Une bulle de Clément VIII a depuis rapporté cette clause
certaine; les approuve parla plénitude delà puissance apostolique; y ajoute sa protection et la force dune solidité inviolable, et confère enfin à l'Ordre nouveau tous les privilèges, exemptions, immunités, indulgences, pouvoirs, libertés, autorités, induits, faveurs, prérogatives, concessions et grâces accordées aux moines de Saint- Benoît, de Cîteaux et de Cluny, aux Clercs réguliers, aux piètres de la Société de Jésus, aux chanoines de Latran, aux ordres mendiants et non mendiants, aux Congrégations
de Frères et à toutes personnes comblées de bénédictions de la Chaire apostolique. Camille est enfin comblé des richesses spirituelles de la sainte Eglise.
La divine Providence se manifesta d'une manière sensible dans la publication de cette bulle. Un Père de l'établissement avait été chargé de hâter l'exécution; il ne restait plus d'autre formalité à remplir que l'apposition de la signature du Pape. Camille, trouvant que l'affaire traînait un peu en longueur et prévoyant ce qui pouvait arriver, prit la pièce, la porta lui-même au dataire, insistant très vivement sur l'expédition, sans s'inquiéter s'il serait regardé comme ennuyeux et importun. Grâce à cette diligence, le Pontife donna sa signature la veille du jour où il fut atteint de la maladie dont il mourut, 15 octobre 1591. De sorte que si Camille avait différé un seul jour de presser l'exécution, il était à craindre que la Congrégation n'attendît plusieurs années avant de pouvoir obtenir la profession solennelle. En effet, le 29 du même mois d'octobre, Grégoire XIV fut remplacé par Innocent IX qui se montra peu enclin à confirmer de nouveaux ordres; et Clément VIII, successeur immédiat de ce dernier, l'était encore moins, car dans son zèle pour une réforme salutaire, il manifesta même le désir de supprimer quelques-uns des anciens instituts.
La bulle expédiée, Camille résolut, pour donner un établissement solide à la Congrégation, de faire le plus promptement possible la profession solennelle. Son plus vif désir était de faire profession le jour de la fête de T archange saint Michel pour lequel il professait une dé-
votion particulière; mais, quelque diligence qu'il fit pour expédier à temps toutes les provisions, la Providence, comme pour faire éclater davantage la protection de la sainte Vierge, permit qu'elle fût différée. Cette protection avait toujours paru d'une manière sensible. Ç était par l'intercession de la Reine du ciel que Camille s était converti en la fête de la Purification ; en la fête de l'Assomption, il avait conçu le premier dessein de sa sainte entreprise ; en la fête de la Nativité de Marie, il en avait jeté les premiers fondements. Pour mettre le comble à ses attentions maternelles, il se trouva quelques obstacles de manière que la profession ne put avoir lieu qu'en la fête de 1 Immaculée-Conception. Les grands souvenirs de l'Ordre à son berceau s'encadrent d'eux-mêmes dans le calendrier liturgique de la Mère de Dieu.
Il fallait préalablement élire un général de l'Ordre. A cause de l'attachement qu'on lui témoignait, Camille craignit qu'on ne lui imposât cette charge; il réunit donc tous les religieux de l'établissement qui portaient la croix; leur nombre s'élevait à trente-cinq ; et leur annonça que le lendemain, comme le prescrivait la bulle, on procéderait à l'élection du Général. A ce propos, il donna à entendre qu'on ne devait pas penser à lui, qu'il n'était point apte à une si difficile administration. Son âge, sinon avancé, du moins affaibli par les travaux, les infirmités qui le tourmentaient aux jambes, son incapacité profonde, étaient autant de raisons pour l'écarter d'un si haut emploi. Son seul vœu, le seul objet de ses supplications, était qu'on le laissât finir tranquillement sa vie dans un coin d'hôpital, où il pourrait être encore utile à l'Ordre par ses prières et par le soin des malades. Les Pères n'eurent point égard à ces excuses; mais, considérant la prudence de Camille, son zèle, son admirable sainteté de vie, ils le conjurèrent de vouloir bien accepter la charge à laquelle Dieu l'avait prédestiné, et de cultiver jusqu'à sou dernier jour la plante dont il avait jeté la semence dans le champ de l'Eglise. En conséquence, le 7 décembre 1591, s'accordèrent-ils à le nommer Général, titre et
charge qu'il devait garder, d'après leur vote, jusqu'au terme de son existence.
Les quatorze Pères qui se trouvaient à Naples donnèrent également leurs suffrages à Camille. Elu Général, il désigna les Pères et les Frères qui devaient faire avec lui, le jour suivant, la profession solennelle. Son choix tomba sur ceux qui avaient porté la croix pendant deux ans dans la Congrégation et mené une vie exemplaire. Pour que tout se fit honnêtement et selon Tordre, chacun vota en particulier, et fut reçu après que le consentement de ses Frères réunis en chapitre l'eut déclaré digne de la profession. Le même jour, 7 décembre, Camille renonça, par acte notarié, aux six cents écus qui lui avaient été donnés pour son patrimoine clérical, lorsqu'il fut ordonné prêtre. Cette somme fut remise au donateur, Fermo Calvi. Camille, devenu Préfet général de son Ordre, voulait vivre à l'avenir dans la sainte pauvreté et marcher sur les traces de son divin Maître qui, n'ayant pas possédé en sa vie un endroit pour reposer sa tète, était mort sur la croix.
Le lendemain, 8 décembre, fête de l'Immaculée-Conception, une foule très nombreuse s'était rendue à L'église de la Maddalena pour être témoin de la cérémonie et pour gagner l'indulgence attachée à la solennité de la profession. Le saint sacrifice fut célébré par Paolo Alberto, archevêque de Raguse. Après la messe, Camille s'agenouille aux pieds du prélat, fait la profession de foi ordonnée par Pie IV et émet ensuite sa profession monastique de la manière suivante :
« Moi, Camille de Lellis, fais profession et vœu solennel à Dieu, Notre- Seigneur, et à vous, illustrissime prélat, qui, par délégation apostolique de notre Saint-Père le Pape, êtes chargé de le représenter en cette circonstance, en présence de la très sainte Vierge, mère de Dieu, et de toute la Cour céleste, de garder à perpétuité la pauvreté, la chasteté, l'obéissance, et de servir toujours les malades, but principal de notre Institut, même en temps de peste, conformément à la règle de vie contenue dans la bulle de
E H E C T 1 O N EX G R VXD ORDRE
la Consrrégration des Ministres des infirmes et dans les constitutions laites et approuvées par l'autorité apostolique et celles qui seront promulguées à l'avenir. »
Cette profession de vie monastique fut acceptée par l'archevêque en ces termes : « Et moi, Paolo Alberto, en vertu de l'autorité qui m'a été conférée, j'accepte votre profession au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Ainsi soit-il. »
Ensuite Camille prit place sur le siège même de l'archevêque ; comme Préfet général de l'Ordre, il reçut à la profession ses religieux au fur et à mesure qu'ils étaient appelés parle notaire.
Le notaire du chapitre, Jean Prisco de Juvenalibus, dressa du tout un acte public. Les premiers religieux qui firent profession dans les mains de Camille furent les Pères François Profeta, Biaise dOperti, AngelinoBruggia, Etienne de Modène, François Lapis, Jean Baudingon, Nicolas Clément, Antonio Barbarossa , Prosper Fonteggia, Lucas-Antonio Catalano, Jacques-Antoine de Meo, Gaspard Macaire, Paolo Rende, Francesco Pizzorno , Giovano Cocozello , Sanzio Ciccatelli, Goffredo Stella, Antonio Peruccio, Marcello Manzio, Alexandro Gallo, Balthasar Fonseca, Espagnol, Scipion Carozza, Annibal Ramondino, Jules-César Altaviva. Treize d'entre eux furent ordonnés prêtres; les dix autres voulurent se consacrer au service de Dieu et des pauvres, avec l'humble qualité de Frères, refusant, comme un poids trop lourd pour leurs épaules, la formidable dignité du sacerdoce.
La profession terminée, Camille dit la messe et donna la communion à tous les nouveaux profès ; sur le soir, il les embrassa tous en signe de congratulation, et, pour leur témoigner toute sa joie : « Ndus irons ensemble, dit-il, dans la maison du Seigneur : In domum Domini ibimus. » Sur quoi Camille s'agenouille, dépose à leurs pieds les choses à son usage, leur déclare qu'il se dépouille de nouveau de tout ce qu'il possède ou peut espérer, prétextant qu'il regarde comme à lui prêté ou donné eu aumône par la Congrégation tout ce qu'ils ont sons
les yeux et tout ce qui se trouve clans sa chambre. Ca mille ne consentit à se relever que quand les nouveaux profès l'eurent assuré qu'ils lui prêtaient ces objets indispensables ou lui eu faisaient l'aumône. A leur tour et à son exemple, les autres religieux firent la même renonciation avec une inexprimable ferveur. Chacun d'eux allait chercher dans sa cellule ce qu'il possédait et le déposait aux pieds de Camille, pour en marquer plus expressément la renonciation.
Quelques jours après, ils visitèrent tous ensemble les sept grandes basiliques de Rome pour rendre grâce à Dieu de la faveur qu'il venait de leur accorder. Chemin faisant, Camille parla, avec un saint enthousiasme, des merveilles que le Seigneur avait opérées dans l'établissement de 1 Institut. Pour procurer à ses compagnons un peu de repos, il les fit asseoir dans une grotte qui était sur leur route, et, prenant pour texte ces paroles du Sauveur : « Ne craignez rien, petit troupeau, parce qu'il a été très agréable à votre Père de vous mettre en possession d'un rovaume , » il leur adressa une chaleureuse allocution sur la confiance qu'ils devaient avoir en la Providence divine. Dans ce discours, il les excita a marcher vers la perfection et à mener à bonne fin l'œuvre commencée; entre autres choses, il leur prédit que le temps viendrait où cette humble famille s'accroîtrait, se répandrait dans tout l'univers, et produirait, pour le salut des âmes, les fruits les plus heureux et les plus abondants. En l'écoutant, tous furent attendris ; quelquesuns, versant des larmes de joie, s'offraient d'eux-mêmes pour courir au secours des pestiférés, et pour voler, dans les pays infidèles, à la conquête du martyre.
Les sept péchés capitaux — G. La Colère, fresque de friotto. à Padouc. — Eehevelée. grinçant des dents, une femme se met la poitrine à nu et déchire
ses vêtements.
L'érection de la Congrégation en grand Ordre est le signal de nouvelles grâces et de nouveaux progrès.
P3 'est L'usage que les grâces de l'Eglise portent bon- ) heur. Depuis qu'il a été dit à Pierre : « Paix mes
■yi agneaux, paix mes B
•s brebis », le vicaire de Jésus- Christ, lorsqu'il a rempli sa fonction de pasteur, voit les agneaux et les brebis, les petits et les mères, s'éclairer de sa lumière et s'épanouir sous sa bénédiction. La chaire du Prince des Apôtres est le canal par où le divin Rédempteur des âmes nous dispense ses trésors; si nous adhérons à cette chaire par une adhérence forte, par une sorte de soudure infrangible, nous ne faisons plus qu'un avec Jésus-Christ et nous prospérons avec tonte la force de cette divine unité.
Après la profession, Camille se sentit embrasé d'une nouvelle ardeur; il se disait obligé de faire désormais par vœu ce qu'il faisait auparavant de grand cœur sous l'impulsion de la charité commune. Son admirable dévoue-
ment ne tarda pas lui à attirer de nouveaux privilèges de la part du Pontife romain.
A Innocent IX, qui mourut le 30 décembre 1591, succéda, le 30 janvier 1592, le pape Clément VIII. Lorsqu'il était cardinal, le nouveau Pontife s'était montré peu disposé à lier par des vœux les membres de la Congrégation ; après sa promotion au souverain pontificat, s'étant présenté pour lui baiser les pieds, Camille le supplia de vouloir bien confirmer son Ordre. Le Pontife, tout changé en sa faveur, acquiesça promptement à sa demande ; par un bref du 22 février, il donna, au nouvel Ordre, pour protecteur le cardinal Vincent Lauri, du titre de Saint-Clément : « Nous espérons, dit-il, que cet Ordre qui s'est accru jusqu ici par vos soins prendra chaque jour, sous votre protection, pour la gloire de Dieu et I édification des fidèles, de nouveaux accroissements. » En conséquence, le Pontife veut et ordonne que ledit cardinal jouisse de l'autorité, des facultés, honneurs et charges dont jouissent à l'ordinaire, par l'autorité du Saint-Siège, les protecteurs d'ordres placés sur la protection du B. Pierre, prince des Apôtres.
Par un autre bref apostolique, daté du 20 mars de la même année 1592, à peine monté sur le siège pontifical, Clément VIII confirmait la constitution de son prédécesseur : « Nous, dit-il, voulant honorer de grâces et de faveurs spéciales cet Ordre si louable par la réputation de sa piété et de sa charité, par la teneur des présentes, Nous confirmons à perpétuité et approuvons de notre autorité Apostolique l'institution de cet Ordre et les lettres de Grégoire, Notre prédécesseur, ainsi que tout ce qu'elles contiennent, privilèges, induits, indulgences, grâces, statuts, constitutions et coutumes licites d'ailleurs et honnêtes, conformes aux Saints Canons et aux décrets du Concile de Trente, Nous leur ajoutons la force d'une perpétuelle et inviolable confirmation. » Puis, comme l'admission des novices avait été déjà réglée par diverses constitutions de Sixte-Quint et de Grégoire XIII, et qu'elle ne pouvait avoir lieu, au grand détriment de
NOUVELLES GRACES l»o
l'Ordre, qu'aux chapitres généraux et particuliers, par le même bref, Clément VIII accorde la faculté de recevoir des novices, sans s'astreindre aux conditions précédemment imposées: « Nous, dit-il, voulant prévoir à propos et pourvoir à l'accroissement de cet Ordre, afin que ceux qui, embrasés de ferveur, veulent entrer dans cet Institut, ne laissent pas se refroidir leur charité et ne changent pas leur intention pieuse, de l'aveu de nos vénérables Frères les cardinaux chargés de Réguliers, Nous réglons, pour deux ans, que ceux qui veulent prendre l'habit et émettre la profession soient admis en cette forme: les supérieurs des lieux, avec deux frères tris graves du même endroit où quelqu'un voudra être reçu, prendront des informations sur les qualités du récipiendaire; s'il est trouvé idoine, l'admettront à la prise d'habit, et le temps de probation étant écoulé, par la teneur des présentes, Nous accordons et concédons, par l'autorité Apostolique, qu'il soit admis à la profession régulière, d'après la constitution de l'ordre1. »
Deux ans après, par un nouveau bref du 31 mai 1594, le Pontife, considérant les œuvres de piété et de charité, assidua charitatis et pietatis opéra, qu'exercent continuellement les Ministres des infirmes, tant pour le soin des malades que pour l'édification de leurs âmes, accorde à perpétuité que, dans la maison de l'Ordre, trois Frères puissent, sans intervention des chapitres, admettre les novices. La concession de cette grâce n'est assujettie qu'à une condition absolument nécessaire, c'est que dans l'admission des novices on garde la forme des constitutions. Preuve évidente de l'estime que Clément VIII avait pour cet Ordre, puisque, à l'exception de quelques instituts, il refusa cette même grâce à tous les autres. Par où 1 on voit que si, étant cardinal il paraissait opposé à l'érection de la . Compagnie, une fois élevé au pontificat, il lui accorda sa pleine approbation, la confirma, l'enrichit de laveurs et de privilèges.