‹ Vie de Saint Camille de LellisChapitre 15 sur 49 · NOUVEAUX PROGRÈS · texte numérisé non relu

NOUVEAUX PROGRÈS

louaient Dieu qui voulait bien prouver aux religieux de

Camille qu'ils n'ont aucun danger à craindre, lorsqu en sou nom et pour son amour ils secourent les chrétiens ao-onisants.

Strigonie avant été prise et l'armée licenciée, les Pérès revinrent tous sains et saufs, moins le frère Ânnibal Mantasrnoli, originaire de Padoue. Dans le siècle, il avait été soldat et avait servi dans la cavalerie ; dans le désir de s'occuper sérieusement du salut de son âme, il déposa les armes, quitta la milice pour s'enrôler sous la bannière de saint Camille. Par sa conduite exemplaire, il mérita en quelque sorte que Dieu 1 honorât de la grâce de mourir d'une mort si précieuse à ses yeux. Annibal suivait le conseil que saint Jean-Baptiste donnait aux soldats; non seulement il se contentait de sa paye, mais il en donnait une partie aux pauvres. Un jour d'hiver, étant à cheval avec ceux de sa compagnie, un mendiant, tremblant de froid, s'approcha pour lui demander l'aumône : le soldat n'avait, à lui donner, ni or ni argent, mais touché de compassion, s'apercevant que le pauvre avait la tète nue. il tira son épée du fourreau et fit de son casque ce que saint Martin avait fait de son manteau, il le coupa en deux, donna la partie supérieure au mendiant, ne garda que les ailes pour lui ceindre les tempes en guise de couronne, se mettant fort peu en peine des rires et des quolibets de ses compagnons d'armes. Camille, en souvenir de son ancien état, le désigna pour cette expédition ; il s'y montra animé du zèle le plus ardent, travaillant nuit et jour à secourir les soldats. Annibal tomba malade par excès de travaux et rendit son âme à Dieu dans les bras d'un religieux Augustin, en se rendant, monté sur un chariot. de Castel-Xuovo à Presbourg. Les bords du Danube eurent l'honneur de recevoir sa dépouille mortelle ; il fut enseveli sans pompe funèbre, dans une modeste fosse, creusée par le conducteur du char, recouverte ensuite de sable et surmontée d'une croix. Humble mausolée, cependant plus glorieux que celui de bien d'autres qui reposent sous l'or et le marbre, après avoir été, pendant leur

vie, (les esclaves du vice. La gloire de l'humble religieux, c'est d'être mort au champ d'honneur en combattant pour délivrer ses frères des maux qui menacent l'âme et le corps. Annibal était un religieux embrasé d une grande dévotion pour l'auguste sacrement des autels ; pour récompenser sa ferveur. Dieu lui fit la grâce d'une communion miraculeuse.

Au mois d'avril de l'an 1596, le Père Camille tint, à Home, le premier chapitre général. Les religieux s'y rendirent avec bonheur pour s'applaudir des progrès de leur Ordre et goûter les douceurs de la fraternité religieuse dans une commune habitation. Conformément à la bulle, on élut quatre consulteurs, assistants du Père général.

A la fin de cette même année 1596, Camille ne pouvant résister aux pressantes instances du cardinal Paleotto, archevêque de Bologne, et du chevalier Camille Gozzadino, ambassadeur à Rome, envoya le Père Jean Golizzano fonder cette maison de Bologne. Le Père arriva dans cette ville le 5 décembre, et prit, en janvier suivant, possession de l'église Saint-Colomban.

L'Institut est désormais connu de tout le monde, apprécié pour ses services, admiré pour ses vertus. Les novices affluaient de tous côtés; l'Ordre progressait et le bruit de ses merveilleux exploits se répandait auprès et au loin, au dedans et au dehors de l'Italie. L'humanité n est donc point si misérable qu'on se plaît à le dire. Lorsqu'un brave arbore le drapeau du sacrifice, il recrute promptement des prosélytes, et lorsque la petite armée est fidèle à la consigne, elle fait applaudir partout la bannière du combat. Ce n'est (pie du haut de la croix que Jésus- Christ a été vainqueur; c'est encore du haut de ce gibet qu'on remporte les plus durables triomphes et qu'on réalise les plus belles complètes.

A Rome, le cardinal de Joyeuse faisait les plus vives instances pour qu'on envoyât des Camilliens à Toulouse, ville dont il était archevêque. Camille cependant recevait des lettres d'Espagne, d'où on le suppliait d'envoyer ses enlants dans ce pays. Plus nombreuses encore étaient les

lettres qui arrivaient «les divers points de l'Italie. La France est généreuse, 1 Espagne est fière : mais, quanti il s'agit de faire prospérer une œuvre catholique, le sol le plus propice est le sol de l'Italie.

Pour satisfaire, selon un plan de prudence, à ces demandes diverses, Camille envoya, au mois d'octobre 1599, le Père Adrien à Florence, où le seigneur Adolphe Bardi, du consentement de l'archevêque, cardinal de Médicis, depuis Pape sous le nom de Léon XI. lui donna l'établissement et l' église de Saint-Grégoire.

Le même mois, sur les instances du comte Hercule Bevilacqua, Camille envoya le Père Barbarossa et d'autres religieux à Ferrare, où l'évêque Fontana, en attendant qu on leur confiât une autre église, désigna pour leur habitation l'hôpital de Sainte-Anne.

Au mois de décembre suivant, le saint Fondateur envoya le Père François-Antoine Niglio à Messine, et, au mois de juin de l'an L600, le Père Jean-Antoine Malvina, à Palerme. Ces deux villes fournirent plusieurs milliers d écus pour leurs fondations aux Pères, qui lurent accueillis par les archevêques avec une parfaite bienveillance et la plus liante estime.

^ ers le même temps, le Père Camille envoya en Espagne le Père César Bousna et le Père Denis de Navarre, qui plus tard mourut à Naples, en odeur de sainteté. Ces Pères parcoururent le royaume, dans l'intention de faire ;i Philippe III un rapport sur les chances d'établissements de leur Institut. Les maladies et d'autres circonstances les obligèrent à regagner I Italie.

Dans l'espoir d'un meilleur succès, Camille manifesta plusieurs fois l'intention de se rendre lui-même en Espagne, et d'y introduire son Ordre, qui v eût été si utile: les Pères de la consulte l'en empêchèrent. Les forces corporelles du vénérable serviteur de Dieu et sa santé délabrée ne correspondaient pas à sa résolution d'esprit et à 1 énergie de son courage.

Camille envoya aussi des ouvriers en France, et les rappela pour diverses raisons; il jugea qu'il était plus

sage de négliger momentanément ces deux missions et d'attendre que son Ordre fut pins solidement établi en Italie, où il avait pris naissance, avant de porter plus loin le parfum de ses vertus, les efforts de son dévouement et les rayons de sa gloire.

Losanges au Jugement dernier. « 0 morts, levez-vous, venez au jugement! » crieront les auges au jugement dernier.

Satan accourt du fond des enfers et présente un livre scellé de cinq sceaux -m Lequel il a écrit les péchés de sa victime : péchés de la langue, de La vue, de l'ouïe, de l'odorat, du toucher. Il porte des cornes de cerf, figure de son orgueil; des dents d'hyène, emblème de sa cruauté; un nez de chien. signe de son impudence; des seins pour allaiter les vices des pécheurs. Des flammes s'échappent de sa bouche. — Fresque du quinzième siècle, clans lu rathédrale de Freisingue (Bavière).

La mort du Verbe incarné, réparation du péché originel: fresque de Giotto à Padoue. — « Jésus-Christ, dit saint-Pierre, nous a rachetés de la malédiction en s'en faisant l'objet. »

L'Ordre est appelé à combattre les épidémies et la peste à Rome, en Piémont et dans le royaume de Xaplcs.

f3%r§&&Pus rsl ad notifiant hic expérimenta, a dit Sénè- ?fëràY) (Ine : pour se connaître, on a besoin d'épreuves. qÊ&M Chacun de nous, en effet, ne peut soupçonner el apprécier les ressources de sa pensée, les résolutions de sa volonté et l'abondance de ses forces, qu'autant qu'il a été mis en demeure de les exercer. Ce qui est vrai des individus, l'est également des corps moraux, l 'ne congrégation, par exemple, vouée à telle ou telle œuvre de charité, ne sait faire ce que recelait la pensée de son fondateur et la sagesse de son institut, qu'autant qu'elle a été appelée à déployer son zèle sur le théâtre de la vie sociale et à lutter contre l'ennemi qu'elle doit vaincre ou contre le mal dont elle doit triompher.

Les Ministres des infirmes ont été établis pour assister les malades : l'objet de leur Institut ne comporte pas de vacances; au milieu du peuple chrétien, il y a toujours des maladies; cependant, au service ordinaire s'ajoutent

parfois de grands surcroîts, des sortes de campagnes ; et comme les soldats, après la vie de garnison, doivent parlois faire honneur à des expéditions militaires ; de même les frères gardes-malades ont, en temps d'épidémies et de pestes, de plus rudes labeurs à souffrir, de plus terribles maux à braver.

A cette époque, il semble que toutes les contagions fondent sur l'Italie. Dès son berceau, la Congrégation naissante avait dû voler deux fois au secours des pestiférés ; maintenant il semble que Dieu, après l'avoir bénie, veuille la mettre partout en même temps aux prises avec les fléaux conjurés. Soit que la négligence de la police ait négligé l'entretien de la voirie ; soit que les ardeurs du soleil méridional aient dégagé plus de miasmes délétères; soit que les agitations de la guerre aient mis en plus grand mouvement de dissolution le principe destructeur qui gît au sem de 1 humanité ; soit enfin que les vices des hommes aient provoqué davantage les châtiments du ciel : des pestes éclatent simultanément au centre et aux deux extrémités de la péninsule, à Rome, en Piémont et dans la Campanie.

Aux mois de juillet et août 1596, une grave épidémie, qui paraissait un dérivé de la peste, sévissait cruellement à Rome : il mourut tant de monde que le Pape ordonna à chaque cardinal de prendre soin des malades de sa paroisse ; Sa Sainteté se réserva pour elle-même ceux du Borgo de Sant-Angelo., qu'il confia à la sollicitude de Camille, regardé communément comme le père des pauvres. Le serviteur de Dieu saisit avec une pieuse avidité 1 occasion d'obliger le Père commun des fidèles, et, avec le concours de dix religieux de son Ordre, s'empressa de mettre la main à l'œuvre, avec ce tempérament de sagesse et de dévouement qu'il savait apporter à toutes ses entreprises.

Les choses furent réglées de cette manière : deux

Frères accompagnaient continuellement le médecin et prenaient note de toutes les ordonnances ; deux autres visitaient et disposaient à la mort les agonisants; les

autres allaient, le matin et le soir, accompagnés de huit hommes, chargés de tout ce qui était nécessaire, distribuer dans les maisons ce qui avait été prescrit pour les infirmes. Tout se faisait aux frais du Souverain-Pontife. Camille lit transporter les comestibles, les remèdes et tous les ohjets indispensables au service dans une maison que lui assigna Clément VIII, où les Pères résidèrent continuellement pendant deux mois, se livrant sans relâche à leurs saintes et charitables occupations. Malgré les brûlantes ardeurs de la canicule, ils visitaient tous les jours, non seulement les habitations du Borgo, mais toutes les maisons en dehors de la porte Saint-Ange, qui s'étendaient jusqu'au quartier éloigné de Saint-Lazare, à la croix de Monte-Mario et à la vallée deVJnferno. Ces prodiges de dévouement consolaient les malades, édifiaient le peuple et répondaient parfaitement aux vœux du Souverain-Pontife.

Une chose étonnante, c'est que Rome se trouvant presque tout entière infectée de ce mal terrible, le Sauveur permit qu'aucun des Pères qui étaient jour et nuit au milieu des malades ne lût atteint, même légèrement, par L'épidémie. L Institut a été favorisé de la même grâce dans d'autres maladies aiguës; il semble que Xotre-Seigneur ait conservé les Pères sains et saufs, afin qu'ils puissent se dévouer avec plus d'ardeur au service du prochain. Quand ils étaient, à chaque heure, occupés à exhorter les mourants ; quand il les voyait abattus, comme accablés de travail, et qu'ils marchaient dans les rues avec peine, succombant, pour ainsi dire, sous le poids du sommeil, Camille, pour redoubler leur zèle dans l'exercice du ministère et leur en faire apprécier le mérite, faisait remarquer à ses religieux cette merveilleuse attention de la Providence. Le bon Père disait à ses enlants que. pour l'amour de Dieu et le salut des âmes, le vrai caractère de la vie apostolique, c'était de ne goûter ni tranquillité, ni repos.

A cette occasion, nous citerons un trait bien propre à procurer la gloire de Dieu et l'édification des fidèles. Pen-

dant cette cruelle épidémie, qui remplit Rome d'une Coule innombrable de malades, un des Pères passa quelques nuits sans dormir, assistant et aidant continuellement ceux qui étaient à l'agonie. Une nuit, entre autres. on l'appela pour remplir le même office, et, sa faible nature ne pouvant supporter tant de veilles, il fut accablé d'un sommeil si profond que, sans perdre de vue le devoir à remplir, il se vêtit et se chaussa. Sorti de la maison, il fit une partie du chemin toujours dormant, et il aurait de cette manière marché toute la nuit, si Dieu n'avait permis qu'il rencontrât la ronde, qui, le voyant étourdi, chancelant et prêt à tomber, l'arrêta et l'éveilla. Le Père lut surpris et épouvanté de se voir au milieu des sergents. Tel était, dans ces circonstances difficiles, le zèle des bons Pères.

Pendant que l'on tenait, à Rome, le second chapitre général, au mois de mai 1599. on apprit qu une grande peste sévissait en Piémont. Le duc de Savoie, dans le désir de procurer à ses sujets tous les secours les plus désirables, demanda à son ambassadeur à Rome d'insister près du Souverain-Pontife pour qu'il lui envoyât bon nombre de ses religieux. Le Pape ordonna, par 1 intermédiaire du prélat Tarugi, de faire connaître à Camille les intentions du duc. Cette ouverture réveilla, parmi les Ministres des infirmes, une incroyable émulation. Beaucoup adressèrent des lettres ou présentèrent des mémoires au Chapitre; d'autres, se prosternèrent aux pieds de Camille et demandaient avec instance d'être envoyés dans les pays infestés de la peste pour obtenir une mort si voisine du martyre. Admirables effets de la charité chrétienne : les missions où 1 on verse son sang, les monastères où 1 on se crucifie avec le plus de rigueur, les pays où 1 on a meilleure chance de mourir, ce sont les postes (pie briguent les vaillants serviteurs du Christ. Vous croiriez qu'il leur déplait de vivre, et que la mort, cette grande enchanteresse des âmes élevées, a pour eux de pins victorieuses amabilités.

En digne chef d une si vaillante milice, Camille dé-

clara qu il voulait être du nombre et servir à la troupe de capitaine. En voyant surgir, au sein de l'Eglise, cette phalange d hommes intrépides, qui se disputaient à l'envi la gloire de combattre et le bonheur de mourir, le Souverain-Pontife fut très édifié des dispositions de ces nobles ouvriers de 1 Evangile. Rome se préparait à acclamer des triomphateurs d'un nouveau genre; on avait dressé une liste de quinze religieux; ils étaient prêts à partir, lorsque l'ambassadeur fit donner contreordre. La peste diminuait d'intensité; le due craignait, en outre, (pue le roi de France, Henri IV, ne lit une descente, à la tète d'une puissante armée, pour faire valoir ses prétentions sur le marquisat de Saluées, (iràce à la prudence et à l'activité du neveu de Clément VIII, le cardinal Aldobrandmi, cette dernière affaire s arrangea facilement. Ainsi la bonne volonté des Pères resta sans effet.

Si les Pères furent privés du bonheur de montrer l'ardeur de leur zèle et l'entraînement de leur charité envers les pestiférés du Piémont, la Providence ne tarda pas à leur offrir l'occasion de satisfaire leurs saints désirs : une contagion se déclara à Noie, au mois d'août de l'an 1600; elle lut occasionnée par les miasmes méphitiques qui s'exhalaient des eaux corrompues qui croupissaient aux environs de la ville. Les ravages furent tels que l'on pouvait, pour ainsi dire, montrer du doigt les personnes restées vivantes. Ce qui était le plus déplorable, c est que les victimes de la peste mouraient sans sacrements, parce que les prêtres séculiers et réguliers de la ville étaient morts, ou malades, ou en fuite. Il se trouve parfois, même dans l'Eglise, des soldats peu aguerris, qui désertent le champ de bataille. L'homme est partout le même; et, malgré tout son orgueil, le trait où vous le reconnaîtrez toujours le mieux, c'est sa misère.

Le vice-roi de Naples écrivit aux Pères de venir au secours de cette malheureuse ville. Camille envoya sept prêtres, qui s'offrirent tous spontanément. A la vue de cette ville désolée, veuve de ses habitants, qui rappelait

le tableau lugubre de la désolation de Jérusalem, peint par Jérémie, le sang- se glaça dans leurs veines. Le ciel paraissait d'airain; l'air était suffocant et comme obscurci; le soleil dont la beauté et la douce lumière dilatent si délicieusement, dans ces contrées, le cœur de l'homme, lançait dans sa colère, si j ose ainsi dire, des rayons enflammés qui donnaient la mort. La peste fauchait cette population comme l'ouvrier du matin abat les fleurs dans la prairie.

On voyait, dans la ville entière, les portes et les fenêtres fermées, les rues solitaires, les églises et les autres maisons de prières désertes; les cloches étaient immobiles et muettes, et si parfois elles s'agitaient, c était pour annoncer, par leur glas triste et funèbre, les rigueurs incessantes de la mort. Le petit nombre d'habitants qui survivaient étaient si pâles, si décharnés, qu'ils ressemblaient à des cadavres. Ce qui navrait surtout le eanir, c'était l'intérieur des maisons, où tant d'infortunés, consumés par des maladies pestilentielles, n'avaient personne pour les visiter, les consoler et leur porter le moindre secours. Dans leurs angoisses, ils imploraient la mort comme un remède à leurs maux. Une horreur qui augmentait encore la tristesse, c'est que beaucoup de morts n'avaient d'autre lieu de sépulture que leur propre demeure.

Les Pères, se confiant à la divine Providence, entrèrent avec courage dans cette ville désolée; fortifiés par la prière, enhardis par leur surnaturelle vocation, ils commencèrent, sans perdre un instant, à se dévouer au soulaoement de ces lamentables victimes. Dans ces extrémités, les prêtres vont vite en besogne : ils n'ont pas à négocier avec les malades pour les amener à récipiscence, et tant d'infortunés les attendent qu'ils ne peuvent traîner en longueur les opérations. Sans désemparer, ils confessaient, donnaient le Saint- Viatique , administraient l'Extrème-Onction, disposaient les agonisants à faire une 'mort chrétienne. Après leur décès, ils accompagnaient leurs dépouilles mortelles jusqu'au cimetière,

chantant les prières des funérailles, parce qu'il ne se trouvait personne pour s'acquitter de cet office. Par défaut de servants, ils furent plusieurs fois obligés de porter le Saint-Sacrement de l'Eucharistie seuls, sans flambleaux, sans clochettes, sans dais, sans clercs ni séculiers, en un mot, sans l'appareil usité en pareille occasion parmi les catholiques et prescrit, pour l'honneur de la cause chrétienne, parles livres liturgiques de la sainte Eglise. Néanmoins, afin de conserver quelque décence, autant qu'il était possible en ce triste état de choses, celui qui portait le Samt-Sacrement de la main droite tenait de la main gauche un petit dais en forme d'ombrelle. Le vase des saintes huiles était suspendu à un cordon passé autour de son cou. Le Père allait ainsi, de maison en maison, nourrissant les malades du pain eucharistique, les oignant de l'huile des infirmes, fortifiant les âmes des agonisants. Les Pères disaient la messe pour ceux qui pouvaient l'entendre; et baptisaient les nouveau-nés, et mariaient quelquefois des personnes qui se mouraient, avant à leur coté l'objet coupable de leur infâme passion. Dans leurs visites domiciliaires, ils trouvaient beaucoup de morts qui avaient rendu le dernier soupir, non seulement depuis deux, trois, quatre, mais quelquefois depuis huit jours; les cadavres en putréfaction répandaient une insupportable et mortelle odeur.

C'est à ces œuvres d'humanité, de charité, de piété que se livraient, jour et nuit, les Pères ministres, vrais Ministres des infirmes; ils allaient, aux prix douloureux de toutes les fatigues et de tous les dangers, non seulement dans les bouges de la ville, mais à travers les campagnes; malgré les ardeurs de 1 été, ils recherchaient, dans leurs petites maisons, brûlées par le soleil, les pauvres malades; ils leur portaient la nourriture pour les sustenter et souvent la leur donnaient de leur propre main.

En présence de ces dévouements, la ville de Xaples se montra généreuse ; elle envova pour les pauvres mille ducats, qui leur furent d'un précieux secours.

C'est à Xaples, où il venait d'arriver, que Camille fut

informé des fléaux qui désolaient Noie. Quoique très fatigué de son voyage sur mer et souffrant de ses infirmités habituelles, enflammé d'un zèle héroïque, il s'empressa de se rendre dans cette ville. Les médecins et le supérieur de rétablissement voulaient l'arrêter, en lui faisant un scrupule de conscience de s'exposer au danger évident de perdre la vie : il n'écouta rien, et, s'élevant au-dessus de toute crainte, se mit promptement en marche. Dans cette redoutable épreuve, il voulait consoler et aider ses enfants, partager leur péril, se dévouer comme eux, pour secourir la ville selon ses forces. Camille arriva à Noie avec les Pères Curzio et Sanzio Ciccatelli. Qui pourrait dépeindre l'extrême douleur qu'ils ressentirent à la vue des misères et de la désolation de ce malheureux peuple! Des flots de larmes jaillirent spontanément de leurs veux. Un pauvre pestiféré, qui ne pouvait se tenir debout à cause de sa grande faiblesse, tomba mort aux pieds de Camille. La première œuvre du serviteur de Dieu fut de faire mettre en liberté un jeune homme que le gouverneur de Noie avait fait jeter en prison, parce qu'il ne voulait pas aider les Pères à enterrer les morts. Si la vue d'une si grande calamité affligea profondément le cœur de Camille, l'ardeur et le courage que déployaient ses fils spirituels, quoique menacés dune mort presque certaine, furent pour lui la cause d'une grande consolation. Accablés de travaux, rompus de fatigues, respirant un air vicié et corrompu, ils furent tous atteints de l'épidémie. Le Père les fit transporter à Naples, et bientôt cinq d'entre eux allèrent jouir du bonheur que Dieu leur réservait comme récompense d'une mort si glorieuse. Ce furent Thomas Trôna, Piémontais; Matteo <li Marco, de Bologne; César Becchi, de Fano ; Mateo Laurino et Franecsco Vitellino, de Naples. Ces hommes intrépides quittèrent ce monde avec tant de constance et de grandeur d'âme, qu'ils s'exhortaient mutuellement à la mort, s'estimant trop heureux de perdre cette vie éphémère pour sauver les âmes ; et leur bonheur fut si grand, que le Père César Becchi, quand il reçut l'Extrême-

Onction, comme s'il eût commence à jouir de la gloire qui l'attendait, chanta d'une voix suave : Alléluia! Alléluia! Ce religieux était bon musicien; pour le consoler au milieu de ses souffrances, Camille fit porter, au pied de son lit, un clavecin ; le malade, touchant de son instrument, rendit son âme à Dieu, en chantant les louanges du Seigneur, sans gémir et sans se plaindre, comme l'ont la plupart des hommes.

Camille remplit, à l'égard de ces Pries, l'office d'infirmier : il leur donnait à manger et les veillait pendant hi nuit. Dans les derniers moments, si doux pour eux, il leur fit la recommandation de l'âme, et, après leur mort, ferma leurs veux de ses propres mains. Le cardinal Baronius, le grand historien de l'Eglise, rendit compte au pape Clément VIII du dévouement de ces religieux, déjà si hautement appréciés par le Pontife, qui leur envo\ a la bénédiction apostolique et leur accorda même, in articulo mortis, l'indulgence plénière en forme de jubilé, digne récompense de leurs travaux héroïques. Ces glorieuses victimes sont toutes enterrées dans l'église de

leur ordre, à Santa-Maria, Porta Cœli; c'est un digne présage : nous avons lieu de croire que leurs âmes immortelles jouissent de toute la gloire réservée aux valeureux soldats du Christ et aux intrépides défenseurs de la croix. Pendant que l'épidémie exerçait ces ravages dans la ville de Noie, l'évèque de cette ville était retenu à la cour pontificale, soit par indisposition, soit par les temps contraires, soit par toute autre cause qui s'opposait à son retour. Le Pape, informé de ce qui se passait, lui dit : « Vous avez donc abandonné votre troupeau? — Très Saint-Père, répondit l'évèque, mes brebis sont entre les mains du Père Camille; c'est un pasteur plus charitable (pie moi. » Cette réponse calma le Pontife ; la place du pasteur n'était pas moins au milieu de ses ouailles. Aussi, à la date du 19 août 1600, l'évèque, Fabricio Gallo, informé par ses vicaires de ce qui se passait et instruit, par Camille, des actes des Ministres des infirmes, s'empressat-d d'adresser, au Père général, la lettre suivante :

« Très révérend et très honoré Père, je n'ai pu lire, sans verser d'abondantes larmes, la lettre dans laquelle votre Révérendissime Paternité me dépeint les afflictions et les misères de ma ville de Xôle et de son district. Elles m'ont affligé et m'affligent au point que, je puis le dire, elles me laissent presque sans force et sans énergie. Je ne puis que prier Notre-Seigneur et les glorieux saints, protecteurs de la ville, de rendre la santé à ses habitants, d'avoir pitié de nous et de nous obtenir le pardon de nos péchés. J'ai fait toute la diligence possible pour trouver ici des hommes et des prêtres, afin de les envoyer à Nôle . mais, jusqu'à présent, je l'ai fait sans succès. Je vous rends mille actions de grâces pour la grande charité que vous et les Pères, vos enfants, avez montrée dans la ville et ses environs, à l'égard des pauvres malades; et parce que, à mon premier appel, vous avez daigné me favoriser, non seulement en envoyant tant de prêtres, mais en vous y rendant vous-même en personne. Il v a longtemps que j ai les plus grandes obligations à votre Institut pour l'assistance qu'il m'a prêtée dans une semblable épidémie, en 1594: mais maintenant l'obligation a doublé, de mamère que, me sacrifierai-je moi-même pour vous, je n'acquitterais que faiblement la dette de la reconnaissance. Comme je l'ai fait par le passé, je rendrai à vous et à votre Ordre tons les services possibles. Je suis informé (pic 1 abbé Melchior, mon vicaire, est malade : je ne crois pas qu'il puisse pourvoir à toutes les nécessités; c'est pourquoi j'accorde par la présente à votre Paternité Révérendissime toute mon autorité, tant pour les cas réservés à 1 évêque, que pour toute autre chose qui appartient à la charge de vicaire : vous pouvez envoyer et approuver les confesseurs, commander aux clercs et à mes autres sujets quelconques, châtier ceux qui contreviendront à vos ordres, comme je le ferais moi-même en personne. Je vous prie, en outre, de prendre dans ma maison tout ce qui pourra être utile à vous et h vos Pères; s'il le faut, faitesvous donner par mon économe l'argent dont vous aurez besoin, et disposez-en selon votre volonté. Je vous re-

LES EPIDKMI E S

commande, le cœur profondément affligé et les larmes aux yeux, ces chères âmes, et prie Notre -Seigneur de vous prendre sous sa sainte garde. »

On voit que si I'évêque de Nôle était absent de corps, il était présent d'esprit. C'est à sa demande que le Père Camille avait envoyé, dans sa ville épiscopale, des Ministres pour les pestiférés; et, pour qu'ils pussent vaquer a tous les devoirs de cette terrible charge, il ne voulait les laisser manquer ni d'argent, ni de pouvoirs spirituels. Personnellement très reconnaissant et des services actuels et des services passés, il aurait voulu, mais il n'avait pu diminuer les fatigues de ces coopérateurs. Du reste, il ne parait pas qu'ils eussent besoin d'être secondés. Les Frères de saint Camille, au milieu des contagions de la peste, étaient dans leur élément : ils jouaient avec les poisons, et si les poisons n'avaient pas perdu toute vertu pour les atteindre, en les abattant, ils ne pouvaient que les réjouir. Les Ministres des infirmes, comme le juste du Psaume, buvaient de l'eau du torrent des tribulations et n'en avaient pas la tête abattue ; De torrente iu via bibet, proptereà exaltabit caput.

Les anges au Jugement dernier.

L'ange des justes, revêtu de la robe de gloire, la croix en diadème, accourt du haut des cieux et présente à Dieu le grand livre où sont écrites les œuvres de miséricorde pratiquées par celui cpii va être jugé. — Fresque de Freisingue, déjà citée.

L'Eucharistie, fresque des loges de Raphaël, au Vatican; seizième siècle. — L'Eucharistie nous unit à Jésus-Christ ; elle nourrit et soutient notre Ame durant le pèlerinage de c^i'.r vie.

Le Pape Clément YIII accorde une bulle à l'Institut;

une maison est fondée à Mantoue ; quelques Frères sont envoyés

en Croatie.

f^p^jsn 'extension continue de l'Ordre, le nombre crois- Pi WPr*\ sant des sujets qui y faisaient profession, la mulu& Wvfê tij)hcation des maisons à occuper et des hôpitaux à desservir, l'incidence des fléaux, pestes, guerres, qui obligeaient les Frères il des missions extraordinaires, exigeaient quelques redressements aux constitutions. Le bien absolu ne se trouve guère ici-bas, et moins que tout autre, dans l'ordre administratif. Dans une humble famille, l'œil, la parole et le bras du maître fournissent, parleur exercice simultané, la constitution la plus sage, parce qu'elle est vivante, qu'elle voit, qu'elle parle et qu elle agit. Dans une congrégation naissante, il y a, comme dans la famille, un chef, et ce chef est un père ; avec quelques linéaments de règles, il supplée par un signe, par une parole ou par ses actes, à tout ce qui manque dans les règlements écrits. Lorsque ht petite Congrégation est

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