, délicat et amaigri, d'une blancheur éblouissante, « un véritable cou de cygne ». L'insulteur demeura confondu d'une si fine repartie, pendant que les fidèles se réjouissaient du bonheur inattendu que son impertinehce leur avait procuré.
multiplicibus errorum doctvinis seducla, opus haberet longa praedicatione. »
(1) Gauf. ep., n' 6, C'est cette lettre qui nous a fourni les principaux éléments de notre récit. 'y ■
(2) Gap. xvii, ap. Migne, t. CLXXXV, col. 427-428.
Bernard, dont nous ignorons l'itinéraire, paraît avoir parcouru en hâte la distance qui le séparait de Clairvaux. Il évitait de traverser les villes dont l'accueil trop chaleureux eût entravé sa marche, Sarlat par exemple, où le souvenir de ses bienfaits était encore trop vif (1). Peu de temps après son retour à Clairvaux, il apprit l'arrestation de Henri. Une détention perpétuelle dans lesprisons del'évêchê de Toulouse fut vraisemblablement la punition du moine apostat (2). Rien n'indique que ses partisans se soient intéressés à son sort. L'oubli et la malédiction tombèrent sur son nom, jusqu'au jour oii le protestantisme réhabilita sa mémoire et salua en lui un précurseur de la Réforme..
La réclusion de Henri, absolument conforme aux mœurs du temps et d'ailleurs méritée (3), jetait le discrédit sur la secte dont il était le principal appui. Bernard demande
(\) Bern. VUa,hh. Uî, cap. vi, n» 18.
(2) Bern. Vita, lib. III, cap. vi, n*" 17. Cf. VUa secunda, cap. xxvi, no 12; Bern., ep. 242. Sur le témoignage d'Albéric des Troisfontaines (ap. Hist. des Gaules, XIII, 701) et la vague indication de Pierre le Chantre (Kerôwmaôôrewia^um, éd. Galopin, Mons, 1639, p. 200-201), on a cru que Henri avait été jugé au concile de Reims en 1148 et condamné à la réclusion perpétuelle dans les prisons de l'archevêque Samson. DôUinger [Beitr&ge zur Sektengeschichte, p. 97) partage ce sentiment. Mais nous ferons remarquer que Pierre le Chantre ne nomme pas Henri : il dit simplement : Quidam Manichœus, probablement Bon. D'autre part, Albéric parle à la fois des Eonistes et des Poplitains, qu'il ne distingue pas très bien les uns des autres, et regarde Henri comme chef de ces derniers. Or nous verrons que le faux Ëon fut condamné à la prison par le concile de Reims. N'est-il pas vraisemblable qu' Albéric des Troisfontaines a confondu Henri avec Bon? Tl serait étrange que le secrétaire de saint Bernard, qui assistait au concile de Reims et qui raconte plus tard la prise de Henri {Bern. Viia^ lib. III, cap. vi, n" 17), ait omis de nous dire que ce dernier fut transféré de la prison de l'évêque de Toulouse en celle de l'archevêque de Reims.
(3) Aucun gouvernement n'aurait accordé l'impunité à un moine qui, non content d'insulter le clergé, invitait les foules à la destruction des églises.