ARNAULD DE BRESCIA ET L'ÉGLISE ROMAINE
L'Église était menacée non moips grayeinent sur d'autres points. Rome même, à cette époque (1145), était en proie à une révolution politique et religieuse; et la crise qu'elle traversait allait arriver au dernier degré d'acuité, sous l'impulsion d'un moine que nous avons déjà entrevu à côté d'Abélard, mais qu'il faut maintenant étudier de plus près : nous voulons parler d'Arnauld de Brescia.
Né vraisemblablement vers la fin du onzième siècle (1), d'une famille noble ^ Arnauld fut confié de bonne heure à un monastère ou à l'une de ces écoles instituées par le soin des papes dans chaque évêché de l'Italie. Jeune encore, l'amour dé la science le porta à quitter son pays pour la France, qui était alors la première institutrice de l'Europe. Vers lus, il suivit à Paris les leçons d'Abélard, et il fut peut-être téihoin de sa condamnation à Soissons en 1121. Au moins est-il sûr qu'il voua à son maître une affection que le temps et de communes infortunes ne de-
(1) Sur Arnauld de Brescia, cf. Yacandard, Revue des Qiiest, histor., janvier 1884, p. 52-114; Giesebrecht, irnoïd von Brescia, Winchm, 1873; Gaggia, Arnaldo da Brescia, Brescia, 1882; Yernet, Arnaud de Brescia, ùams Dictionnaire de théologie catholique.
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valent qu'affermir. Partagea-t-il dès lôrs les erreurs du professeur de la montagne Sainte-Geneviève? Nul ne saurait le dire. La nature de son esprit le portait plutôt vers les questions morales que vers les spéculations métaphysiques. S'il hérita quelque chose d'Abélard, ce fut surtout une dialectique aiguisée, une ardente éloquence, et cet esprit d'indépendance qui devait plus tard dégénérer en révolte contre l'Église.
De retour à Brescia, il fut ordonné prêtre et entra dans un couvent de chanoines réguliers dont il devint bientôt après l'abbé, ou, pour parler plus exactement, le prévôt. Tout l'appelait à cet honneur et à cette dignité : la pureté de ses mœurs, son esprit de pauvreté, ses austérités même, sa science des Écritures, son amour de l'étude, la perspicacité de son intelligence et l'originalité d'une parole toujours séduisante au service d'une morale sévère. Brescia en subit inévitablement le charme, et au bout de quelques années Arnauld était placé à la tête du mouvement réformiste qui agitait la cité.
Gomme la plupart des villes lombardes, Brescia faisait lors l'essai de la liberté, au moyen d'une municipalité à
eu près indépendante de l'Église et de l'Empire. Deux consuls annuels, élus par le peuple, là régissaient, cumu- , lant les fonctions judiciaires et militaires. A côté de leur pouvoir, cependant, s'était maintenu le pouvoir de l'évêque. Et comme le prélat était le plus grand propriétaire du pays, — un cinquième environ du territoire brescian étant inféodé à son église, — ses nombreux vassaux lui assuraient une influence prépondérante dans la cité. De ïà, entre les deux pouvoirs, des conflits inévitables, où se ti'ouvaient engagés avec les passions politiques les intérêts de la religion.
A ces tentatives mal dirigées se joignait une autre cause
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de trouble. Les abus qui s'étaient introduits dans le clergé sous le régime des investitures,. la simonie et la cléroga- ' mie, s'étaient encore accrus à la faveur du schisme d'Â- "' riaclet. La nécessité d'une prompte et vigoureuse répression se faisait impérieusement sentir; aussi Manfred r (1132-1153) y donna-t-il tous ses soins, dès le début de son pontificat. Après avoir épuisé à l'égard des coupables ' les moyens de douceur, il eut recours aux mesures énergiques ; il punit sévèr'ement quelques prêtres réfractaires et supprima leurs bénéfices. Mais les clercs dissolus, atteints ou menacés, se liguèrent contre lui et crièrent à la tyrannie, prétendant que le prélat réformateur violait les usages établis depuis un temps immémorial, non seulement à Brescia, mais dans toute la Lombardie et même dans toute la chrétienté. Le prétexte de la rébellion n'avait rien de canonique ; mais, entre des usages sacrilèges et robsérvation des canons, le choix des clérogames était fait. Arnauld fut le témoin attristé de ces discordes à la fois civiles et religieuses. Le spectacle qu'il avait sous les yeux fit naître dans son esprit des projetsde réforme singulièrement hardis. Il crut remarquer que la richesse du clergé et le pouvoir temporel de l'évêque étaient les causes principales des maux dont souffraient l'Église et la cité. Pour couper le mal dans sa racine, une mesure vio- \ lente peut-être , mais efficace, ne s'ofîrait-elle pas natu-l rellement à la pensée ? JDépouiller les couvents et les é vê - 1 x , chés, et livrer leurs biens aux laïques comme aux seulsf légitimes possesseurs, n'était-ce pas le moyen le plus sûrl et le plus prompt de ramener le clergé à la pauvreté desl : temps apostoliques et par la pauvretéà la vertu? Ces idées» poursuivirent Arnauld pendant quelque temps ; et, pour en venir à la pratique, il osa formuler, dans ses sermons let ses harangues publiques, ces étonnantes propositions
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qu'il devait plus tard répéter et développera Rome : « Les clercs qui ont des propriétés, les évêques qui tiennent : des régales, les moines qui possèdent des biens ne sauraient faire leur salut. Tous ces biens appartiennent au prince; et le prince nepeuten disposer qu'en faveur des laïques (1). » ;
Deux points ressortent clairement de cette doctrine : c'est, d'une part, l'incapacité du clergé à posséder, et de l'autre le droit absolu du prince ou de l'État sur la propriété en général; Ces principes n'ont peut-être rien qui choque certains utopistes modernes; au douzième siècle, ils durent surprendre à peu près tous les esprits. D'autres, avant Ârnauld, la secte des Apostoliques par exemple, avaient prêché la nécessité pour l'Église de retourner à la pauvreté des premiers siècles chrétiens. Les Arialdistes, à Milan, avaient invoqué contre les simoniaques et essayé de remettre en vigueur les anciens canons qui réglaient l'administration etl'usage des biens ecclésiastiques. Quelques-uns enfin, comme le pape Pascal lui-même, avaient pu être tentés d'abandonner à l'Empire tous les fiefs détenus par les évêques et les abbés (2). Mais nul jusqu'à ce jour n'avait songé à nier absolument le droit de propriété que possédait l'Église : encore moins personne n'eût-il entrepris de l'en dépouiller de gré ou de force.
Les difficultés de cette tentative n'arr,êtèrent pas l'a-
véntureux esprit du disciple d'Abélard. Séduit par la
grandeur du but qu'il se proposait d'atteindre, entraîné
^^ par un zèle plus ardent qu'éclairé, il résolut de faire l'ap-
(1) « Dicebàt nec clericos proprietatem, nec episcopos regalia, nec monaclios possessiones habentes aliqiia ratione salvari posse; cuncta hsec prïncipis esse, ab ejusque beneficentia in usum tantum laicorum cedere oportere. » Otto Frising., Gesta Frider., II, 50.
(2) Watterich, II, 50 et sùiv.
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^ plication de ses principes à son propre pays. On devine -^
- aisément ropposition formidable qu'il rencontra dans le haut clergé. Tant qu'il se borna « à tonner contre la simonie et le mariage des prêtres » et même « à condamner, comme parle Gunther, le luxe des vêtements, les mets délicats, les jeux illicites, les plaisirs coupables des clercs,./ le faste des pontifes et l'orgueil des moines; » en un mot! tant qu'il s'attaqua aux abus , il put trouver un appui dans les membres les plus honorables de l'église de Brescia. L'austérité de ses mœurs, son renom de savoir, le prestige de sa piété, la sincérité de ses convictions, qui donnaient à ses discours une si grande puissance, semblaient devoir précipiter les progrès trop lents lie la réforme rer ligieuse. On croyait entendre dans sa voix ardente un écho de la retentissante parole d'un saint Pierre Damien-ou d'un saint Bernard. Mais la partie politique de son --. programme aliéna ceux-là même qui auraient soutenu . avec le plus de sympathie et de vigueur son entreprise si désintéressée. Il fallait être, comme Arnauld, aveuglé
' par un amour-propre de théoricien, pour s'imaginer quel l'évêque et les ab^és consentiraient à le suivre jusqu'au | bout et renonceraient à tous leurs droits, à toutes leurs|
. prérogatives les plus légitimes, pour l'amour d'une idée/ révolutionnaire et anticanonique au premier chef.
Cette résistance inattendue irrita son orgueil. A bout ^ de patience, il fit appel aux laïques pour imposer au clergé -;; une réforme dont ce clergé s'obstinait à méconnaître les avantages ou même là justice. Bientôt les Gibelins de^ Brescia, les régalistes comme on disait alors, les nobles jaloux du pouvoir et des richesses du clergé, les déclassés, les envieux et les mécontents, tous ces éléments d'origine suspecte au regard de la religiori et du patriotisme, for- ; mèrent, sous sa direction ou du moins sous son inspira-
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tion, un parti imposant avec lequel Manfred et ses défenseurs furent contraints de compter (1).
ALacommunede Bresciatraversa alors une crise terrible. La brièveté et l'incohérence des documents contemporains ne nous . permettent d'en entrevoir le dénouement qu'à travers un léger voile. Mais des divers témoignages d'Othon de Freisingen, de saint Bernard et dé Jean de Salisbury se dégagent au moins les faits suivants : un voyage de Manfred à Rome vers 1138, une insurrection pendant son absence, la tentative d'Arnauld pbur l'empêcher de reprendre possession de son siège, l'appel et la condamnation du prévôt rebelle par le pape Innocent II au concile de Latran. en 1139 (2). On a cru longtemps que le 23** canon du concile, dirigé contre Pierre de Bruys et ses partisans, atteignait aussi Arnauld. Une accusation vague, portée contre son orthodoxie touchant l'Eucharistie et le baptême des enfants, a donné naissance à cette opinion. Mais ce soupçon, appuyé uniquement sur un on-dit, ut i^ki^Mr; ne paraît pas fondé. Les invectives d'Arnauld côh-^ tre le clergé, son attitude vis-à-vis de l'autorité épiscopale^ et surtout ses théories sur l'incapacité du clergé à posséder formaient des griefs plus sérieux. « Pour arrêter la diffusion de sa pernicieuse doctrine, dit Othon de Freisingen, Innocent II le condamna au silence et à l'exil, » et défense lui fut faite de retourner à Brescià sans l'autorisation du souverain Pontife. Par un contre-coup .facile à prévoir,, les deux consuls qui représentaient Ison parti à la tête de la commune furent immédiatement vlchassès de la cité (3). La réforme suivit dès lors, un
(1) « Olericoruna ac episcoporum derogator..., laicis tantum adulans. » Otlû Frising., loc. cit. Cf. Hist. Pontif,, ap. Mon. G., XX, 537.
(2) Otto Frising., et Bist. Pontif., loc. cit.; Bern., ep. 195.
(3) Annal. Bna?., ap. Mon. G., XVIII, 812.
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cours lent, mais régulier, sous la conduite de Manfred. L'année suivante , Arnauld expatrié, errant de ville en ville, entendit par-dessus les Alpes « un coup de sifflet » qui partait de France, et, reconnaissant à ce signal Abélard en détresse, vint se ranger auprès de son vieux maître, qui allait engager à Sens sa dernière bataille contre les champions de l'orthodoxie. L'abbé de Clairvaux lès attendait de pied ferme. On sait comment l'agression tourna en déroute. « L'écuyer » fut enveloppé dans la défaite du « chevalier, » comme parle saint Berniard. Tous deux furent condamnés à la- détention perpétuelle dans des cloîtres séparés. Mais la sentence ne reçutipas son application. Pendant que l'un allait chercher l'oubli du monde dans le monastère de Cluny, l'autre se retirait ostensiblement à Paris sur la montagne Sainte-Geneviève, déjà illustrée par le séjour qu'y avait fait Abélard, et il y ouvrit une école publique de théologie morale.
Arnauld ne compta qu'un petit nombre de disciples, et ces disciples , nous dit Jean de Salisbury, étaient fort pauvres, réduits même à mendier leur vie. Cet insuccès du nouveau professeur s'explique moins par le caractère de son enseignement que par l'horreur qu'inspirait naturellement au clergé la condamnation dont sa personne avait été l'objet. Ses leçons, assaisonnées d'ascétisme, étaient surtout polémiques. A Paris comme à Brescia,!! dirigeait ses critiques contre le clergé séculier et régulier, condamnant spécialement le luxe et l'avarice des évêques, et flétrissant la richesse comme la véritable empoisonneuse de l'Église. Plusieurs de ses blâmes portaient coup ; mais les vérités qu'il proclamait étaient mélangées \ d'erreurs manifestes, et ces erreurs étaient encore aggravées par le tour satirique de son langage. Les noms les plus respectés, la vie la plus pure, n'étaient pas à l'abri de ses
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attaques, remarque un témoin, Jean de Salisbupy. Il dépeignait, par exemple, l'abbé de Glairyaux comme un homme « altéré de vaine gloire et jaloux de tous ceux qui avaient un nom dans le^ lettres ou dans la religion, s'ils . n'étaient pas de son école (1). » Tant d'audace effrayait et tenait éloignés d'Arnauld les esprits modérés et soucieux de l'honneur de l'Église.
L'abbé de Glairvaux, directement provoqué, releva le gant. Las de l'impunité dans laquelle l'autorité ecclésiastique laissait vivre « le schismatique incorrigible , le semeur de discordes, le perturbateur de la paix, le destructeur de l'unité, » comme il l'appelle, il se tourna vers le pouvoir civil et obtint « que le roi très chrétien chassât du royaume de France » celui que l'Italie avait déjà exilé. Arnauld, contraint de changer encore une foi^ de résidence, se réfugia en Suisse et s'établit à Zurich ,dans le diocèse de Constance (2).
La persécution ne refroidit pas son zèle. Il reprit aussitôt ses prédications, et la semence qu'il jetait à pleines mains sur un sol déjà remué et préparé par l'hérétique Henri fructifia rapidement. Dons merveilleux de cet homme étrange! Sa parole était d'une douceur "infinie, ' ses regards et tout son air pleins de séduction. Bien peu échappaient au parfum de mysticisme qui s'exhalait dé sa personne et semblait former autour de lui une sorte d'atmosphère pénétrante. Ainsi enveloppé et fasciné, on. ne songeait même pas à fuir la contagion funeste de, son enseignement. .Ses contemporains s'accordent à voir en lui un enchanteur. Othon de Freisingen et l'abbé de Glairvaux sont à peu près les seuls qui aient découvert et si-
(1) UuL Pontif.^ loc. cit.
(2) Otto Frlsing., loc. cit.; Bern., ep. 195.