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niais, reconnaissant bientôt, à ce prodige, une attention de la bonté divine, après avoir raconté à Camille ce qui s'était passé, il hu demanda l'habit et le reçut avec la pins grande joie. Pendant cinq ans, il resta dans l'Institut, donnant l'exemple des vertus les plus rares et servant les pauvres avec la charité la plus ardente. En 1591, il s'endormit du sommeil des justes, sous le baiser des anges : le vénérable Frère avait raconté lui-même plusieurs fois ce prodige au Père Ciccatelli qui le rapporte dans la Vie du saint fondateur de son Ordre.
Ainsi l'Ordre de saint Camille, soumis à l'épreuve du temps et des hommes, continuait de se fortifier par la grâce de Dieu et par l'autorité de la Chaire apostolique. Nous notons, dans le premier bref pontifical qui le confirme sous l'anneau du j^ècheur, ces paroles qu'on voudrait graver en lettres d'or, au frontispice de son histoire : ce Quod chantatis genus, quam Deo gratum et animarum salutis necessarium, non j/iùiori affèctu, quam mater erga quem unice educavit filîum, demonstrarunt. »
Camille avait donné une mère à tous les malades; le Pontife romain voulait l'en bénir et l'en remercier.
Lions s'abreuvant à la. coupe eucharistique. Étoffe du huitième au douzième siècle, conservée à la cathédrale iliu Mans. • < Le chrétien, au sortir du banque! eucharistique, dit saint Juan Chrysostôme, est comme un lion redoutable au démon lui-même. >
Les sept péchés capitaux. — 3. La Luxure, jeune fille doni la r<Jbc est san« ceinture et qui se regarde dans un miroir. Un porc lui sert de trône. — Tiré d'un tableau italien du quinzième siècle, publié par Rosini.
Comment la Congrégation nouvelle répond à la confirmation du Saint-Siège apostolique.
Ç5sF|fe%=3 a charité 11 est pas un vain mol que 1 on traduit
ï.j L'jÊÈt en phrases sonores, pour s apitoyer sur des souf-
tjj.yjps frances qu'on oublie vite, quand on n'en fait pas 1 objet de ses plaisanteries ou de ses injures. La chanté n'est pas une conception idéale, une vague tendance du cœur, une affection simplement spéculative, pour des misères dont on évite avec soin le spectacle dégoûtant et que l'on connaît tout au plus par ouï-dire. La charité n'est pas cet acte qui se borne à une aumône tarifée, donnéeavec éclat, avec des airs de grandem* ou de protection, qui font monter la rougeur au front de celui qui la reçoit, mèmequand il en éprouve, dans sa situation malheureuse, un notable adoucissement. Enfin, la charité n'est pas cette assistance publique organisée, qui se compte au poids et à la mesure, qui distribue ses dons à tel jour et à telle heure, après cpioi il n'y a plus rien pour le pauvre, ni pour
celui qui se présente trop tard, ni pour celui dont les besoins dépassent la prévision légale. Cette charité, bureaucratique et sentimentale, aux entrailles voluptueuses et au cœur de bronze, n'est que la contrefaçon et la caricature de la charité.
La charité chrétienne a le sentiment profond, éclairé et empressé de ses devoirs; elle est une recherche entendue et incessante des souffrances du prochain, une étude consciencieuse de ses besoins réels, une nécessité et un entraînement irrésistible du cœur, qui porte a les soulager, enfin c'est une expansion de 1 àmc qui donne avec amour et dilcction.
Le Sauveur, dans l'Evangile, nous représente la charité, non pas en discours, mais en actes, et sous les plus touchantes images. Ici, c'est un pasteur qui a perdu une de ses brebis ; il va à sa recherche plein de sollicitude et d'anxiété; il la poursuit dans les lieux les plus arides, il parcourt les plaines désolées, gravit les rochers âpres et durs; à tous les passants, il demande des nouvelles de la pauvre égarée. Dès qu'il l'a rencontrée, il accourt avec empressement, lui prodigue ses caresses, la reçoit sur ses épaules et la ramène au bercail.
Ailleurs, c'est un Samaritain qui passe et qui rencontre un homme couvert de plaies, gisant sur la voie publique. Le bon Samaritain s'approche du blessé, verse de l'huile sur ses plaies, et le recueillant dans ses bras avec joie et bonheur, comme un trésor précieux, le porte dans un asile sur et le confie ;i nue âme compatissante.
Jusqu'ici Camille nous est apparu comme un imitateur fidèle du bon Pasteur et du bon Samaritain; dest à la fois l'un et l'autre : bon Samaritain pour les misères corporelles, bon pasteur pour les infirmités et les misères de l'âme. Nous P allons voir maintenant, grâce à la bénédiction de la Chaire apostolique, de plus en plus fidèle à luimême, poursuivre sa vocation et affermir son ouvre, comme s'affermissent les œuvres saintes, par des fondations solides et par des vertus plus solides encore.
Camille, trouvant que la maison de la rue des Botteghe
oscure ne convenait pas à la Congrégation, parce qu'elle ne possédait ni église, ni oratoire, et imposait chaque matin l'obligation de sortir pour dire ou pour entendre la messe, résolut de choisir un local mieux assorti. Après avoir passé en revue toutes les églises de Rome qui pouvaient lui convenir, passant près de celle de la Madeleine au Campa Marzo, la veille de la fète de cette illustre pénitente, il v entra pour gagner les indulgences du jour. Pendant qu'il méditait, il lui vint à l'esprit que cette église lui conviendrait parfaitement, et, se recommandant à Marie-Madeleine, à la sainte Vierge et à Notre-Seisrneur, il se retira avec le dessein d'en tenter l'acquisition. Cette église appartenait à l'archiconfrérie du Gonfalon, une des plus riches et des plus connues de Rome. Camille l'obtint à des conditions un peu dures, qui furent adoucies dans la suite, par la bienveillance du pape Grégoire XI\ , en 1622, et pour quelle restât libre et franche de toute servitude, l'Institut compta quatorze cents écus, etl'aflfaire fut terminée à la satisfaction des parties.
Dans cette entreprise, Camille avait été aidé principament par sa pénitente, Felice Colonna, parente du cardinal Massimo, l'un des administrateurs de la Société. Se voyant en possession d'une église et avant à sa disposition la somme de trois cents écus, dont il était redevable à la piété du peuple romain, il loua quelques maisons contiguës à l'église, et, dès les premiers jours de décembre 1586, y établit sa Congrégation : elle se composait de douze à quinze personnes. Ces habitations fuient disposées en forme de monastère, avec clôtures, cellules et offices; ils travaillaient de leurs propres mains, lui et les siens, portant la chaux, les pierres et les briques, comme les plus humbles des ouvriers, l^nc telle besogne n'était pas nouvelle pour Camille.
Cette maison est la première de l'Ordre : La priant casa formate, dit le Père Ciccatelli ; par conséquent, c'est la Maison-Mère de toutes les autres que nous verrons élever dans la suite. Les premiers sujets qu'y reçut Camille furent le Père Franccsco Profcta, son premier compagnon.
depuis absent pour affaires de Famille et lePèrePaoloCorneta, Romain, théologien remarquable, très versé dans la connaissance des langues hébraïque, grecque, latine; s'il eût vécu plus longtemps, il aurait illustré la Congrégation par ses écrits en grec, ouvrages savants, auxquels une mort prématurée l'empêcha de mettre la dernière main. L'église fut ouverte; les prêtres y confessaient, y communiaient leurs petits Frères; on y plaça deux tribunaux de pénitence où les Pères Corneta et Profeta confessèrent les personnes de la maison et beaucoup de laïques qui se présentaient. L'église devint un centre recherché poulies exercices spirituels; piètres et prélats y venaient à l'envi célébrer les saints mystères.
Ici se place un événement qui parait emprunté à la légende, mais dont la certitude ne diminue ni la portée, ni la grâce.
Deux jeunes gens, Louis-François et Jacques, vivaient dans le monde, unis par une étroite amitié. Louis entra dans la Congrégation, et Jacques, resté dans le siècle, chercha une place de domestique, ne pouvant faire autrement, parce qu'au retour du pays natal, il avait été victime d'un vol. Un jour, Louis, allant à Rome, rencontra Giacomo et lui demanda comment il se trouvait : « Pas trop bien, répondit-il, parce que je n'ai pas de maître. — Si tu veux bien, ajouta Louis, je t'en chercherai un.» Jacques v consentit; le prenant alors parla main, il le conduisit au Père Camille, le suppliant, par l'amour de Xotre-Seigneur Jésus-Christ, de recevoir son ami dans la Congrégation, et se tournant ensuite vers Jacques, il lui dit : « Frère, je t'ai trouvé pour maître Jésus-Christ, ne . crois-tu pas devoir être heureux à son service? — Oui, répondit-il. » Giacomo lut donc reçu et trouva le bonheur en servant le meilleur des maîtres.
Or il arriva (pie Louis tomba malade; il se passa alors quelque chose d'extraordinaire. Quoique jeune encore, bonis était parvenu à une haute perfection; étant sur le point de mourir, et levant les veux au ciel, comme s il avait une vision, il s'écria : « Saint André, saint André !
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celui qui viendra après moi sera sans doute le Frère Jacques. » Alors Jacques Martinelh, qui était présent et remplissait l'office d'infirmier, lui dit : « Est-ce moi, par hasard? » Louis lui répondit : « Oui, dans peu de jours, nous serons réunis dans le même lieu; » et, ayant achevé ces paroles, il expira. Après les funérailles, Jacques rendit compte de ce qui lui était arrivé, a son confesseur, le Père Profeta; celui-ci, sachant que ce Frère avait coutume de lire les Dialogues de saint Grégoire le Grand, lui dit : « Frère, vous savez très bien qu il est lait mention d'un très grand nombre d exemples semblables dans le livre des Dialogues, que vous lisez si souvent ; ainsi il sera prudent que vous vous prépariez à la mort, puisque Louis, votre compagnon, vous a appelé. », Jacques répondit : « Que la sainte volonté de Dieu soit laite !» Il était alors si bien portant, qu'il dit qu'il ne s'était jamais mieux trouvé. Mais, ô profondeur des secrets divins ! eette même semaine, Jacques était déjà malade; peu de jours après, il rendit son âme à Dieu.
Des deux amis, l'un avait été agréable à Dieu en appelant l'autre à son service ; Dieu les récompensa tous les deux en les unissant dans la Congrégation, et, peu après, en les introduisant dans les délices du Paradis.
A eette époque vivait à Rome le docteur Mira, Espagnol, qui fut depuis évêque de Castellamare. Presque tous les matins, il allait dire la messe à l'église de la Madeleine, et comme il était très compatissant pour les pauvres, il se lia avec Camille d'une étroite amitié. Dans ce sentiment, il se rendit à Xaples, et, comme l'amour est une passion toute d'activité et de zèle, il parla au Père Alexandre Burla, prêtre de l'Oratoire, des immenses services que rendrait aux infirmes et aux agonisants la Congrégation de Camille, si elle fondait dans cette ville une maison. Le Père Alexandre, zélé pour la gloire de Dieu et très désireux de voir s'accroître toutes les oeuvre^ de piété, se laissa aisément persuader et embrassa avec une grande chaleur cette entreprise. L'affaire lut d'abord traitée par lettres; il envoya à Camille cinquante écus.
LLO CHAPITRE VU
avec prières réitérées d'accélérer l'exécution de ce dessein. Le serviteur de Dieu partit avec treize des compagnons, au nombre desquels se trouvait Biagio Operti, cpii devait rester comme supérieur. Les pieux voyageurs arrivèrent à Xaples le 28 octobre 1582, fête des saints apôtres Simon et Jude. Le Père Alexandre leur avait préparé une maison qu'il avait payée lui-même et meublée de tous les objets nécessaires. L'archevêque Annibal de Capoue, la noblesse et tous les habitants de cette grande cité les reçurent avec les plus grandes démonstrations de joie.
Les services répondirent aux espérances. Il serait difficile de raconter tout le bien qu'opéra la Congrégation à son début. Les Pères furent bientôt connus dans cette vaste et populeuse cité ; on les appela de toutes parts pour suppléer a l'insuffisance des bonnes volontés. Secourir les malades, les aider de leurs conseils et de leurs prières, veiller constamment près d'eux pour ranimer leur courage dans le dernier combat : telle était, à Xaples comme à Rome, leur occupation de chaque jour. Ni les infirmités les plus graves, ni les émanations pestilentielles,
ni le danerer de toucher les victimes des maladies Contact
«rieuses : rien ne les rebutait. Habituellement, ils fréquentaient les maisons des pauvres, s'enfermaient dans ces habitations délabrées, où il est si pénible de passer des nuits entières, surtout clans les grandes chaleurs de l'été.
Cet exemple d'un dévouement sublime produisit dans la ville une sainte émulation. Les divers ordres religieux, les pasteurs des âmes, les simples laïques, même les gens du monde, se prirent tout à coup du plus beau zèle pour veiller les malades et assister les mourants. « Le chemin est long par les préceptes, dit Sénèque ; il est court et efficace par les exemples. »
L'abbé Blanc a très bien résumé, d'après Ciccatelli et Guardi, cette mission de Xaples ; je ne puis mieux faire (pie de le citer :
« Dès leur arrivée, dit-il, les Pères desservirent l'hôpital des Incurables qui, sous cette dénomination, embrasse toutes sortes d'infirmités ; c'est un des établisse-
À D MIRABLES PROGRÈS 111
mcnts les plus importants de cette ville. Là, ils lurent témoins de maux et de misères incroyables ; mais dès qu'il lut fréquenté par Camille et ses compagnons, on s'aperçut bientôt d'un changement notable. Ils s'y rendaient trois heures avant le dîner, y passaient encore trois heures au moment du souper, sans parler des veilles pendant la nuit ; ceux qui sortaient étaient remplacés par d'autres. Ils usaient envers les pauvres de toutes sortes de prévenances et de ménagements, que leur suggérait la charité la plus tendre, sans s'arrêter à ce que toutes ces maladies offraient de dangereux ou de dégoûtant. Ils faisaient les lits, présentaient la nourriture à ceux qui ne pouvaient la prendre eux-mêmes, leur versaient de l'eau sur les mains, leur nettoyaient la bouche avec un instrument d'argent fait exprès, leur coupaient les cheveux et leur rognaient les ongles des mains et des pieds. Il serait trop long d énumérer tous les soins touchants qu'ils avaient pour les pauvres de cet hôpital et de tous les autres établissements semblables. Ils n étaient pas moins empressés à prodiguer leurs soins spirituels aux âmes de ces pauvres gens ignorants, et étrangers pour la plupart aux principes de la loi chrétienne. Ils ne négligeaient rien de ce qui pouvait leur être utile. Laissant leurs manteaux à la porte de l'hôpital, ils se ceignaient d'un tablier de toile, ils se livraient aux plus humbles ministères.
« Cette assistance continuelle, ces attentions délicates des bons Pères, contribuèrent à la conversion d'un grand nombre de pécheurs qui, après s'être confessés, quittèrent cette vie dans les sentiments d'un repentir sincère, et assurèrent eux-mêmes, avant de mourir, qu'ils étaient redevables de ce bonheur au dévouement des religieux. ce Cet exemple produisit le plus grand effet dans Naples. Personne n'osait entrer dans cet hôpital, ou traverser ses cours, redoutant les odeurs infectes ou le danger de perdre la vie; mais, quand on vit Camille et les siens tout braver, on marcha sur leurs traces. Il s'opéra un très grand changement, car il semblait que Camille eût fait passer dans le cœur de tous le feu de la charité dont il
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était embrasé. Dès lors, cet hôpital lut fréquenté par les habitants les plus honorables du royaume, qui se divisèrent en plusieurs congrégations correspondant à chaque jour de la semaine. Les seigneurs et les nobles ne dédaignaient pas, à l'exemple du grand roi de France, saint Louis, de servir les pauvres malades, de leur donner à manger, de leur laver les mains, de leur rafraîchir la langue, de faire leurs lits, de panser leurs plaies, et enfin île s'abaisser à l'humble ministère du vieux Tobie, d'aider a ensevelir les morts. On en vit même du premier rang donner à manger à des malades si couverts d'ulcères et si dégoûtants, qu'il était surprenant que des hommes, élevés avec tant de délicatesse, pussent avoir le courage, je ne dis pas de toucher , mais même de s'approcher d'eux : action héroïque, digne des plus grandes louanges, et que devrait imiter en tous lieux la noblesse chrétienne !
« Le dévouement des femmes ne le cédait en rien à celui des hommes. On vit des dames de la plus haute naissance qui, avec une tendresse de mère, s'abaissaient aux emplois humiliants en usage dans les hôpitaux, et servaient les pauvres avec tant d'attention et de prévenance, qu'on aurait dit les esclaves de ces malheureux. Elles faisaient revivre les exemples des saintes Paule et Eustochie, dont la charité a été célébrée par saint Jérôme. Emules de ces illustres Romaines, des dames, l'élite de la noblesse de Naples, animées de cet esprit de foi qui enfante des prodiges, oubliant la délicatesse de leur sexe et de leur éducation, l'élévation de leur rang et de leur fortune, se dévouaient au soulagement de toutes les misères humaines. Celle à qui revient le principal honneur de toutes ces œuvres de bienfaisance est la comtesse de Miranda, vice-reine, qui marcha des premières sur les traces de l'intrépide et charitable Camille.
« Non contentes de paver de leurs personnes, ces femmes héroïques fournirent aussi tout ce qui est indispensable à un hôpital : des rideaux, des chemises, des draps de lits, des couvertures, toutes sortes de linge, et enfin tout ce que réclame le soin des malades. Elles fon-
dèrent des rentes perpétuelles pour subvenir à l'entretien des personnes des deux sexes.
<■( Nous ne devons pas passer sous silence que les bourgeois et les nobles, chaque jour, à tour de rôle, portaient aux infirmes, avec une attention paternelle, les mets les plus recherchés de leurs tables l. »
Un seul fait expliquera, mieux que toutes les explications, le sublime dévouement des frères de Camille.
Il vint àNaples un grand nombre de g-alères d'Espagne, ebargées d'infanterie tellement infectée de la peste, que la ville, redoutant quelque épidémie, ne voulut point, selon l'usage, les admettre à la libre pratique, mais ordonna qu'elles purgeassent leur quarantaine à Pouzzoles, portdeBaia. Les soldats y mouraient sans aucun genre de secours, ni pour le corps, ni pour l'âme. Le vice-roi, don Juan, comte de Miranda, non moins distingué par la noblesse du sang- que par l'éclat des talents administratifs, connaissant la piété et le zèle des Pères de la Congrégation, les pria de vouloir bien se consacrer au soulagement de tant de misère et d'infortune. Sur sa demande, ils envoyèrent cinq religieux d'une charité à toute épreuve; quelques-uns d'entre eux étant tombés malades, on en mit d'autres à leur place. En arrivant à Pouzzoles, ils se rendirent à l'hôpital deU'Annunziata, où se trouvait le plus grand nombre des malades, et commencèrent à leur prodiguer ces soins que la piété chrétienne peut seule inspirer.
Dès qu'on apportait les malades des galères à l'hospice, l'un des Frères les recevait avec la bonté la plus tendre, leur coupait les cheveux, leur rognait les ongles, s'il était nécessaire ; un autre les dépouillait de leurs vêtements, ou, pour mieux dire, les débarrassait des lambeaux pourris qui leur enveloppaient le corps et des immondices que cachaient ces sordides haillons ; un troisième rafraîchissait leurs corps nus en les plongeant dans un bain ; d'autres enfin les fortifiaient par de chaudes infusions de
plantes aromatiques et les plaçaient clans des lits. Ces soldats étaient si affaiblis et si affamés, que plusieurs d'entre eux mouraient le morceau à la bouche.
Les souffrances du voyage avaient, du reste, tellement épuisé leurs forées, que les médicaments, loin de guérir leur maladie, ne faisaient parfois que hâter leur dernière heure. Dans ces douloureuses circonstances, les Frères, véritables Ministres des infirmes, après les fatigues excessives de la journée, veillaient la nuit près d'eux, pour disposer les mourants à une mort chrétienne et défendre les cadavres des morts contre la voracité des loups. Les soins et la vigilance avaient surtout pour effet d'empêcher qu'aucun d'eux mourût sans la grâce des sacrements et le secours de pieuses exhortations.
Après s'être livrés, à l'hôpital, aux travaux si pénibles du service, les Frères, au lieu de réparer leurs forces, allaient exercer leur charité au petit hôpital de San-Giaeomo, qu'on avait établi dans un vieux palais. Là, leur cœur était navré à la vue des misères incroyables auxquelles les malades étaient en proie ; un seul trait en donnera une idée : hommes et femmes étaient étendus pêle-mêle sur le sol. Les Frères durent, pour les assister ellicacement, redoubler d'héroïsme. Enfin, après que la plupart des soldats curent succombé, les Pères, épuisés, brisés par d'immenses fatigues, respirant sans cesse un air vicié, pavèrent leur tribut au fléau. On les transporta malades à Naples ; trois seulement furent jugés dignes de mourir en martyrs de la charité : Gian-Batista Butricone, de Naples; Serafino de Galizano, de Lucques, et Angelo, de la Marche.
Lorsque Camille apprit, à Rome, la mort de ces hommes si exemplaires, il offrit leur âme à Dieu, comme les prémices du grand nombre des siens qui devaient, dans la suite des siècles, faire le sacrifice de leur vie par ce nouveau genre de martyre. Ce qui augmentait sa résignation et y mêlait même quelque allégresse, c'était l'admirable charité des trois victimes. Dans les ardeurs du délire, Butriconc ne cessait de parler en langage moitié
italien, moitié espagnol, des malades et des soins à donner aux soldats mourants; Séraphin, dans les rêves occasionnés par les fièvres pestilentielles, s'écriait : « Yole, vole au secours de ce pauvre, prends garde qu'il ne tombe; » et Angelo, si digne de ce beau nom par la pureté de ses mœurs, montrait une patience et une charité vraiment admirables.
Pour ses débuts, la Congrégation offrit, à la ville de Xaples, de si beaux exemples de dévouement, que Robcrta CarafTa, duchesse de Mataloni, Constance de Carette et Julie de Castelle, dames d une rare piété, tirent présent à la Congrégation de quinze mille écus, pour le premier achat de la maison où la Congrégation réside encore actuellement, sous le vocable de Sainte-Marie- Portc-du-Ciel. Mais Julie de Castelle les surpasse toutes en libéralités : veuve riche à mille ducats de rente. elle professait pour les vertus héroïques de l'Ordre une si vive admiration, que, sauf la réserve du strict nécessaire pour son modeste entretien, elle consacrait à peu près tout à l'assistance delà Congrégation. Dans l'espace de vingt-huit ans qu'elle persévéra à faire du bien, on estime qu'elle ne donna pas moins de cent mille ducats a ces maisons de Xaples. oh Camille, par parenthèse, put recevoir quatre-vingts novices et autant de profès. — Ces générosités de Xaples ne 1 empêchaient point d'aider encore la maison de Rome et d'offrir encore, aux autres ordres, d'abondantes aumônes. Après une vie exemplaire, elle mourut, en 1618, dans une maison de campagne, dont elle avait lait une maison religieuse; son corps vénérable fut déposé dans ce noviciat de Xaples, particulière création de son inépuisable chante.
Dès que la Congrégation fut établie à Xaples, beaucoup de jeunes gens de noble origine, entraînés par les bons exemples qu'ils avaient sous les yeux, demandèrent leur agrégation. A son retour de Rome, dans une seule matinée, Camille en reçut jusqu'à douze, et parmi eux Sanzio Ciccatelli, premier biographe de saint Camille, les amena avec lui à Rome et leur donna l'habit le 3 mars 1589.
1 10 CHAPITRE Vil
Dans ce nombre se trouvait un charmant jeune homme de dix-huit ans, nommé Francesco, auquel il arriva quelque chose d'extraordinaire : il n'est pas inutile de le faire connaître, pour servir de leçon à ceux qui abandonnent l'état religieux, et aux pères qui poussent inconsidérément leurs fils à l'abandonner.
Ce jeune homme était donc entré à Xaplcs et avait reçu l'habit à Home, mais tellement contre le gré de son père, que celui-ci faillit en mourir de chagrin. Dominé par l'attachement qu'il avait pour son fils, le père, la première fois que le novice quitta Naples avec Camille, les suivit jusqu'à Cascano ; mais n'ayant pu rien obtenir, il poussa jusqu'à Rome pour exécuter son dessein. En secret, il vit plusieurs fois Francesco et sut tellement le circonvenir, qu'il vainquit enfin sa résistance et le fit rentrer dans le monde. Parmi les appâts grossiers qu'il avait fait valoir pour vaincre sa résistance, il avait notamment promis de le marier à une jeune et belle personne dont François avait été follement amoureux. Entraîné par cette résistance, il alla réclamer, à Camille, ses vêtements laïques. Camille surpris d'un si brusque changement n'y vit pas seulement la preuve de l'ordinaire mobilité, mais l'indice d'une mvstéricusc inclination au mal. « Mon Frère, dit-il, les vaincs promesses de votre père sont des pièges du démon auxquels se sont laissé prendre beaucoup d'imprudents; ils y ont trouvé leur perte. » Ces remontrances furent impuissantes; alors Camille, considérant un instant le visage de François, comme s'il eut découvert sur le front son horoscope, lui adressa, en présence de plusieurs Pères, les paroles suivantes : « Maintenant, Frère, puisque vous êtes décidé à rentrer dans le siècle, faisant peu de cas de la grande faveur que Dieu vous a faite de vous en retirer, je vous annonce que, retourné dans le monde, vous ferez une fin malheureuse ; vous mourrez de la main du bourreau, après avoir souffert, pour un très grand crime, les tortures de la prison, et vous vous rappellerez le jour où je vous adresse ces paroles. » Au père, qui était présent, Camille dit encore
qu'il recevrait peu de satisfaction de son fils, qu'il dépenserait tons ses biens pour lui venir en aide , jusqu'à tomber dans une misère profonde, mais inutilement.
Ces prophétiques menaces furent proférées le vendredi saint, dernier jour de mars 1589. François, de retour à Naples, prit le bonnet de docteur, puis, an grand contentement de son père, il épousa la demoiselle promise. D'abord il vécut avec son épouse en bonne intelligence; dans la suite, il conçut d'odieux soupçons et prit cette femme en dégoût; pour se délivrer de la pensée terrible qui l'importunait, il la fit périr tandis qu'elle était enceinte, tua une servante qui l'était également, et un serviteur; ces derniers comme complices de la prétendue infidélité de son épouse. Précédemment il avait donné la mort à une vieille femme et enseveli son cadavre dans la cave de sa maison. A cause de ses meurtres, et après que son père eut dépensé inutilement toute sa fortune pour lui sauver la vie, Francesco fut condamné à la peine de mort. Dans sa prison il raconta, avec d'abondantes larmes, à plusieurs Pères de la Congrégation qui le visitaient pour le consoler et le fortifier, la cause de ses malheurs. A cette heure suprême, il leur dit qu'il était si criminel et si malheureux, pour avoir quitté l'habit de l'Ordre; depuis le jour où il avait entendu les paroles de Camille, il les avait tenues sous ses veux et gravées dans son cœur; il les suppliait avec les plus vives instances de l'aider de leurs prières à ce dernier moment où il allait être donné en spectacle à la ville de Naples. Les religieux furent d'autant plus atterrés de ces révélations, qu'ils étaient présents à Rome quand Camille, éclairé d'une lumière surnaturelle, avait proféré ces prophétiques menaces. Ce qui les effraya encore davantage, c'est que François avait quitté l'Ordre dans la semaine sainte, le dernier jour de mars ; et c'est le dernier jour de mars, dans la semaine sainte, l'an 1598, qu'on lui trancha la tète sur la place publique de Naples.
Pour montrer que Dieu avait donné à Camille le discernement des esprits, c'est-à-dire la connaissance claire
et précise des choses cachées dans le cœur des hommes, je citerai encore deux traits.
Une grande pécheresse, s' acheminant vers l'église Saint-Jean de Latran , rencontra deux religieux ; la voyant parée avec tant d'élégance et de luxe, l'un d'eux fit le signe de la croix et prit la fuite. Cette malheureuse fut grandement surprise, et, touchée de la grâce divine, vaincue par la honte et le repentir, éclata en sanglots, adressant à elle-même ces paroles : « Malheureuse (pie je suis, ce Père aura vu ma mauvaise conscience, et reconnu que je tiens au démon. » Dès lors elle se proposa de purifier son âme par une confession générale. Mais ses désordres étaient si grands, dans l'embarras où elle se trouvait, elle eut recours à une personne pieuse, qui l'adressa au Père Camille. En s'agcnouillant à son tribunal, elle reconnut ce même religieux qui, peu auparavant, avait pris la fuite à sa vue; elle lui ouvrit son cœur, lui fit connaître son intention et sa perplexité, et le pria enfin de vouloir bien l'aider de ses lumières dans l'importante affaire de sa conversion. Le saint l'écouta avec bonté, et, après l'avoir consolée, il la congédia, l'engageant à revenir chez lui le lendemain, l'assurant qu'il lui enseignerait à faire une bonne confession. Le jour suivant, cette femme vint trouver Camille, qui tira de dessous sa robe une liste écrite de sa propre main, dans laquelle étaient clairement spécifiées toutes ses fautes : il les lui lut l'une après l'autre, ce qui frappa de stupeur cette dame, qui confessa que Dieu seul pouvait avoir découvert à son serviteur les secrets et les hontes de sa vie.
Le second trait n'est pas moins frappant : deux Anglais, quoique amis, s'était pris de querelle; dans la chaleur de la dispute, ils mirent les armes à la main, furent blessés tous les deux et se réfugièrent dans l'hôpital de Milan, où ils furent placés dans deux lits côte a côte ; ils n'avaient rien dit a personne de leur nationalité et de leur duel. Camille, passant par la ville, alla visiter l'hôpital, selon sa coutume. Chose merveilleuse! il alla directement vers l'endroit où se trouvaient les deux Anglais et
s approchant : « Comment, leur dit-il, mes frères, étant amis et compagnons clans le monde, avez-vous en dispute ensemble et vous ètes-vons blessés? Et pourquoi, mes frères, ne vous décidez-vous pas à croire ce que croit et enseigne notre sainte mère l'Eglise catholique, apostolique, romaine, vous obstinant à nier l'évidence de ses dogmes? » Il n'en fallut pas davantage; les deux Anglais comprirent que Dieu avait révélé à Camille des choses secrètes, et que cet homme était envoyé de Dieu pour leur faire connaître la vérité. Tous deux abjurèrent donc l'erreur anglicane, rentrèrent dans le giron de l'Eglise et passèrent le reste de leur vie dans les doux liens d'une rare amitié.
Ainsi s'étendait la Congrrégration nouvelle, à mesure
(plie son fondateur grandissait en perfection.
Le Jugement particulier.
L'âme du lion larron, image de notre âme, es; recueillie par les anges. Fresque d'Orcagna au Campo Santo de Pise.
« Orcagna a imaginé que les anus bienheureuses jouissent de la béatitude céleste dans les bras mêmes de leurs anges, en attendant la résurrection des corps. » (Grimouard de Saint-Laurent, III. 202.) — La conversion du bon larron marque le triomphe du Christ sur les âmes.
L<"< sept péchés capitaux. — 'i. I/Envie, fresque do Giolto, à Padoue ; quatorzième siècle. — L'Envie est à la fois haineuse et avare : elle a des ongles crochus pour déchirer, et serre une bourse de la main gauche. Un serpent lui sort de la bouche et se dresse contre ses yeux.
Nouveaux exploits de l'héroïque Congrégation.
*-^r* a société de saint Camille, comblée de bénédicws* tions du Saint-Siège et des grâces de Dieu, allait
se trouver, au sortir de son berceau, comme mise en demeure parla Providence, de faire éclater sa vertu. Nous allons la voir aux prises avec tous les fléaux du ciel, luttant contre la peste et la famine, et montrant, par son héroïsme, ses titres à la confiance de l'Eglise ainsi qu'à la reconnaissance de l'humanité.
Peu de jours avant la mort de Sixte-Quint, s'offrit à Camille une première occasion de montrer son ardent amour pour les pauvres, et de faire connaître solennellement à la ville de Rome l'excellence de son Institut.
Il se déclara, à Rome, dans le quartier du Quirinal, une maladie si maligne et si violente, que c'était à peu près la même chose d'être atteint et de mourir. La mort exerçait surtout ses ravages parmi les ouvriers que Sixte- Quint avait attirés à Rome pour y introduire l'art de tisser
la soie. Le prévoyant Pontife leur avait assigné pour résidence les environs de sa vigne et de l'église Sainte-Marie des Anges, depuis les Qnatro-Foiitcuw, jusqu'à la gare actuelle du chemin de fer. Soit par effet d'infection épidémique, soit par défaut d'habitude à l'air de Rome, ces pauvres ouvriers lurent pris, en niasse, de fièvres pernicieuses. C était un spectacle à navrer le cœur (pie de voir mourir, sans secours aucun, tant de malheureux chrétiens. Dans plusieurs maisons on voyait, couchés dans le même lit, le père, la mère, les enfants, et tous ceux qui composaient la famille étendus pêle-mêle à côté les uns des autres. Ceux qui n'étaient pas emportés par la fièvre étaient achevés par la faim ou le défaut de soins ; car, parmi eux. il ne s'en trouvait point d'assez robustes pour les secourir, et ils ne pouvaient recevoir aucun secours de leurs voisins, qui se trouvaient infectés du même mal.
Camille connut le triste état de ces malheureux par les Pères de la Maison, qui allaient les aider à mourir chrétiennement; il en fut si touché dans son cœur qu'il ne perdit pas un instant pour voler à leur secours. Avec les aumônes qu'il provoqua et obtint, notamment des cardinaux Gemaldo, Paleotto et Salviati, il acheta un petit âne et s'occupa sans tarder de porter remède à tant de misères. D'abord il procura des provisions abondantes et, comme la faim n'attend pas, il envoyait tous les jours a ces infortunés deux charges de vivres. En outre, il allait ordinairement lui-même, avec quatre de ses compagnons, matin et soir, leur distribuer de la nourriture et les soigner. De porte en porte, ils distribuaient du pain, du vin, du bouillon, des œufs, de la viande, des tisanes, des confitures et toutes les autres choses nécessaires. Camille donnait lui-même aux malades, de sa propre main, ce que le médecin avait prescrit, leur procurant, avec la tendresse d'un père, tout ce dont ils avaient besoin. Dans beaucoup de maisons, où la famille entière était malade, et personne ne pouvait ouvrir la porte, les Frères furent contraints de se servir d'échelles et d'entrer par les fenêtres.
Les Frères de saint Camille ne se contentaient pas île donner aux malades de quoi manger ; ils faisaient leurs lits, lavaient leur vaisselle, balayaient la maison, faisaient laver le linge, allaient même jusqu'à vêtir et emmaillotter les enfants. Pauvres enfants! dont la pâleur et les sanglots eussent touché les cœurs les plus durs, surtout quand on les arrachait du sein de leurs mères, de peur qu'elles ne leur communiquassent la maladie, car alors ces innocentes créatures redoublaient leurs cris déchirants. La nouveauté du spectacle égayait quelques faibles d'esprit; le plus grand nombre étaient pénétrés d'admiration pour le vénérable serviteur de Dieu, occupé à rendre à ces petits enfants tous les services que réclame leur faiblesse. C'était, en effet, une scène émouvante, de voir un soldat, grandi au milieu des aventures guerrières, remplissant avec une telle délicatesse, sous les inspirations sublimes de la charité, l'office de nourrice et de mère.
Enfin le bienheureux Camille et ses compagnons se rendirent si utiles dans ces temps calamiteux, que, lorsqu'ils approchaient des malades, ceux-ci les regardaient comme des anges envoyés du ciel pour leur délivrance et leur salut. Ils avaient raison de penser ainsi, car, pour soulager leur misère, le saint homme ne recula devant aucune fatigue, quelque grande qu'elle fût. On le voyait remplir continuellement les ministères les plus humbles, même pendant les plus fortes chaleurs de l'été.
Camille allait chercher les remèdes chez les pharmaciens, avec une telle ardeur, qu'il ne s'arrêtait jamais en chemin à s'entretenir même avec les personnes du plus haut rang-. Un jour, il arriva que, portant un médicament pour un infirme, il rencontra un cardinal, qui lui demanda comment se portaient ses malades; il précipitait toujours le pas et répondait brièvement que ses malades allaient mieux. Le prélat voulant prendre près de lui de plus amples informations : « Kminencc, lui dit Camille avec une sainte liberté, je vous en supplie au nom du Seigneur, ne me retenez pas plus longtemps, parce que l'heure de
donner ce médicament an malade commence à passer, » et, soulevant un pan de sa robe, il découvrit le petit vase qui contenait cette potion. Il continua son chemin et laissa le cardinal plein d'admiration pour la charité divine de l'homme de Dieu.
Quand il portait quelque nourriture aux malades, il rencontrait souvent le cardinal Sfondrate qui, charmé de ce spectacle, taisait arrêter son carrosse et se plaisait à voir Camille distribuer ses aumônes. Tant était profonde son édification que, monté, plus tard, sur la Chaire de Saint- Pierre, il enrichit la Congrégation de nombreux privilèges. Pour prouver la tendre affection qu'il portait au saint Fondateur, dès qu'il fut assis sur le trône pontifical, il lui envoya six cents écus d'aumônes; tant qu'il vécut, sachant avec quelle fidélité Camille distribuait aux pauvres ce qu'on lui donnait, le Pontife lui assigna cinquante écus par mois.
L'épidémie cessa un instant, mais reprit et se généralisa bientôt d'une manière terrible, sous le pontificat de Grégoire XIV. Tout après l'élection de ce Pontife, qui eut lieu le .") décembre 1590, Rome fut désolée par une famine et une peste telles qu'on n'en avait vues de mémoire d'homme. Le mal commença par la famine. Les pauvres se virent réduits parla faim, comme au temps du prophète Elle, non seulement à se nourrir de l'herbe des champs, mais à manger des chats et des chiens morts; ce qui attrista profondément les Pères qui en furent témoins : ces derniers trouvèrent même plusieurs hommes avec de l'herbe fraîche dans la bouche. C'était une scène déchirante, que de voir, dans certains quartiers de Rome, des hommes périr de faim sous les bancs et sous les tables des boucheries et des magasins, et d'autres, qui se rendaient sur les places publiques, tomber morts d'inanition et de maladie. Ceux qu'épargnait la famine, plus cruelle que l'épée, étaient atteints par l'épidémie; et ceux qui échappaient aux deux fléaux réunis, succombaient aux rigueurs du froid, ennemi plus impitoyable, qui glaçait le san<r dans leurs veines. La mortalité fut si violente,
qu'il mourut, à Rome et dans la banlieue, soixante mille personnes.
Dans eette misère extrême, les entrailles paternelles de Camille s'émurent de compassion et de pitié; sa main libérale répandit d'immenses largesses et fit tous ses efforts pour remédier à des maux si cruels; mais quand Dieu veut châtier dans sa justice, il n'y a que celui qui fait la blessure qui peut la fermer. « Dans cet épouvantable calamité, dit l'abbé Blanc, le cœur compatissant de Camille était déchiré, surtout quand il entendait, la nuit, les voix lamentables des pauvres dans les rues, qui demandaient en sanglotant un morceau de pain. Il ordonna que les Pères réunissent les indigents affamés de la ville, que tous les jours on lit à la [Madeleine, avec les approvisionnement destinés à la communauté, un grand chaudron de soupe, quelquefois de riz, d'autres fois de farine, de fèves ou de panade. Il faisait rassembler le plus grand nombre de malheureux qu'il pouvait, et, après avoir fait la prière à haute voix, il leur distribuait l'aumône dans le plus grand ordre. Il donnait à chacun, outre la soupe, un morceau de pain et une tasse de vin, ce qui était suffisant pour les arracher, ce jour-là, à la famine et a la mort. Il s'en trouvait quelquefois quatre ou cinq cents. Après avoir soulagé leur corps, il s'occupait de leur âme, leur adressait une courte allocution sur l'horreur du péché, leur disant que c'était à cause des vices des hommes que Dieu les châtiait avec tant de sévérité. Ils se retiraient tout consolés, remerciant Dieu et rendant grâce à celui qui allégeait le poids de leurs souffrances. Avant de les congédier, Camille jetait les yeux sur quelques-uns d'entre eux, qui lui paraissaient plus misérables et plus dignes de compassion; il les faisait confesser, leur faisait coupelles cheveux et la barbe, leur lavait les pieds et leur donnait encore des chemises et des vêtements très propres '. »
Ces secours ne suffisaient pas encore à sauver la vie de
tant d'infortunés; pendant ce terrible hiver de 1590, qui lut extrêmement rigoureux, un grand nombre mourait de froid. Camille fit appel à la piété connue du peuple romain; dans cette circonstance, ce peuple généreux, imitant la magnanimité de ses ancêtres, donna à Camille des sommes considérables. Avec ces centaines d'écus, le serviteur de Dieu acheta une quantité considérable de drap, de toile, de souliers, de chapeaux; il fit faire des pourpoints, des chemises, des caleçons, des bas, les distribua aux plus nécessiteux, en habilla et en chaussa un grand nombre de sa propre main. Parfois ces pauvres, habillés de neuf, d'une manière convenable, imitant les écarts de leur bienfaiteur dans sa jeunesse, jouaient ou vendaient leurs vêtements ; et si, par hasard, ils rencontraient Camille, la honte d'être vus dépouillés et nus comme auparavant les faisait prendre la fuite. Mais lui père très aimant, sans être rebuté par leur ingratitude et le mauvais usage qu'ils faisaient de ses charités, malgré la douleur qu'il éprouvait à son pied malade, il courait après eux et les entraînait à la maison, où il les habillait de nouveau, sans concevoir de mauvaise humeur, ni leur adresser de reproches. Plusieurs, le voyant courir après ces inconnus, ces ingrats, lui disaient : « Laissez aller ces vauriens, puisqu'ils jouent les vêtements que vous leur avez donnés. » En entendant ces paroles, Camille éprouvait un grand déplaisir et blâmait ceux qui parlaient de la sorte; bien que ses obligés ressemblassent peu à Notre-Seigneur Jésus-Christ, il ne pouvait supporter qu'on fit ainsi injure au divin Maître, qu'il considérait toujours dans la personne des pauvres. « Peut-être, mon Frère, dit-il un jour à un de ses compagnons, vous n'apercevez dans ces misérables que les haillons sordides qui les couvrent; et ne voyez-vous pas que, sous ces haillons, est cachée la personne de Jésus-Christ lui-même, comme vous l'apprend l'Evangile. »
Combien d'autres occasions de se signaler dans les œuvres de miséricorde lui furent offertes par les calamités d'une année si déplorable! Quelquefois il lui arriva
que, trouvant sous ses pas un pauvre presque nu, grelottant de froid, il se sentait tellement ému de compassion, qu'il se dépouillait de son manteau, en couvrait cet infortuné, et le conduisait, en pourpoint, à travers les rues de Rome, à l'hôpital ou à la maison où il avait ouvert une infirmerie. Si le pauvre, à cause de sa grande faiblesse, ne pouvait marcher, il le portait; et, s'il en rencontrait un autre dans le même état, il priait son compagnon de l'imiter, et il s'avançait aussi plein de joie que s'il eût pressé Jésus-Christ contre son cœur. D'autres fois, quand il pleuvait et qu'il en rencontrait deux, il les plaçait à ses côtés et les recouvrait de son manteau, comme la poule abrite ses poussins sous ses ailes; quand il trouvait beaucoup de pauvres, il ordonnait à ses compagnons d'imiter son exemple. Un jour, on vint lui apprendre qu'un malheureux était tombé dans un égout; à l'instant, bien qu'il fût couvert de boue à cause d'une longue marche qu'il avait faite dans un temps affreux, il courut l'en tirer, le conduisit à l'hôpital, et, après l'avoir lavé et purifié, il le plaça dans un bon lit et sauva, par ses soins, la vie de cet infortuné.
Ces deux épidémies avaient mis en évidence la vaillante charité du Père Camille et de sa Conoréo-ation ; le feu intérieur qui le dévorait ne se manifesta pas moins dans la recherche des malades abandonnés dans les souterrains de Rome et dans les étables. L'amour est comme le feu; comme le feu, il a besoin d'un perpétuel aliment; et non content de brûler toujours, il veut chaque jour agrandir les effets de sa flamme.
La charité de Camille n'était pas encore satisfaite par toutes ces bonnes œuvres; apprenant que beaucoup de pauvres mouraient dans les grottes et les étables de Rome, il fit faire deux chaises à porteur, paya quatre hommes de peine et se mit à errer au milieu des ruines antiques, allant à la recherche des membres souffrants de Jésus- Christ. Ensuite, il envoya huit de ses compagnons, comme quêteurs, à bras de renfort, à la découverte des pauvres, dans tous les endroits où l'on présumait leur présence et
leur abandon. Pour les soulager sans délai clans leurs plus pressants besoins, Camille et les siens portaient, par mesure de précaution, du pain, un petit baril de vin, des œufs frais et quelques menues provisions. Sous les débris d'un monument antique, appelé aujourd'hui les Sette Salit et dans les ruines du palais des Césars, au Palatin, ils en trouvèrent beaucoup, si engourdis par le froid, si exténués par la faim, que pour leur faire avaler quelque chose. on eut toutes les peines du monde à leur desserrer les dents, et encore, pour y réussir, fallut-il recourir à certains instruments qu'ils portaient exprès pour cette conjoncture.
On peut aisément se figurer ce que devaient souffrir ces malheureux, au milieu d'un cruel hiver, couchés sur le sol nu, dans ces lieux humides et souterrains, sans vivres, sans vêtements, sans lumière, et où, quarïds ils allumaient un peu de feu pour réchauffer leurs membres, ils étaient aveuglés par une fumée épaisse. Vn grand nombre offrait des spectacles dignes de la plus profonde compassion. Plusieurs avaient delà paille dans la bouche, la rongeaient et la mâchaient comme des bêtes de somme. On vit des jeunes filles étendues sur le cadavre de leur mère, et celles qui les avaient portées dans leur sein leur servaient de tombeau; on trouva des enfants morts, les bras entrelacés dans les bras de leur père. L'esprit se refuse ;i croire à ces scènes de désolation, et la plume à peindre ces horreurs.
Quand les Frères de la Congrégation entraient dans ces grottes pour v découvrir des pauvres, ils disaient ;i haute voix : « Salut, fils de Dieu! » Ceux-ci répondaient par des soupirs, des gémissements et des sanglots (pie répétaient les voûtes funèbres. Camille et ses compagnons offraient, a tous, les secours et consolations que réclamait leur état déplorable; ils portaient les morts au cimetière, les mourants à l'hôpital, où ils étaient soignés comme malades de rétablissement. Ce qui excita surtout une grande compassion dans ses lieux de misère, ce fut le désespoir d'un père, presque expirant, qui, inconso-
lable de voir son fils mort de faim dans un âge si tendre, s'était jeté sur le cadavre de son enfant et voulait mourir avec lui; il fallut lui faire violence pour qu'il abandonnât une si triste résolution. Combien durent souffrir, dans ees rencontres si pénibles, Camille et ses compagnons ? les échos de ces souterrains pourraient seuls en rendre témoignage !
Si des grottes nous nous transportons aux étables, on v trouva un grand nombre de pauvres, ensevelis dans le fumier, à cause de la chaleur qu'il leur procurait et de l'abri que leur offrait le toit. Camille, le cœur navré, les débarrassait de la saleté et des immondices. Après les avoir lavés, il leur faisait prendre quelque nourriture fortifiante, les embrassait avec tendresse et les emportait dans son établissement.
Rien n'échappait aux regards pénétrants du généreux Camille. On vint lui dire que huit malheureux, dans la crainte d'être expulsés de Rome, étaient cachés dans une écurie, près de la Porte du Peuple. A demi morts de faim et de froid, ils n'avaient plus en perspective que l'agonie; le serviteur de Dieu calme leur frayeur, leur parle avec bonté et leur persuade de le suivre à l'hôpital du Saint-Esprit. En route, un d'entre eux, ne pouvant plus avancer, tomba en défaillance. A ce moment passait un carrosse plein de gentilshommes ; Camille, dans son embarras, s'approcha et les supplia ingénument de vouloir admettre ce pauvre dans leur carrosse jusqu'à l'hôpital. D abord stupéfaits de la proposition, ils se regardaient en souriant; mais la parole de Camille fit sur eux tant d'impression, qu'ils descendirent tous à linstant et lui cédèrent la voiture. Après les avoir remerciés et sans se faire prier d'avantage, il plaça les pauvres dans le carrosse, s'assit au milieu d'eux et les conduisit tout rayonnant à l'hôpital.
Un autre jour, il rencontra une troupe de vagabonds, enchaînés deux à deux, que les sbires de la police dirigeaient sur Ripctta pour les exiler de Rome. La prudence commandait cette mesure; car, d'un côté, ils refusaient
de rester à l'hospice Saint-Sixte ; de l'autre, en courant les rues, à L'abandon, ils pouvaient compromettre la santé publique. Il sembla à Camille qu'embarquer ces malheureux, c'était les envoyer à la mort ; il commença donc par aller près d'eux, s'apitoyant sur leur misère et leurs souffrances; il ne cessait en même temps de prier l'officier qui les conduisait au port de s'arrêter quelques instants, lui disant qu'il intercéderait en leur faveur près du gouverneur de Rome et qu'il obtiendrait leur pardon. L'agent de police ne voulait même pas l'écouter. Le bon Père, emporté par l'ardeur de son zèle, se plaignait de l'inhumanité de la mesure, disant qu'on pouvait bien laisser ces pauvres dans une ville où l'on nourrissait les juifs par milliers, qu'il s'offrait à les nourrir de ses deniers, et que l'on trouverait bien dans Rome, ville si compatissante pour ses enfants, un coin pour les abriter. Piqué de ces paroles et fatigué de ces instances, l'officier pressait le départ. Cependant Camille ne se rebutait point et, comme entraîné par une force supérieure, il s'entretenait avec ces malheureux, il tentait tous les moyens pour les sauver. Irrité de la persistance de notre saint, le commissaire le menaça de le jeter dans une galère, s il ne laissait pas exécuter les ordres supérieurs. Le serviteur de Dieu se jeta alors humblement à ses pieds et le supplia instamment, les bras en croix, de ne pas les embarquer ou du moins de lui céder ceux qui étaient dans le plus mauvais état. Enfin l'officier, vaincu, permit d'en garder dix : Camille les choisit parmi les plus malades-, du rivage, il adressait des consolations à ceux qui étaient embarqués, les exhortant, puisqu'il ne restait plus d'espoir en cette misérable vie, à mourir au moins dans la grâce de Dieu. Elevant ensuite les veux au ciel, il suppliait Dieu avec ferveur d'avoir pitié de ces pauvres créatures, d'apaiser sa colère, de mettre fin aux fléaux qui ravageaient la Ville sainte, ou de le retirer du monde, afin qu'il ne fût pas plus longtemps témoin de si affreuses calamités. Quand la barque partit, il sembla qu'on lui arrachait le cœur, tant était grande son affliction; et,
jusqu'à ce qu'il les eût perdus de vue, il ne cessa de recommander leur âme à Dieu. Quant aux dix qu'il avait pu arracher des griffes de la police, il les conduisit à sou établissement, les fit soigner pendant plusieurs jours, et, dans tous les sens du mot, leur sauva la vie.
Quelque temps après, il fut blâmé par le gouverneur de Rome, Matteucci; ce fonctionnaire représenta justement qu'il ne fallait pas se laisser emporter par son zèle au point de méconnaître les ordres de l'autorité. Camille fit agréer ses excuses et se réjouit d'avoir encouru cette réprimande, à cause de son amour pour les pauvres de Jésus-Christ.
Un événement vint montrer que le zèle de Camille n'était pas blâmé au ciel. Dans ces temps calamiteux, le Frère Etienne de Modène parcourait les rues de Rome avec ses compagnons, allant à la recherche de ceux qui pouvaient avoir besoin de quelque secours. Dans les lours, près de la Porte du Peuple, ils trouvèrent un jeune homme, d'environ vingt ans, sans connaissance, tremblant d'un accès de fièvre, privé de tout soin, dénué de tout et sur le point de mourir. Emus de compassion, ils résolurent de le transporter à l'hôpital du Saint-Esprit, assez éloigné de là. Le corps était lourd, ils avaient un mille à franchir et rien pour s'aider. Ce qui augmentait encore leur embarras, c'était l'affluence nombreuse des personnes qui se rendaient à Saint-Pierre tous les vendredis de mars. La charité l'emporta sur toutes ces considérations, et, joignant leurs mains, ils firent une espèce de siège, sur lequel ils placèrent le cadavre vivant qui entourait de ses bras le cou des bons Pères. Dans leur marche, ils étaient extrêmement surpris de la vitesse extrême avec laquelle ils avançaient; ils achevèrent leur course sans être aucunement incommodés de la pesanteur de leur fardeau. La foule se retire pour laisser le passage libre; tout le monde les regarde avec admiration. Enfin, arrivés à l'hôpital, ils déposent le malade sur les marches de l'autel du Saint-Sacrement et l'y laissent (tendu pour aller trouver l'administrateur et le prier de
recevoir ce malheureux déjà enveloppé des ombres de la mort. Leur absence fut courte; retournant à la hâte pour emporter le malade, ils ne le trouvèrent plus ; ils firent, dans toutes les salles de l'hôpital, les pins minutieuses recherches, mais sans rien découvrir. On crut pieusement qu'un ange du ciel avait pris cette forme de malade, Jésus-Christ voulant par là montrer combien lui était agréable le dévouement pour les pauvres.
Pour subvenir de la meilleure façon aux calamités de ces temps désastreux, les religieux, les prélats, les cardinaux et une foule de personnes riches avaient converti leurs maisons en petits hôpitaux. Malgré ce déploiement de zèle, les mesures de salut étaient encore insuffisantes; on convint donc de former un hôpital de Saint-Sixte où fut réunie une foule immense de pauvres. En quelques jours, il en mourut plus de trois mille. Camille, désirant qu'au moins ils ne fussent pas, à l'heure de la mort, privés des sacrements, s'y rendit avec huit compagnons, pour les assister et les servir. Il s'exhalait, dans cet hospice, une puanteur tellement insupportable, qu'on regarde comme un miracle qu'ils n'v soient pas tous morts. Outre l'odeur pestilentielle, ils étaient encore tourmentés par les piqûres d'insectes que l'on ne pouvait détruire, quoique l'on brûlât et qu'on jetât dans la rivière presque tous les haillons des pauvres malades. Ces insectes formaient une véritable plaie d'Egypte : on les trouvait sur la table, sur le pain, surtout dans les lits. Cette invasion dérangea tellement les estomacs que, consumés par une fièvre ardente, ils ne pouvaient garder aucune nourriture. Tous les Frères, à l'exception de Camille, furent atteints de maladies graves et coururent les plus grands dangers. Tout joyeux d'avoir sacrifié leur vie pour le salut des âmes, cinq s'endormirent dans le Seigneur, savoir : Leandro Magnani, Horace Tossio, de Florence ; Horace Zopillo, Napolitain; Benedetto Michèle, de Seorano, clans la Pouille, et un autre, Horace d'Ombrie, novice. Sans encourir la note de témérité, on peut dire, avec Ciccatelh, que ces bons Frères rendirent l'âme à Dieu dans des
tourments inouïs, à l'exemple d'intrépides martyrs. On doit croire pieusement que leurs noms sont inscrits au livre de vie.
Dans la crainte que l'excessive puanteur ne produisit quelque contagion, le serviteur de Dieu, que le Pape avait délégué pour gouverner cette foule de malheureux, loua, dans la rue des Carrosses, près de l'Ecole grecque, un grenier d'abondance, local isolé, où il logea ses pauvres. Là, pendant deux mois, il soigna les âmes et les corps de ces hommes si dignes de pitié et dépensa, pour leur entretien, plus de six mille écus, qui lurent pavés, dans la suite, par le Souverain-Pontife et par le peuple romain. Mais qui pourrait dignement raconter les travaux immenses et les soins empressés du serviteur de Dieu durant cette administration? Il trouva là une ample matière à exercer son zèle; car, quoique ces pauvres parussent, aux yeux du monde, le rebut de la société et la balayure de 1 univers, Camille les considérait des veux de la foi, les traita et soigna comme s'ils eussent tous été fils de prince. Non seulement , il leur procurait avec exactitude tout le nécessaire, mais il faisait jeter, dans les consommés et les bouillons destinés aux plus malades, des poudres et des cordiaux d'un grand prix. Outre les six mille écus, mentionnés plus haut, il dépensa encore cinq cents écus donnés précédemment à la Congrégation pour les besoins de la communauté. Pourvu qu'il eût de quoi nourrir les pauvres, la confiance de Camille ne s'arrêtait point aux mesures de prudence que recommandait l'économie. Sur le champ de bataille de l'épidémie, sa devise était : « Spes in Deo, Espoir en Dieu. »
Il n'y a rien de plus fatigant que de circuler dans les rues de Rome. Dans nulle autre circonstance, Camille n'essuya plus de fatigues, allant tous les jours à pied, avec de la boue jusqu'aux genoux, chercher, pour une foule si considérable, du blé ou du pain. Un jour, manquant de tout, il s'adressa au jM'élat Centurione, chargé de l'entretien de la ville. L'ayant trouvé au lit, il le pria de donner ordre qu'on lui vendit quelques boisseaux de blé;
EXPLOITS héroïques 133
celui-ci refusa, parce qu'il n'avait que des ressources insuffisantes. Mais Camille, dévore' par son zèle, prenant un ton de voix terrible, lui dit : « Illustrissime Seigneur, si, par votre faute, mes pauvres périssent, j'en appelle à Dieu, et je cite Sa Grandeur devant un tribunal redoutable où elle aura à rendre compte de sa conduite. )> A ces mots, il se retira ; le prélat en avait été frappé et touché ; il fit remettre à l'instant le blé qu'on lui demandait.
Une autre fois, le pain manquant dans le même hôpital, Camille se rappela qu'on «ardait, à la Madeleine, un sac de farine, pour le cas d'extrême nécessité. Dans le vit désir de rassasier les pauvres de Jésus-Christ, il fit porter ce sac par deux hommes à l'hôpital. Le Père Profeta, qui avait soin des provisions, et quelques autres, trouvèrent cette conduite peu prudente; on ne devait pas, selon eux, pendant une si grande disette, pour fournir à 1 établissement de la rue des Carrosses, laisser la maisonnirrc dépourvue de pain. Camille, en ayant été averti, leur adressa une réprimande sévère, les appelant hommes de peu de foi, sans entrailles, sans confiance dans le Dieu qui nourrit les oiseaux du ciel. Cette mortification les toucha d'autant plus, qu'ils tardèrent moins à avoir des preuves des bontés de cette Providence qui avait si souvent veillé sur leur Congrégation. A peine cette provision de farine avait-elle été emportée, que Dieu inspira un pieux boulanger de venir aux secours des Pères ; pendant tout le temps de la disette, cet homme de bien leur portait, tous les jours, avant l'aurore, une corbeille de pain si exquis, qu'ils n'en avaient jamais mangé de meilleur. Le plus étonnant de la chose, c'est que ce boulanger fournissait à crédit, ne voulant être pavé qu'après la cessation de la disette. Tout le temps qu'elle dura, quoique la Congrégation ne fut riche que de la pauvreté et ne possédât aucun revenu, rien ne lui manqua; les chercheurs de pain ne revinrent jamais besaces vides; les Frères eurent même du superflu, puisque personne ne frappa inutilement à leur porte et ne s'en éloigna sans recevoir du soulagement. Quelques-uns des religieux, chargés de ht
quête, assuraient même que les juifs, touchés de leur sublime dévouement, avaient rempli un jour leurs sacs de pain.
Cependant le nombre des morts se multipliait au point que, toutes les tombes des églises étant pleines, le saint dut, avec la permission du Souverain-Pontife, ouvrir en cet endroit un nouveau cimetière.
Malgré tant de fatigues, Camille passait encore des nuits entières à coudre des paillasses et à les emplir de paille, afin que ses malades ne dormissent pas sur la terre nue. Quelquefois, le soir, retournant à la Maddalena, il était tellement brisé de fatigue et de douleur, qu'il pouvait à peine lever la jambe malade et la placer sur le lit. Les bons Pères partageaient toutes ses souffrances; plusieurs tombèrent malades; et, lorsqu' après la campagne, on compta les morts, il s'en trouva treize qui, déchargés du poids de la mortalité présente, s'étaient envolés vers le séjour de la gloire. Le Père Camille fut luimême dangereusement malade; mais, bientôt rétabli, il revint à ses occupations ordinaires. A cause de ses infirmités et des fatigues du service, Clément VIII lui avait permis de manger de la viande les jours défendus; pendant le carême, il jeûna toutefois rigoureusement sans laire jamais la collation un peu plus forte. La plaie de sa jambe le tourmentait beaucoup; l'amour des pauvres lui faisait écarter cet ennui et vaincre ce tourment; et si parfois des douleurs plus vives l'obligeaient à s'arrêter un peu, c'était pour revenir à ses travaux avec une ardeur nouvelle.
L'histoire cite beaucoup d'exemples de dévouement; elle en offre peu d'aussi admirables que les travaux de Camille et de ses compagnons pendant ces calamités publiques de la Ville éternelle.
Les sept péchés capitaux. — 5. La Gourmandise. Dans celte sculpture aux formes vigoureuses, l'homme, gorgé de nourriture, se transforme en bête; il porte des cornes et devient une espèce de centaure brutal — Sculpture de la crypte de Cantorbéry; douzième siècle.
La Congrégation de saint Camille est érigée en grand Ordre.
< église est 1 institution la plus considérable <jui iy^i se soit établie au soleil de l'histoire; elle remplit ±\y/:> les siècles de son nom, de ses œuvres et de ses bienfaits. L'Evangile annoncé a l'univers; les vertus les plus sublimes introduites dans la vie commune, celles mêmes qui n'avaient pas de nom dans les langues antiques, devenues habituelles parmi les chrétiens; la charité s épanchant dans la famille et dans la société civile ; le vice même, devenu, parle repentir, une source féconde de vertu : telles sont ses œuvres. Mais avec quels instruments l'Eglise les a-telles accomplies, ces œuvres de choix? Comment s'est-elle propagée? Qui l'a défendue dans ses luttes avec l'hérésie et l'impiété? Qui a joint avec plus de zèle, aux vertus évangéli crues, les conseils de perfection ? Qui l'a glorifiée davantage et à quelles sociétés d'hommes appartiennent plus spécialement ses saints?
En un mot, comment et par qui principalement a-t-elle été sainte, forte et puissante?
C'est surtout par les ordres religieux que l'Église a obtenu son exaltation et ses triomphes. Les ordres religieux ont un but particulier qui est la sanctification des membres de l'ordre, et un but général qui est la propagation de la foi par la prière, par le travail, par la science, par la prédication ou par les œuvres de charité. On peut les comparer à un riche essaim où tous les individus, par un travail continu et ardent, concourent à la grandeur et à l'accroissement de la chose publique. Chacun des membres d'un corps religieux consacre à la communauté et à l'Eglise tout ce qu'il possède, ses forces phvsiqucs, intellectuelles et morales; son adolescence, sa vie, son être entier, tout est offert sans réserve et pour toujours. Pas un mouvement du cœur, pas une aspiration de l'idée, pas une action qui ne tendent à la gloire de Dieu et à l'honneur de l'Eolise1.
C'est donc par la sanctification de l'individu, que l'Eglise forme le corps d'armée des ordres religieux. Mais, pour l'ordre d'un bon commandement et d'un fructueux service, c'est elle qui juge de l'opportunité de tel ou tel ordre, de la nécessité de son établissement et de son maintien, de l'urgence d'en resserrer le faisceau ou d'en dissoudre les liens. Et dans l'Eglise, c'est, aux Pontifes romains qu'il appartient spécialement de juger les fondateurs d'ordres, d'approuver ou de rejeter leurs constitutions.
Dans leur développement à travers l'histoire, les ordres religieux ont parcouru trois phases : dans la première, après les invasions, ils s'établissent dans les déserts et les font verdoyer des fleurs de Jésus-Christ ; dans la seconde, ils viennent s'établir dans les villes pour vaquer spécialement à l'instruction; dans la dernière, qui est la nôtre, ils se répandent à tous les degrés de
1. Clément Grandcour, De l'influence des ordres religieux sur les sociétés, p. 57.
l'échelle sociale, pour porter remède aux misères des temps et donner, aux peuples vieillis, le réconfort de leur dévouement.
Depuis le seizième siècle, où le libre examen posé comme principe entraine, comme conséquence fatale et vertu à rebours, l'égoïsme, il est remarquable que la plupart des ordres religieux sont des institutions de charité. Et, comme la charité n'a pas d'oeuvre plus répugnante quele service des malades, c est pour lui donner assistance que l'Eglise va décerner à l'oeuvre de saint Camille sa particulière approbation, et l'introduire par une bulle solennelle dans la haute classe des ordres religieux.
Trois ans ne s'étaient pas écoulés depuis que la société du Père Camille avait été érigée en Congrégation, qu'on parlait déjà de l'élever à la dignité d'Ordre. Quelques Pères exhortant à la mort des gentilshommes du cardinal Palcotto, ec prélat resta près de ses serviteurs jusqu'à ce qu'ils eussent rendu le dernier soupir, et fut particulièrement satisfait des soins que leur prodiguaient les religieux pour le salut de leur âme. La Congrégation prit donc une place de choix dans son estime. Aussi fit-il, près de Camille, les plusvives instances pour obtenir de lui la fondation d'une maison à Bologne, sa patrie, ville dont il était d'ailleurs archevêque, promettant de le favoriser de tous les moyens en son pouvoir. Camille répondit que cela était impossible, parce quil n avait pas, pour une semblable fondation, un nombre suffisant de prêtres, et que ses religieux ne pouvaient être ordonnés iaute de patrimoine. Le cardinal reconnut là un obstacle à l'accroissement de la Congrégation et l'assura que, pour trouver un remède à cette situation, il conférerait avec le cardinal Mondovi, son protecteur.
Les deux cardinaux eurent une entrevue, et, après mûres réflexions, conclurent que, pour se procurer des prêtres, il n'y avait d'autre parti à prendre que d ériger la Congrégation en Ordre. Dès le mois de juillet 1586, on commença à s'occuper de l'affaire en cour de Rome, avec d'autant plus d empressement de la part des deux
cardinaux, que Camille, à la sollicitation de Paleotto , s'était rendu, avec Curzio et deux autres, à Bologne, le 29 octobre de la même année, pour y fonder un établissement. Faute de prêtres, cette démarche ne put aboutir.
De retour à Rome, Camille, après avoir consulté quelques docteurs et pris agrément des prêtres les plus capables de la Congrégation, fit un mémoire où il exposa le règlement de vie de ces prêtres et fit par là connaître l'esprit de son Institut. Le Pape, désireux d'asseoir l'Ordre sur une base solide, confia les projets de statuts à l'examen de la Congrégation des Rites, alors composée des cardinaux Gemaldo, Mondovi, Paleotto, Colonna, Borromeo, Sfondrate. L'affaire fut discutée à fond, avec toute la maturité que réclamait son importance, et, par cet examen, on connut, sur la Congrégation nouvelle, les opinions des personnages les plus remarquables de Rome.
Quelques-uns doutaient s'il était convenable d'accorder la profession; ils considéraient que cet Institut étant fondé sur de fréquents rapports avec le prochain, en sortant à toute heure, secourant les personnes de toutes conditions, non seulement le jour, mais la nuit, bientôt quelques Frères seraient détournés de leur vocation. Alors ce serait un grand inconvénient que ce ministère fût exercé par des hommes reconnus impropres à ce genre de vie et liés pourtant par des vœux. A leur avis, il était donc préférable de laisser une porte ouverte, pour se débarrasser de ceux qui n'auraient pas l'esprit de leur état et voudraient renoncer à leur engfaffement. Tel était, entre autres, le sentiment de saint Philippe de Néri, homme de grande expérience; du Père Tolet, de la Compagnie de Jésus, religieux de haute science, alors théologien du Palais, depuis cardinal; et du cardinal Aldobrandini, depuis pape sous le nom de Clément VIII.
D'autres, au contraire, pensaient qu'il était plus convenable de lier tous les Frères par des vœux ; en les laissant libres, abandonnés à 1 inconstance naturelle de l'homme, sous prétexte de congédier les mauvais, on fa-
ciliterait la sortie des bons, lorsqu'ils seraient formés et vraiment utiles ; on ébranlerait leur vertu, surtout si 1 on plaçait sous leurs yeux des exemples propres ;i faire naître dans leur esprit des sujets de crainte. En outre, il est ordinaire que dans les communautés éclatent de petites divisions, soit entre les frères, soit entre les supérieurs, et le démon s'en servirait pour les inquiéter d'autant plus facilement qu'ils seraient libres de sortir de l'Ordre, inconvénient que ferait disparaître la profession solennelle, parce qu'alors ils se regarderaient comme liés irrévocablement à l'Institut. Une considération particulière à la Société nouvelle, c'est qu'elle est très mortifiante pour les sens, puisque ses religieux doivent presque toujours se trouver dans des lieux infects, respirer un air corrompu, au milieu de toutes sortes d'infirmités et de maladies contagieuses; que plusieurs ne persévéreraient pas, s'ils étaient libres, surtout en face de la peste, puisque les plus courageux prennent la fuite et ne s'exposeraient pas bénévolement au danger presque certain de la mort ; mais qu'étant liés par des vœux, l'idée seule du devoir leur inspirerait le courage de tout braver. Ce que l'on devait considérer encore, c'est que, par des engagements définitifs, en obtiendrait un très grand nombre d'ouvriers, surtout de prêtres, que l'on pourrait ordonner quoique pauvres ; qu'en se voyant ainsi consacrés à Dieu par des vœux solennels, ils affronteraient intrépidement tous les périls; que s'ils rencontraient les séculiers, ce n'était pas à propos de plaisirs, mais en face des souffrances, et les hôpitaux, loin de compromettre leur vocation, étaient plus propres à l'affermir. Quant à la nécessité d'épurer l'Ordre, en laissant une porte ouverte aux indignes et aux mécontents, le Souverain-Pontife trouverait aisément d'autres moyens d'effectuer cette épuration; pour le moment, il fallait accorder la profession comme base et ciment de l'édifice.
Cette opinion fut celle de Camille et des cardinaux Paleotto, Mondovi et Sfondratc; elle fut adoptée par la Congrégation des Rites. Mais, tandis que le cardinal
Gemaldo préparait le rapport, Sixte-Quint mourait le 22 août 1590. Cette mort plongea Camille clans une vive douleur, car il perdait un saint Pape, tendrement attaché à la Congrégation, et il ne doutait pas que cette mort ne dût ajourner son érection en Ordre.
Sixte-Quint eut pour successeur Urbain VII qui mourut la même année; le 5 décembre 1590, le cardinal Sfondrate, élu à sa place, prit le nom de Grégoire XIV. Cardinal, il avait été favorable à Camille; Pape, il devait d'autant mieux l'apprécier, lui et son œuvre, que les Frères pendant la lamine et la peste s'étaient distingués par un plus charitable héroïsme.
On crut donc le moment propice pour reprendre les négociations déjà entamées touchant l'affaire de la profession. On l'avait recommandée à Dieu avec ferveur dans toute la Congrégation, par des prières ferventes et divers exercices de mortification. Rome, par une récente et cruelle expérience, avait reconnu la nécessité de cet Ordre. Dieu permit donc qu'elle ne rencontrât aucune opposition; elle fut proposée par le cardinal Moridovi et acceptée par le pape Grégoire XIV. La bulle Illius qui progregis, qui promulgue cette érection de la Congrégation en Ordre, est du 11 avant les Calendes d'octobre 1591 ; elle se décompose en trois parties : la première où le Pape énumère les antécédents de la question; la seconde où il rapporte le programme de la société; la troisième où il porte son jugement et accorde des privilèges. La première est suffisamment connue par cette histoire; voici la seconde fidèlement traduite ; elle suffira pour donner une idée exacte des règles et constitutions de la nouvelle Compagnie.
« Quiconque aura résolu de se consacrer pour toujours à cette œuvre charitable doit se dire mort au monde et à toutes les choses du siècle, et vivre pour le seul Christ; il doit s'agréger à notre Congrégation, pour expier les péchés commis sous le joug très suave de la perpétuelle pauvreté, chasteté et obéissance, et dans le service continu des malades, même de ceux que la peste
a atteints, non seulement clans les hôpitaux, mais clans les infirmeries des prisons où les malades sont privés par une si grande disette de choses corporelles et spirituelles. Sur toutes ces choses, avec l'aide de Dieu, on édictera des préceptes clans les constitutions à publier en temps opportun, constitutions auxquelles nous n'entendons pas nous astreindre sous peine de péché, excepté pour nous qui sommes obligés à leur observation par les liens des vœux. Nous interprétons notre pauvreté de telle sorte cpie la condition de nos religieux soit la pauvreté des mendiants qui, ni individuellement ni collectivement, ne s'attribuent aucuns fruits, ni revenus; les choses cpii nous seront nécessaires, nous nous les procurerons par l'humble exercice de la mendicité de porte en porte, ou par les aumônes que les fidèles nous offriront spontanément1; personne ne quêtera à sa guise, mais seulement ceux à qui, pour l'usage commun, cette charge sera imposée en vertu de la sainte obéissance. Le supérieur de toute la Congrégation sera appelé Préfet général ; son office sera perpétuel tant qu'il vivra; il aura quatre compagnons qui seront appelés consulteurs. Ces consulteurs seront créés lorsque la Congrégation aura recruté un plus grand nombre d'hommes idoines ; leur office sera également perpétuel tant que vivra le Préfet général. Leur suffrage ainsi que celui du Préfet sera décisif, excepté que le Préfet aura deux voix et chaque eonsulteur seulement la sienne. Aucune des choses qui devra être décidée avec les consulteurs, selon les constitutions faites ou à faire, ne sera réglée qu'après leur conseil et selon leur avis ; la majorité des suffrages l'emportera. De peur que, par l'égalité des suffrages, une chose ne reste douteuse, un homme grave de la Congrégation sera député qui, par son vote, quand
1. Depuis, Clément VIII a accordé à l'Ordre la faculté d'acquérir des revenus pour l'entretien des novices et des infirmes ; Urbain VIII a accordé aux proies destinés au sacerdoce le pouvoir de s'entretenir avec des revenus perpétuels; enfin Clément XIII a concédé à toute maison de l'Ordre l'égal droit de vivre d'aumônes ou de revenus.
la nécessité le demandera, augmentera d'une voix le sen timent qu'il jugera meilleur. Le Préfet avec ses compagnons aura le pouvoir d'interpréter et d'expliquer les choses sur lesquelles s'élèvera un doute au sujet de notre Institut, dont on rapporte ici sommairement la règle et les constitutions qu'on devra dresser pour la meilleure discipline de la Congrégation. Les constitutions seront indiquées d'abord par l'expérience et par l'usage, ensuite elles seront admises par le Chapitre ou la Congrégation générale, selon qu'il paraîtra utile. Le Préfet général et les compagnons choisiront le Préfet des autres lieux où la Conerégration aura des établissements; ils choisiront également les provinciaux et visiteurs nécessaires. L'élection du Préfet général et des consultcurs aura lieu, dans la suite, en Congrégation générale. Pour le présent, le Général sera créé par le suffrage de la majorité de ceux qui portent maintenant une croix sur leurs vêtements, et d'après une forme à déterminer. Ce même Général, aussitôt après qu'il sera élu, se liera solennellement par la profession des quatre vœux d'obéissance, de pauvreté, de chasteté, et, ce qui est le but principal de notre Institut, du service perpétuel des malades, et alors près de lui ou en présence de son substitut prêteront serment tous ceux qui ont fait leur preuve, qui ont été jugés idoines et dignes. Or, nous voulons que les nôtres dans les hôpitaux, lorsqu'ils y seront envoyés par ordre des supérieurs et du consentement des administrateurs, emploient tellement leur temps qu'ils n'acceptent aucun office public, aucune magistrature ou gestion de biens; mais qu'ils consacrent tous leurs soins au corps et à l'âme des malades, que plusieurs veillent la nuit et d'autres le jour, et ne lassent point défaut aux agonisants jusqu'à ce qu'ils aient quitté cette vie. Que si, à nous comme aux autres pauvres, les patrons des hôpitaux ou les administrateurs veulent nous accorder quelque aumône, soit quotidienne, soit mensuelle, soit annuelle, soit pour plusieurs années, notre Congrégation n'aura aucun droit de les exiger, mais elle recevra avec action de grâce ce qui lui sera
donné généreusement. Car nous ne nous appliquons pas au service des malades, déterminés par un espoir temporel et pour une récompense, mais par l'obligation de notre Institut. C'est pourquoi que les nôtres ne reçoivent des malades des hôpitaux aucun présent, aucun argent, aucune chose, soit directement, soit par des personnes interposées. Des legs faits par des personnes mortes dans les hôpitaux, qu'aucun reliquat ne soit admis à notre avantage. Les officiaux ou les domestiques des hôpitaux ne doivent pas être admis dans notre Congrégation sans le consentement de ceux qui président à ces lieux. Nous avons appris par expérience que de nombreuses et graves difficultés, et de grands périls surtout pour le salut de l'âme, atteignent les personnes qui sont malades en dehors des hôpitaux et des prisons, surtout les petits, les plébéiens et les étrangers qui vivent à loyer. C'est pourquoi nous voulons (avec l'aide de Notre-Seigneur Jésus- Christ) qu'ils soient visités par les nôtres et qu'on leur donne, autant que possible, consolations, exhortations et autres choses semblables, selon nos constitutions à faire; avant qu'ils ne perdent l'usage des sens, qu'ils soient amenés, selon la condition de chacun et la nature des choses, à faire des protestations selon la forme de la sainte Eglise; lorsque la maladie s'aggravera, que les nôtres les veillent nuit et jour, qu'ils recommandent leur âme, qu'ils les aident par de salutaires avertissements, qu'ils mettent un grand zèle à les amener par des exhortations à ne point succomber à la tentation, qu'ils soient fortifiés dans cette terrible sortie de la vie et que les âmes soient recommandées à Dieu avec piété et diligence. Qu'ils prennent garde surtout qu'aucun de ceux qui seront envoyés pour visiter les malades en divers lieux, leur rendre le service de la charité et leur prêter quelque secours, ne reçoivent, à cause de leurs travaux, aucun présent, aucune chose, aucun argent, aucune offrande si petite soit-elle et pas même une aumône; mais que tout se fasse et s'administre pour la seule gloire de Dieu et le salut des âmes. Bien plus, pour qu'on mette de côté tout
souci tic notre utilité et que personne ne s'applique pour son profit, que jamais les nôtres ne déterminent les malades, ne leur donnent conseil ou ne les exhortent à donner quelque aumône, à faire testament, à laisser des legs pour notre œuvre ou pour son utilité. A cause des nombreuses occupations de notre Institut, ceux qui seront promus aux ordres sacrés réciteront chaque jour l'office divin, non pas en chœur, mais en particulier et l'un après l'autre; les autres réciteront la troisième partie du rosaire de la bienheureuse Vierge ou son petit office. Les processions très solennelles et les autres solennités auxquelles les autres religieux assistent, les nôtres ne les suivront pas pour donner plus librement et plus assidûment leurs soins aux malades. Nous désirons persévérer dans ce ministère, soumis au soin immédiat, à ranimadversion, à la spéciale protection et à la défense de notre très saint Père le Pape et du Saint-Siège apostolique. Pour que les nôtres reposent et repaissent leur esprit, qu'ils puissent acquérir une si grande abondance de grâce divine qu'ils accomplissent leurs charges et devoirs avec charité, ils s'exerceront à l'oraison mentale et vocale, à l'examen de conscience, se munissant souvent du sacrement de la confession et delà communion du corps du Christ et d abstinences particulières, toutes choses qui seront particulièrement exposées dans nos constitutions, mais parce que les nôtres, pour pourvoir au salut d' autrui, doivent vivre assidûment avec le prochain, nous voulons que les novices, déjà admis selon la forme des constitutions à publier, après un examen attentif, soient encore éprouvés pendant deux ans avant d'être admis à la profession; ceux que les Préfets, d'après le mode admis par les constitutions, auront jugé idoines, serontadmis à profession après ces deux ans. Le vêtement sera des pauvres et des prêtres honnêtes, de couleur noire; au manteau et à la tunique seulement de ceux qui ont fait profession sera cousue à droite une croix longue d'une palme, de drap couleur de châtaigne, qui s'appelle vulgairement tanc. La raison de notre Institut demande que le nombre
de laïques soit beaucoup plus grand que celui des prêtres1.
« C'est pourquoi nous statuons que ceux-là seulement doivent être destinés aux ordres sacrés que le Préfet général et les consulteurs ou, avec leur permission, les supérieurs ont jugé, non seulement aptes aux saints ordres, mais nécessaires à notre ministère, tel qu'il ressort de nos constitutions. Nous décidons qu'on observera le même ordre envers les clercs qui seront admis à l'étude ; ils s'v exerceront, d'après les règles de nos constitutions, de telle manière qu'ils s'appliquent aux lettres, sans omettre, ainsi qu'il aura paru bon aux Préfets, les exercices de mortification et le service des malades, parce que ces exercices, unis à la discipline spirituelle, engendrent des incommodités et des maladies; parce que nous avons à supporter des charges dures et à fréquenter des lieux insalubres, nous avons appris par les expériences que, pour protéger la bonne santé de ceux qui se sont acquittés de ces fonctions dans le Seigneur, il est besoin d'un lieu où, par un air pur, libre et salubre, l'odeur et la puanteur se dissipent, et que les nôtres respirent après leurs travaux et leurs veilles; nous désirons que ce lieu soit aussi affecté aux convalescents pour qu'ils recouvrent plus promptement leurs forces éprouvées. C'est pourquoi la Congrégation pourra acquérir un tel endroit, du moins nous le pensons, sans blesser la pauvreté entière à laquelle nous sommes voués; les qualités de ce lieu seront définies par
nos constitutions. Dans les villes et bouroades où la Con-
grégation formera des novices, qu'elle puisse avoir une habitation séparée de la maison des Profès. »
La troisième partie de la bulle reprend les diverses parties du programme et les confirme avec toutes les solennités du droit pontifical. Dans toutes les propositions de Camille, le Pape ne voit rien que de pieux et de salutaire : Xihil quod pium non sit et salutare; il les confirme toutes et chacune de son propre mouvement et de science