‹ Vie de Saint Camille de LellisChapitre 12 sur 49 · Régulée et Constitutioites, p · texte numérisé non relu

Régulée et Constitutioites, p

Le même changement de dispositions se produisit dans le cardinal Cuzano, qui avait coutume d'appeler la Congrégation, à ses débuts, une compagnie ridicule; la voyant, par la suite, érigée en Ordre religieux, il ne se lassait point d'admirer ses œuvres merveilleuses et montra toujours la plus grande affection pour le Père Camille. Quand les Camilliens curent fait leur première profession, la veille de la fête de sainte Madeleine, saint Philippe de Néri, tout rayonnant de joie, voulut aussi rendre visite au serviteur de Dieu, et, après lavoir embrassé tendrement, lui dit : «Père Camille, vraiment le succès de votre œuvre me paraît un prodige et l'on ne saurait l'attribuer à vos ressources ou au savoir humain. » Le cardinal San- Severino, qui s'était montré également peu porté pour la confirmation, voyant l'œuvre des gardes-malades donner de si grandes espérances, s'y attacha tellement, qu'à la dernière extrémité il voulut avoir, pour l'assister, quatre religieux et mourut dans leurs bras. Les hommes de bien et de vertu ne se méprennent jamais beaucoup ni longtemps sur les œuvres que bénit la Providence.

Quant au Père Camille, dès qu'il eut reçu le bref de Confirmation, il se rendit à Naples le 3 mai 1592, fête de la Sainte-Croix et reçut la profession de Pères et de Frères qui n'avaient pu, à cause des distances, prendre part à la profession de Rome. De là, il se dirigea, avec Curzio Lodi, l'un des profès, sur Bocchianico, sa patrie, où il répartit à de pauvres veuves, à des orphelins, des pupilles, des infirmes et quelques pauvres honteux, le prix des modestes restes de son patrimoine et quelques autres secours que lui avait remis, à même intention, Fermo Calvi. En même temps, il distribuait plusieurs opuscules spirituels et quelques objets bénits, par où l'on voit que la propagande par les bons livres n'est pas précisément une invention de notre siècle. Par un contraste qui marque sa résolution et honore sa vertu, après avoir distribué son bien propre, il allait de porte en porte, à la grande édification de tous, demandant pour lui-même une aumône.

Dans les ardeurs de son amour pour le prochain, il désirait en communiquer quelques touches à un de ses proches parents, homme très riche; il rengageait donc à se détacher un peu des biens de la terre et à se montrer libéral envers les pauvres. Celui-ci lui répondit: «Qu'il v avait assez d'un fou par famille, » réponse digne d'un mondain qui tient à sa fortune. Le serviteur de Dieu ne s'en offensa pas; il déplora seulement la dureté de cœur de cet homme, content, pour lui-même, d'avoir pu lui prêcher la bonne nouvelle du dépouillement volontaire et de L'heureux sacrifice qui nous détache des choses d'ici-bas.

De là, il se rendit en pèlerinage à la Sauta Casa de Lorette, pour remercier la sainte Vierge de la faveur qu'il avait reçue par sa glorieuse intercession. Tous les Italiens sont enfants de Marie; ils se complaisent à la prier partout, nulle part avec plus d'effusion que près de l'humble demeure où elle entendit le salut de l'archange. Camille, très dévot serviteur de la Mère de Dieu, dit la messe avec une grande ferveur, en versant d'abondantes larmes.

De retour à Rome, il trouva sa maison grevée d'environ

neuf mille écus de dettes: il se trouvait dans un grand

embarras, car chaque jour la confrérie du Gonfalon, à laquelle on devait de» très fortes sommes, faisait de nouvelles instances pour être pavée. Quelques maisons contiguës à la Maddalena, où habitait la Congrégation du Père Camille, appartenaient à cette archiconfrérie : on lui devait quelques loyers, et, comme elle était obligée, le 10 juillet, de faire lace à des engagements considérables, elle envoya des officiers de police, au vicaire délégué à l'administration civile, faire une saisie chez les Frères gardes-malades. Dès que Camille les aperçut, il se jeta aux pieds du crucifix et recourut à son refuge ordinaire, la prière, qui l'avait tiré des situations les plus critiques. C'est pourquoi il supplia Xotre-Seigneur de lui venir en aide dans cette extrémité; presque aussitôt, il lui vint en pensée d'aller sejeter aux pieds du Souverain-Pontife, et

de lui découvrir avec une confiance entière tout ce qui se passait. En attendant, les huissiers, ne trouvant dans la maison de Camille aucun objet de valeur, s'étaient retirés après avoir mis sous le séquestre une maison achetée quelques jours auparavant par Fermo Calvi et dont il avait fait présent à l'Institut. De son côté, Camille, par une inspiration qui ne peut réussir qu'aux saints, pour éteindre ses dettes envers la confrérie, lui acheta les maisons voisines, régla les termes du payement et se tint de ce côte en parfaite assurance. C'est l'application du proverbe ironique: «Quand on n'a pas le moyen dépaver son terme, il faut avoir une maison à soi.»

Lorsqu'on allait écrire l'acte de vente, l'un des administrateurs de larehieonfréric, voyant l'extrême pauvreté de Camille, désespérait presque de toucher jamais le prix fixé, quatre mille écus. « Voila un à-compte, mon Père, dit-il à Camille, et le reste du pavement, quand aura-t-il lien? » Ce brave homme voulait donner à entendre qu'ils mourraient tous sans le voir effectuer. Camille, surpris de son peu de confiance : « Refuseriez-vous, par hasard, ii Dieu, répondit-il, le pouvoir d'envoyer demain matin, à cette porte, des sacs d'écus? » Alors l'administrateur souriant riposta sur un ton sentencieux : « Ce n'est plus maintenant le temps des miracles. )> Cependant, la moitié de l'année n'était pas venue que lui et d'autres durent reconnaître 1 intervention manifeste de la Providence.

Après avoir passé ce contrat, Camille alla trouver le Pape à Frascati, et, lui baisant les pieds, lui dit modestement : « Très saint Père, notre pauvre Institut, qui ne cesse jour et nuit de se consacrer au service des malheureux infirmes dans l'obscurité des prisons, qui prodigue ses soins aux mourants au milieu des odeurs fétides des hôpitaux et dans la ville entière, est tellement obéré que nous ne savons plus que devenir; la maison de Rome nous coûte, chaque année, pour redevances on pensions, trois cent soixante-dix cens; dans cette extrémité, nous vous prions, très saint Père, de vouloir bien nous venir en aide. » Le Souverain-Pontife, touché de compassion par

la candeur et la sincérité du Saint, lui répondit, que la chambre apostolique était engagée dans des dépenses considérables, qu'elle était obligée de fournir, chaque mois, à l'empereur, quelques milliers déçus; que, néanmoins, dès qu'il serait de retour à Rome, il ne perdrait point de vue cette demande. En vertu de cette promesse, il fit paver sur-le-champ, à la confrérie du Gonfalon, les trois cent soixante-dix écus dus pour l'année, et promit de renouveler chaque année la même allocation. Les écus commençaient a venir à la porte de la Maddalena.

Dès que Camille eut reçu ce secours et cette faveur du Souverain-Pontife, il réunit tous ses religieux dans l'église, et la, en présence du Samt-Sacrement, — solennité qu'il n'avait jamais donnée à ses exhortations, — il leur recommanda, avec les plus vives instances, de prier pour le Souverain-Pontife, ajoutant que tel était son ordre positif. Ensuite, prenant un ton de voix extraordinaire que ne lui avaient point encore entendu ses compagnons, il commença, en un langage simple et solide, à leur parler de la Providence d'une manière si forte, qu'il semblait assuré, par quelque promesse divine, de ce qu'il avançait. Entre autres choses, il leur dit : « Mes pères et mes Frères, il ne faut pas douter un seul instant de la Providence, si nous faisons tous nos efforts pour atteindre à la perfection, pour consoler et soigner les pauvres, si telle est notre conduite, je vous le promets, et n'avez pas à ce sujet la moindre plainte, je vous promets qu'il ne vous manquera rien de ce qui vous est nécessaire, sans vous parler des dons considérables que vous recevrez. » Et il ajouta : « Il ne s'écoulera pas un long intervalle de temps, peutêtre même pas un mois, sans que nous sovons témoins des secours que Dieu nous réserve, et qu'un héritage considérable mette notre Ordre à même de se libérer de ses dettes. Rappelez-vous les paroles que ce tendre Sauveur, — montrant de la main le Saint-Sacrement, — dit à sainte Catherine de Sienne : « Pense à moi et je penserai à toi. » Aussi, nous devons tenir pour certain que, si nous nous consacrons à son service et à celui des pauvres, il ne nous

oubliera pas, il ne nous laissera manquer d'aucune de ces choses temporelles qu'il accorde si libéralement même aux ennemis de la loi. »

Il plut à la divine Providence de consoler Camille et de dépasser encore ses promesses. Un mois s'était à peine écoulé, que l'excellent cardinal Mondovi donna, en moulant, à la Congrégation endettée quinze mille écus. Les religieux' furent très surpris, se rappelant ce que, peu de jours auparavant, ils avaient entendu répéter à Camille touchant la divine Providence, surtout parce qu'alors le cardinal jouissait d'une parfaite santé et n'éprouvait pas la moindre indisposition. Quelques jours avant, il avait été légèrement malade, et, quoique le saint Fondateur vînt le voir de temps en temps, dans les divers entretiens qu'ils avaient eus ensemble, il ne lui avait jamais dit un mot de ses intentions généreuses. La maladie devenant plus grave, il fut visité fréquemment par Camille et ses compagnons, à la grande stupéfaction du cardinal. A la dernière extrémité, après avoir fait en secret son testament, il prenait affectueusement les mains de Camille qui était au chevet de son lit, et, le regardant avec des veux tristes sans doute, mais pleins d'espoir, semblait lui dire : « Père, je vous ai aimé pendant la vie, souvenez-vous de moi, dans vos prières, après ma mort. » Mais Camille, ne pensant pas le moins du monde à un accroissement de biens temporels et prenant ces paroles à la lettre, priait Dieu d'acCorder au cardinal une sainte et heureuse mort. Ce prince de l'Eglise mourut le 15 décembre 1592.

Au moment où il expira, Camille éclata en sanglots; en baisant amoureusement la figure pâlie du cardinal, il la baignait de ses larmes, pleurant aussi la perte faite par son Institut que la mort privait d'un si bon père. Comme il était ainsi tout entier à sa douleur, les personnes présentes l'engagèrent à modérer ses larmes et à donner ses ordres pour les obsèques, lui disant que ce soin le regardait, puisqu'il était héritier. Le notaire, Ponzio Seva, lui ouvrit le testament et lui fit la même déclaration

légale. Le serviteur de Dieu, très surpris de ce secours inattendu, fit connaître, en versant des larmes encore plus abondantes, combien il ressentait vivement la perte de ce prince magnifique : le cardinal, pendant sa vie, lavait comblé de grâces; à la mort, il accablait, si j ose ainsi dire, l'Ordre de ses faveurs.

Le cardinal avait ordonné, dans son testament, qu'on L'inhumât sans aucune espèce de pompe. En présence de cette disposition, Camille s'empressa de supplier le Souverain-Pontife d'accorder la dispense nécessaire et de permettre qu'on rendit au défunt les honneurs dus à son éminente dignité. Sa Sainteté l'accorda sans peine, et Camille fit faire de magnifiques funérailles à ce généreux prince de l'Eglise, qui lui avait donné tant de preuves d'une bonté sans bornes. Camille et ses religieux, inondés de larmes, accompagnèrent le corps jusqu'au lieu de la Sépulture. Ainsi qu'il l'avait ordonné lui-même, les restes du cardinal lurent déposés dans l'église cardinalice de Saint-Clément, intra muros. Sur le mausolée fut dressée une grande plaque de marbre où l'on grava, en caractères de bronze, une inscription rappelant les mérites du cardinal et les dons vraiment dignes d'un

prince qu'il fit à l'Institut. Les disciples de saint Camille ont payé, par des prières continuelles, la dette de la reconnaissance, et éternisé, dans leurs annales, la mémoire de leur bienfaiteur.

Au moment où Camille assistait aux funérailles et passait par la porte Sainte-Marie, les administrateurs de la confrérie de Gonfalon lui présentèrent une bulle dorée qui faisait connaître tous ses privilèges, voulant lui faire entendre que le temps était venu où il pouvait remplir ses engagements, tant la nouvelle de l'héritage s'était répandue avec rapidité. Camille, prenant alors la bulle et la baisant affectueusement, s'écria : « Dieu soit loué! Ce qu'on ne pouvait croire est arrivé; Il a fait revivre le temps des miracles. » Après cette allusion à ce qui s'était passé entre eux, il paya exactement et cette dette et toutes les autres; il répara les constructions vieillies de

la maison de Rome, augmenta le cloître, fît construire de nouveaux laboratoires et de nouvelles cellules. Lui-même mettait la main à l'œuvre ainsi que ses religieux, portant les matériaux nécessaires au travail et reportant les matières inutiles jusqu'à la place de Sainte-Marie du Panthéon. Camille avait été aidé, dans ce travail, par Jules Léon, docteur en droit, prélat des deux signatures, novice a cette époque ; des hommes très remarquables se faisaient honneur de porter la croix de Ministres des infirmes ; Léon emportait, avec le Père général, les pierres et les terres que l'on déblayait. Le cardinal Cajétan, avec qui le prélat avait été intimement lié avant de quitter le siècle, passait par hasard, et, voyant le docteur Jules appliqué à un semblable travail, fît arrêter son carrosse ; à la vue d'une si grande abnégation dans un homme si élevé qui s abaissait à un emploi si humble par amour pour Dieu, par obéissance pour ses supérieurs, il ne put retenir des larmes d'admiration. A cause de l'estime qu'il avait pour lui, il l'embrassa tendrement et donna à rétablissement une source d'eau que l'on fit arriver par des conduits dans la maison, ce qui permit d'alimenter les cuisines, et ne contribua pas médiocrement tant à l'ornement qu'au rafraîchissement de la cour. Dans cette grande ville de Rome, pendant six mois de l'année, sous les ravons d'un brûlant soleil, un jet d eau dans une eour, c'est une grande bénédiction, c'est l'oasis au désert.

Après la perte si regrettable du cardinal Mondovi, Camille reconnaissant que son Ordre était une jeune plante encore mal affermie ; qu'il pourrait difficilement se soutenir sans l'appui bienfaisant de quelque grand personnage qui, non seulement l'aidât de ses largesses, mais le couvrit de son autorité, jugea à propos de choisir un autre protecteur. La bulle de Clément VIII ne lui en donnait pas le droit, mais le Pape lui eu accorda dispense, et, à la place du cardinal défunt, il prit son ancien bienfaiteur, le cardinal Salviati.

L'Institut ne possédait alors (pie deux maisons, l'une à Rome, l'autre à Naples ; le Général s'y rendait alternati-

vement, suivant les exigences de l'administration. Après la prière du matin, il était continuellement dans les hôpitaux et dans les maisons où le retenait le service. Chaque jour, l'Ordre voyait accourir dans son sein des sujets d'élite, des hommes de grande vertu et de grand dévouement qui se consacraient au service des pauvres. Camille crut le moment venu d'étendre son Ordre à toute l'Italie : le grain de sénevé allait devenir grand arbre.

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Les Larmes tin Chris:. Reliquaire la sainte Larme, de Vendôme; onzième siècle. Aujourd'hui détruit.

Par les larmes qu'il versa à Béfchariie; sur le cadavre de son ami Lazare, Jésus pleura ceux qui resteront morts à la vie éternelle. — Ce que le GdèL vénérait à Vendôme, c'était l'amitié divine de Jésus pour les hommes.

Les sept péchés capitaux. — 7. La Paresse, personnifiée dans un vilain monté sur un âne et tenant un hibou. — Ms. i'r. du quatorzième siècle, n° 400, à la Biblioth. nat.

l/Ordre des Ministres des infirmes commence à se répandre dans le nord de l'Italie, spécialement à Milan et à Gènes.

\m est l'ordinaire, que les œuvres providentielles n'aient que de faibles commencements et su- '.'• \j±-#i hissent, dans leur humble berceau, la persécution. Quand Dieu veut réaliser un dessein de miséricorde, il en confie l'exécution à un cœur; il le remplit de sa lumière et de son amour, et lui dit : En avant ! Mais, parce que Dieu a choisi les petits pour confondre les grands, les faibles pour confondre les forts. les ignorants pour confondre les savants, les savants, les torts et les riches se coalisent volontiers, non pas contre l'œuvre de Dieu, mais contre ses ouvriers. Mais Dieu, dit Fénclon, au moment où il lâche aux passions la bride, ne leur permet licences qu'autant qu'il en faut pour accomplir ses desseins. En persécutant donc l'ouvrier du Seigneur, les passions le dégagent de son ignorance et de ses l'ai I liesses : elles l'éclairent , le fortifient et le dotent

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