AUNAULD ^DE ^BRESCIA; ET L EGLISE ROMAINE
gnâlé souë ces dehors d'une austérité singulière et charmante le maisqtie hypocrite d'un séducteur dangereux. « Ses discours insiriiiants sont un poison, écrit saint Bernard; ses paroles les plus douces ont un dard; sa langue est un glaive aigu. Sa bouche est remplie d'amertume.; il ne connaît pas le chemin de la paix : bref, c'est un ennemi de la croix du Christ (1). »,
Le temps qu'Arnauld employa à endoctriner les Zurichois ne dut pas être long. Saint Bernard, ayant découvert sa retraite, écrivit aussitôt à Hermann, évêque de Constance, pour l'inviter à chasser le réformateur de son diocèse, ou même, s'il était possible, à; l'enfermer en. lieu sûr, « de peur, disait-il, qu'il ne nuise encore en d'autres pays. » « Il est impossible que vous ignoriez ce qui se passe chez vous... Chassé de Brescia, de l'Italie, de la France, Arnauld de Brescia opère maintenant l'iniquité dans votre diocèse, nous dit-on, et dévore votre peuple comme une bouchée de pain... Plût à Dieu qu'il eût une doctrine aussi saine que sa vie est austère! C'est lin homme qui ne mange ni ne boit; il n'a faim et soif, comîme le diable, que du sang des âmes... Par ses discours flatteurs et lé semblant de ses vertus, il allèche les' riches et les puissants. Puis, lorsqu'il a capté leur bienveillance, il s'insurge ouvertement contre le clergé, et, appuyé sur la force armée, il s'insurge enfin contre les évêques eux-mêmeë et se déchaîne contre l'ordre ecclésiastique tout entier... Le Seigneur Pape avait déjà ordonné de le lier; mais il ne s'est trouvé personne pour accomplir cette bonne action. Qui donc enfin liera ce loup féroce, afin qu'il n'escalade plus la bergerie du Christ et n'égorge plus les brebis (2). »
(1) Bern., ep. 195 ; cf. Gualt. Mapes, Nugœ Gurial., Dist. I, cap. 24.
(2) Ep. 195, écrite en 1142 ou 1143.
L'évêque de Constance se mit-il en mesure de suiyre les avis de l'abbé de Glairvaux? et Arnauld fut-il secrètement informé de l'intention qu'on avait de sévir de nouveau contre lui? De gré ou de force, quel que fût le motif de sa détermination, on le voit du moins, vers cette époque (1143), chercher un refuge en Bohême auprès d'un légat du pape, nommé Guy ou Guido (1). Ce prélat, — qu'il ne faut pas confondre avec son homonyme, disciple d'Abélard, et plus tard pape, — reçut lé proscrit avec bienveillance et, comme tout le monde, il subit le, charme de sa conversation. Touché de son infortune, ilf l'admit dans sa. familiarité et fit même de lui son com- * mensal.
Lorsque l'abbé de Clairvaux apprit cette mystérieuse nouvelle, il laissa éclater son étonnement et s'empressa d'adresser au légat des leçons de prudence : « On dit qu'Arnauld, ce monstre à tête de colombe et à queue de scorpion, que Brescia a vomi, que Rome abhorre, que la France a repoussé, que l'Allemagne abomine et quel'Itar lie ne veut plus recevoir, se trouve auprès de vous. Pre-. nez garde, je vous prie, qu'à l'aide de votre autorité, il, ne nuise davantage... Ne savez-vous pas quelles traces de son passage ila laissées partout? Ce n'est pas sans motif que le vicaire apostolique a forcé cet homme, originaire d'Italie, à passer les Alpes et ne souffre pas qu'il rentre dans sa patrie. La haine qu'il a en tous lieux suscitée contre lui est une preuve que sa condamnation n'a pas été arrachée subrepticement au souverain Pontife... Le fa-
(1) Sur cette légation, cî: JâfSé, Règesi., n» 82iS; Annal. Grad, ap. Mon. G., XVII, 651 ; Mon. Sazav., ibid.j IX, 159.- C'est bien auprès de ce Guy (Giesebrecht, Arnold, p. 16) qu'Arnauld dut se réfugier; Qaria France, l'Italie etl'Allemagne étaient fermées à l'exilé. Cf.Bern., ep. 196.
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Toriser, c'est donc être en opposition avec le seigneur pape et même avec le Seigneur Dieu... Et je ne vois que deux suppositions à faire, — si toutefois il est vrai que vous ayez cet homme auprès de vous, — c'est, ou qu'il vous est mal connu, ou bien, — ce qui est plus croyable, — que vous avez foi en sa conversion. Et plaise à Dieu que vous ne vous trompiez pas (1)1»
L'abbé de Glairvaux pensait avec Horace qu'un vase, si pur soit-il, une fois imbibé de poison, garde presque toujours le parfum de la fatale liqueur. La conversion d'Arnauld lui paraissait fort problématique. Nous verrons plus tard que ses soupçons, enappa(rence injurieux, n'étaient que trop fondés. Il eut un véritable pressentiment des maux que le radicalisme du prétenjiu réformateur causerait à l'Églisei Toutefois, les termes de son accusationsontlégèrementexagérés. « LaFranceet l'Allemagne » qui poursuivaient le disciple d'Abélard se rédui- '. saient à fort peu de personnes. En ôtant du groupe Bernard lui-même, on eût cherché longtemps où étaient les autres accusateurs de marque. Ce sont ses objurgations seules qui ont armé le bras de Louis le Jeune et celui de l'évêque de Constance. Le cardinal Guy ne pouvait ignorer ce point. On ne saurait donc, sans injustice, lui reprocher les efforts qu'il fit pour ramener Arnauld dans le giron de l'Église. Si sa tentative n'obtint pas un résultat définitif, tout porte à croire qu'elle réussit momentanément. L'attitude sincèrement respectueuse et catholique d'Arnauld explique seule le caractère et la durée de son ' intimité avec le légat du pape : elle explique, en outre, [ son retour en Italie, dont les portes lui étaient désormais [ rouvertes ; elle explique enfin et prépare l'abjuration so
(1) Ep. 196, écrite vers 1143.
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lennelle qu'il fit à Viterbe entre les mains du pape Eugène III en 1145 (1).
Le temps, les esprits et les événements avaient marché depuis le jour où Innocent II avait prononcé, dans le Latran, la condamnation d'Ârnauld. Le vent de révolution, qui soufflait du nord, pénétrant à Rome, avait fortement ébranlé le pouvoir temporel de l'Église, et trois papes. Innocent II, Célestin II, Lucius II, tenant tète à l'orage, avaient succombé sous l'effort.
Sous Lucius, la crise était arrivée promptement à l'état aigu. Bien connu par son habileté politique, le pontife avait su d'abord désintéresser les sénateurs des affaires municipales et il était parvenu àleur faire quitter le Capitole, lorsque le peuple, excité par quelques meneurs, se soulève derechef et réinstalle un sénat révolutionnaire, à la tête duquel il place un patrice, appelé par ses fonctions à contrebalancer ou même à annuler l'autorité du préfet de Rome, représentant attitré du Pape et de l'Empereur. Jouant les Henri V au petit pied, les chefs du parti rebellé osent proposer à leur souverain d'abdiquer ses droits temporels en faveur du fils de Pierleone, Giordano, patrice, et de ramener l'Église à la pauvreté antique, à ce fameux âge d'or où les prêtres se contentaient des dîmes et des oblations. C'était tendre pour la seconde fois à la papauté le piège grossier où Pascal II avait un instant été pris. Lucius n'eut garde d'y tomber. Il répondit à la hautaine sommation de la municipalité par un refus catégorique. C'était accepter la lutte ouverte; il se tourna aussitôt vers le roi Conrad, futur empereur, et
{i) Hist. Pontif., loc, cit.
- -Àrnacld de'br'escia et l'église romaine. 255
prôtecteur-né de l'Église Romaine, pour lui demander secours contre la révolution déchaînée (1). Le bruit du péril que courait la papauté se répandit en France et frappa jusqu'aux murs de Clairvaux. Bernard, comme
-^ Lucius, ne vit d'espoir que dans les bras de Conrad III.
i Sur-le-champ, il lui écrivit pour l'engager, au nom de l'union séculaire du sacerdoce et de l'empire, à défendre le souverain Pontife contre les usurpateurs du pouvoir temporel de l'Église :
« C'est Dieu, dit-il (2), qui a uni le sacerdoce et la royauté. Que les rois et les prêtres se protègent, se défendent etportent mutuellement leurs fai^deaux .Si un frère aide son frère, tous deux seront consolés, dit le Sage. Que si les deux pouvoirs (loin de nous ce malheur!) se rongent et se déchirent, ne seront-ils pas désolés? A Dieu ne plaise que j'entre dans la pensée de ceux qui disent que la paix et la liberté des églises nuiront à l'empire ou que la prospérité et la grandeur croissante de l'empire nuiront aux églises. Dieu, le fondateur.des deux pouvoirs, les a liés ensemble, non pour leur ruine, mais pour leur édification. Si vous savez cela, jusquesà quand ferez-vôus semblant d'ignorer cet outrage commun, cette commune injure? Rome n'est-elle pas la tète de l'empire, , comme elle est le siège apostolique? Et sans parler de l'Église, est-il honorable pour un roi de tenir entre ses mains un empire mutilé?... Sans doute le bras de Dieu^
(1) Sur celte révolution, pour plus de détails, cf. Bernhardi, Koni)'a(Z ///, p. 346-353, 450-451.
(2) Ep. 244. Les éditeurs placent cette lettre après l'épître ad Romanos. C'est pourquoi les historiens la rattachent au pontificat d'Eugène III comme l'épître 243. Mais les plus anciens Mss. séparent ces deux lettres, et l'épître 244 est toujours placée avant celles qui regardent l'année 1145. Cf. Biblioth. nation., mss. 17463, 18118 ; Grenoble, 242j Dijon, 154; Troyes, 852. -
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n'est pas raccourci; il délivrera maintenant encore, comme il a déjà fait, son épouse en détresse, cette époTjse qu'il a rachetée de son sang, dotée de son esprit divin, ornée de dons célestes et enrichie en même temps des biens terrestres. Il la délivrera, oui, il la délivrera; mais, s'il le fait par la main d'un autre, les princes du royaume trouveront-ils que cela est un honneur pour le roi et un profit pour le royaume? Non certes. C'est pourquoi, ceins le glaive sur ta cuisse, roi très puissant : que César reprenne ce qui est à César et rende à Dieu ce qui est à Dieu. Il est certain qu'il importe également à César et de protéger sa propre couronne et de défendre l'Église. Le ■premier rôle convient au roi; le second au protecteur de l'Église. La victoire (Dieu nous en donne la confiance) est en nos mains. L'orgueil et l'arrogance des Romains sont plus hautsque leur valeur. Eh quoi ! est-ce un grand, un puissant, en un mot un empereur ou un roi, qui a conçu une telle entreprise contre le sacerdoce et l'empire tout ensemble? C'est ce peuple maudit et séditieux, qfui ne sait ; ni mesurer ses forces, ni se proposer tm but, ni prévoir les résultats ; c'est lui qui a osé, dans sa fureur insensée, commettre un si grand sacrilège. Il s'en faut bien qu'une troupe d'hommes du peuple, une foule téméraire puisse soutenir, même un instant, la présence du roi... Si quelqu'un s'efforce de vous persuader autre chose que ce que Je vous dis, celui-là certes n'aime pas son roi, ou il ne comprend guère ce qui convient à la majesté royale. » V Conrad, qui n'avait pas encore reçu la couronne impériale, aurait souhaité vivement de répondre à de telles instances ; mais les affaires d'Allemagne l'empêchaient de quitter son royaume. Les lettres dé Lucius II et de l'abbé de Gï air vaux demeurèrent sans résultat. Le souverain Pontife comprit alors qu'il ne pouvait compter que sur
:^'': ■ ARNAXJLD DE 'brescîa' ET l'Église romaine. 257
ses propres ressources. Bien que mal préparé à la lutte armée, il entreprit avec une poignée d'amis résolus le
siège du Capitole, où le sénat et ses partisans s'étaient
retranchés. La tentative échoua misérablement. Lucius " lui-même, qui assistaità l'assaut, fut atteint, dit-on, par une énorme pierre et mourut peu de temps après (15 fé-
■ vrier 1145) des suites de sa blessure (1).
L'élection d'un pape en un pareil moment était une affaire délicate et périlleuse. Les cardinaux se réunirent le jour même, secrètement, dans l'église Saint-Gésaire, et après avoir à l'unanimité proclamé souverain Pontife un de leurs collègues, Bernard de Hse, abbé de Saint- Vincent et Saint- Anastase, qui prit le nom d'Eugène ÏII, ^ ils le conduisirent à l'église de Latran, où il fut immédiatement intronisé. Une manœuvre si prompte déconcerta les sénateurs qui nourrissaient le dessein de peser sur le sacré-collège, afin d'obtenir un pape favorable à leur politique. Dans leur dépit, il^ jurèrent de faire annuler par le peuple l'élection d'Eugène III, si celui-ci ne consentait à reconnaître les droits qu'ils s'arrogeaient sur Rome. La menace était aussi téméraire que présomptueuse. Le nouveau pontife, pour toute réponse, se contenta de déclarer qu'il frapperait d'excommunication quiconque ose- , rait contester la validité de son élection. Mais, comme une émeute populaire était toujours à redouter, Eugène III, pour échapper aux horreurs d'une sommation année, prit le parti dé quitter le Latran, et se retira clandestinement, avec les cardinaux, à Monticelli dans la Sabine, et de là au monastère de Farfa, où il fut sacré le 18 février (2).
(1) Watterîch, II, 281 ; cf. Saiîé.Reg., II, 19 ; Bernhardi, Konrad lll, p. 450-451. '
(2) Boso, Vita Eug.,dL^. Watterich, II, 282; Albéric, ap. iUfon. G., XXIII,838; cf. Jaffé, iJe^r., II, 21.
Avec Eugène ÏII, l'Ordre cistercien montait pour la première fois sur le siège de saint Pierre. La lettre encyclique, qui notifiait au clergé son élévation, ne parut que le 2 mars et ne put guère parvenir à Glairvaux avant le 10 du même mois. Au premier bruit d'une si surprenante nouvelle, Bernard s'élève contre le sacré-collège :«Dieu vous pardonne 1 écrit-il (1), qu'avez-vous fait? Vous avez rappelé au milieu des hommes un homme mort et enseveli... Celui qui était crucifié au monde, par vous revit au monde. Croyez- vous donc qu'il ait quitté Pise pour accepter Rome? Celui qui ne pouvait soutenir le second rang dans une église particulière recherchait-il donc le premier dans l'Église universelle? Par quel dessein, à, la mort du souverain Pontife, vous êtes- vous précipités suje,,, ^ j|piiîIûIQLe«.de.s^amp|? lui avez-vôus arraché des mains la hache, la scie et le hoyau, pour le traîner dans un palais, l'élever sur une chaire, le revêtir de pourpre et le ceindre d'un glaive? Ne se trquyaitj-U donc.parmlvpu,^^ ■personne de plus sage et de plus expérimenté, J.qm *J^la^^confïnt mieux ? Il paraît vraiment ridicule que vous ayerpris un pauvre homme couvert de haillons, pour en faire un souverain, qui soit à la tête des princes, commande aux évêques et dispose des royaumes et des empires. Ridicule ou merveilleux, c'est, à coup sûr, l'un ou l'autre. Que ce soit aussi l'œuvre de Dieu, qui seul fait de] grandes merveilles, je vous l'accorde, puisqu'il me revient de tous côtés que c'est le Seigneur qui a fait cela,j Je n'en suis pas moins inquiet, parce que notre Eugène est un fils délicat dont la timidité habituée au repos est mal préparé,e à traiter les affaires extérieures, et je crains qu'il ne remplisse pas avec l'autorité nécessaire les de-
(1) Ep. 237.
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voirs de son apostolat. C'est pourquoi il imj^orte et il est de YOtre intérêt, mes très chers, que vous acheviez ce ^^ que vous avez commencé. Soyez ses assistants et ses | collaborateurs fidèles dans l'œuvre à laquelle le Seigneur | Ta appelé par vous. ^>
L'abbé de Clairvaux s'adresse en même temps à Eugène III et le gronde doucement du trop long silence qu'il , a gardé vis-à-vis de son ancien maître. « J'attendais, lui dit-il, qu'un de mes fils vînt adoucir la douleur d'un père, et me dire : Joseph votre fils est vivant, c'est lui. qui règne sur toute la terre d'Egypte. » Mais au milieu de ces reproches plus affectueux qu'amers, isa joie éclate, joie contenue, où le respect se mêle h la tendresse et l'inquiétude à l'espérance : « J'ose à peine vous, nommer mon fils, parce que le fils s'est changé en père; et pourtant, si vous le voulez bien, je vous ai en quelque sorte engendré par l'Évangile. Quel estmon espoir, ma joie, ma couronne de gloire? N'est-ce pas vous devant Dieu? Un fils sage est la gloire de son père. Toute l'assemblée des saints se réjouit de votre élévation et plus particulièrement l'Église dont le sein vous a porté et dont vous avez sucé les mamelles. Comment ne serais-je pas du nombre de ceux qui se réjouissent (1) ? »
L'abbé de Clairvaux augure les meilleures choses pour l'Église universelle de la sagesse d'Eugène III. D'instinct et comme malgré lui, il prête à son ancien disciple les sentiments dont il est rempli. Espérer que les peuples et les nations se ressentiraient de l'esprit de piété austère qui animait le nouveau pontife était en effet très légitime. Ce fut, du reste, bientôt une opinion assez généralement répandue que la papauté allait subir l'influence cister-
(1) Ep. 238.
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cienne. Clair vaux devint une sorte de succursale de la curie. Les solliciteurs s'y pressaient en foule. « Pardon, si je vous importune, écrit le saint abbé, l'apostolat d'Eugène forme mon excuse. On dit que c'est moi qui suis pape, et non vous. G'est pourquoi tous ceux qui ont des affaires affluent ici (1). »
Ce qui préoccupait avant tout l'abbé de Clairvaux, initié aux usages et aux moeurs du clergé romain, c'était la réforme de la curie, trop sensible èi la tentation de l'or. «. Qui me donnera, s'écrie-t-il, de voir avant de mourir l'Église de Dieu comme elle fut aux jours lointains oii les apôtres lançaient leurs filets pour la pêche, non pour la pêche de l'or et de l'argent, mais pour la pêche des âmes. Tout le monde attend de vous que vous arrachiez du champ du père de famille l'ivraie de l'avarice. Beaucoup en apprenant votre élévation se sont écriés : « Voici « enfin que la hache est posée à la racine de l'arbre (2). » Une telle mission, embrassant avec la réforme de l'église romaine la sollicitude de toutes les églises, paraîtrait redoutable même aux anges. Craignant que son disciple n'en fût accablé, Bernard l'encourage doucement et lui propose pour modèle le premier des papes, cet apôtre à la fois si humble et si fort. « Le lieu où vous êtes, dit-il, est une terre sainte ; c'est la place de Pierre, la place du prince des apôtres, l'endroit oii ses pas se sont arrêtés; c'est la place de celui que le Seigneur a établi maître de sa maison et prince de tout son domaine. Il a été enseveli en ce lieu même, afin que, si vous vous écartiez de la voie du Seigneur, il se levât pour rendre témoignage contre vous. »
L'inquiétude de l'abbé de Clairvaux, tempérée, on le
(1) « Aiunt non vos esse papam, sed me. » Ep. 239.
(2) Ep, 23*8.
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sent, parla confiance en son ancien disciple, eût été bien autrementpoignante, s'ileûtconnu les tristes événements qui avaient accompagné ou suivi à Rome l'élection pontificale. Exaspéré par la fuite d'Eugène IIÏ, le sénat prit le parti d'exécuter à lui seul la résolution politique dont la papauté refusait de se faire la complice. Il décréta l'abolition de lapréfecturedeRome,etcontraignitleshabitants, riches ou pauvres, nobles ou bourgeois, à reconnaître- , l'autorité suprême du patrice. Rencontra-t-ril quelque / résistance dans la noblesse et le clergé? Tout porte à le croire. Le peuple alors prêta main-forte, à sa manière, au ; nouveau gouvernement. Il se précipita en fureur sur les palais des nobles, sur les demeures des cardinaux et des clercs, qu'il mit au pillage. Ce fut un horrible et sacrilège saccagement. Les émeutiers n'épargnèrent pas les églises ; ils pénétrèrent dans Saint-Pierre, dépouillèrent violem^ ment les pèlerins qui venaient y prier ou faire leurs offrandes, et par un criminel attentat, dit un 'chroniqueur, necraignirent pas de mettre à mort les fidèles récalcitrants, dans le portique même et le vestibule du temple (1).
Grande fut la désolation de Bernard, quand il apprit ces lamentables nouvelles. A la joie de voir son disciple ; chéri occuper la chaire de saint Pierre succédait tout a coup, et sans transition, la douleur de savoir le pape en., exil et Rome en proie à la démagogie triomphante. Quel brusque revirement ! et quel remède apporter à ces maux qui dépassaient par leur soudaineté et leur violence les craintes les plus vives qu'il eût pu concevoir? Laquelle, delà douceur ou de la force, était le moyen le plus propre à rétablir l'ordre troublé? L'abbé de Clairvaux, qui avait vainement sollicité, l'année précédente, le secours d'une
(1) Otto Frising., Chron., VII,'31 ; cf. Fi^aEw^., Waiterich,II,282.
force étrangère, chercha cette fois dans Rome même le remède, au mal. D'un ton suppliant, il fait appel au bon sens, à la piété, à l'énergie des catholiques restés fidèles ^à la Papauté.
« Je m'adresse à toi, peuple sublime et illustre, malgré la bassesse de ma condition. Il y a certes honte et embarras pour moi, quand je songe qui je suis et à qui j -écris. Mais, malgré mon indignité, je ne crains pas d'avertir, de loin et par-dessus les Alpes, les Romains de leur propre péril et de leur faute. Heureux si, par hasard, ils m'écoutent et se tiennent en repos 1 Qui sait s'ils ne se convertiront pas à laprièred'unpauvre,euxquine cèdent pas aux menaces des puissants ni à toutes les armes des forts? Jadis à Babylone tout un peuple, qui avait été séduit par le jugement de vieillards iniques, ne revint-il pas au tribunal à la voix d'un jeune enfant, et ce jour-là le sang innocent ne fut-il pas épargné? De même, bien que je sois un petit enfant sans crédit, — je ne parle pas de mon âge, mais de mes services, — Dieu peut donner à ma voix une telle force, que ce peuplé, assurément séduit lui aussi, en soit frappé et revienne à la justice.
« Si cette excuse de ma démarche ne suffit pas, j'en ajoute uneautre. Il s'agit ici d'une cause commune à tous les catholiques. Point de distinction de petits ou de grands : la douleur qui atteint la tête n'est étrangère à aucune partie du corps, pas même à la plus petite, pas même à moi, par conséquent. — Laissez-moi donc, je vous prie, laissez-moi pleurer ma douleur devant vous, toa douleur qui est aussi celle de toute l'Église. N'est-ce pas l'Église qui par le monde entier crie : « Je souffre à « la tête, je souffre à la tête? » Et quel chrétien dans tout l'univers, fût-ce le dernier, ne se glorifierait de cette tête, qu'ont élevée si haut par leur triomphe et ornée de
ïmir sàliig; ces deù:k^ gloriè^ l'un
eùiila tête tranchée et l'autre fut crucifié la tête en bas? Elle régarde donc tout chrétien, l'injure faite aux Apôtres ; et de même que leur voix s'est répandue par toute la terre, ainsi l'outrage dont ils sont l'objet, senti partout et partons, excite en tous lieux des plaintes et des gémissements.
« A quoi donc pensiez-vous, Romains, d'offenser les princes du monde, vos protecteurs tout particuliers? Pourquoi provoquez-vous et le roi de la terre et le Seigneur du ciel avec une fureur aussi intolérable qu'irréfléchie, en vous efforçant par une audace sacrilège d'attaquer et d'amoindrir le Saint-Siège apbstolique qu'ont singulièrement élevé les privilèges divins et impériaux, ce siège que même contre tous, s'il l'eût fallu, vous auriez dû défendre? Voici l'héritier de Pierre chassé par vous du siège et de la ville de Pierre. Voici les cardinaux et les évéques, ministres du Seigneur, dépouillés par vos mains de leurs biens et de leurs demeures. peuple insensé ' colombe séduite qui n'a plus de cœur! Qu'est-ce maintenant que Rome, si ce n'est un corps tronqué, décapité (1)?»
Et se tournant vers les fidèles indécis et flottants, toujours nombreux en pareille circonstance, Bernard leur montre, par des faits éclatants, combien vaines étaient les promesses que faisaient miroiter devant leurs yeux les meneurs du parti républicain. « peuple malheureux, reconnais enfin quels maux tu souffres ou tu as soufferts et sache quels en sont les auteurs. Rappelle-toi pour quels motifs, dans quel but, par quiet pour quels usages, en ces derniers jours, tous les ornements et les trésors des
■ églises ont été dispersés. Tout Vor et l'argent qu'on a pu trouver sur les autels et les vases des autels, voire même sur les images sacrées, les mains des impies l'ont pillé et emporté. Et de toutes ces richesses que trouves-tu maintenant dans ta bourse? Ahl reconnais que tous ceux qui te flattent ne sont pas de vrais amis !»
La lettre s'achève dans un sanglot et une prière. « Je vous conjure au nom du Christ, réconciliez-vous avec vos princes, je veux dire Pierre et Paul, que vous avez chassés de leurs sièges en la personne d'Eugène, leur vicaire et leur successeur. Réconciliez-vous avec les milliers de martyrs qui sont auprès de vous et que vous avez offensés, réconciliez-vous avec l'Église universelle que votre conduite a scandalisée ; sinon, cette page que je vous adresse rendra un jour témoignage contre vous. » Ces considérations, un peu mystiques et d'ordre surnaturel, ne pouvaient guère toucher que des cœurs animés d'un véritable esprit de foi et d'un grand courage chrétien. Le fruit que le souverain Pontife en recueillit blc fut guère appréciable. Mais Eugène III ne se contenta pas de ces essais de persuasion. Diplomate plus habile et plus fin tacticien que ne l'eût soupçonné l'abbé de Clairvaux, il sut intéresser à sa cause les comtes de la Campanie, les habitants de Tivoli et des villes ou villages avoisinants ; groupant toutes ces forces, accrues encore par les intelligences qu'il avait dans la place, il réduisit eh quelques mois ses ennemis à la dernière extrémité. Le sénat vaincu demanda à entrer en pourparlers. Ce fut le pontife qui dicta les conditions de la paix. La restauration du pouvoir temporel avec toutes ses prérogatives, politiqiies, judiciaires et financières, en fit le premier article. Le patriciat était aboli et la préfecture de Rome rétablie. Si le corps sénatorial fut maintenu, ce fut à la
^ -. '" ■ " ARlirAULb ^DE- BRÈSCIA^ ET ^ L EGLISE ROMAINE . 200
condition qu'il gardât un caractère purement municipal et relevât désormais du pape autant que du peuple : le , peuple en désignait chaque année les membres au, nombre de cinquante; le pape les agréait et leur donnait Tinstitution définitive (1).
Une telle constitution ruinait les desseins d'émancipation des politiciens de Rome. Mais, si l'ambition de quelques-uns en souffrit, la majorité du peuple accueillit * sûrement avec faveur la nouvelle de la paix conclue. Aussi, quand Eugène III fit son entrée dans Rome, le 19 ou 20 décembre 1145 (2), lafoule accourut à sa rencontre avec des cris de joie. A vrai dire, cet empressement n'était pas désintéressé. heËpresbyteria ou diéttibutions d'argent qui étaient l'accompagnement obligé de la cérémonie en formaientl'un des grands attraits. Nul doute que la chambre apostolique n'ait fait les frais de ce joyeux avènement. Depuis le préfet, rétabli dans la charge, jusqu'au dernier des officiers de la curie, depuis les nobles jusqu'aux mendiants, chacun reçut une gratification comme aux solen-. nités du couronnement du pape. Les Juifs eux-mêmes ne furent point oubliés. Admis à offrir leurs hommages au nouveau pontife, ils reçurent le presbyterium ordinaire, c'est-à-dire probablement la valeur de vingt sous provinois (3). A ce prix l'entrée d'Eugène dans sa capitale
(1) Otto Frising., Chron., VII, 31-34; ViiaEug., Watterich, II, 282. Pour le nombre des sénateurs, cf. Annal. Pisan., Mon. G., XIX, 242. Sur la durée de leur mandat, annuatim, voir un document du 23 décembre 1148, cité par Gregorovius, Geschichte der Stadt Rom, IV,
(2) Cf. Jaffé, iîes'., no« 8807-8808.
(3) Boso,VitaEug., Watterich, II, 283 ; Otto Frising., C/imi., YII, 34. Sur les presbyteria distribués par le camérier, cf. Ordo Cencii, ap. Mabillon, Mussenm Italie, II, 188-196; Ordo Benedicti, ibid., p. 143.
soumise fut grandiose . Les sujets formèrent deux longues haies, vivantes et bruyantes, à travers lesquelles il se 'rendit au palais de Latran.
Parmi les curieux, un œil perspicace eût vraisemblablement remarqué un moine, en habit de pénitent, à la figure austère et ainaigrie, le front chargé de pensées-, dont l'attitude froide et silencieuse contrastait avec l'enthousiasme général. C'était Arnauld de Brescia. Rentré en Italie après un exil de cinq où six années, le réformateur assagi était venu se jeter à Viterbe aux pieds d'Eugène ÏII et faire amende honorable de sa conduite passée. Le pontife, en le réconciliant avec l'Église, lui avait imposé une pénitence alors en usage: jeûne, veilles et pèlerinage aux principaux sanctuaires de Rome. Arnauld avait tout accepté avec humilité, et juré obéissance à ses pasteurs. C'est ainsi qu'il put accompagner ou même précéder Eugène 111 dans la ville éternelle {!).
'; Mais des germes de révolte flottaient dans l'air qu'il allait respirer. Son vieil esprit révolutionnaire, mal endormi par ses mortifications, se réveilla bientôt; à quelques mois de là; il se surprit à dénigrer le clergé et à semer du haut duCapitole ses anciennes idées de réforme. La curie surtout devint l'objet de ses attaques ; il peignit : lés cardinaux comme de vils hypocrites et des avares éhontés, qui jouaient auprès du peuple chrétien le rôle des anciens Juifs et des Pharisiens. Le pape ne pouvait échapper à une censure aussi systématique. Eugène III, dont l'âpre réformateur avait naguère éprouvé et publiquement reconnu la bienveillante modération, était subitement transformé en bourreau de l'Église, en concussionnaire, plus occupé à « engraisser sa chair et à
(i) Hisi. Pontif., Mon, G., XK,^B7.
remplir sa bourse, » qu'à imiter le zèle des apôtres dont il tenait la place. Le droit de la papauté au respect et à l'obéissance des fidèles fut mis en doute, la légitimité du pouvoir temporel ouvertement niée, l'anathème jeté au pontife qui appuyait sur la force et « défendait par Thomicide » ses droits contestés (1).
A ces derniers traits, on reconnaît que l'orateur parlait en pleine révolution. Eugène III avait dû, en effet, quitter Rome encore une fois (janvier 1146) (2), pour n'y plus rentrer avant le mois de novembre 1149. La démagogie triomphait avec Arnauld de Brescia. Ainsi s'accomplissait ou même était dépassée la prophétie de l'abbé de Clairvaux, qui avait dès longtemps dénoncé dans le disciple d'Abélard un sectaire dangereux et un adversaire irréconciliable de la papauté. Ainsi grossissàitrorage qui faillit abattre le pouvoir temporel des papes, mais qui, se retournant contre ceux qui l'avaient déchaîné, finit par emporter, comme nous le verrons, Arnauld de Brescia lui-même. o
(1) Hist. Pontifie, p. 538 ; Gilbert, Chron., ap. Mon. Gr^, XXIX, 133; cf. Gualt. Mapes, JVwfl'* CuriaLt I, 24; Otto Frising., Cesf« Frid.,ll, 20.
(2) Otto Frising., Chron., Vil, 34. Une bulle d'Eugène III, du 28 janvier 1146, est déjà datée Tratis Tyderim, JafiFé, Reg., n" 8850,