CHAPITRE XXVlï
Le temps était venu où Rome allait céder la place à une ville non moins illustre, dans les préoccupations de ràbbé de Clairvaux. Jusqu'à l'époque où nous sommes, Jérusalem ne figure que de loin en loin dans sa correspondance. Désormais et pour tout le reste de ses jours, ses écrits, ses discours et son cœur en seront pleins.
L'Ordre du Temple avait été longtemps l'unique objet qui attirât spécialement son attention du côté des lieux saints. Il se contente de recommander à la sollicitude, soit du patriarche de Jérusalem, soit du patriarche d'Antioche, soit même de la reine Mélisende, ces chevaliers de Dieu qui « mettent leur vie au service de leurs frères (1). » Il ne tenait qu'à lui d'exercer en Orient une influence plus pénétrante. L'estime etl'aifection que lui témoignaient le roi, la reine et le patriarche de Jérusalem l'autorisaient à tout entreprendre. Le patriarche l'avait prévenu dans ce commerce d'amitié, en lui envoyant un iriorceau de la vraie croix (2). La délicatesse et la géné-
(1) Epp. 175, 392, 207, 289.
(2) Ep. 175.
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rosité de Baudoin II ne furent pas moins touchantes; il offrit à l'abbé de Clalrvaux mille écus d'or et le site - nommé Saint-Samuel, pour y fonder un monastère cis- j tercien (1). Si séduisante que fût la proposition, Bernard la déclina. L'insalubrité et l'insécurité du lieu effrayèrent son prosélyfisme^' nous dilson biographe. Il serait peutêtre plus juste de mettre son refus sur le compte de la . distance..Jusque-là aucun de ses^monastèresnléiait éloigné de Clairvaux de nlus^Cune^trentame deme^eg.. Emigrer en Asie, avant d'avoir pris possession de l'Europe ou même de la France, lui parut vraisemblablement une entreprise téméraire (2). Mais ce qu'il\ estime dangereux pour son Ordre était sans doute à ses yeux moins redoutable pour une autre institution. Il usa de soii influence sur Baudoin pour faire donner aux Prémontrés l'empla- | cément de Saint-Samuel, avec les mille écus d'or pour les premiers frais d'établissement. La Terre Sainte se trouva de la sorte protégée contre ses ennemis par deux groupes . de défenseurs. Pendant que les chevaliers du Temple, armés du glaive matériel, la purgeaient des voleurs et des bandits, les Prémontrés, ceints du glaive spirituel, avaient pour mission de combattre les ennemis invisibles. Et de ces deux phalanges, la dernière, selon la pensée profondément mystique de l'abbé de Clairvaux, n'était pas la moins utile au salut du pays. « Recevez-les, écrit-il à la reine Mélisende, recevez les Prémontrés^ comme des guerriers pacifiques, doux aux hommes, terribles aux démons (3). »
On ne voit pas qu'avant la nouvelle de la prise d'Édesse
(1) Ep. 253, n» 1.
(2) « Ob iacursus paganorum et aeris întemperiem. » Bevn. Yiia, lib. in, cap, >rn, n» 22 ; cf. Bern., ep. 75.
(3) Epp. 253 (n° 1), 355.
par Zengui ou Zenki, émir d'AIep, Bernard ait redouté pour, les colonies chrétiennes de l'Orient une invasion musulmane. Il semble qu'à ses yeux les Templiers aient suffi en temps ordinaire pour la défense du Saint-Sépulcre et la protection des pèlerins. Pourvu que les princes chrétiens et les patriarches de Jérusalem et d'Antîoche secondent ces généreux défenseurs de l'ordre, sa sé- ' curité est entière (1) . Cependant, à la mort de Foulques (novembre 1143) (2), il eut quelque pressentiment du péril qu'allait courir le royaume de Jérusalem, durant la minorité du jeune Baudoin lïl. Jusque-là il ne s'était adressé à la reine Mélisende que pour solliciter ses faveurs et lui recommander, outre les Templiers et les Prémontrés, les pèlerins de la ville sainte, fort nombreux (3) à cette époque. Maintenant il s'autorise de la confiance qu'elle lui témoigne pour lui donner des conseils.
« Votre époux mort, dit-il, et le petit roi étant encore inhabile à remplir son métier de prince, tous les regards se tournent vers vous, et c'est sur vous que retombe tout le poids de la royauté. Il faut que vous mettiez la main à des œuvres grandes et que dans une femme vous montriez la virilité, faisant tout ce qu'il y a à faire avec un esprit de conseil et de force. Il faut que vous disposiez
(1) « Cœleste depositum secure et fideliter custodire sufficitis, si nequaquam de ipsa vestra prudenlia vel fortitudine, sed de Dei tahlum adjutorîo ubique prasuroitis, » etc. De Lande novxmiUiiœ,cùi^. xiii; cf. epp. 175, 289, 392.
(2) Selon Guillaume deTyr (lib. XV, H. des G., XII, 473, note b), Foulques aurait été tué le 13 novembre 1142. Mais sa chronologie n'est pas sûre. Les chroniques les mieux informées, ce semble {Chron. S. Albini Andegav., ap, H. des G., XII, 481 ; Chron. Briiann., ibid., 558;. Nicolai Ambianens., CAro»., ibid., XIV, 21 ; cf. Chron. Turon.,ibid., XII, 47o), fixent la mort de Foulques en 1143.
(3) Epp. 286, 289, 355.
' ORIGINES V DE' ÏA" SECfONDiE CROISADE. iVl
tout avec tant de prudence et de modération que ceux qui verront vos œuvres se disent : ce n'est pas une reine, c'est un roi... Et ne m'objectez pas que tout cela est audessus de vos forces, Dieu est là ; ces choses sont grandes sans doute, mais notre Seigneur Dieu est grand aussi, et grande sa vertu (1). »
Pour conjurer les malheurs qui allaient s'abattre sur l'Orient latin, il eût fallu un bras plus puissant que celui d'une femme. Inhabile à maintenir la paix au dedans de son royaume, Mélisende commit encore la faute de rompre l'alliance que son époux, à la suite d'une défaite que Zenki lui avait infligée, contracta en 1138 avec l'émir de Damas, son voisin.
Ce Zenki était le plus redoutable ennemi qui menaçât les principautés chrétiennes. Devenu tuteur de l'émir de Mossoul, il avait réuni dans sa main les forces de cet émirat en même temps que celles d'Alep et organisé une armée dont la marche envahissante finit par alarmer à la fois ses coreligionnaires, les princes latins de là Syrie et de la Palestine et l'empereur de Constantinoplé lui-même. Si Jérusalem était le suprême objet de sa convoitise, Édesse et Antioche, plus rapprochées de sa capitale, irritaient davantage son désir de domination. Pour se mettre en campagne, il n'attendait qu'une heure propice.
Les Grecs favorisèrent indirectement son dessein. Les différents empereurs qui se succédèrent sur le trône de Constantinoplé pendant la moitié du douzième siècle suivirent une politique fatale à la chrétienté d'Orient. Au lieu de se confiner dans l'Asie Mineure et d'accorder aux Latins comme apanage l'Arménie, la Syrie, la Palestine, ils rêvaient de ressusciter un passé dès longtemps ense-
(I) Epp. 354, écrite fin 1143 ou commencement 1144.
272 VIE M simi bêrnàrI)';
veli et' de recouvrer par la ruse ou par la force tous les territoires compris dans l'ancien empire romain. De là leurs guerres incessantes non seulement avec les Seldjoucides, mais encore avec les Croisés, en particulier avec les princes d'Édesse et d'Antioclie. Les Latins devaient succomber dans cette lutte inégale; le comte Raymond, par exemple, fut réduit à prêter le serment de vassalité entre les mains de l'empereur Jean (1137) et entre celles de l'empereur Manuel (1144) (1).
Ainsi affaiblies, Édesse et Antioche offraient une proie facile aux musulmans. Zenki, profitant d'une absence de Jocelin qui avait imprudemment choisi pour résidence la ville de Tellbascher, près de l'Euphrate, mit le siège devant Édesse, et, avant que les chrétiens de Jérusalem et d' Antioche pussent la secourir, il s'en empara, la livra au pillage et la ruina de fond en comble (2S décembre 1^44) (2).
Les croisés furent extrêmement sensibles àce coup. L'épée qui avait frappé Édesse était suspendue sur Antioche et sur Jérusalem, et déjà l'on croyait entendre sonner le glas des principautés d'Orient. Le prince Raymond d'Antioche envisagea le péril de sang-froid, et, jugeant que les forces réunies de la Palestine et de la Syrie seraient impuissantes à arrêter la marche dp Zenki, il tourna ses regards vers l'Occident.
Au mois de novembre 1145, son ami, l'évêque de Gabala, paraissait à la cour d'Eugène ÏIÏ, annonçant tout
(1) Sur la situation des principautés chrétiennes de l'Orient à l'époque de la seconde croisade, cf. Wilken, Gesch. der KrewzzUge, Leipzig, 1807-1832, II, 586 et suiv. ; Kugler, Studien, p. 55 et suiv, ; Giesebrecht, JTaiserseiï, IV, 234-246.
(2) Sur la date exacte et les incidents de la prise d'Édesse, cf. Bernhardi, Konrad III, p. 513, note 25.
haut son intention de traverser les Alpes pour appeler Louis VII et Conrad III au secours de la Terre Sainte, (1). Vers la même époque, si l'on en croit la chronique de Morigny, d'autres ambassades, parties d'Antioche et de Jérusalem, arrivaient en France (2).
'■ Le roi Louis VIÎ était parfaitement préparé à les accueillir avec faveuj^. Depuis plusieurs années déjà, il avait, en mémoire d'un vœu de son frère Philippe (3) et en expiation dé l'injcendie de Vitry (4), formé le projet d'un pèlerinage au tombeau du Christ. La nouvelle de la prise d'Édèsse et des périls qui menaçaient toutes les colonies, presque exclusivement françaises, de l'Orient le confirma dans son dessein. Ayant convoqué les évêques elles barons de son royaume à Bourges, le jour de Noël 1145, pour la cérémonie de son couronnement, il leur annonça solennellement sa résolution de prendre la croix et les invita à suivre son exemple. L'évêque de Langres entra seul dans ses vues, et, malgré l'éloquence du discours qu'il prononça en faveur des Orientaux, il ne put obtenir de ses auditeurs que des larmes stériles. Suger, dit-on, s'opposa formellement à la guerre sainte; il pria, du moins, le roi de ne pas s'engager à la légère dans
(1) Otto Frising., Chron., VII, 33. On ne sait pas cependant si l'évêque de Gabala (Djebeleh) mit son projet à exécution.
(2) Çhron. Mauriniac, ap. H. des G., XII, 88. Un mot du pape Adrien IV {H. des G., XV, 690) : inconsuUo populo terrse, a fait douter de l'existence d'une ambassade hiérosolymite {Cf.Kugler, Studien, p. 84 et suiv., et Neumann, Bernhard von Clairvaux,]}. 6-7). Ce- ' pjgndant il paraît certain que la nouvelle de la prise d'Êdesse fut apportée de Jérusalem en France, en Italie et en Allemagne, dès l'année 1145 (Geroh Reichersb., De rm'e«%. Antichristi, p. 139; cf. Eist. WeZ/;, cap, 27, ap. Mon. a., XXI, 468).
(3) Otto Frising., Gesta Frider., l, 34.
(4) Continuât. Prxmonstr., ap. Mon. G., VI, 463; Eist. Francor., ap. H.4es (?., XII, il6.
27A • VïE DE SAINT BERNARD. , - / .'
une entreprise aussi grave. Bref, il fut décidé que la question serait résolue dans une autre réunion plénière qui se tiendrait à Vézelay, eh Bourgogne, pendant les fêtés de Pâques (1).
L'abbé de Glairvaux assistait-il aux fêtes de Bourges? Othon de Freisingen insinue qu'il y fut mandé (2). Il semble naturel, en effet, que, dans l'embarras où se trouvait l'assemblée, la pensée de tous les assistants se soit portée vers celui qui avait, quinze ans auparavant, tranché si heureusement à Étampes le nœud gordien du schisme. Cependant, ni ses biographes, ni Odon de Deuil ne nous permettent de croire qu'il ait paru à Bourges (3). Ce qui est vrai, c'est qu'après coup Louis le Jeune, pour ne pas rester sous l'affront d'un échec, demanda directement à l'abbé de Glairvaux son approbation et essaya de peser ainsi d'avance sur les résolutions de l'assemblée de Vézelay. Mais effrayé de la responsabilité qu'un mot de sa bouche lui eût fait assumer, l'humble moine se contenta d'engager le roi de France à prendre avis du souverain Pontife et refusa formellement de prêcher pu même de conseiller la croisade, tant que le chef de l'Église n'aurait pas fait connaître sa volonté (4).
Eugène III s'empressa de combler les désirs de Louis le Jeune. On peut même croire qu'il les avait prévenus par une bulle, en date du 1^^' décembre, qui conviait la France à la croisade (5). Les malheurs de l'Église d'Orient avaient
(1) OiOfDe Ludov. Vllprofectionein Orientera^ Migne, CLXXXV, 1206-1207; Sugerii Vita, diÇ.H.lîes G., XII, 108; Bern., ep.'247.
(2) Gesta Frider., I, 34, ap. H. des G., XIII, 652.
(3) Cf. Neumann {ouv. cit., p. 13) qui a fort bien éclaîrci ce point.
(4) «A rege Francorum semel et iterum propter hoc expetitus.r., non acquievit super hoc loqui vel consilium dare, donec, » etc. Bern. Vita, lib. m, cap, iv, n^â; Odo, loc. cii.,p. 1207; OttoFrising.,l!oç.af.
(5) Cette bulle qui a pour titre: « Charissimo filio Ludovico, ilîuslri
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^y^^r i^X>' ". , ^^^ORÎGINES. DE^'ÏIiA? SECONDE^CROISADE. .'■ 275-
vivement ému l'âme délicate du souverain Pontife. Ses oreilles retentissaient encore des plaintes douloureuses que l'évèque de Gabala venait de faire entendre à Viterbe surla situation des colonies chrétiennes. Dans l'intérêt de la civilisation, non moins que dans celui de l'Église, -rce qui était tout un h ses yeux, — Eugène III avait compriscomme le roi de France la nécessité d'une nouvelle croisade. Mais sa bulle ne paraît pas être parvenue à destination (1). Il lui fallut en renouveler la teneur pour complaire à Louis "VII (2). Il eût souhaité de se rendre en France à l'exemple du pape Urbain II et d'emboucher lui-même, selon son expression, la trompette évangelique, pour appeler tous les chevaliers à la guerre sainte. Mais les embarras que lui suscitait alors la révolution romaine le retenaient au delà des Alpes. Il chargea donc l'abbé de Glairvaux dele remplacer dans cette mission apostolique, et, pour lui préparer les voies, il invita par sa nouvelle bulle tous les fidèles du royaume à s'armer pour la délivrance d'Édesse et la défense du tombeau du Christ (3)/
et glorloso Francoruin régi, et dilectis filiis principibus et universis Deifidelibus per Galliam constitutis, » et pour date : « Vetrallae, kalendas Decembris, » a donné lieu à d'interminables débats. Cf. l"édit.,. t. II, p. 265, note.
(1) Cf. sur ce point notre 1" édit., t. II, p. 266, note 1. . >
(2) Celte bulle, adressée imivei^sis Deifidelibus per Galliam constitutis, est AbiéQ-.Tr ans Tyberim, Kalendas Martii {k^. Boczck. Codex diplom. Moraviee, 1, 241). Voir, sur la portée de ce document, notre r^ édit., t. II, p. 266, note 2.
(3) Odo, p. 1207; OltoFrising., Gest. Frid., loc. cit.; Bern. Vita, lib. lïl, cap. IV, n" 9. On a cru que l'abbé de Glairvaux avait reçu, outre la bulle, une lettre particulière l'invitant à prêcher la croisade. / Mais le récit de son bio^ïs^ene^compor-tf^pas cette distinction : « Do- L necipsius tandem sum^fe^ntîfteHf^èîieÉïlîm episfoiam jussusabeo est,:tanquamRoman£e|SK«i5iit]gu%,'^^ere populis atque ^nncipibus. {7îyMs epûfo^M^^ et remissionera peçcatorum iter arriper»1if|lt(^sf ï^ii&geèeiilulis epistola est évidem-
--'-2^0'''"'- ' ''> "VIE^ -de' SAINT fiïERNÀHb;'' ■ ' ' "'^ *" ^sl - ô'f U-
Confier àVabbé de Glairvauxla prédication de lacroisadç, c'était en assurer le succès. Bernard entrait alors dans . sa cinquante-sixième année ; il était à l'apogée de la gloire. « L'Allemagne et la France le révéraient comme un apôtre et un prophète, » nous ditOthon de Freisingéri (1). Sa réputation de thaumaturge le précédait partout. Depuis plusieurs mois, à la vérité, il demeurait confiné dans son cloître. /Il avait même demandé au pape, comme une, grâce, la permission d'y resterenseveli pour toujours (2). / Mais sa requête ne fut pas entendue ; il dut sacrifier ses . goûts, particuliers à l'intérêt deTÉglise universelle.^ Quand s'ouvrit, à la date fixée(31mars 1146), l'assem- - bléede Vézelay, Bernard y parut au milieu des prélats, des chevaliers de tous ordres, et du menu peuple accouru -^r pour l'entendre. L'église et les places publiques étaient trop étroites pour contenir l'innombrable multitude. Il fallut construire en plein air, sur le' flanc d'une colline, entre Vézelay et Asquin, une vaste machineen bois, une sorte de tribune, du haut de laquelle l'orateur de la croisade pût haranguer ses auditeurs. « L'heure tant désirée de Louis VII était enfin arrivée, » remarque Odon de Deuil. Le roi traversa l'assistance avec saint Bernard et . parut à ses côtés sur la tribune, la poitrine déjà ornée d'une croix précieuse que le pape lui avait envoyée (3).
ment la bulle du l"mars (cf. Boczek, ouv. ciL,I, 241). Dans les éditions Mablllon-Migne, au lien de gêneraient epistolam on lisaitjjer gencralemepistolam, mds à tort (cf. Opéra Bernardi, éd. Jean Petit, Paris, 1517, Bern. Vita, lib. III, cap. iv, sans pagination; édit, Waitz, dans Mon. G., XXVI, 111 ; Hûffer, DieAnfânge, p. 410, note4). (i) Gesia Frider., loc. cit.
(2) Ep. 245; lettre écrite fin 1145ou commencement 1146; peut-ôtre inspirée par la prévision de ladémairchedeLôuis VII auprès du pape.
(3) Chron. Maurin., H. des. G., XII, 83; Histoire de Louis VII, éd. Molinier, Paris, Picard, 1887, p. 157-160 ;Odo, Joe. df.; Richard Pictav., Continuât., ap. H. des G., XII, 120, etc.
. ' "ïît/iïxt'c'tî|7 ta «rrONDE" CROISADE- ' 277 "
L'abbé de Clairvaux lut d'abord à l'assemblée la bulle -^ d'Eugène III qui expose les motifs de la croisade : « Les ' principautés*d'Orient et toute la chrétienté sont en péril. C'est l'honneur des premiers croisés, en particulier des croisés français, d'avoir arraché Jérusalem, Antioche et tant d'autres cités à la tyrannie des musulmans, d'avoiï* piorté et propagé le nom chrétien sur les rivages asiatiques. Si; les conquêtes de vos pères doivent être affermies par la valeur des fils, ajoute le pape, j'espère que vous prouverez que l'héroïsme des Francs n'a pas dégénéré.
« Nous vous avertissons, nous vous prions, nous vous recommandons de, prendre la croix et Ues armes. Nous - ' vous ordonnons pour la rémission de vos péchés, vous les hommes de Dieu, de vous revêtir de force et de courage, afin d'arrêter les invasions des infidèles, de défendre l'Église d'Orient délivrée par vos ancêtres, d'arracher des mains des musulmans les milliers de prisonniers chrétiens qu'ils tiennent dans les fers. Ainsi la sainteté du nom chrétien s'accroîtra dans la génération présente, et votre valeur, dont la réputation est répandue dans tout l'univers , se conservera sans tache et recevra un nouvel éclat. » Suit l'énumération des privilèges et faveurs accordés aux croisés. L'Église prend sous sa sauvegarde leurs f emmes etleurs enfants, leursrichesses etleurs domaines. La question financière et l'organisation militaire de la nouvelle expédition ne sont pas oubliées. Le Pape proscrit le luxe des costumes, le vair et le gris, bref toute parure qui sent la mondanité (1), Enfin il accorde « l'absolution et
(1) « Nequaquam in vestibus preliosis, nec cultu formœ, nec canibiîs vel accipitribus, vet aliis quœ portendant lasciviam, debentintendere. » Dans une variante de l'édition des Gesta Friderici àe Waitz. (p. 46; cf. Huffer, Die Anfange, p. 411-412, note 4), on lit : nullatenni in vesUbms variis et grisiis. Cf. Bem.je^p.MS: « lUud quoque
la rémission des péchés, promet la vie éternelle à touî ceux qui auront entrepris et terminéle saint pèlerinage oi qui mourront au service de Jésus-Christ, après avoir con fessé leurs fautes d'un cœur contrit et humilié. »
La lecture de cette lettre n'était qu'un prélude. Sain Bernard laissa ensuite éclater son cœur et sa foi. L'assis tance écoutait avec ravissement cette voix qui semblai d'un ange, cet organe du ciel, cœleste organum^ seloi l'expression d'un chroniqueur. Elle recueillait ses parolei comme le calice des fleurs boit la rosée, divini verbi ro rem. Par malheur le discours du saint abbé ne noui est pas parvenu. A en jugerparl'effetqu'il produisit, cefu la plus grande action oratoirede sa vie. Descris de pieus' impatience l'interrompirent. « Des croix! des croix! don nez-nous des croix !» Et on se précipita sur lui pour re cevoir de ses mains le signe sacré.
Le saint abbé était à la merci de ses auditeurs. « Il se mait les croix plutôt qu'il ne les distribuait, » ditOdon et, lorsque celles qu'on avait préparées à l'avance furen épuisées, il dut déchirer ses vêtements pour en faire d< nouvelles, qu'il continua de semer jusqu'à la fin du jour Les miracles qui, au témoignage des contemporains, àc compagnèrent ou suivirent cette scène incomparable, aug mentèrent encore l'enthousiasme général (1).
Au premier rang des nouveaux croisés se trouvaieh ,Aliénx)r«de Giiyenn^j^JpAiîsede. Louis^Il^^^B comte d Dreux, frère du roi, et son oncle le comte de Mauriennè A leur suite l'histoire nomme quelques prélats : Godefroid évêque de Langres, Arnoul, évêque de Lisieux, et ui grand nombre de barons et de chevaliers, parmi lesquel
statutum est ne quis aut variis aut grisiis, seu etiam sericis utalii vestibus, » etc.
(1) Odo de Diogilo, loc. cit., p. 1207.
'on distingue Alphonse, comte de Saint-Gilles et de Toulouse, Henri, fils de Thibaut, comtgi^jiifi.^Chainpagner' Guillaume de KeversrArchambaud de Bourbon, Enguerrand de Goucy, Hugues de Lusignan et Thierry, comte de Flandre. Lenoyau de l'armée sainte était déjàformé(l). On décida qu'elle se mettrait en campagne rannée suivante, et tous, dit Odon, retournèrent chez eux, le cœur plein d'allégresse. Pour conserver la mémoire de cette journée, Pons, abbé de Vézelay, bâtit sur la colline, où les barons et les chevaliers s'étaient assemblés, une église qu'il dédia à la Sainte Croix. « La tribune du haut de laquelle saint Bernard avait prêché la cràiëade y resta exposée à la vénération des fidèles jusqu'àl'année 1789(2).»
Encouragé par le succès, saint Bernard continua de remplir avec un zèle infatigable la mission qu'il n'avait d'abord acceptée qu'avec eifroi. Il ne devait pas prendre de repos, avant d'avoir vu la France debout et la croisade en marche, Sa santé altérée exigeait pourtant des ménagements infinis. Son corps était si frêle, nous dit-on, qu'il semblait que la mort l'eût déjà touché d'avance (3). Mais le généreux abbé crut ne devoir écouter en cette circonstance que la voix de son patriotisme chrétien et montra qu' « une grande âme est toujours maîtresse du corps qu'elle anime ».
En sortant dé Vézelay, il vole, dit Odon, dans les villes et les provinces voisines, et recrute de nouvelles légions pour la croisade. Dès le 1«'^ mai, il écrivait au souverain Pontife avec une humilité mêlée d'une joie bien légitime :
(1) Chron. Maurin., ap. H. des G., XII, 88; Bist. de Louis VII, éd. Molinier, cap. x, p. 158-160.
(2) OAOyloCyCit.; Hist. de Louis F/J, p. 159-160; Michaud, Jïw- <OM-e de* cmsa(Zes, éd. 1853, I, 366.
(3) « Corpus tenue et pœne prœmorluum. » Odo, loc. cit.
« Vous avez ordonné, j'ai obéi; c'est l'autorité de celui qui commandait qui a fait fructifier mon obéissance. J'ai ouvert la bouche, j'ai parlé, et aussitôt les croisés se sont multipliés à l'infini. Les villages et les bourgs sont déserts. . - Vous trouveriez difficilement un homme contre sept femmes. On ne voit partout que des veuves dont les maris sont encore vivants (1). »
Un incident faillit anéantir les promesses de ce beau début. A l'assemblée semi-politique semi-religieuse du 25 décembre H4o se rattachait une grave question de discipline ecclésiastique. L'archevêque de Reims, en vertu d'un privilège prétendu ou réel, avait, avec la complicité du roi, revendiqué l'honneur de couronner Louis VÏI dans la cathédrale même de Bourges, malgré les protestations de l'Ordinaire. L'affaire ayant été déférée à Rome, le souverain Pontife donna gain de cause à l'archevêque de Bourges et, pour punir rarehevêque de Reims de son usurpation, le priva de l'usage du pallium. Cette sentence fit grand bruit en France et, comme elle atteignait indirectement Louis VII, on put craindre un moment qu'elle ne refroidît son zèle pour la croisade. Bernard, qui redoutait plus que personne cette fâcheuse conséquence, tâcha de la prévenir, en demandant au pape l'absolution de l'arçhefêque de Beims. Eugène III adouci fit droit à ses réclamations. L'incident fut clos (2), et les préparatifs de la croisade continuèrent de marcher à souhait.
Le saint abbé aurait vivement désiré être à la fois par toute la France. On signale à plusieurs reprises saprésence à Toul et dans les environs (3). Il se multipliait en quel-
(1) Ep. 247, no 2.
(2) Jafifé, Reg., m 8896; H. des G., XV, 439; Bern., ep. 247.
(3) Bernard était à Toul le 12 mai : Dominica ante Pentecoslèn (5eî'n. Fifa, lib. VI, cap. XVII, no 58).
-f ;'. ' ^ /''^ohlGlNEa^DE LÀ SECONDÉ 6^ 281
'que sorte à l'infini. Bientôt sa voix ne suffit plus â son ardeur de prosélytisme : il eut recours à son secrétaire et visita par lettres les provinces qu'il ne pouvait honorer desaprésence. C'est ainsi qu'il adressa, par l'entremise du moine Nicolas, au comte de Bretagne et à ses vassaux cet éloquent appel : « La terre tremble et s'agite, parce que le Roi du ciel a perdu sa terre, la terre où jadis ses pieds ont posé; les ennemis de la croix sont réunis pour comploter contre lui ; ils ont levé la tête et ils ont dit : Prenons pour toujours possession de son sanctuaire.Ilsse disposent à profaner les lieux consacrés par le sang du Christ; ils lèvent les mains vers la montagne de Sioîi, et, si le Seigneur ne veille, le jour est proche où ils se précipiteront sur la sainte cité de Jérusalem, la cité du Dieu vivant. Une partie des peuples chrétiens est jetée dans les fers; les autres sont massacrés comme des moutons de boucherie. Le grand œil de la Providence, magniis Providentiœ oculus, considère ces actes en silence : il veut voir s'il est quelqu'un qui cherche Dieu, qui compatisse à sa douleur et lui rende son héritage... Sur les instances du seigneur roi et suivant un ordre du pape, nous nous sommes Tendus à Vézelay pendant les fêtes pascales... Là, sous Faction de l'Esprit-Saint, roi, princes et peuples, tout le I monde s'est armé du signe de la croix. Cette bénédiction [s'est répandue dans toute la France, et tous à l'envi accourent pour recevoir sur leurs fronts et sur leurs épaules le signe du salut. Comme votre pays est fécond en hoiïimes courageux et riche en jeunes gens propres à la milice, il convient que vous vous engagiez des premiers dans cette œuvre sainte et que vous marchiez en armes sous les drapeaux du Dieu vivant. Allons, généreux soldats, ceignez vos reins... N'abandonnez pas votre roi, le roi des Francs, que dis-je? n'abandonnez pas le roi des
cieux, pour lequel celui-ci entreprend un si labori(
•voyage (1). »
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Bernard étendait ainsi de plus en plus le cercle de
^' prédications. Tout l'invitait à regarder l'avenir avec
surance, lorsque vers le mois de septembre (2) son atl
tion fut attirée sur les bords du Ehin par le bruit du lï
,^^\ sacre des Juifs qui habitaient dans ces parages.
^^' ' La question juive, comme nous disons aujourd'hui,
vait inévitablement se poser à l'occasion de la croisa
On ne pouvgiit prélever d'impôt extraordinaire, ni rem
les passions religieuses, sans rencontrer le judaïsme
représentait alors, au regard des catholiques, l'usùr
l'impiété, sous une forme concrète et odieuse.
Une fois enrôlés, tous les pèlerins, roi, barons féods
simples chevaliers, paysans, évéques, abbés, moines
préoccupèrent des frais de la croisade. Leur prem
rr ' I ressourceétaitde vendre ou de mettre en gage leurs bi(
I meubles et immeubles. Évêques et abbés n'hésitèrent
* à entamer ainsi la partie la plus précieuse du trésoi
'^ ^. leurs cathédrales et de leurs monastères. Le roi et les
gneurs exigèrent de leurs vassaux qui gardaient le fo
.ou même des abbayes dont ils étaient les patrons, o
les revenus ordinaires, une contribution spéciale par
(1) Ep. 467, écrite par le secrétaire de Bernard, le moine Nicolas après Pâques, avril ou mai 1146. On a cru y voir un extrait de !
- tre363; elle en est plutôt l'ébauche.
(2) La persécution éclata à Cologne pendant le mois Elul (11 : 8 septembre) 1146, nous dit Rabbi Joseph, et se répandit ensu Worms, Mayence, etc. Sur cette persécution, voir l'intéressante c nique d'un Juif contemporain, Babbi Joseph ben Joshua ben Mëir duite en anglais par Biallablôtzky (Londpn, 1835).
^i'V'.. -ORIGINES DE LA SECONDE CROISADE. 286 .
[éùorme. L'abbaye de Fleury, par. exemple, fut taxée par Louis le Jeune à la somme de mille marcs, qu'elle ne put d'ailleurs solder. Ce furent surtout les églises et dans une certainemesure les paysans qui supportèrent tout le poids de cette aide extraordinaire. La charge était si lourde, qu'elle arracha à peu près partout dés plaintes dont les chroniques du temps nous ont conservé l'écho (1). - Les Juifs allaient-ils échapper à cette taille, dont la levée était si impérieusement commandée par les besoins de l'Église et de l'État? En principe et vu leur condition, en tout pareille à celle des serfs, ils étaient, d'après la législation ou la coutume, taillables à merci. On ne voit pourtant pas que le roi de France ait songé d'abord à faire peser sur eux d'une façon exceptionnelle l'inipôt de la croisade. Cet oubli parut scandaleux à l'abbé de Cluny, qui s'en expliqua à Louis le Jeune en termes très vifs. «Gomment, dit-il, les Juifs ne contribueraient-ils pas au-
(1) « De rapina pauperum et Ecclesiarum spoliatione illud Iter ex majori parte incœptum est, nec in eos qui se inhoneste habebant, vindicatum est. » Robert de.Torigny, Chron., ad ann. 1147, ap. H. des G., Xm, 291. Raoul deDissay {de Diceto : H. des G., XIII, 183) nous parait exagérer quand il dit : « Non sexus, non ordo, non dignitas quemquam excusavit, quîn auxilium régi ponferret. » Le roi s'adressa aux non croisés, principalement aux églises épiscopales ou monastiques de son domaine. Pour l'église de Paris, cf. Tardif, Mon. Hist., n" 494 ; pour l'église du Puy, Gallia Christ., II, Instr., 231 ; pour l'évéque d'Amiens qui s'excuse (Bern., ép. 484) de ne pouvoir suivre la croisade, H. des G., XV, 496-497; pour l'abbaye de Fleury, ff. des G., XÏI,95; pour l'abbaye de Ferrières, ibid., XV, 497; pour l'abbaye de Brioudé (il s'agit d'une corono mise en gage), ibid., XVI, 43. L'évéque de Langres, ut sufficientes haberet expensas, multa vasa avrea et argentea de ecclesia Lingonensi tuUt,sîib ceria promissione restitutionis, ap. ff. des. ff., XIY, 324. L'abbé de Sainte-Colombe de Sens enleva duo pretiosa oi'namenta, coronam videUcet aureani gemmis micantibûs adornatam... crucemque a S. Eligio opère magnifico /«6n'ca<a»i, ap. J/.<ies G'., XII, 288, etc.
tant et plus que personne en France aux frais delà sainte expédition? Voleurs, c'est une occasion de leur faire rendre gorgé; sacrilèges et blasphémateurs, c'est un moyen de punir leur impiété. » Et Pierre le Vénérable insiste
. sur ces deux griefs.
/En fait, il eût été difficile aux Juifs de justifier, leurs richesses. L'usure était àpeu près leur unique occupation. Ils prêtaient à trois deniers pour livre par semaine, c'est-à*dire à 65 fr. 62 centimes pour cent par an; Le recel était pour eux une autre branche d'industrie des plus florissantes. Leurs taudis étaient l'asile de tous les voleurs. Pour retrouver les vases sacrés, calices, ciboires, reliquaires, enlevés aux églises, il eût suffi de faire à temps perquisition chez eux. Mais, par une biizarrerie difficile à expliquer et presque incroyable, la loi les protégeait expressément contre toute vexation de ce genre. L'usure et le recel étaient de la sorte, pour eux, deux nioyens faciles de s'enrichir. De là en certains endroits, en particulier
,'; dans les grands centres commerciaux comme la Ghampa-
1 gne, des fortunes rapides qui scandalisaient le peuple et
î l'irritaient.
L'abbé de Cluny adi*esse encore aux Juifs le reproche d'impiété déclarée et d'outrages gratuits à la religion car tholique.Il les accuse notamment de pousser la haine du Christ jusqu'à profaner les sacrements et à employer les vases sacrés à des usages infâmes. Vers le même temps le bruit se répandait en France que des Juifs de Norwich avaient immolé un enfant pour leur pâque. Exagérées ou non, toutes ces accusations appelaient, au sentiment du peuple, un châtiment exemplaire. La mort seule pouvait expier de pareils forfaits. Mais Pierre le Vénérable, malgré son indignation, se garde d'invoquer une justice aussi sommaire. Il ne paraît pas d'ailleurs avoir connu le crime
?" '"' ORIGINES-DE , la: SECONDE CROISADE. - 285 V
de Norwich. Ce qu'il demande avec instance, c'est qu'on applique aux Juifs une peine appropriée à leur faute. ,:
K La meilleure manière de les punir, dit-il, ce n'est pas V de les tuer, mais de les dépouiller de leurs richesses, de leur ôter au moins en partie cette graisse ma] acquise. Qu'oii leur laisse la vie, mais qu'on leur prenne l'argent. » [Is contribueront ainsi malgré eux à cette croisade dirigée contre les Sarrasins, pour laquelle les chrétiens s'appauvrissent si généreusement (1).
L'histoire nenousapprendpas Si le roi de France suivit strictement ce conseil. On accusa plus tard Louis le Jeune , r d'avoir épargné les Juifs et d'avoir favorisé l'accroisse- ";' ment de leur race et de leur fortune (2). Il serait pourtant :>
difficile d'admettre que ces ennemis du nom chrétien, 4. pires que les Sarrasins selon Pierre le Vénérable (3), n'aient pas supporté dans une certaine mesure les frais de la seconde croisade ; mais ils durent s'estimer heureux "
de sortir, à si bon compte, d'une crise qui aurait pu devenir pour eux beaucoup plus funeste. |,
lueurs coreligionnaires des bords du Rhin eurent à subir une épreuve bien autrement terrible. Un moine cister- "^ cienj du nom de Rodolphe ou Raoul, que les lauriers de l'abbé de Glairvaux empêchaient de dormir, avait, de sa propre autorité, entrepris de prêcher une croisade allemande. Il parcourut en compagnie de l'abbé du monas-
(1) Voir toute cette curieuse lettre de Pierre le Vénérable, ep. IV, 3é, ap. iT. <Ze5 G,, XV, 641-643. Sur le criine de Norwich, Auctarium Mortùimàris, Mon. G., VI, i&3 ',Auciarium Ursicamp.,Md., p. 472. Sur l'usure des Juifs, cf. d'Arbois de Jubainville, Hist. des Comtes de Cftaépttô'we, ly, 827-833; V, 180. -
(i)B.des a., Xil, 286; cf. Jaffé, iJe^f., 14345; H. des G., XV, 968. Cependant contre les Juifs relaps, voir un acte de Louis VII, de 1144, Ji.des G.fXVl, 8; cf. Luchaire, Insfif. Monarch., l, ilO.
(3) Eelri^^ener., Iib.^lV, ep; 36.
286 , 'vie de saint Bernard; ' : / ' "'m '
JM' tère de Lobbes, qui lui servait d'interprète auprès de la'vi
foule, les villes de Cologne, Mayence, Worms, Spire, Strasbourg, etc. Partout il fut salué comme un apôtre; un dixième de la population reçut la croix de ses mains, dit un chroniqueur. Mais son œuvre s,e couvrit bientôt d'opprobre et de sang ; il déchaîna les passions qui avaient déjà causé tant de~ravages dans ces contrées lors de la première croisade. Sous prétexte de frapper les ennemis de la croix, il désigna les Israélites à la colère d'une populace grossière et fanatisée. Ce fut le signal d'un massacre général. Les Juifs, harcelés de toutes parts, n'eurent bientôt plus d'autre moyen de salut que de se jeter dans les bras du clergé. Mais les efforts de î'épiscopat ne parvinrent pas à arrêter le cours de la persécution. Le plus grand nombre des victimes durent chercher un refuge à Nuremberg et dans lesautresmunicipes dépendant de la couronne impériale. De son côté l'archevêque de Cologne leur offrait un asile dans le fort de "Wolkenburg, et l'archevêque de Mayence châtiait les persécuteurs avec une extrême sévérité (1).
En même temps, ce dernier, se rappelant fort à propos que le fauteur de la persécution appartenait à l'ordre de Citeaux, s'empressa d'écrire à l'abbé de Clairvaux pour lui demander conseil et secours. Nous possédons encore la réponse de Bernard : « Cet homme, ditril, n'a reçu sa mission ni de Dieu, ni des hommes, ni par l'homme. S'il prétend avoir le droit de prêcher, par cela seul qu'il est moine ou ermite, qu'il sache que Toffice d'un moine n'est pas d'enseigner, mais de pleurer.
« Il y a trois choses que je lui reproche entre toutes :
(1) Otto Frising., GestaFrid., I, 37, .ff. des G., XIII, 653; Annal. RodienseSyMon. G., XVI, 7t8; Ges^a abbat. Lobbiens. ,Uon. 6., XXI, 329 ; Rabbi Joseph, loc. cit. Cf. Bérnhardi, Konradlll, p. 522, note 44.
f ]^ : %OBiGINES DE' L'A SECONDE CROISADE. 287 '
'est d'abord d'avoir' usurpé le ministère de la prédicalon, puis de braver l'autorité des évêques, et enfin d'oèr approuver l'homicide. Voilà un pouvoir d'un nouveau ;en]^é! (Ni les anges ni les apôtres n'approuvent lèmeurpe des Juifs. L'Église prie, au contraire, pour leur conersion, et elle est assurée qu'à la fin des temps tout Israël era sauvé. La doctrine de Rodolphe ne vient donc pas de )ieu : elle vient du démon, le père du mensonge, qui fut • iomicide dès le commencement (i). »
D'où partait cette lettre?' Nous ne saurions le dire. A là làte où elle fut dictée, Bernard se préparait vraisémblailemént à visiter la Flandre, s'il ne la pa^ctoait déjà'. rers le commencement de l'automne, on le voit se diriger ie ce ' côté, ayant pour compagnons de route isôn ami laudoin de Châtillon, né du sang des premiers croisés, t deux autres de ses religieux, Gérard et Geoffroy (2). Jne charte nous atteste sa présence à Arras, en 1146, dans ine assemblée des évêques et abbés de la province de leims. C'est le premier pas de sa course. L'abbé Léoiïius B reçoit à Saint-Bertin et l'accompagne jusqu'à Ypi-és, où l rencontre Thierry d'Alsace, comte de Flandre, l'un des »rmcipaux croisés de l'assembléede Vézelay(3).Enquel- [uesbohds,ilsetransporteensuiteàMayence,surlesbords iu Rhin ; Bruges, Afflighem, Liège et Worms marque n e seules étapes authentiques de cette chevauchée (4).
(1) Ep. 365, écrite au plus lot en août-septembre 1146, puisque la erséçutiôn date du mois Elul.
(2):Sur ce voyage, cf.DomPitra, dans Migne, t. OLXXXV, p. 1812- 827;Neumann, OMV. cii., p. 37-41. ,
#) Migne, ibid., p. 1824-1826. Bernard posa vraisemblablement à etté date la première pierre de N.-D. de Loos près de Lille (iôirf., •.1824); car il ne revient pas dans ces parages en 1147. Cf. Janauchek, Ongr. cis^erc, I, 116.
(4) Sur ces points, cf. Pitra, 7oc. ci^ C'est à ce passage que se rat-
Son arrivée à-Mayence causa une vive émotion dans lés esprits. On ne pouvait douter qu'il n'intervînt en faveur des Juifs maltraités par Rodolphe. Lapopulace déchaînée n'eut pas plus tôt pénétré son dessein, qu'elle tourna contre lui ses murmures et ses menaces. A la jSn cependant, vaincue par l'autorité de sa parole, elle se soumit ::, « Marchez sur Sïon, leur disait le saint abbé, défendezle sépulcre de votre Christ; mais ne touchez pas aux fils d'Israël et ne leur parlez qu'avec bienveillance : car ils sont la chair et les os du Messie ; et, si vo,us les molestez, vous risquez de blesser le Seigneur à la prunelle de l'œil. » Ainsi parlait lesage, dit Rabbi Joseph benMëir. « Sa voix était puissante, sa charité absolument désintéressée. Ils lecoutèrent donc, et le feu de leur colère se refroidit, et
tache la légende d'AflIighem rapportée par Dora Pitra(Migne, CLXXXV, 1816-1827). A l'angle du cloître voisin de l'église, Bernard s'incline devant la Madone et lui dit : Ave Maria; la statue tressaille, s'incline et répond : Salve Bernarde. Cf. Pien, 4cfa, ibid., p. 880-883. Noter que la même légende se rattache à Spire, Acta,ib\à., p. 871 ; Manrique, Annal., âàann. 1146, cap. x, n° 6. Selon la tradition, la date du séjour de Bernard à Afflighem serait le 18 octobre (Pitra, loc. a^). Pitraveut que Bernard ait aussi passé par Mons vers ce temps, mais nous verrons que Mons se trouva sur la route du saint abbé, seulement en janvier 1147. Pitra ajoute : « et se trouve bientôt aux lieux; où fut Villers )>{iMd., p. 1813, 1825-1826). Cela n'est pas probable. Bernard passa par Villers au mois de janvier 1147 {Bern. Vita, lib. VI, cap. XI, n» 36); et son biographe fait remarquer que les religieux de Clairvaux avaient jeté les fondements de ce monastère ante paMCOS meme^,, peu après Pâques 1146, ditJanauschek(0n5^. Cisterc, I, 87). Le contexte de la Fiia semble indiquer (« voluit ergo plantationem novellara vel in transitu visitare et peregrinantes filios consolari») que Bernard les visita en 1147 pour la première fois. — Sur Liège, cf. Pitra. Il faut sans doute fixer à cette date la conversion de Philippe, archidiacre de Liège {Bern. Vita, lib. VI, pars P; cf. Neumann, ouv. cit., p. 40). Si l'abbé de Clairvaux était vraiment à Afflighem le 18 octobre, cet itinéraire ne serait guère douteux. Mais la chronologie d' Afflighem n'est pas sûre.
tORiélNES DE 'LA SECONDE ;.CROISADE. ,^0^ ,
Ils n'accomplirent pas tout le irial qu'ils avaient projeté (1). » Le moine Rodolphe lui-même suivit l'avis de, ! saint Bernard et rentra dans l'obscurité du cloître, d'où il
n'aurait jamais dû sortir (2). Israël éclata en actions de grâces et bénit « le juste, sans lequel, dit Rabbi Joseph, ïiul d'entre les Juifs n'eût conservé la vie. »
Ce triomphe, auquelil avait déjà préludé à Worms (3), quelques jours auparavant, imposait à l'abbé de Clairvaux de nouveaux devoirs. Le flot apaisé demandait à être dirigé, pour ne plus sortir de son lit. Un chef respecté pouvait seul imposer aux croisés de Rodolphe une forte discipline.Bernard résolut doncdeprpppser àConrad le commandement d'une croisade allemande (4).
(1) Annal. Rod., Mon. G., XVI, 718; Joseph ben Mëir, loc. cit. Le Juif note que l'abbé de Clairvaux agit avec le plus parfait désintéressement, tandis que l'archevêque de Mayence exigea des Juifs qu'il protégeait une rétribution ou indemnité.
(2) Otto Frising., Gesta Frid., I, 39; Annal. Rod., loc. cit.
(3) Bernard était à Worms dans les premiers jours de novembre : ante duos menses, dit son biographe (Bern. Vila, lib. VI, cap. vu, n<> 23), écrivant dans les premiers jours de janvier.
(4) Otto Frising., Gesia Frid.,l, 39. Que l'état des esprits sur les bords du Rhin ait fourni à Bernard l'occasion de prêcher une croisade allemande, c'est le sentiment de Kugler {Studien,^. 96 ; Analecten, p. 40) et de Neuraann {ouv. cit., p. 36) ; c'est aussi le nôtre. HiiflFer a montré {Bie AnfUnge, p. 41 1 et suiv.) que le pape Eugène III avait lancé, outre la bulle Siàressée fidelibus per Galliam eonstitutis,\xne bulle plus générale tmwems fidelibus Dei, à la date du fmars 1146 (cf. cod. lat., n» 22201, fol. 257, de la Bibliothèque de Munich). C'est évidemment la g^neralis epistola dont parle le biographe de saint Bernard [Bern. rVita, Mb. III, cap. iv, n" 9). Cf. Alexandre III : £"«genius papa exhortatorias per diversas partes orbis litteras deS' tinavit; Jaiïé, Regesta, n° 11218 ; Saxo Grammat., Gesta Danorum, lib. XIV, éd. Holder, Strassburgi, 1886, p. 484 : « datis per Europam epistolis. » Mais de cette autorisation générale d'exposer aux peuples et aux princes la bulle pontificale (« Jussus est tanquam Komanse.Ëcclesiae lingua summi Pontifjcis generalem epistolam exponere populis atque principibus »), il ne s'ensuit pas, comme on l'a prétendu, que
Mais de graves obstacles s'opposaient à ce dessein. L! Allemagne était en proie à une grande division. L'em- ^ pereur était encore mal assis sur son trône. Les soucis \ que lui créaient à l'intérieur les Guelfes^ et à l'extérieur nioatilité des Siciliens et la révolution romaine, suffisaient à l'occuper (1). Il n'était guère probable qu'il sacrifiât les intérêts de son royaume à l'idée, si glorieuse fùt-elle, d'une expédition en Terre Sainte.
Bernard connaissait ces embarras. Mais, contrairement "" à l'avis des politiques, il pensait que la croisade ne pouvait qu'être avantageuse à l'Allemagne. Il lui semblait que le meilleur moyen de rallier, du moins pour un temps, les esprits divisés, c'était de les appeler à une œuvre com- .jnune. La guerre sainte n'était-elle pas la seule diversion capable de sauver l'empire? N'allait-elle pas briser les étroites complications des ambitions et des intérêts privés ?
C'est sous l'empire de cette pensée que le prédicateur i de la croisade adressa à l'archevêque de Cologne, à l'évêque de Spire et à leurs diocésains qu'il ne pouvait visiter en personne, la lettre suivante, toute vibrante d'enthousiasme (2) : « Voici, mes frères, dit -il, un temps favorable; voici le temps des grâces et du salut.
« douleur ! les ennemis de la croix ouvrent une bouche sacrilège pour dévorer le sanctuaire de la religion chrétienne, et menacent d'envahir et de fouler aux pieds le lit sacré où Celui qui est notre vie s'est endormi pour
Bernard ait songé à enrôler les Allemands, avant d'avoir enrôlé la France et la Flandre. :^
(i) Gî.Bevnhan'ài, Konrad ill, p. 532 et suiv.
(2) Ep. 363. On a longuement discuté sur la date de cette lettre. Selon nous, elle est de septembre-novembre 1146, dans sa double adresse, au clergé de Spire (édit. Jean Petit, 1517, fol. 233, verso), et au clergé de Cologne (ras. cod. lat., n" 22201, de la Bibliothèque de Munich). Cf. l'» édit., p. 282, notie.
nous dans la mort... Que faites-vous, serviteurs de la croix? Abandonnerez-vous aiusi le Saint aux chiens et les perles aux pourceaux? Songez que le triomphe des infidèles serait un sujet de douleur pour tous les siècles et d'éternel opprobre pour la génération qui l'a souffert.
« Si le Seigneur appelle à la défense de son héritage des vermisseaux tels que vous, ne croyez pas que sa main soit devenue moins puissante et son bras raccourci. II ne tiendrait qu'à lui d'envoyer douze légions d'anges ou de dire seulement une parole, et la Palestine serait délivrée.
« Mais, je vous le dis, le Seigneur vous éprouve^ Il regarde les enfants des hommes et veut' voir s'il en est qiii comprennent l'invitation quHlleur adresse... Admirez les abîmes de sa miséricorde : n'est-ce pas une invention exquise et digne de lui d'admettre à son service des homicides, des ravisseurs, des adultères, des parjures et tant d'autres ci'iminels, et de leur offrir par ce moyen une occasion de salut? Ayez confiance, pécheurs; Dieu est bon. Si le Seigneur voulait vous punir, il ne vous demanderait pas vos services ; vous pourriez même les lui offrir, il ne les accepterait ipas. Si donc il a besoin ou feint d'avoir besoin de vous , c'est qu'en retour il désire subvenir à vos propres besoins; »
Deux raisons pouvaient empêcher que cet appelne fût entendu. La rivalité des partis détournait, avons-nous dit, les esprits de là croisade, et la haine mal éteinte des peuples contre les Juifs menaçait de la faire dévier de son but.
Saint Bernard s'attache dans son écrit à écarter ce double obstacle. Il exalte les Allemands et leur montre un vaste champ où ils pourront déployer leur bravoure non feulement sans crime, mais encore avec honneur et profit : «Votre pays, dit-il, est fertile en hommes courageux, et
riche en robustes jeunes gens; la renommée de votre courage a rempli l'univers entier. Ceignez vos reins, prenez vos armes glorieuses, pour l'amour de la défense du • nom chrétien. Mettez un terme à cette mili^^jû.éik Jsliicienne, ou plutôt à cette m^^j^jgMi vous armé les uns contre les autres, vous perd et vous dévore... Ce n'est pas. ,. le courage qui vous fait courir des hasards si grands, c'est j la folie;ce n'est pas la vaillance, c'est la démence... Voici, natures guerrières, une occasion de combattre sans péril. Ici, vaincre est une gloire, et mourir un gain... Je vous propose un marché avantageux. Prenez la croix; la matière coûte peu, mais elle est d'un grand prix : elle vaut le royaume de Dieu.
« Et pourquoi tourner votre zèle ou plutôt votre fureur contre les Juifs? Ils sont les vives images de la passion, du Sauveur. Il n'est pas permis de les persécuter ni de les massacrer, pas même de les chasser... Ce n'est pas eux qu'il faut frapper, mais les Gentils. Ceux-ci ont pris l'offensive. Il convient que ceux qui portent l'épée répondent à la violence par la violence. Il convient que la piété chrétienne abatte les superbes et épargne les humbles; » def}ellare superboset parcere subjectis.
Mais une telle entreprise, si glorieuse fût-elle, n'était pas sans péril. L'abbé de Clairvaux ne pouvait ignorer qu'une armée sans discipline courrait inévitablement d'elle-même au-devant d'un échec. Le sort de Pierre l'Ermite lui revint à propos en mémoire. Pour prévenir le retour d'un malheur semblable, il s'écrie : « S'il en est parmi vous qui, par amour du commandement, veulent devancer dans leur marche l'armée du royaume, reprii exercitum (1), ne souffrez pas cette audace; s'ils se di-
(1) L'édition Jean Petit, 1517, porte régi exercitum,et lemahascrit 22201, cod. lat. de Munich {Hof-und-Siaats-Bibliothek) porte regium
î^vr.y v' p v^ '^ voï '- '^^^
• r* .' ;, /"■;' -' ORIGINES 'J)E^ LA SECONDE CROISADE. - 293
sent envoyés de nous, niez-le ; s'ils vous montrent ^es lettres de nous, assurez hardiment que ces lettres sont fausses ou falsifiées. Il importe qu'on élise pour chefs des hommes versés dans l'art de la guerre; il importe que l'armée du Seigneur parte toute en même temps, afin qu'elle soit partout en force et à l'épreuve de toute attaque violente. N'avez-vous pas souvent entendu parler de ce moine, nommé Pierre (1), si célèbre dans la première 'croisade? Il s'engagea dans de tels périls que la troupe qui s'était placée avec confiance sous sa conduite périt-, à un petit nombre près, par le fer ou par la faim. Craignez qu'une faute semblable ne vous ■ prépare le même
sort. ;)
Sans attendre le résultat de ce manifeste, saint Bernard se rendit à Francfort sur le Mein; et là, après un long entretien avec Conrad sur les affaires de l'État, il osa inviter l'empereur à prendre la croix. Conrad, mal préparé à cette proposition, l'accueillit froidement et finit par la repousser. Le saint abbé n'insista pas ; il s'excusa même de la hardiesse de sa démarche et promit de « ne plus importuner la majesté royale (2).»
Mais, tout résigné qu'il fût ou feignît d'être, il n'en était pas moins sensible à ce refus qui ruinait son plan.
eôcercUum. Bernhardi (Konrad IIl,^. 524, note 47) estime que le roi dont Bernard parle ici est Louis le Jeune. Il ne nous paraît pas probable que l'abbé de Glairvaux ait songé à enrôler les Allemands sous l'oriflamme de Saint-Denis. Pourquoi ne pas admettre que, dès le mois de novembre et lorsque le noyau d'une armée était déjà formé sur les bords du Rhîn, Bernard projetait de donner pour chef à ces recrues le roi Conrad lui-même?
(1) Sur Pierre l'Ermite, voir Hagenmeyer, Le Vrai et le Faux sur Pierre l'Ermite, trad. Raynaud, Paris, Soc. bibliog., 1883 ; ouvrage capital.
(2) Bern. Vita, lib. VI, cap. i, a° 1 (cf. IV, n» 15).
Il songea' un instant à reprendre le chemin de Clairvaux. Le souvenir de ses enfants, dit son biographe, se réveilla, plus vif que jamais dans son cœur paternel, et il ne vou-^', lut pas rester plus longtemps éloigné de ceux qu'il avait délaissés depuis une année presque entière (1).
L'évêque de Constance, Hérmann, qui se trouvait alors à Francfort, traversa cette résolution. Grand partisan de la nouvelle croisade, il conjura l'abbé de Clairvaux de venir éyangéliser son peuple, afin de l'enrôler dans la sainte milice. Les évêques présents à la cour et l'empereur luimême approuvèrent ce dessein. L'approbation de Conrad était pour saint Bernard le meilleur des encouragements ; elle prouvait au moins que l'empereur n'était pas absolument hostile àl'idée d'une croisade allemande. L'abbé de Clairvaux consentit donc à surseoir à son projet de retraite et suivit l'évêque Hermann dans son diocèse.
Dix personnes l'accompagnèrent et formèrent pour ainsi dire son cortège, comme nous l'avons dit dans notre Introduction. Partis de Francfort dans les derniers jours de novembre, les pèlerins arrivèrent à Kenzingen le dimanche l®*" décembre et passèrent les journées *du mardi et du mercredi à Fribourg en Brisgau. A la voix du saint abbé les pauvres et le menues gens d'abord, puis les riches et les pécheurs les plus endurcis, ditîssimi et jjessimi, prennent la croix. Sur toute la route, à Bâle, h Rheinfelden, à Schaffouse, il est reçu comme un envoyé de Dieu. Le jeudi 12 décembre, il fait son entrée dans Constance, où l'attend ie peuple fidèle, impatient de le voir. Sa présence suffit à lui gagner tous les cœurs (2),
Au milieu de cet ébranlement général, les biographes
(1) Bern. Vita, lib. VI, cap. i.
(2) Bern. Vita, lib. VJ, cap. ii-m, n"' 2-10. Pour plus de détails sur cet itinéraire, cf. 1'* édit., t. Il, p. 287> note.
'"''-' '^ ^ORIGiNES DE I5A SECONDE CROISADE. 29o
Fde, saint Bernard semblent perdre de vue la croisade et se bornent à enregistrer les prodiges dont ils sont témoins. Deux faits les frappent notamment : ce sont les cures opérées par le saint abbé et le caractère surnaturel de son éloquence.
Les populations du bord du Rhin ne comprenaient ni le roman ni la langue latine. Pour se faire entendre d'elles, l'abbé de Clairvaux crut devoir recourir à un interprète de sa suite. Mais, si l'on en juge par lès résultats, c'était moins la traduction de ses discours que son geste et sa parole, en un mot son action oratoire, qui touchait lésâmes et les subjuguait (1). . i /
Le parfum de sainteté, la vertu divine qui s'échappait de sa personne porta au comble l'àdmiratioii de ses auditeurs. C'est par centaines, nous disent ses compagnons, qu'il faut compter les miracles qu'il a opérés dans l'Allemagne du sud.
Après avoir achevé sa mission à Constance, Bernard reprit le chemin de l'Allemagne du nord. Il traversa comme en courant Vintherthur et Zurich, rejoignit le Rhin par le Limath et visita de nouveau Rheinfelden et Bâle, laissant partout, en souvenir de son passage, de nouveaux miracles et de nouvelles croix. Le 22 décembre, quatrième dimanche de l'Avent, il était de retour à Strasbourg et se disposait à gagner Spire (2) .
Une grande pensée le poussait à entreprendre ce dernier voyage. Conrad III avait convoqué une diète pour la fête de Noël dans la ville impériale. Cette circonstance n'offrait-elle pas au saint abbé l'occasion de reprendre en sou-s-œuvre son projet d'une croisade nationale allemande? Le chaleureux appel qu'il avait adressé, quelques
{i)BemardiVUa,lih,m,<i&'p.m,ïi°1.
{2) Bern. Vita, lib. VI, cap. m, n" 11-14.
semaines auparavant, aux habitants de Spire n'avait pu, pensait-il, demeurer sans écho. Or, le clergé et le peuple gagnés à sa cause, n'était-il pas en droit d'espérer qu'il triompherait de l'empereur et de sa cour? Soutenu par cet espoir, il partit de Strasbourg dans l'après-midi du 22 décembre et parut è la diète (1). Nul ne s'étonnera de l'accueil empressé qui lui fut fait (2). Après la cérémonie du couronnement du roi, il monta en chaire et pressa vivement Conrad et ses chevaliers de s'armer pour la guerre sainte. Sa parole ne trouva pas plus d'écho qu'à Francfort. Attristé, mais non découragé par ce nouvel échec, Bernard renouvela, le 27 décembre, sa tentative auprès de l'empereur dans une audience privée. Conrad, à bout d'arguments, lui promit enfin de soumettre une dernière fois la question à son conseil, et de lui donner le lendemain une réponse définitive. Mais le zéléprédica-
(1) -Embarqué le 22, il débarqua à Hagenbacb (et non Bagenbach) le 23 au soir (76id., n° 14) ; le 24, teHia ferla, il gagne Spire, toujours par eau (i&êd., cap IV, n° 15).
(2) A propos de l'entrée de Bernard dans la cathédrale, on a raconté qu'il s'était trois fois prosterné en disant, à la fin de l'hymne /Sa toe Mqina^ par manière d'invocation : démens, o pia, o dulcis Virgo Maria. On ajoute que la statue de la sainte Vierge se serait alors animée et aurait répondu Salve Bèrnarde (cf. Pien, Actà, cap. 46, dans Migne, p. 874 et suiv.). Si ce dernier fait était vrai, les compagnons de l'abbé de Clairvaux, qui tenaient le registre exact de ses miracles, n'eussent pas manqué de le mentionner. Nous discutons ailleurs l'authenticité de l'addition au Salve Regina des trois célèbres invocations. Ce qui n'est pas contestable, c'est le souvenir pieux que les habitants de Spire ont conservé de la visite de Bernard. Sa lettre fut conservée îîiperpeittam reimemoriam in iabulisejmdemecçlesix pendentibûs (Eysengrein, Chronolog. rerum amplissim. urbis Spirse, 1564). Le chœur latéral du nord de la cathédrale est- dédié à saint Bernard : Niche de lautel, sur fond d'or, Vision de saint Bernard; au-dessus, Arrivée de saint Bernard à Spire ;k gauche, Prière à l'autel; au-dessous, Présentation de la Croix ; AemhTeyGiiérison d'un enfant et départ du Saint.
ORtOÏNES BELA SECONDE CROISADE. 297
teur n'accepta pas ce délai. Le jour même, pendant la messe, qu'il célébrait en présence de la cour, il se sentit inspiré contre sa coutume, dit son biographe, de prendre la parole, sans y être invité : prseter moremy nvllo rogante. Il supplie une dernière fois ses auditeurs de Yoler au secours de Jérusalem, et, dans une sublime péroraison, apostrophant directement Conrad, il l'appelle à comparaître devant le tribunal du Dieu vivant et lui fait rendre compte de son administration. Ce n'est plus l'orateur qui parle, c'est le Roi des rois, c'est Jésus-Christ, Uénumère les faveurs qu'il a prodiguées à l'empereur : les richesses, la couronne, les bons conseils, laforce de l'âme etla santé du corps, et il ajoute : « homme, qu'ai-je dû faire pour toi que je n'aie pas fait? » Conrad ne put résister à cette vive interpellation. « Je reconnais les faveurs que le ciel m'a accordées, s'écria-t-il tout ému, et désormais. Dieu aidant, je ne serai plus ingrat. Je suis prêt aie servir, puisque c'est de sapart quevotis me sommez de le faire. » Le peuple, le clergé, les princes, Frédéric Barberousse en tête, applaudirent à cette déclaration et s'enrôlèrent dans la croisade, à l'exemple du roi (1).
Le lendemain, dit un chroniqueur, le saint abbé harangua solennellement les nouveaux croisés dans une réunion publique. La foule, électriséepar sa parole plus divine qu'humaine, non humanis sed divinis verbis, l'acclama avec transports. Il faillit être étouffé, enseveli dans son triomphe, et Conrad dut lui frayer un passage à travers la presse. Tout à coup, on lui présente un enfant perclus. Le saint le touche, le marque du signe de la croix et lui dit : Marche. L'enfant obéit. On exalte jus-
(1) Béni. Vita, lib. VI, cap. vi, n° 15; OttoFrising., Gest. Frid., I, ~ 39; Helmold, Chron. Slavor., ï, 59, Mon. G., XXI, 56. Cf, Bernhardi, ffowrarfl//, 531, note 62.
qu'aux nues le thaumaturge. Mais celui-ci, récusant toute louange et se tournant vers l'empereur : « C'est à cause de vous, dit-il, que cette guérison a été opérée : c'est afin que vous sachiez que Dieu est vraiment avec vous et que votre entreprise lui est agréable (1). »
Bernard touchait enfin au but qu'il avait si opiniâtrement poursuivi pendant plus d'un mois. La victoire qu'il venait de remporter sur Conrad, et qu'il appelait humblement «le miracle des miracles (2), «mettait lé sceau à son œuvre et le comble à son bonheur.
Si la croisade allemande n'était pas encore entièrement organisée, elle avait au moins déjà ses principaux orga-r nés, un chef et des soldats. Les villes des bords du Rhin, que le saint abbé avait visitées, depuis Constance jusqu'à Mayencè, étaient prêtes à fournir d'importantes recrues. D'excellentes nouvelles arrivaient à Spire de rintérieur du royaume. Le duc Welf lui-même avait revêtu la. croix le jour de Noël (3).
Satisfait du présent et confiant dans l'avenir, l'abbé de Clairvaux résolut de regagner sa cellule, après avoir évangélisé encore quelques villes des bords du Rhin et de la Flandre,' qui réclamaient sa présence ou ses encouragements. Il quitta Spire le 3 janvier et redescendit le Rhin jusqu'à Worms, où il ne fitque passer (4). Les sentiments de Frédéric de Hohenstaufen semblent lui avoir causé quelque souci. Le vieux duc, malade à Alzei, jugeait sévèrement l'entreprise de la croisade et se montrait particulièrement irrité de ce que son fils et son héritier, Frédéric le Jeune, y prît part. Bernard crut devoir lui
[i) Bern. Vita, lib. VI, cap. v, n» 17.
(2) J6iU, càp. IV, 11° 15.
(3) ptlo Frising., Gest. Frid,, I, 40.
(4) 5em. Fï/fa, lib. VI, cap. vn, no 23.
porter ses condoléances et, au besoin, lui offrir quelques explications. Mais il est douteux qu'il ait réussi à calmer une irritation qu'exaspéraient la souffrance et peut-être ~
V le pressentiment d'une mort prochaine. Lé silence que les compagnons de l'abbé dé Clairvaiix gardent sur cette entrevue est, à ce qu'il semble, assez significatif (1). Bernard reprit sa route, sans tarder, et se dirigea vers Cologne, s'arrêtant à peine à Kreuznacht, à Boppard, à Coblentz et à Remagen. Son séjour à Cologne fut marqué par des miracles de premier ordre, nous disent plusieurs témoins. Pendant trois jours, les cloches furent en branle,
, et la ville retentit d'hymnes de joie, mêlées à ces pieuses invocations: Christ, uns gnade, — Kyrie eleison, — Die Heiligen allehelffen uns {^).
Le prédicateur de la croisade visita ensuite Brauweiler, traversa Juliers, Aix-la-Chapelle, Maëstricht, Liège, Huy, Gembloux, Villers, Fontaine, Binche, Mons, Valenciennes. Cambrai, Laon et Reims. Louis le Jeune et les ambassadeurs de Conrad III et du dUc Welf le reçoivent à Ghâlons-sur-Marne, le dimanche 2 février, jour de la Puf \çification de la Sainte Vierge (3). Cinq jours plus tard il était rentré dans sa chère retraite de Clairvaux (4).
(1) Otto Frising. , Gest. Frid., 1, 39. A noter que, dans le récit des compagnons de Bernard, la journée du 5 n'est pas même mentionnée. Cela fait supposer que le saint n'a ni calmé la colère de Frédéric ni guéri sa maladie. Le duc mourut le 6 avril suivant. Cf. fiernharhi> Konrad ///, p. 535-537.
(2) Bern. Vita, lib. VI, cap. vn-viii, n»' 23-29. Bernard était à Kreuznacht leQ, feria secunda (n» 26); il passa la nuit suivante à Pickenbach (ibid.); le 8 et le 9, il était à Boppard et à Coblentz (nos 23-24); le 10 au malin, /eria quinta, il était à Remagen. Du 10 au 13, il séjourna à Cologne (n" 25-29).
(3) Bern. Fèfa, lib. VI, cap. ix-xn. Pour plus de détails, cf. l'^édit., „, t. II, p. 292, note.
{4) De Châlons, Bernard vint à Donnement (et non Davament), où
Que de fatigues dans ce voyage ! Mais aussi. que d'émotions douces et pures! Le saint abbé n'avait-il pas été l'objet d'une perpétuelle ovation? Les populations s'étaient levées en masse et avaient formé une haie sur son passage. Plus d'une fois cette haie s'était rompue pour laisser passer les aveugles, lessourds, les muets, les boi^ teux, les estropiés, les malades de toutes sortes, que sa main bénissante avait guéris. Si l'on en croit ses compagnons de route, de Spire jusqu'à Clairvaux, sa course fut une véritable traînée de miracles.
C'est cette puissance surnaturelle de saint Bernard, plus encore que son éloquence, qui explique le succès de ses prédications sur les bords du Rhin. C'est elle qui a fait sortir du sol germanique les cent mille croisés de Conrad {!).•
Enhardi par le succès, l'abbé de Clairvaux conçut le
il célébra la messe le 5, feria quarta (u° 42); le 5, il traversa Rônay, Brienne, et coucha à Bar-sur-Aube, où il dit la messe le lendemain 6^ dans l'église de Saint-Nicolas, feria quinta {n°» 43-44) ; le môme jour ir rentrait à Clairvaux (n° 44). Cf. Bern. Vita, lib. IV, cap. vu, n" 41.
(i) Il est impossible de déterminer exactement le nombre des croisés allemands. Selon Odon {ouv. cit., Migne, p. 1218), les Grecs en auraient compté 900.566, au passagede l'Hellespont. Les Annales Egmund. (adann. 1146) font monter le nombre total des croisés à 1.600.000 hommes. Geroh de Reichersperg parle (De Invesiig. Antichr., cap. lxxvii, p. 153) de septuagesies centum milUa. Les Annales Palidenses (^Mon. G., XVI, 82) donnent plus vraisemblablement à Conrad une armée de LXX millia virorum bellatorum absque inermiet plebeio vulgo, soit un total d'environ 100.000 hommes. Cf. Guillaume dé Tyr, XVI, 9; Gtesta Ludov. VU, ap. Du Chesne,IV, 39'i; Continuât, VaU celtens:, Mon. G., VI, 460. Pour plus de détails, consulter Kugler, Studien, p. 107-108, 130-131 ; Giesebrecht, Kàiserzeit, IV, 477; Bërhhardi, Konrad 111, p. 598, notes 18 et 19.
Cj ; ORIGINES DELA SECONDE croisade; 301,
projet d'éte.ndre à tout l'Occident la prédication de la croisade et d'enrôler dans l'armée sainte l'Angleterre, l'Espagne, l'Italie, la Bohême, la Bavière, et plus tard jusqu'à la Moravie, la Pologne et le Danemark. A défaut de sa parole et de sa présence, ses lettres et ses émissaires continuaient son œuvre. Nous possédons encore les lettres qu'il adressa à des dates assez rapprochées, sous des titres divers et sur un thème à peu près semblable, aux Anglais, à l'évêque de Brescia et à ses diocésains, aux Bohémiens, aux Bavarois et, en général, aux croisés de tous pays, ad peregrinantes Jet^salem (1). Les couvents cisterciens, disséminés dès cette époque dans toute l'Europe catholique, lui assuraient un moyen naturel et facile de propagande. Pour ne parler que du nord, l'Allemagne proprement dite, indépendamment des diocèses de Besançon, de Genève, de Lausanne, de Metz, de Toul, de Verdun et de Cambrai, en comptait à elle seule une vingtaine sur son territoire. Le Danemark, la Suède et la Norvège en entretenaient cinq; la Bohême, trois; la Pologne, deux (2). Ce fut un abbé cistercien, Adam d'Ebe-
(1) Ep. ad gentem Ànglorum, Biblioth. nationale, Paris, f, lat., Ms. 14845, fol. 287; Ep. Mainfredo Brixiensi episcopo, etc., Baronius, Annal, Lncm, 1746, XVIII, 663, n° 15; ep. archiepiscopis... et populo orienialis Francise et Baioarix, dans Migne, ep. 363; ep. duci Wladislao... et populo Bohemix, Bern,, ep. 458 (cf. Vinc. Prag., Mon. G., XVII, 663); ep. ad peregrinantes Jérusalem, MnsArchi- «os de la Corona de Aragon, à Barcelone. La date de ces diverses lettres est difficile à fixer. Il ne nous paraît pas probable que Bernard ait songé à enrôler les Anglais, les Italiens et les Espagnols avant les habitants de la Flandre et des bords du Rhin.
(2) Cf. Janauschek, Orig. Cist.,ï, 286-291. Les Annal. Magdeburg. (Mon. G., XVI, 188, ad ann. 1147) signalent expressément pour la prédication de la croisade contre les Slaves muUorum religiosorum ammonitio. Les Cisterciens pouvaient-ils rester étrangers à ce mouvement? •
rach, qui, à la diète de Ratisbonne (février 1147), remplaça Bernard. Il lut la lettre aux Bavarois et aux Francs Orientaux en même temps que la bulle papale, et leva une nouvelle légion de pèlerins, parmi lesquels figurent le duc de Nuremberg et trois évêques, Henri de Ratisbonne, Rimbert de Passau, et Othon de Freisingen, l'un des futurs historiens de la croisade (1).
A cette date, l'abbé de Glairvaux avait de nouveau quitté son cloître pour reparaître dans les conseils du roi de France. Les séances de l'assemblée tenue à Châlons le 2 et le 3 février, en présence des ambassadeurs de Conrad et du duc Welf , n'étaient que les préliminaires d'un concile plus solennel, où devaient s'achever les préparatifs -de la croisade. Louis VII n'avait pas attendu jusqu'à cette heure pour dresser son plan de campagne. Il avait envoyé au roi de Sicile, à l'empereur de Gonstantinople, à quelques princes d'Allemagne, notamment à, Geisa, roi de Hongrie, des ambassadeurs chargés de préparer les voies à la sainte expédition. Partout les négociations entamées avaient heureusement abouti. Plusieurs princes allemands et hongrois se montraient disposés à grossir les rangs de l'armée française. L'empereur de Gonstantinople, dont le moine Odon de Deuil feint d'ignorer le nom, parce que ce nom, dit-il, n'est pas écrit dans le livre de vie, faisait au roi de France, dans un style emphatique, les plus magnifiques promesses. De Sicile arrivait une réponse plus engageante encore, sinon plus intéressée (2). Bref, le 16 février 1147, les ambassadeurs -
(1) « Princeps (Conradus) curiam celebravit ducens secum vice ClarcTallensis abbatis Eberacensem abbatem Adam, » etc. (Olto Frising,, Gest. Frid., I, 40). Sur cette diète, cf. Berohardi, Konrad III, p. 541-
(2) Odo, ouv. cit., lib. I, p. 1208; l'épître de Manuel est dans H. des- *(?., XVI, 9, en date du mois d'août, 1146 par conséquent.
" - > bRIGINES DE tA SECONDE* CROISADE. 303'
de Conrad et de Roger siégeaient à Étampes, à côté des barons et des évêques français, sous la présidence de Louis VII, assisté de Tabbé de Glairvaux (1). La principale délibération porta sur l'itinéraire que k devait suivre la croisade. Cette question était grosse dé conséquences. Par jalousie contre les Allemands et les Grecs, les Siciliens conseillèrent aux Français la voie de mer, leur promettant' des vaisseaux, des vivres et des secours en hommes. Une offre aussi avantageuse était séduisante; mais elle avait le tort de se mettre en travers d- un plan déjà ébauché vraisemblablement à Châlons entre le roi de France et les ambassad'eurs de Conrad. Ceux-ci, se faisant honneur de marcher sur les traces de Godefroid de Bouillon, demandèrent que les deux armées royales suivissent le même chemin, afin que, dès leur entrée en Asie, elles pussent agir de concert. Cet avis prévalut. En le suivant, les Français commettaient une faute. Leur résolution irrita les ambassadeurs du roi de Sicile, qui se retirèrent après avoir prédit tous les maux que la perfidie byzantine réservait aux croisés (2).
(1) Odo, ibid. L'assemblée se tint le dimanche « ad Circumdede- j runt me. » Pour y assister, Bernard partit de Clairvaux le lundi
10 février, traversa Monteville (village aujourd'hui détruit, dont il ne reste que l'église, près de Champignol), visita la Grange de Fontarce et coucha à Ville-sur-Arce (et non super Arnam) [Bern. Vita, lib- VI, cap. XIV, n° 35) ; le mardi il, il passa par Bar-sur-Seine, Bourguignons, Fouchères, Waudes, et gagna Troyes, d'où il ne repartit que le jeudi 13 (iMd., n"' 46-48) ; le jeudi, il était à Prunay et à Trainel (Triangulum) Jiiid.,n° 48) où il dit la messe le vendredi 14; il traversa ensuite Brây et s'arrêta vraisemblablement à Montereau, où il, rencontra le comte Thibaut, entouré d'une nombreuse cour {ibid., n"' 48-49); le samedi, il passa par Moret, traversa le Loing et gagna Étampes {ibid., n°' 49-5Q). Cf. Bern. Vita, \ih. iV, cap. vu, n» 42, et d'Arboi.s de Jubainville,A&&aî/esCi5ferc., p. 338-340.
(2) Odo, dans Migne, p. 1208.
. Le mardi 18, le concile s'occupa d'élire les ministres capables de tenir les rênes du gouvernement pendant
l'absence du roi. Saint Bernard fut un des membres chargés de faire ce choix important. Après avoir entendu ses collègues, il rentra à leur tête dans la salle des délibérations, et, désignant du doigf^geç^Uejoi^eJ^j:©^ ^^,„.,jy:ei?s»4*«-^oici deux glaives, dit-il, c'est assez. »
Le comte de Ne.vers déclina l'honneur qu'on lui proposait et s'excusa en déclarant qu'il avait fait vœu d'entrer dans l'ordre des Chartreux. Suger opposa d'abord à l'assemblée le même refus; mais, vaincu par l'insistance des évêques et des barons, par les prières du roi, et plus tard par les ordres du pape Eugène lïl, il consentit enfin à accepter une charge que son humilité seule lui faisait repousser et qu'il remplit, comme on sait, à la satisfaction générale, pour la gloire de la religion et le bien du royaume (1).
Après avoir pris ces diverses mesures, l'assemblée fixa
- le départ des croisés à la Pentecôte, leur désigna la ville de Metz comirie lieu de rendez-vous, et se sépara (2).
Il semble que saint Bernard n'eût plus alors qu'à goûter le repos après lequel il soupirait depuis longtemps (3) ;
(1) Odo, ibid. Par ces mots : ecce gladii duo hic, empruntés à saint Luc (xxii, 38), Bernard désigne les deux glaives, le glaive spirituel et le glaive matériel. Cf. Vita Sugerii • « Allero materiali regio, altero spirituàli et ecclesiastico, utroqoe autem a summo sibi pontifice divinilus commisso. » H. des G., XII, 108.
(2) Odo, loc. cit.; cf. Giesebrecht, IV, 475-476. Primitivement, le départ des croisés français avait été faé à Pâques 1147, edicto quod post annum progrederentur (Odo, p. 1207). Mais cette époque fut réservée aux croisés allemands (Bern., ep. 458 ; cf. Bernhardi, Konradllï, p. 548, note 28).
(3) Bernard semble n'avoir quitté Éfampes que le samedi 22 ou le dimanche 23 février, pour rentrer à Clairvaux le jeudi 27, feria, quinta (Bern. Vita, lib. Vl* cap. xiv-xv, n°' 50-43). Nous voyons en effet
V, , :' : ORIGINES DE'iAsEdôîîbiE croisade'. 305
mais des complications survenues dans les préparatifs de la croisade allemande le rappelèj'ent une seconde fois sur les bords du Rhin. Mis en branle comme le reste de rOccident, les habitants de la Saxe et de la Moravie , étaient prêts à donner à leurs forces de combat une destination particulière, A leurs yeux, les peuplades slaves, qui se pressaient sur la rive droite de F Elbe et menaçaient à chaque instant, de ce côté, la sécurité de l'empire, étaient des ennemis du nom chrétien non moins redoutables que les musulmans d'Asie. Conrad III com- .^ prenait lui-même la gravité d'une telle situation. N'était-il •: pas urgent que les défenseurs naturels dès frontières fussent maintenus à leur p oste pour préserver la patrie commune d'une invasion barbare? Afin de résoudre cette question et de régler quelques autres affaires d'État, l'emperçur convoqua une nouvelle diète à Francfort. C'est là que nous retrouvons l'infatigable abbé de Clairvaux,i vers le milieu du mois de mars 1147 (1). On décida qu'une sorte de cordon sanitaire serait établi depuis la source de l'Elbe jusqu'à son embouchure, et que la défense des intérêts chrétiens serait confiée aux Danois, aux Saxons et
qu'il avait été absent plus de quinze jours, in monasterio diebus jam quindecim Sancti prsèstolabatur adventum (n" 53). Il passa par Maisse, Milly, Moret, et fut reçu à Sens par le clergé, vraisemblablement le dirnanche, traversa Joigny et gagna Auxerre le lundi 24, pour en repartir le mardi 25, mane (nos 50-51); ce même jour, il était à Chablis et à Tonnerre où il dit la messe le mercredi 26, feria quarta (no 51) ; il traversa l'Armançon et gagna Molesme, où il reçut l'hospitalilë pour la nuit; le lendemain 27, feria quinta. il rentra à Clairvaux, en passant parCunfin [n'" 52-53). Cf. Bern. F*fa, lib. IV, cap. vn, nos 42-43.
(1) -La diète" était ouverte le 13 mars (Stumpf, n» 3538). Pierre le Vénérable figure dans ce document, ce qui donne à penser que Tabbé dé Glairvaux était déjà lui-même arrivé à Francfort. U avait passé par Toùl {Bern. Viia^ lib. VI, cap. xvii, n" 59).
306 ' VIE DE SAINT BÊRNÂRdV .■'.■-. '
aux Moraves. Nous possédons encore la lettre que saint Bernard adressa aux archevêques, aux évêques, aux princes et à tous les fidèles de la Moravie, pour leur notifier les décisions de la diète. Au nom de l'empereur, des évêques et des princes réunis à Francfort, il les invite à lever une armée contre les païens du voisinage et à prévenir les coups de ces implacables ennemis par une irruption sur leur territoire. Aux attaques sans cesse renaissantes dont ils sont l'objet, ils doivent répondre par une guerre sans merci. L'extermination des barbares ou leur conversion, tel est l'unique moyen de conjurer lés maux à venir; tel est, par conséquent, l'unique but à poursuivre. Une alliance, un traité avec ces adversaires naturels du christianisme serait un leurre. Quels qu'en soient les avantages apparents, la diète les interdit absolument. Les troupes de cette croisade spéciale se réuniront à Ma.gdebourg le 29 juin, fête de saint Pierre et de saint Paul, et se mettront aussitôt en campagne. Saint Bernard leur accorde, au nom du Pape, les mêmes avantages temporels et spirituels qu'aux croisés de la Palestine (1), Dans cette lettre l'abbé de. Glairvaux nous apparaît comme l'organe attitré de l'Église et de l'État. Aux yeux des Francfortois sa mission était beaucoup plus haute encore : le peuple saluait en lui un véritable envoyé de Dieu. Ses miracles seuls expliquent cette prestigieuse intluence. La présence d'une cour auguste n'avait pas affaibli sa vertu de thaumaturge. Des témoins autorisés si-^ gnalent quatre cures merveilleuses, accomplies durant la
(1) Bern., ep. 45Z; cf, Otto Frising., Frid. Gest, 1,40; Continuât. Gemblac, Mon. G., VI, 392; les croix de l'armée dirigée contre les Slaves devaient avoir la forme suivante Ô- « Cruces... a rota subter posita in altum protendebantur. » Otto, loc. cit.; cf. Annal. Stad,, Mon. G., XVI, 327, ad ann. 1147.
diète. Nous citerons la guérison d'un jeune homme, sourd et muet dès sa naissance, et la guérison d'un paralytique; Gélui-ci, d'un âge déjà mûr, touchant même à la vieillesse, était retenu au lit depuis huit ans. Ses amis rapportèrent sur un grabat, et, traversant la foule, le déposèrent aux pieds de l'abbé de Clairvaux, qui, d'une prière et d'un signe, lui rendit l'agilité des membres. En le voyant partir d'un pied léger, la foule poussa des cris d'enthousiasme. Mais pour que le miracle fût plus éclatant encore, un des assistants, Hugues, archidiacre de Toul, se souvenant de l'Évangile, dit au vieillard : « Vous n'allez pas retourner ainsi chez vous, les braWballants; emportez vous-même votre grabat. » L'homme obéit, et, pour mieux témoigner sa reconnaissance, s'enrôla dans la nouvelle croisade.
On comprend, en présence de tels faits, de quelle vénération et de quelles ovations Bernard était l'objet. Chacun voulait le voir, entendre sa voix, toucher le bord de ses vêtements. A chaque pas qu'il faisait, on l'enveloppait, on s'écrasait autour de lui. Un jour, au sortir de la cathédrale, la presse fut si grande, que le roi Conrad, qui était très robuste et de haute taille, dut l'emporter dans ses bras, pour empêcher, qu'il ne fût étouffé (i).
La diète terminée (2), Bernard quitta Francfort et regagna son cloître par Trêves, Sierk, Metz et Totil (3). Au moment où il rentrait en France, Eugène III y pénétrait
■ {i) Bern. VUa, lib. IV, cap. v, n» 31; lib. VI, cap. xvi, n"' 56-57.
(2) Sur cette diète, cf. Beinhardi, Zoîimtï ///, p. 547-558. L'abbé de Clairvaux figure dans un document qui a trait à la réforme du couvent de Kemnade. Chronograph. Corbeiens., Jaffé, p. 58.
(3) Bernard était à Trêves, sexto Kalendas Aprilis, le 27 mars (Bern. Vita, lib. VI, cap. xvi, n° 54) ; il s'arrêta au monastère de Rethel (Rutilse) près de Diedenhofen, à Sierk, à Metz et à Toul {ibid.,
-n"^ 55-59; cf. Bern. Vita, Ilb. IV, cap. vm, n°^ 47-49)..
également par le col de Suse et remontait lentement les vallées du Rhône et de la Saône jusqu'à Dijon, où le roi de France vint à sa rencontre (l). Depuis le jour où il avait lancé son éloquente bulle, le souverain Pontife, trop longtemps préoccupé par les affaires de Rome, n'avait pu donner qu'une attention souvent distraite aux préparatifs de la croisade. C'est à peine si, en juin ou juillet 1146, il avait eu le loisir d'appuyer, par une lettre auprès de l'empereur de Gonstantinople, la demande de Louis le Jeune (2). L'œuvre sainte, cependant, avait prospéré au delà de ses espérances, peut-être même au delà de ses désirs. Il semble, en effet, qu'il n'apprit pas sans déplaisir l'enrôlement de Conrad III, le défenseur naturel du pouvoir temporeldes papes, que minait alors la révolution romaine, et il n'hésita pas à le, blâmer d'avoir pris la croix sans son ordre ou sans sa permission. Mais ce reproche, qui atteint indirectement l'abbé de Clairvaux, le principal promoteur de la croisade allemande, devait tomber devant les excuses du roi. « Le Saint-Esprit, lui répondit Conrad, ne souffre pas de retard; c'est pourquoi, sous son inspiration, j'ai agi sans vous consulter (3). » Eugène Ilï parut goûter cette explication (4) et finit par approuver l'œuvre entière de
(1) Le pape s'arrêta à Lyon et à Cluny, cf. JafTé, Reg., II, 39-40. Sur sa rencontre avec Louis VU, Annal. S. Benigni Divion., ap. H. des 6., XII, 411; Chronic. de Ludov. Kege, ibid., 90; cf. Wibald., ép.
(2) Cette lettre est perdue ; nous avons la réponse de Manuel {H. des G., XV, 440), datée du mois d'août, évidemment 1146. '
(3) Conradi ep., ap. Jafifé, Biblioth., 1, 111. Il résulte de là que l'abbé de Clairvaux avait pris sur lui-même d'enrôler Conriad et de le donner pour chef à la croisade allemande. Cela ne rentrait pas dans le dessein du pape. Voir sur ce point Hûfifer{Dte An fange, etc., p. 421' 426), qui essaie de tourner les faits d'autre façon.
(4) Eugène III fait plusieurs fois allusion à ce mouvement de l'Esprit-
"' "i ' ' ORIGInÔ tii^'Î^A S^^ CROISADE. - ' 309
l'abbé de Çlairvaux. Bernard le reçut dans son monastère et lui fit confirmer par une nouvelle bulle , en date du 10 avril, les décisions de la diète de Francfort (1).
Les préparatifs de la croisade touchaient enfin à leur terme. L'abbé de Glairvaux put alors embrasser d'un regard satisfait la France , rAUemagne , l'Angleterre , l'Espagne, l'Italie, toute la chrétienté, et, comme Dieu après l'œuvre du sixième jour, rentrer dans son repos en di-. , sant :« Tout est bien ! »
Tout était bien, en effet, selon les apparences. Les troupes réunies de Louis VII et de Conrad III formaient ■
un corps d'armée d'environ cent quarante mille hommes, sans compter le menu peuple (2). Cent mille hommes, fournis par la Moravie, la Saxe, le Danemark, la Suède, la Norvège, la Pologne et la Russie, se préparaient à marcher contre les Slaves idolâtres (3). Cent soixante-quatre navires, montés par 13.000 Anglais, Flamands ou riverains du Rhin, allaient partir de Darmouth avec l'intention de tourner la Péninsule Ibérique, et d'atterrir soit en Afrique pour combattre les Maures, soit en Asie pour défendre la Terre Sainte (4). En même
Saint qui détermina Conrad à prendre la croix : JafPé, Reg., n° 9084, n» 9214. Cf. Wibald. epp., ap. Jaffé, Biblioth., I, 114 et 243.
(1) Mignard (Hist. des abbayes du bailliage de la Montagne, p. 87) cite une bulle (non indiquée par les Regesta de Jaifé) datée de Clairvaux, 6 avril, en faveur de Notre-Dame de Châtillon. Cf. dans Jaffé, n» 9017, la bulle confirmant les décisions de la diète, datée in lîerntorio Trecensi.
(2) Cf. Kugler, Studien, p. 107, note 38; Giesebrecht, Kaiserzeit, IV, 477.
(3) Helmold, Chron. Slavor., I, 62 ; Cas. Monast. Petribus., Mon. 6., XX, 674; « Rex Daciee... circiter centum millibus exercitum paraverat^ »^«woï. Magdeb., Mon. G., XVI, 188. Cf. Bernhardi, Konrad///, 564-578.
(4) Osbern, De Expugnatione Lyxbonx, ap. Slubbs, Chronieles of
temps, « le roi des EspagneSi » comme parle Eugène III, Mphonse, prince de la maison des ducs de Bourgogne et petit-fils du roi Roberty projetait d'arracher Lisbonne aux Maures de la péninsule (1). Enfin les croisés italiens, Amédée de Turin, Guillaume de Montf errât et quelques princes se proposaient de rejoindre l'armée de Louis le Jeune, pendant que le roi de Sicile brûlait de mettre ses forces navales et son génie de capitaine, non peut-être sans quelque arrière-pensée d'intérêt, au service de la croisade (2). Ainsi de l'Elbe jusqu'au Tage, de la Tamise jusqu'à l'Etna, tous les peuples étaient sur pied, armés, ce semble, dans un but commun, conduits par une même idée; c'était une levée de boucliers, telle qu'on n'en avait jamais vu, et telle qu'on n'en vit jamais depuis, de l'Occident chrétien contre l'Orient infidèle (3). Et cette grandiose manifestation était en grande partie l'œuvre d'un seul homme, Sûrement il fallait que cet homme fût un saint pour ne pas se complaire dans son génie et s'enfler de vanité.
Bernard ouvrait seulement son âme à l'espérance. Pleinement rassuré sur l'issue d'une entreprise dans laquelle il croyait voir le doigt de Dieu , il ne songeait plus qu'à en calculer les avantages spirituels et temporels. Il souriait
the reign of Richard /, 1. 1, p. 144. La Continuât. Prxmonst. (Mon. G., VI, 453 ; H. des (?., XIII, 332) et quelques autres sources (Bernhardi, Konrad III, p. 580, note 47) indiquent treize mille croisés de cette expédition.
(1) Jaffé, Reg., n" 9017, MJgne, CLXXX, 1203.
(2) Otto Frising., Gest. Frid., I, 44; cf. Bernhardi, Konrad HI, p. 603, note 31.
(3) « Cujus exercitus totmillia fueruni quanta nunquam inhistoriis leguntur convenisse, scilicet sedecies centum millia hominum, » disent les Annal. Egmund. (Mon, G., XVI, 456), qui ne parlent que de l'armée allemande. Cf. Bernhardi, ^owmfî ///, p. 598.
même à l'idée de la gloire que nos chevaliers rapporteraient de l'Orient. La bonne volonté de l'empereur de Gonstantinople lui paraissait de bon augure, et il sollicita, comme une faveur, pour le fils de son ami, le comte de Champagne, Thonneur d'être reçu par Manuel dans l'ordre de la chevalerie (1).
Le souverain Pontife ne doutait pas plus que Bernard du succès de la croisade; et un moment son ambition et ses vues allèrent beaucoup plus loin que la délivrance de la Terre Sainte. Il mit à profit les avances que l'empereur de Gonstantinople lui avait faites en réponse à sa lettre de juin ou juillet 1146 (2), pour essayer d'opérer un rapprochement entre l'Église grecque et l'Église latine. Malheureusement l'évêque d'Olmutz, qu'il avait spécialement chargé de négocier cette affaire avec le concours de Conrad III (3), s'engagea dans la croisade saxonne, et forcé fut au pape d'abandonner son généreux projet; du moins on ne voit pas qu'il y ait donné suite (4).
Dès le mois de mai 1147, Conrad partait de Bamberg(5), àlatête d'environ cent mille pèlerins, et traversa à petites journées l'Allemagne, la Hongrie et l'empire grec. Le roi de France ne quitta Saint-Denis pour se rendre à Metz que le mercredi après la Pentecôte (12 juin 1147). Eugène III reçut ses adieux, lui remit lui-même la pâ-
li) Ep. 468, écrite en 1147 et non en 1146, comme le dit Brial, H. des e., XV, 607.
(2) « Imperium meum valde mirabatur , quoniam nunc usque non misitapocrisiarios ad Ipsum Tua Sanclitas. » Manùelis ep., ap. ff. des G., XV, p. 440.
(3; Jaffé, Reg., n°^ 9095,- 9110.
(4) Jaffé, Reg., 9017, 9095, cf. Hùffer, Die Anfânge, etc., p. 427- ,428.
(5) « Egressi sunt mense Maio. » Annal. Palid., Mon. G., XVI, 82; cf. Continuât. Prœmonst., Mon. G., VI, 453.
netière, le.bourdon et l'oriflamme, et lui donna sa bénédiction apostolique (1). Des prières et des larmes de joie accompagnèrent le royal croisé jusque sur la terre étrangère. Pour que rien ne manquât aux encouragements qu'il recevait de toutes parts, une prophétie des plus flatteuses exaltait déjà ses futures prouesses. Dans l'illusion d'une fausse confiance , les populations disaient tout haut que Louis allait se rendre maître de Gonstantinople et de Babylone, et que, nouveau Gyrus, nouvel Hercule, il triompherait de tout l'Orient (2). La prophétie, hélas! devait recevoir un effroyable démenti.
(1) Odo, lib. I, loc. cit., p. 1209-1210.
(2) Sur celte prophétie, voir Othon de Freisingeo, Gesta Frid., ap. H. des G., XIII, 653, note; Chronogr. Corbeiens., 3&ïïé, Mon. Corbeiens., p.Jdi',Annal. S. Jacob. Leodiens., Mon. G., XVI, 641.