‹ Vie de Saint Camille de LellisChapitre 28 sur 49 · TRÈS RÉVÉRENDS PÈRES ET TRÈS CIIERS FRÈRES · texte numérisé non relu

TRÈS RÉVÉRENDS PÈRES ET TRÈS CIIERS FRÈRES

l'AX CHRISTI

Vous avez appris sans cloute que j'ai renoncé de grand cœur au Généralat. J'espère, que ce sera pour la gloire de Notre-Seigneur, pour le bien de l'Ordre et pour le mien en particulier. Ce que vous avez à faire maintenant, c'est de m'aider à remercier Notre-Seigneur, à me recommander a lui, afin que j'en retire le fruit que Notre-Seigneur demande. Je suis toujours votre tendre Père, connue je l'ai été jusqu'ici. — Que le Seigneur vous bénisse.

De vos Révérences, le Frère en Jésus-Christ,

CAMILLE DE LELL1S Rome, 14 octobre 1607.

On a gardé, dans l'Ordre, un vivant souvenir de cette renonciation du premier Général. J'incline à croire que les Ministres des infirmes en ont retiré de grands fruits de grâce dans le service, et d'humilité dans le commandement. Le Supérieur s'est démis parce qu'il voyait des fonctions plus précieuses que le commandement, il croyait meilleur de servir les malades que de commander à ses Frères; cet exemple est une grande leçon. Et, puisqu'il s'est démis volontairement et spontanément, c est qu'il avait exercé, en humilité parfaite, sa charge de Général : cette vertu est toute la science de l'autorité; on n'y réussit qu'à cette condition. Ce n'est point par la recherche de la domination qu'on domine réellement : ceux qui sentent sur leur tête le joug le secouent, et réagissent contre la prépotence. On ne se soumet que volontairement et avec amour; on ne se soumet qu'à un humble cœur : Déposait patentes de sede et e.ralteivit humiles:

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En cette solennité de la renonciation, se pressaient autour du cardinal l'évêque d'Anagni, Antoine Seneca, ami et confident de Camille, trois consultenrs généraux, cinq provinciaux et le secrétaire de la consulte. Aucun d'eux n'aurait consenti à laisser prendre à Camille cette détermination, s'ils n'avaient été émus de compassion pour le serviteur de Dieu, en le voyant exténué de fatigue, par suite de ses travaux et de ses voyages. S'il eût gardé le Généralat, pour remplir les devoirs de sa charge il eût été contraint, malgré la défaillance de ses forces, d'entreprendre de nouveaux voyages; il fût mort à la peine. Aussi, quand les provinciaux furent arrivés à Rome, se démit-il avec une si grande joie, qu'il voulut laver les pieds de ces provinciaux et les baiser affectueusement. Tous étaient confus de voir le saint vieillard, leur vénérable Père, à genoux devant eux, s'abaissant jusqu'à cet humiliant service. Mais cela est bien, devant le Dieu qui a regardé l'humilité de sa servante : Respexit humilit cite m.

On s'occupa, en même temps, du choix de celui qui devait remplacer Camille dans le gouvernement de l'Institut. Les suffrages tombèrent sur le Père Biaise de Opertis, alors Provincial de Naples. L'élection fut confirmée et approuvée par le pape Paul Y, dans un bref apostolique, en date du 13 octobre 1607.

Dans cette renonciation, la seule chose qui causait à Camille quelque inquiétude, ce fut de laisser l'Institut grevé de dettes. Ces dettes s'élevaient à trente mille éeus. Sans doute, il ne les avait contractées que pour faire face à des besoins urgents, en particulier pour entretenir un plus grand nombre de personnes au service des pauvres dans les hôpitaux. Par là , il s'était montré vraiment grand, vraiment généreux, genre de grandeur bien rare dans les personnes d'humble condition. Ceux qui ont été, dans leur jeunesse, astreints aux privations, en grandissant deviennent volontiers cupides et mous ; il veulent amasser de l'or pour se procurer des plaisirs, ou, au moins, pour préserver leur avenir des misères du passé.

Le cardinal Salviati, étonné des libéralités et de la charité généreuse de Camille, avait coutume de dire : « Cet homme a toujours vécu pauvre; il n'a jamais manié d'argent, où donc a-t-il appris à être libéral? » Par ces paroles, il entendait honorer la noblesse d'âme et la générosité de cœur de Camille.

Ni les dettes, ni les lourdes charges qui pesaient sur l'Ordre, ni les embarras qu'elles lui causaient, ni les morts fréquentes de ses religieux, ni rien de ce qui abat et brise parfois les esprits les plus robustes, ne purent le séparer de l'ardente charité de Jésus -Christ et de l'amour des pauvres. Camille fut supérieur à toutes les disgrâces et montra toujours un courage surhumain. Mais ce qui a rendu et rendra particulièrement admirable dans tous les siècles cet homme de Dieu, c'est qu'après avoir dépensé des sommes énormes pour le soulagement des pauvres et l'entretien des religieux qui le servaient, il ne dépensa jamais rien pour son bien-être, ni même pour son propre soulagement. Dans tout ce qui concernait sa personne, dans la nourriture, le vêtement, les meubles destinés à son usage, et dans tout le reste, il observait rigoureusement la sainte pauvreté ; de tous ses religieux, il était celui qui usait le moins. Ses délices, ee furent les jeûnes, la faim, la soif, les veilles, les fatigues, la pauvreté, les humiliations, les opprobres, tous les amers calices de la vie. Camille avait embrassé avec amour la croix de Jésus-Christ, c'est-à-dire la sainte mortification, avec tout ce (pu a coutume d'être un objet d'horreur pour les enfants du siècle.

On le vit mieux encore par les exercices du Saint après sa démission.

Le Père Camille, régulièrement déchargé de la direction de l'Ordre, se mit avec une ardeur nouvelle à retremper toutes les forces de son âme dans de pieux exercices et à s'avancer de plus en plus vers la perfection. 11 ne resta point oisif et ne rechercha point les commodités de la vie; il ne voulut pas même garder auprès de lui un Frère, comme le demandaient ses infirmités et sa vieil-

lesse. Véritable disciple de Jésus-Christ, qui se prêta au couteau de la circoncision et donna au monde, pendant trente années, l'exemple de l'obéissance, il ne pensa qu'à embrasser toutes sortes de mortifications, à se soumettre aux supérieurs et à se consacrer au service des pauvres. « En tombant à terre, a dit le Sauveur, si le grain de blé ue meurt, il demeure stérile ; mais s'il meurt, il produira des fruits au centuple. » Camille grava profondément ces paroles dans son cœur et entra courageusement dans la route royale du Calvaire, cherchant par les crucifiements de la chair et de ses convoitises à orner son âme des plus rares vertus. Dans les commencements, il avait coutume de dire : « Désormais, grâce à la bonté de Dieu, il ne me reste autre chose à faire qu'à gémir sur le temps que j'ai passé sans acquérir de mérites, à munir étroitement à mon Seigneur, à faire une ample moisson de bonnes œuvres, et à me préparer à la mort qui ne peut tarder. » Camille disait également que l'un des principaux motifs qui l'avaient déterminé à prendre cette résolution, c'était d'assurer son salut et de n'être plus maître de sa volonté, la tenant subordonnée à celle de ses supérieurs. Et il affirmait que, depuis l'époque de la résignation de sa charge, Dieu lui avait accordé une très grande grâce, en lui faisant mieux connaître les misères et les dangers du monde.

Le renoncement de Camille était si vrai, si absolu, que s'étant retiré dans la suite à l'hôpital de FI' Annunziata de Naples, malgré l'invitation du Père Biaise de Opertis, il ne voulut pas assister au cinquième chapitre général, tenu à Rome le 19 mars 1608.

Dans l'hôpital dell' Annunziata, il se dévoua pendant quelque temps au service des malades, se livrant assidûment aux exercices qui fortifient l'âme, à la prière et à la mortification. Camille vivait de cette vie tranquille et heureuse, réjoui de voir prospérer ses enfants. Devenu l'égal de tous, il n'adressait jamais la parole pour instruire ou pour corriger, mais il édifiait par des actes et des œuvres vivantes de charité. A l'ordinaire, il demeurait

dans les hôpitaux, qui étaient pour lui, selon ses propres expressions, de véritables maisons de plaisance.

De Naples, il se rendit à Gènes, d'où il écrivait à l'un de ses religieux : « J'ai jugé à propos de vous écrire encore , pour vous faire savoir comment je me trouve dans ma maison de plaisance, le saint hôpital, inondé de consolations et de délices spirituelles, avec l'espérance que Notre- Seigneur me fera grâce de passer dans ces saintes maisons les quelques jours qui me restent à vivre. Oh! mille fois heureux ceux qui goûtent ces suavités célestes ! »

A un autre religieux de Païenne, il répétait la même chose : « Après vous avoir salué en Notre- Seigneur Jésus- Christ et exprimé le désir de vous voir saint, je vous apprendrai que je me trouve à Gènes, dans ma maison de plaisance, le saint hôpital, par la miséricorde de mon Dieu qui me fait cette grâce. J'espère qu'il me la continuera durant le peu de jours que j'ai encore à vivre. Que votre Révérence m'aide de ses prières. Mon Père, le temps est précieux, employons-le utilement; que celui qui peut se sauver se sauve. Il ne s'agit pas de choses de peu d'importance, le ciel, .l'enfer, la gloire, les tourments infinis, la compagnie de Dieu, des anges, des élus; d'un autre côté, la compagnie de Satan, des démons et des âmes réprouvées : quand s'ëclaircira ce mystère? quand viendra la mort? Peut-être cette nuit, peut-être aujourd'hui même, quand il plaira au Seigneur. Heureux le serviteur qui veille! 0 bienheureux les Ministres des infirmes! s ils emploient utilement le talent que Dieu a déposé entre leurs mains, s'ils travaillent à la vigne sainte en menant une vie toute d'abnégation et de dévouement, et en se montrant miséricordieux envers les membres souffrants de Jésus-Christ Notre-Seigneur. »

Après avoir passé des jours entiers dans les hôpitaux, quand il se rendait à la maison pour y passer la nuit, bien loin d'y prendre le repos nécessaire, il voulait qu'on l'appelât pour l'envoyer aider les malades à bien mourir. Les supérieurs, pleins de compassion pour sa vieillesse et

ses nombreuses infirmités, condescendaient rarement à ce désir. Le vénérable Père s'en plaignait et leur donnait à entendre qu'ils ne devaient avoir aucun égard pour lui et qu'il ne voulait jouir d'aucun privilège.

De Gènes, il se rendit à Milan, avec d'autant plus de plaisir que cette province était plus difficile et offrait à son zèle une plus forte carrière. Là, il ne semblait goûter d'autre satisfaction et d'autre délassement qu'à rester nuit et jour avec les pauvres du grand hôpital ; les occupations étaient nombreuses; il pouvait donc s'y livrer à des travaux continuels. Le 3 septembre 1608, un religieux écrivant au Père Ciccatelli, s'en exprime ainsi : « Notre Père Camille, par la grâce de Dieu, va bien; son humilité et son abnégation causent de l'admiration à tous; quant au travail auquel il s'emploie, il nous fait trembler. Il est de garde chaque nuit; il ne dort que quatre heures; il donne la Communion et l'Extrême - Onction aux malades, aide à enterrer les morts, et chaque jour adresse des instructions aux pauvres, un crucifix à la main. » Des réflexions ne pourraient qu'affaiblir la portée d'une telle lettre.

Malgré tant de fatigues et quoique occupé sans cesse à des œuvres de miséricorde, qui, au premier aspect, paraissent dures et insupportables aux sens, Camille se trouvait très heureux. Voici comment il s'en exprimait dans une lettre à un Père de l'Institut : « Que Votre Révérence prie Dieu pour moi en particulier, afin que Notre-Seigneur me fasse retirer de mon heureux état ce fruit qu'il désire, c'est-à-dire que j'arrive au sommet de la perfection religieuse, et qu'elle sache que, par la grâce de Notre- Seigneur, je me trouve si content, que je n'échangerais pas mon état contre le monde entier, ni contre un autre état quelconque, sans en excepter un seul.»

A l'hôpital de Milan, sans parler de mille attentions délicates qu'il avait pour les malades, son amour lui suggérait toujours, pour leur soulagement, quelque chose de nouveau. Par exemple, il se fit acheter une pelle de fer; il passait des journées entières à nettoyer le pavé de

1 hôpital, à racler le plancher des chambres, pour entretenir la propreté, chasser les mauvaises odeurs, et pour que les malades ne se salissent pas les pieds en se levant. Un jour, quelques gentilshommes étant venus lui rendre visite le trouvèrent près d'un lit, remplissant cet humble ministère. Grande fut leur édification; ils dirent : a Camille fait certainement plus que ce que rapporte de lui la renommée. » La sainteté, en effet, ne consiste pas à faire des actions d'éclat, mais à faire extraordinairemenl bien les plus humbles choses, et, si l'antiquité admira un grand prince, descendu du trône et cultivant de pauvres légumes, pourquoi ne pas admirer davantage un Générai d'Ordre, dépouillé volontairement du pouvoir, afin de se dévouer ainsi au service des malades?

La charité, qui embrasait son âme, fit de Camille le pourvoyeur des pauvres. Sous l'impression de cette vertu sublime, il parlait continuellement aux administrateurs des hôpitaux de leurs besoins, les faisant ressouvenir qu'ils manquaient de chemises, de linge, de draps et d'autres choses nécessaires. Quand la viande était dure ou mal cuite, quand le vin était mauvais ou les soupes mal faites, il les avertissait. Pendant les rigueurs de 1 hiver, il voulait qu'on plaçât des bassins remplis de braise, dans les salles, pour les échauffer: il était si empressé à faire accorder aux pauvres tout ce qui pouvait les soulager, que certains administrateurs et infirmiers, ne pénétrant pas le motif qui l'inspirait dans ses démarches, en étaient fatigués, et le regardaient comme importun; mais lui ne s'arrêtait pas à leurs paroles piquantes; il continuait, sans se décourager, à procurer du soulag-ement aux infirmes, non seulement dans ces mêmes détails, mais encore en conseillant et en proposant de plus importantes améliorations.

A Milan, il exhorta souvent les administrateurs à séparer de l'hôpital des hommes l'infirmerie des femmes; à Naples, dans l'hôpital dell'Annunziata, il demanda la démolition des petites chambres des malades, afin que 1 hôpital fût plus spacieux, moins humide et plus aéré.

Dans ces pays du soleil, on ne saurait se procurer l'air trop pur, ni trop se prémunir contre les industries des passions.

A Milan, il avait reçu, du Général et des consulteurs, ordre de se rendre à Gènes, pour visiter 1 hôpital de cette ville; il était alors très souffrant de la plaie qu'il avait à la jambe; mais, pour montrer sa parfaite obéissance, il partit aussitôt et répondit en ces termes à la consulte : (( J'ai reçu la lettre par laquelle vous m'ordonnez de me rendre à Gènes. Elle m'a été remise hier, je pars aujourd'hui. Je ne cesserai de travailler, afin que tout aille bien, sans me réserver le droit de commander à personne ; je vous engage à me forcer de donner le bon exemple dans toutes mes actions. »

A Naples, il avait remis toutes choses en bon état. Les membres de la Consulte avaient commencé à recourir à ses conseils et à le faire intervenir en matière de gouvernement; il s'en aperçut et leur écrivit la lettre suivante : « J'avais pensé à tout autre chose, excepté à cela. Vos Révérences m'ont commandé de faire cette visite, je l'ai faite très volontiers, pour deux raisons. La première, pour pratiquer la sainte obéissance que j'ai promise et que je n'ai jamais connue par expérience. La seconde, parce que j'espère que Notre-Seigneur en sera glorifié et qu'elle continuera au bien de la religion. Au reste, que Vos Révérences sachent que j'ai assez commandé pendant vingt-trois ans et qu'il est temps que je pensera moi-même; cela, non pour fuir les fatigues, mais pour la gloire de Dieu, pour mon propre salut et pour le bien de l'Ordre. Je sais que Vos Révérences ne l'ignorent pas. Toutefois, les jugements de Dieu sont impénétrables et je me soumets à tout ce qui sera prescrit par la sainte obéissance et tout ce qui sera la sainte volonté du Seigneur. Soyez convaincus que je serai toujours fidèle à mes supérieurs et aux statuts de l'Ordre. Quant à ma jambe, elle va un peu plus mal qu'il l'ordinaire ; la plaie est devenue un peu plus grande. J'ai commencé à lui donner aujourd'hui un peu de repos, afin que le mal n'empire pas. »

Voilà à quel degré d'abnégatipn était parvenu le saint Fondateur de l'Ordre. Sa vie entière n'avait été qu'une suite continuelle de fatigues et de tourments; il se trouvait vieux, blessé, accablé d'infirmités cruelles ; bien loin de vouloir conserver aucune apparence de pouvoir, il montrait une prompte obéissance, travaillant, dans sa vieillesse, avec une nouvelle ardeur, comme s'il avait passé sa jeunesse dans l'oisiveté.

Quoiqu'il déployât la plus grande activité dans tout ce qui se rattachait au service de Dieu et de l'Institut, toutes ses actions étant un acte continuel d'amour de Dieu et du prochain; il doutait cependant s'il était en grâce et éprouvait des anxiétés à cette occasion. Le 5 décembre 1608, écrivant à ce sujet au père Alexandre Gallo , il disait : « Vous me priez de vous écrire si je suis content ; je vous dirai que, grâce à Dieu, je me trouve tellement content, que je ne sais si je puis 1 être davantage, saut deux choses qui m'inquiètent. La première, c'est d'ignorer si je suis en grâce avec Dieu; la seconde, c'est de désirer que le Seigneur me fasse connaître si mes péchés m'ont été pardonnes. Voilà ce qui me rendrait plus content et vraiment content. »

Dans une autre lettre, il donne à entendre qu'il éprouve toujours quelque peine de voir l'Ordre grevé de dettes. « Au reste, écrit-il à un autre Père, faites-moi la charité de m écrire de temps en temps que vous vous portez bien ; s'il y a beaucoup de malades à l'hôpital et dans la ville ; si l'on se rend à l'hôpital du Saint-Esprit; comment vont les aumônes, et si le Seigneur nous a envoyé quelques secours pour le dégrèvement d'une partie de nos dettes, ce qui me serait d'une grande consolation, parce c'est moi qui les ai contractées. Et, entre autres choses, je demande au Seigneur, dans mes faibles prières, qu'il diminue nos dettes. J'espère que le Seigneur me fera cette o-ràce et d'autres encore. »

Si le vénérable serviteur de Dieu n'eut pas, durant sa vie, la consolation de voir l'Institut libre de dettes, peu après sa mort la divine Providence accorda cette grâce

;i ses entants : Qui donne aux pauvres prête à Dieu, disait un poète. Dieu rendit, aux Ministres des infirmes, l'argent qu'ils lui avaient prêté, en le faisant servir au soulagement des pauvres. En 1622, Fernand Soto, de Rome, leur laissa en héritage une somme d'environ cent mille écus, avec laquelle on put payer toutes les dettes contractées par le Père Camille. Ce fut presque un miracle, du moins, l'on y vit la vérification de ces paroles du saint Fondateur : « Il viendra un temps où Dieu enverra à l'Institut des sacs d'argent. » Et l'on put raisonnablement croire que le vénérable serviteur de Dieu lui procura cette donation par l'entremise de la glorieuse Vierge Marie, pour laquelle il avait une grande dévotion; car le malade, désirant prendre un saint pour son patron et particulier protecteur, l'auguste Vierge lui apparut et lui dit : « Fernand, prends-moi pour patronne... » Touché tic cette recommandation, il fit son testament en faveur de l'Ordre : on l'a su de la bouche même de son confesseur.

Le Sauveur en croix fut frappé de cinq plaies ; il fit grâce, à plusieurs saints, de stigmates analogues; à saint Jean de Dieu, par exemple, il donna cinq plaies, mais à la jambe; de même, il accorda à Camille cinq infirmités, que le bon Père appelait ses cinq grâces. En vieillissant, après la résignation du Généralat, au milieu des exercices de Ministre des infirmes, il put, à son aise, en apprécier les douceurs.

Ces grâces furent des infirmités, des souffrances, qui exercèrent sa patience, le purifièrent comme l'or dans le creuset et servirent à former des diamants pour sa couronne.

La première grâce, qu'il avait reçue dès sa jeunesse, et qui continua de le tourmenter jusqu'à la mort, ce fut une plaie incurable à la jambe droite, plaie bénie, qui exerça sa patience jusqu'à l'héroïsme, lui fit connaître les hôpitaux et donna naissance à l'Institut. Cette plaie occupait toute la partie inférieure de la jambe, commençait à la jointure du pied et montait jusqu'à la rotule : sa disposition externe et interne parut étonnante aux médecins et

aux chirurgiens les plus habiles, car elle était profonde, avait plusieurs ouvertures et il s'en écoulait tant de matière, qu'elle s'élevait au poids d'une livre par jour, mouillait tous les linges, les compresses, le bas, et descendait jusqu'à la chaussure, de manière que le pied en était constamment humecté. Il fallait, pour son entretien, une quantité incroyable de charpie. La douleur qu il en ressentait était très grande et parfois 1 obligeait à ralentir le lias. « C'est une chose miraculeuse, disait-il un jour, que je puisse vivre avec une plaie semblable, d'où s'échappe une livre de matière, quantité de nourriture que je ne prends pas chaque jour. »

Cette plaie, selon les médecins, était d un caractère malin et extraordinaire : c'était un ulcère putride, corrosif et si large qu'il entourait presque toute la jambe : néanmoins le pus qui s'en exhalait ne répandait aucune mauvaise odeur; cependant on n'v appliquait autre chose que de la charpie, du linge et de l'onguent basilicon. Une personne pieuse de ("rênes, qui lavait ces compresses et la charpie, remarqua que l'eau même avec laquelle elle les lavait, après plusieurs jours, au lieu de sentir mauvais, exhalait une très agréable odeur. Dans toutes les villes où arrivait le pieux fondateur, les dames de la plus haute noblesse se disputaient l'honneur de faire de la charpie de leurs propres mains, à cause de la vénération profonde qu'elles avaient pour Camille; elles tâchaient de la reprendre quand elle avait servi, et l'appliquaient sur les plaies et les endroits malades des corps de leurs fils et de leurs parents. A Chieti, c'était réponse du vice-roi qui préparait elle-même la charpie ; à Rome, c'étaient les religieuses du couvent de la Torre de Specchi qui étaient chargées de ce soin. 11 n'était pas jusqu'à la duchesse Sforza qui, à cause de la pieuse affection qu'elle lui portait, n'en fit elle-même. Le serviteur de Dieu porta cette croix pendant quarante-six ans. Il était intimement convaincu que Xotre-Seigneur lui avait envoyé cette infirmité afin de le fixer dans les hôpitaux et de le retenir comme un prisonnier.

La seconde grâce qu'il reçut peu de temps après la première eut pour cause l'excès de ses fatigues, quand il administrait l'hôpital Saint-Jacques : c'était une rupture qui lui Occasionnait d'incroyables souffrances. Il se vit obligé d'être continuellement ceint, sur la terre nue, d'un cercle de 1er, qui le fatiguait extrêmement. Le frottement du fer entama la peau ; l'enlèvement de l'épidémie augmenta beaucoup ses douleurs, qu'il endurait avec joie, parce qu'il désirait souffrir pour Jésus-Christ. Jour et nuit, il n interrompait pas, pour si peu, ses travaux ni ses veilles. Dans sa tendre piété, il se figurait que Notre-Seigneur lavait vendu et destiné à être l'esclave des pauvres ; il lui paraissait donc juste qu'il portât toute sa vie cette ceinture de fer, comme un insigne, sans espoir de s'en voir jamais affranchi. Avec ces deux infirmités contiguës, depuis la ceinture jusqu'aux extrémités inférieures du corps, il était estropié ; mais là ne se bornaient pas ses tourments.

La troisième grâce, c étaient deux cors très durs et incurables, sous la plante du pied malade ; ces cors lui causaient des souffrances si vives, qu'il croyait avoir la plante du pied percée de deux clous ; quand il marchait, le pavé lui semblait hérissé d'épines et de pointes de fer. Par suite, il marchait quelquefois en tremblant ; parfois même il boitait, non pas tant à cause de la douleur de sa plaie que par l'effet des cors. Dans les vovages, ses souffrances s'en augmentaient au point de ne pouvoir appuyer le pied sur l'étrier; pour trouver quelque soulagement, il était contraint de se servir, en guise d'étrier, d'une large bande de toile pleine de paille ou d'étoupes. Camille porta cette croix vingt-cinq ans, non sans fruit. Sa piété lui rappelait, par sa douleur, les douleurs amères qu'endura le Rédempteur du monde dans ses pieds sacrés, percés de clous; il l'imitait à sa manière, et chaque pas lui rappelait le crucifiement du Sauveur. Dans la douleur, il pensait aussi (pie cette terre n'est pas la patrie, cette terre qui produit des ronces et des épines; mais que, dirigeant ses soupirs et ses alfections vers le ciel, il devait se hâter

de mériter, par ses bonnes œuvres, d'habiter la céleste Jérusalem et d'y jouir des délices ineffables que Dieu réserve à ses élus. Que si Dieu permit qu'il gardât ses mains libres et sans plaies, c'était pour les employer, sans obstacle, au service des pauvres.

La quatrième grâce que Dieu accorda à son serviteur, dans un âge avancé, fut la cruelle maladie de la pierre. Camille se trouvait à Naples, où il se livrait à ses exercices ordinaires de piété et de pénitence, lorsqu'il en fut atteint. Ce mal lui fit endurer des souffrances si aiguës, qu'elles ne lui laissaient pas un instant de repos ; il fut même obligé de subir plusieurs^opérations. Il porta cette croix pendant dix ans. Pour en alléger le poids, il considérait que Notre-Seigneur lui avait envoyé cette infirmité, afin qu'il s'accoutumât à le servir sans aucun soulagement de goût ou de plaisir, même avec une grande affliction et souffrance corporelle, marchant dans les sentiers pénibles de la passion de Jésus-Christ. A son humble avis, la marque du véritable amour, c'était quand l'âme sert Dieu avec d'autant plus de constance et de courage, qu'elle est nonseulement accablée d'afflictions corporelles, mais encore qu'elle vit dans la sécheresse, privée de consolation intérieure. Telle fut la voie dans laquelle il marcha ; rarement le Seigneur fit succéder à cette sécheresse et à ces dégoûts les suavités et les délices spirituelles dont il comble ordinairement ses serviteurs.

La cinquième grâce fut un mal d'estomac si violent et tm défaut d'appétit tel qu'il ne se sentait goût pour aucune espèce de mets ; qu il éprouvait même, lorsqu'on les plaçait devant lui, une grande répugnance et une sorte d'horreur. Ce qu'il prenait chaque jour ne suffisait pas pour lui conserver les forces naturelles , qui l'abandonnaient dans les dernières années de sa vie et amenaient graduellement la ruine de sa santé. Ce dégoût augmenta peu à peu, au point qu'il le réduisit à toute extrémité ; il disait, en souriant, que, lorsqu'il prenait quelque nourriture, il souffrait non pas un genre de martvre, mais trois. Un, quand il prenait à manger : il pouvait dire comme le

saint homme Job : « Antequam comedam suspiro; avant de manger, je soupire ; » l'antre, quand il mangeait, ce qu'il faisait quelquefois en versant d'abondantes larmes, pouvant s'écrier avec David : « Et pot tu» meum cinn jlcta miscebam, et je mêlais ma boisson avec "mon pleur; » et le troisième, lorsqu après avoir mangé , il était obligé de vendre ce qu'il avait pris, ce qui arrivait fréquemment. A la fin, cette horreur pour nourrir son corps était devenue telle, que la seule pensée de prendre quelque chose le faisait pâlir et trembler. Alors il se faisait une pieuse violence, afin d'endurer ce tourment par amour pour Jésus- Christ. Quelquefois il se disait à lui-même : « Que ceci te serve de compensation pour ce que tu as pris avec trop de sensualité. »

Voici le fruit qu'il tira de cette infirmité. Persuadé qu'il touchait au terme de son pèlerinage, que Notre-Seigneur ne voulait plus qu'il trouvât aucun plaisir aux choses de ce monde, puisqu'il lui causait, par cette maladie, un violent dégoût et de vives souffrances, il se considérait comme appelé à paraître prochainement devant Dieu. Reconnaissant que c'était une faveur du ciel, il ne chercha pas à se guérir; il ne tint nul compte du mal, puisque ce mal con- 1 1 ibuait au salut de son âme ; et même, au commencement, il le cachait ; il redoutait de se mettre entre les mains des disciples d'Esculape, qui lui auraient prescrit des remèdes, l'auraient contraint de suivre un régime particulier et d'abandonner ses exercices ordinaires. Sans nul souci de sa propre santé, Camille travaillait avec ardeur et persévérance ; il fatiguait son corps comme s'il eût été en parfaite santé et dans la vigueur de làge ; cependant il dépassait la soixantième année. Mais, pour les amis de Dieu, tout se convertit en bien, même les maux : Diligentibus Deum, omnia cooperaiitur in boninn.

Les trois Vertus théologales ont pour objet Dieu lui-même nous manifestant les vérités divines. — 1. La Foi, fresque de Raphël. La Foi est le principe de toutes les bonnes œuvres qui nous conduisent à la vie éternelle. C'est la foi qui anime l'espérance de celui qui souffre et enflamme sa charité envers Dieu.

Camille revient à Rome ; son genre de vie à l'hôpital du Saint- Esprit ; son dernier voyage à Bocchianico.

c^r^^n e Père Camille, après avoir passe quelque temps *1 |ipr* dans 1('s hôpitaux de Milan et de Gènes, se ren- $p Pfjfii dit, à la fin de juin 1609, à Rome, où il résolut de fixer sa résidence, afin de consoler son âme par la visite des saints lieux de cette religieuse cité. Mais, désirant mourir les armes à la main, occupé des œuvres de charité, il obtint du Général la permission de passer les nuits dans l'hôpital du Saint-Esprit, pour assister les mourants et environner de ses soins délicats les infirmes atteints des plus graves maladie. Le prieur de l'hôpital, Padre Francesco Rosio, lui assigna pour habitation une chambre étroite, formée de quelques planches grossières, sans ornement ni abri, avec une petite fenêtre donnant sur le Tibre.

Dès la fête delà Toussaint, Camille commença à suivre un genre de vie digne d'admiration, si l'on considère son

grand Sge> ses infirmités et ses souffrances. Toutes les nuits, après avoir dormi quatre ou cinq heures, il se relevait, descendait à l'hôpital, et priait quelques minutes en présence du Saint-Sacrement. Ensuite, il jetait un coup d'oeil sur tous les lits, faisait une courte visite, pour s'assurer s il v avait des moribonds ou quelqu'un en danger ; il leur demandait ordinairement, à eux ou à ceux qui occupaient les lits voisins, s'ils s'étaient confessés et s'ils avaient communié, et il leur administrait les sacrements qu'ils n'avaient pas reçus. Conformément à l'usage de la sainte Église, il leur faisait faire la profession de foi. ou leur conférait l'Extrème-Onction , et ne les quittait (pie lorsqu'ils étaient morts ou disposés à bien mourir. En les quittant, il leur donnait à baiser son crucifix, son rosaire ou quelque image bénite, afin qu'ils gagnassent 1 indulgence plénière, et leur faisait invoquer les saints noms de Jésus et Marie.

Cette courte visite terminée, il retournait à sa chère chapelle, s'agenouillait devant le Saint-Sacrement ou au pied de l'autel de la sainte Vierge, pour laquelle il professait une dévotion particulière, et faisait, selon la règle, une heure d'oraison mentale. S'il se trouvait quelque agonisant, il faisait son oraison près du lit de ce mourant, pour l'aider, dans le moment critique, lui prodiguant tous les secours que réclamait son état, jusqu'à ce qu'il eût rendu le dernier soupir.

Pendant l'hiver, l'oraison achevée, — il la faisait ordinairement à genoux et la continuait quelquefois deux heures et demie, — il commençait de nouveau à visiter tout l'hôpital avec la plus grande attention ; il allait de lit en lit, couvrait les infirmes, leur échauffant les pieds, ramollissant les oreillers, séchant les chemises ou les draps. En été, quand l'hôpital était rempli de malades, dont le nombre s'élevait à plus de quatre cents, et qu'il les voyait tourmentés par la soif, il parcourait les salles avec une aiguière remplie d'eau fraîche, pour leur rincer la bouche et les faire boire. Oh! avec quelle sainte allégresse, au jour du jugement, le Père Camille entendra le

Sauveur lui dire : « J'ai eu soif et vous m'avez donne à boire. » Et si Notre-Seigneur enseigne, dans saint Mathieu, x, 42 : Que celui qui donnera un verre d' eau fraîche en son nom aura sa récompense, quelle sera la récompense du compatissant Camille qui a étanché la soif de tant de malheureux, consumés par les ardeurs dévorantes de la fièvre ?

Cette œuvre charitable terminée, il en commeneait une autre non moins utile, qu'il appelait le Reficiamento , expression intraduisible, dont nous avons un équivalent dans le mot réfection. Le sens en sera clair en expliquant l'opération même. Camille faisait rôtir sur le gril quelques tranches de pain blanc, les trempait dans un bon vin d'Orvieto et les donnait lui-même aux malades les plus affaiblis ; il leur donnait également, selon l'occurrence , un œuf frais, un peu de consommé, un biscuit, quelque fruit confit ou quelque autre friandise. Dans la maladie, quand le malade n'est pas à la mort, l'épuisement des forces rend plus nécessaire une alimentation très réparatrice, sous un petit volume. Le besoin qu'on éprouve de boire ou de manger tourne à une espèce de fureur ; la bouche dévore plus qu'elle ne mâche et l'estomac consume plus qu'il ne digère. Avec ces petits secours, distribués avec discernement, Camille rendait, aux malades les plus épuisés, leurs forces naturelles et leur faisait, pour ainsi dire, reprendre une nouvelle vie.

Et son humilité et son amour pour ses semblables étaient si grands que, pour se procurer ces provisions, il parcourait les maisons des personnes qui lui étaient dévouées, leur demandant des œufs frais, des conserves ou de l'argent pour acheter ces petites provisions avec lesquelles il réconfortait ses pauvres amaigris et languissants. L'argent qu'il recueillait ainsi, il le remettait fidèlement à l'administrateur , ne voulant pas garder de numéraire entre ses mains et voulant que le service financier se fit toujours avec la plus ponctuelle exactitude.

Quand on faisait prendre aux malades les médecines répugnantes, — et la plupart le sont : pour faire expier

;iux hommes leurs plaisirs illicites, il faut qu'aux douleurs de la maladie s'ajoute l'amertume des remèdes, — il voulait toujours être présent, afin d'encourager à les prendre ceux qui éprouvaient une répugnance plus vive; et après ([ii ils les avaient avalées, il leur distribuait des tranches d Oranges ou des fragments de grenade, pour en corriger le mauvais goût ou en adoucir l'amertume: Dès que le moment de leur donner la sainte communion approchait, il réveillait tous ceux qui devaient communier, leur demandait s ils avaient mangé ou bu depuis minuit, les réconciliait en cas de besoin et les exhortait à recevoir, avec de saintes dispositions, l'auguste sacrement de nos autels. La communion faite, il engageait chaque communiant à ne pas se rendormir si vite, à s'abstenir de cracher pendant quelque temps, à demander pardon de ses péchés, disant que c'était le moment précieux pour s'entretenir avec Dieu et s'occuper de l'affaire importante du salut. Camille s'assurait si les saintes Espèces étaient bien reçues et dignement consommées : il craignait toujours de voir se renouveler les abus graves qui avaient existé autrefois. Ensuite il faisait les lits, changeait de linge à ceux qui en avaient le plus besoin : l'amour pour Notre? Seigneur Jésus-Christ ne lui permettait pas de se laisser arrêter par des exhalaisons fétides. Ces œuvres de charité et d'autres semblables, qu'il faisait ordinairement dans les ténèbres et le grand silence de la nuit, n'avaient pour témoins que quelques malades ou quelques infirmiers somnolents, mais elles n'échappaient pas aux regards de Dieu et de ses anges. Le saint homme offrait ces travaux pour tant de misérables pécheurs, qui, à cette heure, étaient plongés dans le sommeil ou se réjouissaient à offenser Dieu. Et quoique cette fatigue dut être nécessairement très grande, et parce que ce travail était très assujettissant et parce qu'il commençait à minuitpour ne finir que le matin, il se plaignait néanmoins que les heures lussent trop courtes, que l'horloge du château Saint-Ange marchât trop vite, car il lui semblait toujours qu'il n'avait rien fait pour le service des pauvres malades.

La plume ne saurait expliquer, mais le cœur comprend tout ce que Camille dut acquérir de mérite par de tels travaux. Eu règle générale, les malades sont peu endurants, capricieux, fantasques, difficiles, rarement satisfaits. Leurs exigences excessives ne sont pas toujours im putables au mauvais vouloir; souvent c'est un effet de sensibilité endolorie, un affaissement cl esprit, une de faillance de sentiment, un épuisement de forces. Les plaintes ne sont ni moins vives, ni moins pénétrantes ; au contraire, pour L'âme délicate, elles constituent un état permanent de malaise intime, un martyre de la délicatesse. Aussi, communément, pour servir un malade avec un vrai cœur, faut-il être son proche parent ou un ami dévoiu'1 : un indifférent n'accepterait pas semblable charge, sauf pour quelques heures: un mercenaire n'y suffirait qu'à demi en cas ordinaire, et pas du tout si le mal était épidémique. En tout cas, il suffit d'un malade pour fatiguer son gardien: le gardien a même besoin d'être, de temps en temps, relevé de ses fonctions ; car, s'il ne manque pas de cœur, il succombe à la fatigue. Que penser du dévouement cl un homme qui, jour et nuit, se consacre au service de trois ou quatre cents malades, et à quel homme sensé fera-t-on croire qu'on puisse embrasser une telle carrière par ambition ou par philanthropie?

Les malades, je le sais bien, ont aussi leurs bons côtés. S'ils sont souvent exigeants, excessifs, répandus en plaintes qui accablent, ils ont aussi leurs heures d'attendrissement et de gratitude. En général l'homme est moins bon en santé, que quand la maladie le cloue sur le grabat de la douleur. Tant qu il se porte bien , il se laisse aller volontiers aux entraînements ou aux épanchements de la mauvaise nature ; une fois arrêté, outre qu'il ne peut guère décemment se complaire aux petitesses ou aux bassesses de la nature déchue, s il maîtrise sa sensibilité . il se trouve face à lace avec une situation qui inspire, parfois commande des réflexions sérieuses. On devient alors, je ne dis pas philosophe, ou théologien, mais, sans transition, l'âme se porte jusqu'à la mysticité. De plus, la na-

ture, purifiée par la maladie, tire de son propre fond des fruits de grâce et de bonne grâce. Rarement ceux qui servent assidûment un malade ne finissent pas par 1 aimer, avec une tendresse maternelle, et trouvent, dans leur affection, un adoucissement à leurs fatigues. Camille a porté très haut les mérites de garde-malade ; je crois bien que Dieu lui a offert, en échange, dès ici-bas, quelques compensations.

Ce que nous admirons surtout, dans Camille, c'est cet esprit de foi profonde et de piété admirable avec lequel il veille au salut des âmes. Dans le malade, il assiste l'être souffrant ; il compatit aux maux de son semblable ; mais il voit surtout l'enfant de Dieu, racheté par Jésus-Christ, et prédestiné à la béatitude. Toutefois il sait que l'esprit malin rode, cherchant à dévorer les âmes; il sait, qu'à la dernière extrémité, une défaillance peut entraîner la réprobation éternelle; il sait encore mieux qu'un élan de charité parfaite peut effacer tous les restes de nos prévarications et nous préparer un poids immense de gloire. Aussi redouble-t-il de zèle et d'efforts pour déjouer Satan, pour réconforter lame défaillante, pour se joindre, ange visible, aux légions d'anges qui entourent les lits des malades, et porter avec eux les âmes délivrées dans la gloire de Jésus-Christ. A ce point de vue, la vie entière de Camille est employée au recrutement du ciel ; elle apparaît comme le prototype d'un incomparable sacerdoce.

Dès le matin, quand il aurait pu être en spectacle aux hommes , il dérobait aux regards ce trésor d'oeuvres saintes qu'il venait d'amasser, laissait un compagnon à sa place, et se retirait dans sa cellule pour v réciter l'office divin, recherchant ce lieu solitaire, pour n'être ni empêché, ni interrompu par les plaintes des pauvres, les demandes ou les cris des malades. La prière bien faite, le bréviaire pieusement récité, étaient le repos de son âme ; c'est dans le commerce avec Dieu qu'il puisait les forces nécessaires à ses dévouements. — L'office terminé, après avoir pansé sa plaie, il descendait à l'hôpital, disait la sainte messe qu'il offrait pour les besoins de lEglise et

de son Institut, pour les malades et spécialement pour ceux qui se trouvaient en danger de mort. Après l'action de grâces, qu'il n'omettait pour aucun motif, il retournait encore à l'hôpital, pour faire différentes œuvres de charité. L'heure du dîner approchait, il ne restait point oisif : il donnait de sa propre main la nourriture aux malades ou distribuait à quelques-uns d'entre eux une pomme ou une poire rôtie. Après le dîner des malades, malgré tant de fatigues, Camille rafraîchissait encore quelques lits; puis, le visage rayonnant, la bouche souriante, se rendait à l'établissement où il dînait, et, après un entretien de deux ou trois heures, retournait continuer sa tâche à l'hôpital. Sa vie se passait ainsi dans ce travail continuel, absorbant, terrible pour un vieillard ; il y puisait, au surplus, un tel contentement et une si parfaite allégresse, qu'il pouvait bien chanter avec David : « Jucundus hamo qui miseretur et commodat! Heureux l'homme compatissant et généreux ! » [PsaL, exi, 5).

Les dimanches et fêtes de précepte, Camille allait ordinairement prendre un peu de repos dans la maison de la Communauté. C'était d'abord pour se conformer parfaitement à la loi divine ; c'était ensuite pour entendre ces jours-là le sermon, car son âme était affamée de la parole de Dieu ; pour se trouver le soir aux exercices spirituels des Pères, aux conférences du supérieur, et faire la coulpe à genoux en plein chapitre.

Tant d'oeuvres de piété ne l'empêchaient pas de châtier son corps par la pénitence. Tous les jours il prenait la discipline; les vendredis et samedis, il dormait tout habillé sur quelques planches, afin de pouvoir se lever plus promptement à minuit. Quoiqu'il fût affaibli par l'âge et par la plaie de sa jambe, il commença par ne plus souper , seulement quelquefois une tranche de pain trempé dans la moitié d'un verre de vin, et même il se privait souvent de cette légère collation.

Cependant tous ces travaux et toutes ces fatigues n'étaient rien en comparaison de la douleur excessive que lui occasionnait la plaie de sa jambe malade, parce qu'il res-

tait, jouret nuit, presque toujours surpied; ses souffrances devinrent si cruelles, qu'il est impossible d'en donner une idée. A l'heure du lever, au premier mouvement de la jambe, il se produisait comme un réveil furieux de la douleur endormie précédemment; dès qu'il en sentait les morsures il sautait à bas du lit, et, plaçant le pied malade sur le pavé, il le frappait quatre ou cinq fois avec force, pour apaiser par diversion une douleur absolument intolérable. Bientôt parfois la douleur , an instant brisée, s'irritait à ce point qu'il était contraint de se traîner dans sa chambre en s aidant des pieds et des mains, et ses pauvres malades l'ont vu plus d'une fois marcher ainsi dans les salles, en rampant.

Quand il descendait ensuite à l'hôpital, on le voyait s'avancer avec peine, s' appuyant tantôt sur un lit, tantôt sur un autre ; une nuit même, il tomba si lourdement au milieu de la salle, que sa figure conserva des marques de sa chute. Quelques pauvres malades lui disaient : « Bon Père, prenez garde ; vous tombez de faiblesse ; allez vous reposer ; vous avez plus que nous besoin de repos. » Mais lui, toujours enflammé d'amour pour ses frères, leur répondait : « Mes enfants, je suis votre serviteur; il faut que je fasse tout ce que je puis pour vous soulager. » En entendant ces courageuses paroles, ils ne revenaient pas de leur surprise.

Un jour, de très grand matin, comme il allait porter des rafraîchissements aux malades qui en avaient le plus besoin, — ce qu'il faisait ordinairement dans la salle des fous, — la lampe s' étant éteinte, et ne se souvenant pas qu'il y avait au milieu un bassin de fer rempli de braise, il se heurta contre, si violemment, que le coup retentit au loin et lui causa une douleur si vive qu'il tomba par terre. Malgré son état pitoyable et ses cruelles souffrances, il ne laissa pas de travailler jusqu'à midi.

Une lettre qu'écrivait, après la mort de Camille, le Père Francesco Pellicone au Père Ciccatelli, nous fera connaître avec quels sentiments affectueux notre Saint assistait les pauvres ; voici ce que nous y lisons : « Je ne me ha-

sarde pas à vous parler de la sollicitude paternelle avec laquelle il servait les pauvres du Samt-Esprit : ceci est connu de tout le inonde. Néanmoins je ne puis m' empêcher d'être dans l'étonnement, quand je pense à la bonté vraiment ineffable de notre vénérable Père. Quand il était occupé à servir un malade, on aurait dit une poule veillant sur ses tendres poussins, ou une mère allaitant son enfant consumé par la fièvre ; comme s'il n'était pas satisfait d'employer à son service ses bras et ses mains, il était continuellement penché sur le malade; on voit s'il désirait avec son cœur et son àme lui procurer les soulagements que réclamait son état. Avant de s éloigner de son lit, il avait pour lui mille attentions ; il ramollissait son oreiller, il ajustait le bonnet sur la tète, plaçait d'une manière convenable les draps et les couvertures, enveloppait sa poitrine de linge réchauffé, lui couvrait les pieds, les abritait de son mieux. Il ne pouvait plus le quitter ; et, comme s'il eût été attiré par une pierre d'aimant, il retournait deux ou trois fois auprès de lui, pour lui demander s'il était bien, s il avait besoin de quelque autre chose, l' exportait à la patience et lui adressait quelques paroles touchantes sur le salut de son àme. Je ne puis mieux faire connaître la bonté et la sollicitude de Camille pour ses pauvres bien-aimés, qu'en assurant que son amour surpassait celui d'unetendre mère pour son fils unique gravement malade. Celui qui ne l'aurait point connu n'aurait pu s'imaginer qu'il prodiguait indifféremment les mêmes soins à tous les pauvres de l'hôpital ; mais il aurait cru que celui qui était devant lui était l'unique objet de ses affections, et qu'il portait un grand intérêt à la vie de ce malheureux. Vous savez que, dans ces dernières années, tout le monde craignait qu'il ne put résister à tant de fatigues, travaillant depuis minuit jusqu'à midi, quoiqu'il fût chargé de tant d infirmités, qu'il ne mangeât presque rien, et qu'il sortit de la plaie de sa jambe malade une si grande abondance de matières. Xous savons que deux ou trois fois il tomba uniquement de faiblesse, non sans courir le danger de perdre la vie, mais il semblait (pie la vigueur de

son esprit donnait miraculeusement des forées à son corps, et j'ai appris de sa propre bouche que quelquefois il se trouvait si mal, qu'il lui paraissait impossible de se lever. Rentré dans l'hôpital, il marchait d'abord avec peine ; il était obligé de saisir les colonnes des lits pour ne pas tomber, mais dès qu'il en avait franchi cinq à six, il sentait renaître en lui la vigueur et les forces dont il avait besoin pour vaquer aux occupations pénibles auxquelles il se livrait. Il revenait ensuite à la maison, et à chaque pas qu'il faisait il ressentait une extrême souffrance, occasionnée par les cors qu'il avait aux pieds. »

Sur les instances des membres les plus influents de l'Ordre et du cardinal protecteur Gmnasio, le pape Paul V publia un rescrit par lequel il accordait à Camille, en sa qualité de Fondateur, la faculté d'assister à toutes les séances de la Consulte et aux Chapitres. Le saint homme v consentit par obéissance, et, sur les prières des consulteurs et du Général, qui convinrent d'aller à Naples au mois de février 1612 et de l'emmener avec eux pour profiter de ses lumières et de son expérience , Camille se décida à les suivre. Il fut donc contraint de quitter l'hôpital ; et, en effet, l'obéissance seule pouvait l'arracher à ce théâtre de son zèle, à cet abri qu'il avait habité trois ans, où il avait amassé, par ses œuvres de piété, ses travaux et ses pénitences, ces trésors célestes qui se dérobent à l'action de la rouille et trompent l'avidité des voleurs.

Ce voyage fut extrêmement pénible pour le vieillard ; faisant trop peu attention à sa faiblesse extrême, il ne voulut se procurer d'autre commodité qu'une monture ordinaire; il en éprouvait un continuel malaise, et l'on ('•tait ému de compassion pour lui, quand on le voyait monter ou descendre, car il ne fallait, pour le soutenir. pas moins de quatre hommes, tant il était, en ses dernières années, affaibli et réduit à néant. A son départ de Rome, il ne voulut point, par humilité, prendre congé d'un grand nombre de cardinaux et de prélats qui l'estimaient et qui l'aimaient beaucoup ; il se contenta des

marques de reconnaissance de ses pauvres, auxquels il donna, suivant les besoins de chacun, les plus saints avis. Avant de partir , il avait recommandé au maître des novices les malades les plus en danger, lui enjoignant, avec un soin particulier, de veiller à ce qu'aucun d'eux ne mourût sans sacrements.

Camille arriva à Naples, brisé par les fatigues de la route ; son état souffrant s'aggrava au point qu'il dut garder le lit plusieurs jours. Sa santé se rétablit pointant assez pour qu'il reprît le service. Le Général et les consulteurs lui ordonnèrent d'aller visiter les maisons de l'Abruzze, parmi lesquelles se trouvait celle de Boeehianico, sa ville natale : c'était leur pensée et leur espoir que l'air du pays, les souvenirs d'enfance, les doux rapports avec la parenté, lui rendraient la vie ; d'autant mieux qu'arrivant au mois de mai. il pourrait puiser, dans la résurrection de la nature, un renouveau de forces physiques.

Il paraît que la Providence l'envoya précisément à cette époque, pour, venir au secours de Bocchianico, alors exposé à une épouvantable famine. Le blé avait manqué aux habitants ; après avoir consommé toutes sortes de provisions, les pauvres sévirent réduits à ne trouver plus d'autres aliments que des herbes. Cette nourriture rendait leurs visages pales et amaigris, causait parmi eux des maladies sans nombre ; la plupart mouraient lentement après de cruelles souffrances. D'autres, pour ne pas se voir. eux et leurs enfants, exposés aux conséquences terribles de cette affreuse disette, invoquaient la mort, qu'ils préféraient aux tourments de la faim. Camille, voyant que le gouverneur de la ville ne prenait aucune mesure pour combattre le fléau, s'efforça, comme un véritable ami et un tendre père, de venir au secours de ses concitoyens.

Le bon Père visita l'office de l'établissement et trouva que ses religieux avaient fait une ample provision de fèves. de pois chiches, de figues sèches et d'autres comestibles de même nature, réservés pour le prochain hiver. Sans délibérer, il ordonna qu'on distribuât largement aux pau-

244 CHAPITRE XYIII

vres honteux tout ce que possédait la maison, et qu'on portât à leurs domiciles ce qui suffisait pour leur conserver la vie. Des aumônes étaient aussi faites abondamment aux pauvres qui affluaient à la porte du couvent. De plus, il faisait cuire chaque matin, pour ces malheureux, une grande marmite de légumes.

Ces provisions étant épuisées, les fèves du printemps arrivèrent fort à propos. Le supérieur de la maison avait fait semer un demi-boisseau de ce légume. Camille fit publier dans la ville et dans les environs que tous les pauvres pouvaient librement cueillir au champ des Pères Ministres des infirmes des fèves qui leur étaient données en remplacement de l'aumône qu'ils recevaient à la porte de l'établissement. Le champ, très limité, ne pouvait recevoir que peu de semence ; en aurait-il reçu cent fois plus, il n'aurait pu suffire à la foule nombreuse des affamés qui accoururent. Dansleuravidité maladive et imprudente, ils ne se contentaient pas d'engloutir les fèves, ils arrachaient encore les plantes et se riaient des menaces du gardien, qui voulait les dénoncer au podesta. Dès que Camille fut informé de ce désordre, il le fit cesser. Cette attention sauva la vie à un grand nombre. L'affluence était toujours considérable ; tous mangeaient largement ; cependant les fèves n'étaient jamais épuisées, bien que le serviteur de Dieu envoyât au champ des bons Pères tous ceux qui se présentaient à la porte. Le supérieur de la maison fit appeler plus tard l'homme préposé à la garde du champ et lui dit d'examiner s'il restait encore quelques fèves. C'était le moment de la récolte ; celui-ci, sans se décourager, lui répondit qu'il était impossible qu'une seule fève eût échappé à la dent des visiteurs, que tous les habitants de la ville avaient passé sur ce champ , et qu'ils en auraient mangé bien davantage. Quoiqu'il n'attendît point de récolte, le supérieur ordonna cependant daller jeter sur le champ un coup d'oui, par acquit de conscience. Le gardien obéit, et, à sa grande surprise, trouva tant de fèves qu'il en remplit de grands sacs. Adorable bonté du Créateur ! la récolte fut tellement abon-

dante, tellement extraordinaire, que les fèves semblaient se multiplier à mesure qu'on en avançait la cueillette. Les habitants furent émerveillés d'une telle abondance et ne l'appelaient plus (pie le miracle des fèves. Tous les biographes du saint rapportent ce fait prodigieux, qui nous paraît appuyé sur d'incontestables preuves.

Tout ce qu'il avait fait jusque-là ne suffisait pas encore pour sauver tant de pauvres familles que la honte retenait dans leurs maisons; Camille s'adressadonc aux personnes riches de la ville, en particulier aux administrateurs de l'hôpital et aux chefs de confréries, pour les presser de venir en aide à tant d infortunes. Les ressources étaient épuisées, il ne lui restait que sa parole; heureusement sa prière fut efficace; après avoir triomphé de maints obstacles, il retira cent écus de l'hôpital et autant des confréries; et, comme la permission du grand vicaire de Ghieti était indispensable pour distribuer cette aumône, Camille alla lui-même la demander. Dans le trajet, parce qu'on lui avait donné une monture rétive, il dut marcher presque continuellement avec ses mauvaises jambes. Au terme du vovage, les fatigues de la marche avaient épuisé ses forces et accru les douleurs de la plaie; il s'ensuivit une fièvre aiguë qui, parut l'emporter. Au retour, le mal perdit peu à peu sa violence : pressé par lardent désir de secourir ces malheureux, il fit réunir les principales autorités de la ville, et s'étant fait, malgré la fièvre, porter dans l'assemblée, il parla avec tant d'onction et de force, qu'il obtint encore deux cents écus pour la même destination. Quoique malade, il distribua lui-même, en personne, les secours dans les maisons des veuves, des orphelins et des pauvres honteux. Bientôt, par suite de travaux excessifs, la fièvre le reprit et le contraignit à garder le lit; il ne put donc continuer sa visite charitable; il chercha alors trois hommes d'une vertu assurée auxquels il confia ce soin et qui lui rendaient compte de la distribution. Chaque jour, il consacrait trois heures à cette audience, afin de savoir comment les choses se passaient et connaître les besoins de chacun, afin que les réparti-

lions se fissent d'une manière équitable. C'est par ces pieuses industries qu'il vint à bout de délivrer ses compatriotes de la lamine et de toutes les horreurs qui l'accompagnent.

L'homme ne vit pas seulement de pain. Camille, entré en convalescence, ne resta pas oisif tout le temps qu'il passa à Bocchianico. Souvent il prêchait sur la place publique et dans les églises, exhortant ses concitoyens à fuir le péché, à pratiquer la vertu, leur recommandant surtout, comme moyen de gagner le ciel, de conserver la paix et de s'aimer. Aux enfants et aux ignorants il expliquait avec plus de soin la doctrine chrétienne ; pour les encourag-er et les entraîner vers Dieu, il leur distribuait des objets de dévotion, tels que médailles, images et chapelets.

Avant de partir, il adressa au peuple une chaleureuse allocution dans l'église de Sant-Onofrio, les exhorta à conserver la grâce et finit par prédire sa mort prochaine. « O ma patrie ! s'écria-t-il, souviens-toi de ce que je t'ai enseigné, car nous ne nous reverrons plus. » En effet, il ne retourna plus jamais à Bocchianico. Sur le point de monter à cheval, il dit à Bernardino Urbanucei, son compatriote, tandis que la foule s'empressait de lui baiser les mains : « Maintenant, je vais à Rome, et tu ne me verras plus, car je mourrai dans cette ville sainte; souviens-toi de ce que je t'ai souvent réj)été, songe à vivre chrétiennement et à mourir en grâce avec Dieu, autrement l'enfer sera ton partage. » Quelqu'un qui avait pour lui une vénération profonde, lui ayant dit : « O mon père ! restez au milieu de nous, que vos cendres reposent ici. — Ah ! pour cela non, répondit Camille; j'espère mourir à Rome et laisser mes ossements dans cette ville bénie. »

Camille aimait Rome; il voulait, pour sa cendre, les douceurs de l'éternel repos à l'ombre de la Chaire apostolique.

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Les trois Vertus théologales. ■ — ■ 2. L'Espérance a des ailes et s'élance vers Dieu pour recevoir la couronne des élus. Fresque de Griotto , à Padoue. — L'espérance en Dieu a pour effet d'assurer notre bonheur même en ce momie et de nous faire attendre avec une ferme confiance l'éternelle béatitude.

Camille prévoit sa mort ; lettre qu'il adresse à son neveu Alexandre ; son retour à Rome, sa dernière maladie, ses adieux aux maisons de son Ordre.

ous venons d'entendre Camille prédire sa mort. Longtemps auparavant le vénérable serviteur de Dieu l'avait prédite d'une manière plus formelle encore; il avait indiqué qu'il mourrait à Rome, le 14 juillet, en la fête de saint Bonaventure. Un religieux proies de l'Institut, Paolo Renda, le lui avait entendu répéter plusieurs fois à Gènes. et à Rome; il l'affirma en diverses circonstances avant la mort du Saint ; et le reproduisit dans le procès de béatification, sous la foi du serinent.

Camille partit de Bocchianico universellement regretté et pleuré de tous ceux qui l'avaient entendu dire qu'ils ne verraient plus sa face. Le Père regagna Naples à cheval, s'y arrêta quatre mois et de la se rendit à Rome. Le lendemain de son arrivée, il sortit delà maison, non pour aller

se promener dans la campagne, mais pour aller travailler à la vigne du Seigneur — c'est ainsi qu il appelait l'hôpital. Un religieux, le voyant partir, lui disait: « Père. reposez-vous aujourd'hui et demain; vous pourrez ensuite aller voir vos pauvres, puisque vos infirmités vous rendent si faible et si souffrant. — Là est mon délassement et mon repos, » répondit Camille. Sur quoi, il partit, soutenant de son bâton ses pas chancelants, s' arrêtant souvent à cause de sa grande faiblesse; et lui qui avait besoin de soins, de médecins et de consolation, il se mit à visiter lentement ses malades, les salua, leur parla avec bonté, fît les lits de ceux qui étaient les plus souffrants, affirmant que l'hôpital était son lieu de prédilection, où il trouvait toujours l'occasion de faire le bien et d'acquérir beaucoup de mérite.

Camille assista au cinquième chapitre général tenu à Rome le 1er avril 1613. Les suffrages des électeurs appelèrent au liénéralat de l'Ordre le Père Francesco-Antonio

Xiglio, alors Provincial de Rome; le nouveau Général, ayant résolu de visiter les établissements de l'Ordre, jugea nécessaire d'emmener avec lui le Père Camille. De son côté, le fondateur de l'Ordre désirait voir, avant de mourir, toutes les maisons et les hôpitaux de la Lombardie. Ce lut le motif déterminant de ce dernier vovaoe. Le dévot serviteur de Marie commença par visiter la Santa Casa de Lorette, où il dit la messe, demandant avec une grande effusion de cœur et des larmes abondantes, à la très sainte A ierge, qu elle daignât lui être propice et le protégeât dans le dernier combat. Ensuite, il visita les maisons de Bologne, de Ferrare, de Mantoue et de Milan, laissant partout de. saintes leçons et d admirables exemples. Ses fils spirituels étaient profondément affligés quand ils lui entendaient dire avec amour, que peut-être ils ne le revenaient plus en cette vie. La plupart, comme les chrétiens d Ephèse qui embrassaient saint Paul et le suivaient en pleurant jusqu'au navire, baisaient respectueusement les mains de Camille et l'accompagnaient en versant des larmes.

De là, Camille se rendit à Gènes, ville qu'il aimait et estimait beaucoup à cause des libéralités extraordinaires dont la noblesse de cette superbe cité avait comblé l'Institut et les pauvres de l'hôpital. A Gènes, son mal empira beaucoup, et Camille fut réduit à une extrême faiblesse. Cette recrudescence du mal mit à nu le fond des cœurs : le bon Père fut continuellement visité et comblé d'attentions par les principaux personnages de la République.

Tandis qu'il se trouvait à Gênes, se produisit un fait que nous ne passerons pas sous silence. Camille de Lelhs avait un neveu, nommé Alexandre ; ce jeune homme donnait dans un travers d'esprit qui a coûté à plusieurs la fortune et la vie : il croyait à la fable, toujours habilement exploitée près des âmes faibles, de trésors cachés et s'ingéniait fiévreusement à la recherche de ces trésors. Pour les âmes passionnées, l'or est un dieu, une idole ; mais, parce qu'il est difficile de se le procurer, on cherche volontiers, dans les hasards du jeu ou les combinaisons fantastiques d'une science imaginaire , le secret de se le procurer sans travail. Recherche immorale et dégradante : c'est par le travail qu'il faut acheter l'or ; quand on le gagne à ce prix, on le prodigue moins à de frivoles plaisirs. Camille apprit donc qu'Alexandre de Lellis était sur le point de partir pour aller faire une rare découverte dans un heu appelé Morrecino ; il espérait, après quelques coups de pioche, trouver des vases remplis de monnaies d'or, précieuses par leur antiquité. Le malheureux jeune homme était entretenu dans ces fallacieuses espérances par un Français qui se disait nécromant, coiffait le bonnet pointu, couvrait ses yeux de grandes lunettes et jouait de la baguette merveilleuse. Camille, affligé de voir son parent pris à une pareille glu, lui écrivit une lettre pour l'exhorter à l'abandon d'un projet si ridicule, lui prédisant, s'il y persévérait, qu'il lui en coûterait la vie.

La lettre était conçue en ces termes : « Mon cher neveu eu Jésus-Christ. Pa.v Christi. — Notre Père Général ma informé que vous prêtiez l'oreille au projet ridicule de trouver des trésors ; si vous n'y renoncez pas, il pourra

devenir la cause de votre ruine, tant de celle de l'âme que de celle du corps et de la fortune ; c'est pourquoi je vous supplie de ne plus vous occuper de ces chimères, de penser plutôt à vivre en bon chrétien, dans la crainte de Dieu et l'observance des saints commandements du Seigneur. Vous serez heureux si vous vivez en bon chrétien; mais si vous faites le contraire, vous courrez évidemment le danger de tomber en enfer. Ainsi pensez à vous-même, et que Dieu vous tienne sous sa garde. — Votre oncle, Camille de Le/lis. Gènes, 5 juillet 1613. »

La lettre fut écrite sur une demi-feuille, pliée et cachetée. Alexandre se trouvait sur la place de Bocchianico, disposé à faire son voyage, après avoir fait une bonne provision de pioches, de pelles, de marteaux et d'autres instruments nécessaires ; il était entouré de ses amis, la tète singulièrement préoccupée, se forgeant déjà une félicité qui lui permettrait de couler des jours tranquilles dans une mollesse enivrante, lorsque cette lettre cachetée lut mystérieusement remise entre ses mains, sans que l'on sût ni que l'on vît qui la lui avait apportée. Extrêmement surpris de l'événement, reconnaissant que l'adresse et l'écriture de la lettre étaient de la propre main de son oncle Camille, il y vit un miracle, d'autant plus que la date de la lettre était du jour même, 5 juillet, et qu'il fallait nécessairement alors plusieurs jours pour franchir les deux cents lieues qui séparent Gênes de Bocchianico. Désillusionné par ce prodige, Alexandre de Lellis éconduisit son gfentilhomme français, eonoédia les autres compagnons et renonça tout à fait à son projet chimérique. Il fit connaître à plusieurs personnes la cause de son désenchantement et leur montra la lettre qu'il leur lut, ne cessant de faire mille signes de croix, à cause d'un si grand miracle.

Après la mort d'Alexandre, cette lettre resta entre les mains de Félix Leporino de Villamagna, son beau-père, homme excellent ; c'est de lui que l'obtint le Père Sanzio Ciccatelli, qui la présenta à l'occasion du procès qu'on instruisit à Rome pour la canonisation du bienheureux

Camille. Le l'ait fut prouvé par un grand nombre de témoins, qui l'apprirent de la bouche d'Alexandre et lurent la lettre le même jour.

Dès que l'on apprit à Gènes que la maladie de Camille était grave, on disait publiquement que, s'il mourait dans cette ville, la noblesse, à cause de la haute idée qu'on avait de sa vertu, ne permettrait pas que son corps lut transporté ailleurs. Les membres de l'Ordre avaient d'autres vues ; ils désiraient vivement le voir arriver à Rome. et adressaient au ciel, dans ce but, de ferventes prières, afin que Dieu apportât quelques améliorations à sou état et qu'il pût retourner dans cette ville. Le vénérable Père était animé du même désir ; il voulait laisser ses ossements dans la Ville-Eternelle, arrosée du sang- d'un si grand nombre de martyrs. Quelques personnes de qualité le priant de rester à Gènes : « Il faut, répondit-il, que j'aille mourir à Rome, puisque telle est la volonté de Dieu. »

Sa santé s' étant un peu remontée, Camille résolut de partir. Les forces lui manquant pour un voyage par terre, Carlo Doria, duc de Tursi, qui professait pour notre Saint la plus haute estime, fit apprêter et approvisionner avec le plus grand soin une de ses galères, uniquement pour le servir. Camille s'y embarqua et se dirigea vers Rome. Le voyage fut si heureux qu'en moins de trois jours, et sans naviguer la nuit, la galère, ayant toujours le vent en poupe, arriva heureusement au port de Civita-Vecchia ; et, en moins de trois jours, elle retourna avec le même bonheur à Gènes, célérité que remarquèrent avec étonhement plusieurs personnes , et en particulier le capitaine. Débarqué à Civita-Vecchia, le bon Père eut toutes les les peines du monde à se rendre à cheval jusqu'à Santo-Severo ; là, il fut placé dans une litière que lui envoyèrent ses religieux et il s'achemina vers Rome où il arriva le 13 octobre 1613. En franchissant le seuil de la maison, sachant qu'il devait y finir ses jours, il dit plein de joie : « Hase requies mca ; voici le lieu de mon repos; je suis venu ici pour y laisser mes restes. » Tous les religieux vinrent lui baiser la main ; à peine le Père Jacques

Manzino, préfet de l'établissement, fut-il arrivé pour le recevoir, que le Père Camille lui dit avoir dans sa bourse quelque argent reçu à Gènes, de personnes pieuses, pour subvenir aux frais de son voyage; ne pouvant le déposer, parce qu'il était deux heures après minuit, il lui demandait la permission de pouvoir le garder jusqu'au matin ; alors il le lui remettrait Les religieux lurent tous étonnés d'une si scrupuleuse observation de la règle ; mais c'est par de tels exemples que les ordres se fondent, se maintiennent longtemps et se défendent avec succès contre les principes de dissolution. Le préfet accorda la permission ; le Saint dit à tous de ne point s'étonner de sa sollicitude ; il n'eût pu dormir de la nuit, s'il n'avait pas fait cet aveu.

A son arrivée, Camille fut obligé de garder le lit. Les médecins le visitèrent et lui ordonnèrent, entre autres choses, de ne point réciter l'office pendant quinze jours et de manger de la viande en tout temps. On ne saurait dire la peine que cet ordre lui causa. Tout le temps que dura sa maladie, il se confessa au préfet de l'établissement. Quinze jours n'étaient pas écoulés, qu'il lui dit : « Quand le médecin viendra, demandez-lui si je suis assez malade pour ne pouvoir pas dire l'office divin ; prenez garde de ne rien ajouter de vous-même, quand il aura parlé; et laissez-le ordonner ce qu'il voudra. » Et comme le préfet lui recommandait de ne pas se mettre en peine, que les quinze jours n'étaient pas encore écoulés : « Il est bon de s'assurer de cette manière, réphqua-t-il , pour ne pas commettre d'erreur; car qui sait si le médecin entendait que les quinze jours devaient commencer, quand il donna la permission. » C'est pourquoi le malade se crut obligé d'observer strictement tout ce qu'avait prescrit le médecin. Un vendredi, avant à prendre un bouillon gras et tenant la tasse à la bouche, il la retira, en disant : « D'après quelle permission ? » L'infirmier lui ayant assuré qu'il l'avait, il fallut encore que plusieurs personnes lui dissent d'une manière positive que le médecin l'avait ainsi ordonné; il prit alors le bouillon. C'est avec cette réserve

MALADIE -Oo

qu il ne mangea jamais de viande les jours défendus, et, pour ne pas troubler sa conscience par le moindre scrupule, il ne cessa de réciter les offices liturgiques qu'après une défense formelle du médecin et du supérieur de la maison.

Dans les commencements, il semblait que son état s était un peu amélioré : il eut le désir d aller a Saint-Pierre visiter le tombeau des saints apôtres. Dans cette visite, à peine fut-il arrivé au pont Saint-Ange, que, tirant les rideaux de la portière, il regarda avec attendrissement son cher hôpital du Saint-Esprit et s'y fit conduire ; mettant pied à terre, il visita tous les malades, comme l'ont affirmé deux religieux qui le soutenaient. Ce fut un spectacle édifiant de voir, dès son entrée à L'hôpital, presque tous les servants et emplovés venir lui baiser les mains et lui témoigner leur vénération respectueuse. Entre eux. ils se disaient : « Dès demain, il faut nous montrer plus vigilants. puisque le Père Camille est parmi nous ; » tant était profond le souvenir de son zèle ardent et de la charité admirable avec laquelle il veillait à la ponctualité du service des pauvres.

De Samt-Pierre, Camille se rendit à Saint-Paul, où il recommanda avec une grande ferveur, aux saints apôtre-, sa personne et tout son Ordre. Quelques jours après. croyant se trouver mieux, il retournait à pied au même hôpital. Ce fut la dernière fois qu'il visita cet établissement ; après y avoir fait quelques œuvres de miséricorde, il paraissait ne pouvoir s'éloigner de ses pauvres et leur disait entre autres choses : « Dieu sait, mes chers enfants, le plaisir que j'aurais à rester avec vous, mais je ne puis être ici que de cœur. » Sur ces paroles, il prit congé des pauvres et s'éloigna d'eux pour ne plus jamais les revoir.

En retournant à la maison, vaincu par l'émotion et abattu par la fatigue, il éprouva une extrême faiblesse et tomba presque en défaillance : il dut entrer dans un magasin pour s'y reposer, en attendant qu'il pût être reconduit à l'établissement. Tandis qu'il était au lit dans sa chambre, il apprit qu'il v avait quelques malades à 1 in-

firmerié, et, ne pouvant résister au désir qui le consumait d'assister des personnes souffrantes, il se levait souvent, se revêtait de ses habits et allait les exhorter à la patience, disant : ce Puisque je ne puis aller à l'hôpital, j'y suppléerai au moins en visitant ici mes Frères infirmes. » Certainement aucun d'eux n'était plus malade que lui, car deux Frères pouvaient à peine le soutenir debout ; les supérieurs lui accordaient néanmoins ces permissions pour qu'il pût au moins satisfaire un peu la vive ardeur qui le dévorait.

Nous ne pourrions dire quelle profonde tristesse il éprouvait, lorsqu'il entendait la cloche donner le signal du départ pour l'hôpital ; il portait saintement envie aux Pères et aux Frères qui s'y rendaient ; il voulait savoir leur nom, comme pour mieux les accompagner du cœur et de la pensée. Au retour, comme s'il n'eût jamais servi les pauvres, il disait à ces Frères : « Que vous êtes heureux, mes Pères, d'avoir été travailler à la vigne du Seigneur en servant les pauvres ! » A cette époque, il ordonna à son compagnon de ne céder qu'après sa mort la clef de la chambre de l'hôpital : « Je sais, ajoutait-il, que je ne suis pas présent de corps à l'hôpital, mais j'y suis présent de cœur et d'esprit, et je tiens à en garder la clef comme un gage précieux. »

Le mal dont il souffrait était une fièvre lente, occasionnée par la plaie de sa jambe. Contraint de garder h' lit et voyant le mal empirer, il dit, en maintes occasions, (pie cette fois il n'en échapperait point. Les raisons qu'il en donnait, c'est qu'il était vieux et accablé d'infirmités; que le pus qui sortait de sa plaie était abondant, que Dieu seul pouvait faire un miracle, mais que, humainement parlant, il était sur de n'en pas relever. Paroles qui, trop confirmées par la vue de son état d'épuisement, plongeaient les assistants dans la plus profonde affliction.

Le premier jour du mois de mai 1614, il fit appeler le matin le préfet de la maison et lui demanda s'il avait fait prendre des saintes huiles nouvellement bénites. Celuici lin répondit négativement. Camille ajouta que, la nuit

MALADIE là.)

précédente, il y avait songé, et il donna sur-le-champ des ordres à cette fin : « Les huiles seront bientôt nécessaires, disait-il, pour le Frère Giamaria de Vérone et pour moi. » Le préfet obéit à l'instant. Le Frère Jean-Marie mourut la nuit suivante. Ainsi le Père Camille ne cessait de songer au salut de son âme et de penser aux précautions à prendre en vue de sa mort prochaine. Sollicitude terrible et pieuse, dont les actes prudents diminuent beaucoup les horreurs de la mort.

Yne réunion de médecins eut lieu en sa présence, au sujet de sa maladie : suivant l'usage on prit de très minutieuses informations et l'on glosa longtemps sur leurs indices. Après avoir tout entendu, Camille conclut à 1 inutilité des efforts médicaux et prédit sa mort : « Messieurs, drt-il, j'ai employé beaucoup de remèdes tant à Naples qu'à Gènes et ici à Rome ; néanmoins, on rie voit aucune amélioration dans ma santé ; d'où je conclus qu'il y a là un secret de Dieu. Et qui sait si le Seigneur ne veut pas me faire souffrir quelque chose pour sa gloire ? »

On lui annonça le lendemain que le médecin, suivant une formule consacrée pour rassurer les malades, avait déclaré que la maladie pouvait être longue, mais qu'il n'en réchapperait pas. Alors Camille, le visage plus joyeux que de coutume, entonna le chant d'allégresse du prophète roi : « Lsetatus sittu in hic e/use dicta sunt îiiilii, in domum Domini ibimus; j ai été réjoui en entendant ces paroles, nous irons dans la maison du Seigneur » (Ps. xxi, 1). Ensuite le supérieur étant entré et lui demandant comment il se trouvait. : « Très bien, répondit-il, car j'ai reçu la bonne nouvelle que je m'achemine vers le paradis. » Ces paroles furent dites avec un air de contentement, le visage calme et serein, ce qui prouve bien que le Père avait la ferme espérance de jouir bientôt de la félicité éternelle. En effet, il ajouta : « Pourquoi ne serais-je pas content, puisqu'il ne saurait y avoir pour moi de nouvelle plus agréable ? Il faut payer une fois cette dette de la mort ; quant à moi, je ne fais nul cas de la vie présente, pourvu

que Dieu m'accorde une modeste place clans son paradis. Je ue suis pas en peine pour l'Institut, car Dieu enverra et fera naître, en temps opportun, des hommes pour l'aider et le protéger. Il y a six ans que j'ai cessé de m'en préoccuper, pour ne plus penser qu'à mon âme et me préparer à la mort. »

Désormais n'ayant plus aucune espérance de recouvrer la santé, négligeant toutes les affaires, il ne pensait plus qu'à s'unir intimement au Créateur. Tout le temps que dura sa maladie, on ne le vit jamais se relâcher en aucun point de l'observance de la règle, s'y conformant selon la mesure de ses forces ; il se montrait très assidu à faire l'oraison mentale du matin, augmentant ainsi par la considération des vérités éternelles le feu du saint amour qui consumait son cœur. Chaque soir, il faisait l'examen de conscience. Chaque nuit, il appelait les Pères, faisait lire les litanies des saints et de la sainte Vierge en sa présence et répondait lui-même. Comme sa chambre était au-dessus du réfectoire, il prêtait la plus grande attention quand on faisait la lecture pendant le repas; il sortait la tète du lit et s'inclinait vers le sol, de manière à entendre quelquefois suffisamment pour comprendre la lecture. « Cette heure, disait-il souvent, était destinée plutôt à nourrir l'âme que le corps ; » il se recommandait aux prières de tous, afin que Xotre-Seigneur lui lût propice clans ce moment suprême et terrible, qui décide de notre éternité ; il donnait ainsi de nouvelles preuves de sa piété et de sa prudence.

Un novice devant faire sa profession le 18 mai, jour de la Pentecôte , Camille lui dit la veille : « Frère, en achevant de faire votre profession, et quand vous vous serez offert vous-même à Dieu, auquel vous serez lié par des vœux solennels, souvenez-vous de prier pour moi, qui ne suis qu'un misérable pécheur, rempli de mille défauts ; priez j\Totre-Seigneur qu'il me fasse la grâce de me sauver. »

Après avoir passé plusieurs semaines dans sa cellule, se levant chaque jour pour entendre la messe, le vénérable

Père éprouva un redoublement de fièvre, et la douleur du côté devint plus vive. En conséquence, il résolut de passer à l'infirmerie commune, par humilité, et pour entendre chaque jour, sans se lever, la sainte messe. Cette résolution s'accomplit le jour même de la Pentecôte.

Camille était réduit à une si grande faiblesse, que, n'ayant que quinze pas à faire de sa chambre à l'infirment . il fut obligé de se reposer, quoiqu'il marchât appuyé sur les Frères qui le soutenaient, tellement courbé que le front touchait ses genoux. Son confesseur lui dit ce jour-là : « Mon Père, ce matin, en célébrant la sainte messe, j'ai demandé à Dieu, s'il le jugeait convenable, de vous accorder une plus longue vie. » Quant à lui, remuant la tête, en signe d'improbation , comme pour faire comprendre qu'il désirait quitter ce monde, afin de s'unir à son bien*aimé pour toujours, il répondit : « Si Dieu veut que je vive pour sa gloire, que sa sainte volonté soit faite. Au reste, peu importe que l'homme vive plus ou moins, puisqu'il faut enfin mourir, et que la même crainte de la mort qu'il ;i maintenant, il l'a toujours : l'homme qui meurt ii étant jamais sans crainte, à moins que Dieu ne lui révèle qu'il sera certainement sauvé. Il est vrai que Ton doit corriger et tempérer cette frayeur naturelle par la confiance dans la miséricorde divine, dans les mérites et le sang précieux de Nôtre-Seigneur Jésus-Christ. »

Quand on sut à Rome que son mal s'aggravait et que le bon Père était en danger de mort, une foule de prélats. de religieux et de séculiers, s'empressèrent autour de son lit de douleur, qui allait devenir l'autel de son sacrifice. On n'admettait à le voir que les personnes les plus pieuses, de peur que le trop grand nombre des visiteurs ne le fatiguât, et, par la fatigue, ne nuisit à sa santé. Ceux qui jouissaient de cette faveur étaient extrêmement édifiés, non seulement en entendant ses paroles, mais en voyant un fondateur d'Ordre, dans la pauvre salle commune à tous les malades, dans un lit étroit, recouvert de méchantes couvertures. Quand les visiteurs prenaient congé de lui, tous ordinairement se mettaient à genoux et

demandaient sa bénédiction. Un vieillard de Florence, appelé Dominique, qui avait une grande vénération pour Camille, vint un jour avec l'intention bien arrêtée de ne pas s'en aller sans le voir. Une première fois, il fut éconduit, parce que Camille prenait de certains remèdes qui ne comportent pas d'audience; une seconde fois, il fut encore éconduit, parce que Camille, d'une faiblesse extrême, ne pourrait pas supporter le bruit d'une conversation. Alors Dominique, au désespoir de ne pouvoir être reçu, se prit à pleurer amèrement : « Mes Pères, dit-il, si vous ne me laissez pas voir le Père Camille, je ne m'éloignerai pas de la maison ; je mourrai ici avec lui ; je ne veux pas le fatiguer, mais seulement le voir et recevoir sa bénédiction. » A cause des sentiments extraordinaires de respect et d'amour qu'il manifestait, on crut devoir le contenter. Au sortir de l'infirmerie, il exprimait par mille gestes sa joie et son bonheur : « Maintenant, disait-il, comme le vieillard Siméon, je mourrai en paix, parce que j'ai vu mon bon Père Camille, et que j'ai reçu sa sainte bénédiction, plus précieuse à mes yeux que tous les trésors de la terre. » — Les visiteurs qui pouvaient se procurer des objets qui avaient appartenu au Père Camille s'estimaient heureux; beaucoup de personnes qui le vénéraient lui envoyaient des serviettes, du linge propre, des oreillers et autres choses de service ; et quand il en avait fait usage, elles les reprenaient et les conservaient religieusement comme de précieuses reliques. On avait une si haute idée de sa sainteté, qu'une femme arriva au parloir avec son enfant dans ses bras et demanda qu'on la conduisît auprès du Père Camille, afin qu'il le bénît et le guérit d'une certaine maladie, dont il se trouvait atteint. On ne put faire droit à sa demande, à cause du déplaisir qu'en aurait ressenti le vénérable Père, et parce que, en l'admettant, on eût vu arriver, auprès du saint vieillard, une grande foule de tous les quartiers de la ville. Les séculiers n'étaient pas les seuls à rechercher avec empressement les objets à l'usage de Camille ; les religieux euxmêmes n'eurent pas plus tôt perdu l'espérance de le

conserver, qu'ils commencèrent à s'emparer de tout ce qui lui avait appartenu. Ce pieux empressement, hommage instinctif à une commune présomption de sainteté, lut porté si loin que, à peine avait-il bu dans un verre ou fait usage de quelque objet semblable, ils s'en emparaient à l'instant et l'objet ne reparaissait plus. Ceci se passait sans que le saint homme en eût connaissance ; il s'en aperçut, un jour qu'on avait échangé son rosaire. Un Père en avait acheté plusieurs semblables au sieu ; dès que Camille s'en était servi, il le prenait et lui en donnait un autre. Le serviteur de Dieu s'en étant aperçu défendit à l'infirmier de lui prendre son rosaire, et, pour s'en assurer la possession continue, le plaçait sous son oreiller.

A la mort, on ne doit rien oublier de ce qui peut aider à uotre heureux passage. Camille, avec sa prudence ordinaire, fit demander, à cette fin, des prières aux religieux de tous les couvents et monastères de Rome ; tous promirent de prier pour lui : il prenait un plaisir extrême à entendre leurs réponses. A ses religieux et à plusieurs personnes qui lui étaient dévouées, il écrivit des lettres, les suppliant de s'intéresser à lui près de Dieu, de faire célébrer des messes afin que Dieu lui accordât une heureuse mort, promettant de se montrer reconnaissant dans le ciel, si Dieu lui accordait miséricorde. Tous lui répondaient et lui adressaient des paroles de consolation. En particulier, il écrivit à une grande servante de Dieu, Julie de Castelli, bienfaitrice de l'Ordre, qui avait pour lui la plus haute estime; voici la lettre de cette grande dame, datée de Naples, 27 juin 1614 :

« Mon très honoré et très révérend Père, j'ai appris par votre lettre, en date du 21 de ce mois, votre grave maladie ; je vous laisse à penser, à vous qui savez combien je vous ai tendrement aimé en Jésus-Christ, combien cette nouvelle m'a profondément affligée. Que le Seigneur soit béni, lui qui a voulu, parce coup si fatal, remplir d'amertume le peu de jours que j'ai encore à vivre ; mais ce qui me console, c'est la pensée de la récompense infinie que la divine majesté accordera à vos immenses travaux. J'ac-

cepte l'offre que vous me faites, d'être mon intercesseur auprès de Notre- Seigneur, et j'espère que, comme vous l'avez toujours été dans ce monde, vous le serez encore avec plus d'ardeur dans le ciel. En attendant, je vous promets de faire tout ce que votre Paternité me recommande, au sujet des messes. Je baise vos mains sacrées et vous offre l'hommage de mon profond respect. »

Ainsi le pauvre et humble Camille ne se croyait pas, pour satisfaire la justice divine, assez de mérites de son propre fond, demandant à tons des prières et autres secours spirituels; il voulait, avec ces trésors étrangers, paraître avec plus de confiance devant le tribunal du souverain Juge. On ne saurait recourir, plus à propos, à cette touchante doctrine de la communion des saints. L'âme v puise des forces qui, sans porter préjudice à ses mérites propres, lui créent de nouveaux titres à la récompense.

Au terme de sa carrière, pour remplir avant sa mort un suprême devoir, Camille voulut adresser, à tous ses entants alors répandus dans toute l'Italie, ses dernières recommandations : ce fut l'objet d'une lettre d'adieux où le fondateur d'Ordre et le bon Père offre de saints avis et épanche sa tendresse. Pour nous conformer à l'intention de son auteur, nous la donnons en entier :

« Au nom de la très sainte Trinité, dit-il, au nom de la glorieuse Viersre Marie et de toute la cour céleste, très révérends Pères et très ehers Frères en Jésus-Christ ! Je croirais manquer à mes obligations , avant de quitter cette vie, — car très probablement je passerai bientôt dans l'autre, me trouvant accablé de nombreuses infirmités, entièrement abandonné des médecins, — si je ne vous disais avec franchise et une grande simplicité ce <pie j'ai pensé et ce que je jDense de notre Institut, afin «lue vous marchiez tous dans cette droiture et cette fidélité que Dieu demande de nous, et que vous ne laissiez pas enfoui le talent précieux que Xotre-Seigneur a placé dans vos mains pour vous faire gagner des mérites et obtenir la vie éternelle. Or, on peut croire pieusement , et avancer presque avec certitude que la fondation de notre

Ordre s'est faite miraculeusement pour la plus grande gloire de Dieu, le salut des âmes et le soulagement corporel de nos frères ; qu'il est nécessaire à la chrétienté, conforme en tout à l'Évangile et à la doctrine de Notre- Seigneur qui , durant sa vie mortelle , nous a donné l'exemple de l'amour du prochain en guérissant toutes sortes d'infirmités. Chaque page de nos saints livres, tant de l'ancien que du nouveau Testament, ne nous prèchet-elle pas la charité ? J'ai dit que l'existence de notre Ordre est, pour ainsi dire, un miracle évident, surtout si l'on considère que la Providence a bien voulu se servir d'un misérable pécheur tel que moi, ignorant et rempli de mille défauts et de mille fautes qui méritent l'enfer. Mais Dieu est le maître, il fait ce qu'il lui plaît, et ce qu'il fait est infiniment bien ; et personne ne doit s'étonner qu'il se soit servi pour cette œuvre d'un tel instrument, puisque sa plus grande gloire, c'est de faire de rien des choses admirables. Et comme le démon n'a cessé et ne cesse de faire tous ses efforts pour que cette plante, qui promet à l'Eglise tant de fruits heureux, soit détruite, anéantie, et qu'il est à craindre que, s'il ne le peut sous l'apparence du mal, il n'agisse sous l'apparence du bien, prenant tous les moyens possibles pour arriver à sa fin ; et comme il pourrait en particulier se servir de nos propres règles, sous prétexte de les rendre plus parfaites, pour y porter atteinte et altérer notre saint Institut, prenez garde de vous rendre coupables de ce sacrilège qui provoquerait la colère du Très-Haut. Je vous exhorte donc tous, vous qui faites partie de l'Ordre et ceux qui en feront partie dans la suite, « à ne pas dépasser les bornes de la « sagesse, » et à suivre avec une grande simplicité ce qui est établi dans nos bulles, approuvé par le Saint-Siège, et à en être tous les très fidèles défenseurs; heureux celui qui le fera, malheureux celui qui ne le fera pas. Et quoique le vœu de pauvreté soit compris parmi les prescriptions de notre saint Institut, néanmoins je crois devoir dire et rappeler à tous, présents et avenir, s'ils désirent s'acquitter, comme il convient, du service des pauvres malades, tant

dans les hôpitaux que dans les maisons particulières, où l'on doit toujours continuer à faire la recommandation de l'âme aux agonisants, qu'ils doivent, avec une scrupuleuse exactitude et un mâle courage, garder rigoureusement la pauvreté telle quelle est établie dans nos bulles, car notre Ordre se maintiendra d'autant plus que la pauvreté sera plus rigoureusement gardée; c'est pourquoi je vous engage tous à ne pas être infidèles à ce saint vœu. Ne vous laissez pas tromper par le démon, sous le spécieux prétexte que vous ne pouvez, vivre avec les aumônes ordinaires ; c'est là un piège évident pour ruiner notre œuvre. N'y a-t-il pas dans l'Église un grand nombre d'ordres mendiants, qui t'ont profession d'une pauvreté plus stricte ({ne la nôtre ? Et cependant Notre-Seigneur pourvoit à tous leurs besoins. Qui pourrait douter qu'il ne pourvoie à ceux du nôtre, surtout parce que notre Ordre a principalement pour but le salut des âmes des mourants et le soulagement corporel du prochain, soit dans les hôpitaux, soit dans les maisons des particuliers, œuvre sublime et si agréable à Dieu, et non seulement à Dieu mais aussi au prochain qui, tant qu'il aura, pour ainsi dire, un morceau de pain, le partagera avec nous ? Ainsi, vous ne devez pas craindre de manquer du nécessaire, puisque, en suivant cette ligne de conduite, vous ne faites qu'accomplir un devoir. Je veux aussi vous recommander l'union, la paix et la concorde entre les Pères et les Frères, puisque, pieusement parlant, ce n'est pas sans un dessein mystérieux que la divine Providence a voulu que nous portassions tous le nom de Ministres des infirmes, tant les Pères que les Frères qui font également partie de l'Institut. Il convient de se conformer toujours à ce qui est établi dans la seconde bulle, pour ce qui regarde les Pères qui sont prêtres, comme les simples Frères. II ne faut pas s'étonner (pic d'autres Ordres ne nous imitent pas en cela, parce que l'Institut n'est pas commun comme le nôtre. Je recommande aussi à tous la vraie et profonde observance des vœux ; et que personne n'ait la hardiesse, sous un prétexte quelconque, de priver les Frères des concessions

qui leur ont été laites par le Saint-Siège. J'exhorte tons les membres présents et futurs de l'Ordre à marcher dans la voie de l'abnégation et du sacrifice, s'ils désirent assurer leur salut, car notre Ordre est tel qu'il demande des hommes parfaits pour faire la volonté de Dieu et pour arriver à une sainteté véritable; et ces hommes ne feront pas seulement le bien pour eux-mêmes, ils édifieront encore la sainte Eglise et le monde entier, et leur bon exemple sera d'une grande efficacité pour le salut des aines. Au contraire ceux cpn sont tièdes, peu mortifies. sans énergie, seront des hommes qui causeront la ruine de l'Institut. Et si j'oublie dans cette lettre de faire mention de quelque chose qui puisse être utile au service de Dieu, je recommande au Très-Haut d'inspirer à la sagesse de tous les Pères et Frères ce qui peut contribuer à sa plus grande gloire. Ensuite, pour ce qui concerne le bien de mon âme, je compte sur les saints sacrifices et les prières de mes chers disciples; je sais que leur charité ne me fera pas défaut, qu'ils m'aideront non seulement par les suffrages ordinaires, comme il est prescrit par les constitutions à la mort de quelqu'un d'entre nous, niais I espère qu'ils feront encore davantage pour moi qui en ai bien plus besoin que les autres, .le leur demande, pour l'amour de Dieu et de la bienheureuse A ierge Marie, de prier pour moi sans relâche, autant que possible, dès qu ils apprendront que je serai mort. Je termine, en vous envoyant à tous, selon le pouvoir que m'a accordé Notre- Seigneur, et de sa part, mille bénédictions, non seulement aux membres présents de l'Institut, mais encore à ceux qui v travailleront pour la gloire de Dieu, jusqu'à la fin du monde. Mon désir et ma volonté, c'est que cette lettre se conserve, ad perpetuam rei memoriam, dans les archives de la maison, et que Ion prenne garde qu'elle ne s égare. »

Cette lettre est datée du 20 juin 1(514, moins de deux mois avant la mort du serviteur de Dieu. Lorsque l'aube des années éternelles commence à illuminer notre iront. notre stature grandit, notre âme s'élève plus encore. Dé-

sonnais, tout ce qu'on fait est un exemple, tout ce qu'on dit est une leçon. Ces souvenirs se gravent sur le marbre ou sur l'airain, ou mieux, ils se fixent dans les cœurs pour un éternel souvenir. C'est dans ce sentiment que nous enregistrons ces augustes recommandations ; ce sont les novissima vcrba, les oracles les plus sûrs, le testament d'un père, la grande charte d'un Ordre religieux.

Les huit Béatitudes. — '.i. Bienheureux ceux qui sont doux, parce qu'ils posséderont la terre.

Les trois Vertus théologales. — :j. L;i Charité, fresque de (liotto, à Padoue, La Charité, couronnée de Heurs, élève son cœur vers Dieu qui le prend des deux mains, tandis que des trésors répandus à ses pieds témoignent de son empressement i secourir le prochain. — La Charité nous fait aimer Dieu pardessus toutes choses et notre prochain comme nous-mêmes pour l'amour de Dieu. Elle perfectionne en nous toutes les autres vertus.

Camille reçoit les derniers sacrements ; le Pape lui envoie la benédiction apostolique, et le bon Père s*endort doucement dans le Seigneur.

tpr^s^ a mort, dit Bossuet, met à nu le tond des cœurs. »

*Â $($£'+ L'homme ici-bas, jouissant delà plénitude de sa

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fâ fv.y% vie, est toujours, si peu que ce soit, timide et

caché, même malgré lui; sur le lit de mort, le monde lui apparaît sous un autre point de vue ; il apprécie mieux le rôle qu'il a rempli, et, dédaignant de se composer plus longtemps, il produit avec effusion, pécheur, des actes de repentir, juste, des actes d'amour. En assistant à la mort du Père Camille, nous connaîtrons mieux les secrets de son âme.

Le bon Père, voyant cpie son mal s'aggravait d'heure en heure, se prit à faire les plus vives instances pour qu'on lui administrât les derniers sacrements, afin qu'aidé de ce puissant secours il pût résister avec plus de courage aux

assauts de l'ennemi commun et entrer avec plus de confiance dans l'éternité. On lit part du désir de Camille au cardinal Ginnasio, protecteur de l'Ordre. A cause de l'estime particulière qu'il professait pour le saint Fondateur, l'éminent prélat voulut lui conférer lui-même l' extrême-onction ; dans cette intention, il se rendit à la Maddalena, le 2 juillet 1614, fête de la Visitation de la sainte Vierge. La messe terminée, il se présenta avec la sainte Eucharistie devant Camille, qui, après avoir dit trois fois : Domine, non sum dignus, ajouta, les larmes aux veux : « Seigneur, je confesse que je n'ai jamais rien fait de bien, que je ne suis qu'un misérable pécheur; tout ce qui me reste, c'est l'espérance de votre divine miséricorde et la confiance de votre sang précieux. » Après quoi, il reçut avec une 'îande dévotion le Pain des ançes ; demeura quelque temps en oraison en compagnie des Pères et des Frères qui entouraient son lit, profondément affligés de voir leur bienheureux Fondateur sur le point de les quitter pour toujours. Ensuite le cardinal le consola et l'encouragea par quelques paroles édifiantes et affectueuses.

Camille se confessait ordinairement tous les matins : il était arrivé à une si grande pureté de conscience que, par défaut de matière sacramentelle, le confesseur pouvait difficilement l'absoudre, si auparavant il ne lui avait fait réitérer la confession de quelque péché de jeunesse : le confesseur l'a depuis affirmé sous la foi du serment. L'humble et fervent serviteur de Dieu, se défiant de luimême, plein de craintes pour son salut, plaçait toute son espérance dans les mérites de la Passion du Sauveur. Pour manifester cette confiance et s'y encourager davantage, il ordonna à son confesseur de faire esquisser an plus vite un tableau dans la forme suivante. Au centre, il voulait qu'on peignît l'objet de ses plus ardentes dévotions, Jésus-Christ mort sur la croix ; dans la partie supérieure du tableau, le Père Eternel et l'Esprit-Saint sous la forme d'une colombe, avant à leurs côtés, un peu plus bas, deux anges avec des calices d'or dans les mains, pleins du sang- versé pour la rédemption du monde, et les

offrant au Père Eternel. Au-dessous des mains clouées du Sauveur, devaient être représentés deux autres anges, celui de droite avec deux calices dans l'un desquels il recevait le sang* du sein percé du Sauveur, et, dans l'autre, celui (jui découlait de la main droite. L'ange qui était visà-vis devait remplir un autre calice du sang sorti de la main gauche. Au pied de la croix serait, d'un côté, la très sainte Vierge Marie ; de l'autre, le glorieux archange saint Michel, le gardien vigilant des âmes qui quittent cette vie; la Vierge devait être représentée priant pour Camille. Tous les anges, pour lui obtenir miséricorde, offraient au Père Eternel et à l'Esprit- Saint les calices remplis du sang d'un mérite infini. Camille voulut qu'on inscrivit, au pied de la croix, ces paroles : « Parce infantulo tuo r/tic/)/ pretioso sanguine redemisti; pardonnez à votre serviteur, que vous avez racheté de votre précieux sang. » Pour ne pas négliger un petit détail , il avait recommandé qu'on peignit le sang d'un rouge cramoisi, afin qu'il le touchât plus efficacement et lui inspirât une plus ferme espérance de son salut.

Dans ces derniers jours, quoique abattu par la maladie et à toute extrémité, il ne cessait de réciter le saint office; il ne s'en abstenait que quand les médecins l'en dispensaient d'une manière expresse ; le temps de la permission expiré, quoiqu'il lui restât à peine quelque souffle, il faisait demander une nouvelle permission; le Père préfet lui dit : « Vous êtes si mal qu'on parle de vous donner l' extrême-onction et vous voulez qu'on demande encore permission ? » Camille répondit : « Serais-je à l'agonie, que je voudrais, pour (pie ma conscience fût tranquille, qu on demandât dispense. » On crut devoir déférer à son vœu.

Camille recevait presque tous les jours les visites de différentes personnes de tout rang et de toute qualité, en particulier celle du Padre Ferdinando, général des Carmes déchaussés, son ami intime. A cause de l'affection qui les unissait, il se laissait aller à un plus tendre abandon; il lui recommandait entre autres choses : « Je vous en

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conjure, ne m'oubliez pas auprès de Dieu et faites prier vos Pères pour moi, afin que le Seigneur me fasse miséricorde. Je vous demande cette grâce avec les plus vives instances, parce que j'ai été un grand pécheur, un joueur, un homme de mauvaise vie. » Camille fut également assisté par les Pères Alagona et Migrelli, de la Société de Jésus, et par plusieurs autres; à tous il demandait affectueusement des prières.

A cette date, Gaspard Massmino, son compatriote, vint le voir, Camille lui demanda l'objet de sa venue à Rome ; c'était, répondit-il, pour délivrer un de ses frères, jeté en prison par le vicaire de Chieti. Camille lui déclara qu'il pouvait retourner chez lui tranquille, qu'il trouverait son frère libre au retour. Comme il gardait encore quelques doutes, Camille dut lui répéter quatre ou cinq fois qu'il pouvait regagner Bocchianico. A la fin, il le crut sur parole, s'en retourna et apprit que le jour d'avant sa visite à Camille, on avait mis son frère en liberté.

Tout le temps que laissaient libre les remèdes et les visites, le bon Père 1 employait à entendre des prières et des lectures spirituelles, qu'il faisait faire à son infirmier. « Les bons livres, a dit Vauvenargues , sont l'essence des meilleurs esprits, le précis de leurs connaissances, le fruit de leurs longues veilles; » lorsqu'ils s'appliquent à la piété et à la prière, « ils n'émoussent pas seulement, comme l'ajoute Montaigne, les poinctures de la douleur et distraient d'une imagination infortune, » ils répandent dans l'âme je ne sais quel rayon et quel parfum de grâces. Camille, pour ces lectures pieuses, affectionnait particulièrement le Traite de r autre vie, de Luc Pinelli, et les Commentaires du symbole des apôtres, du cardinal Bellarmin : l'un est un bon livre ordinaire, l'autre, un chefd'œuvre de bon sens.

Le dimanche, 6 juillet, pour satisfaire sa dévotion, Camille communia, étant à jeun, comme il l'était quand il reçut le saint Viatique, bien qu'il fût tourmenté par une soif brillante. Telle était sa délicatesse : il ne voulait jamais se rafraîchir la bouche, de peur d'avaler quelque

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goutte d'eau, mesure de précaution qu'il avait prise toute sa vie, avant de célébrer la sainte messe ou de communier.

Ses forces l'abandonnaient; il demanda l' extrêmeonction. Le Père Général, François-Antoine Niglio, lui administra ce sacrement le 11 du même mois, après avoir dit la messe et communié le pauvre mourant. Dans la confession préparatoire, qui fut pour lui la dernière, Camille fut favorisé par Xotre-Seigneur d'une douleur si vive de ses péchés, que, chaque fois qu'il s'accusait, il se frappait rudement la poitrine, au point que le confesseur se vit obligé-, par compassion, de lui retenir le bras.

Avant de recevoir les onctions de l'huile sainte, Camille récita d'une voix ferme le Confiteor, répondit toujours aux versets et oraisons. Et lorsqu'il eut reçu ce sacrement, il éprouva une consolation si grande, qu'il s'écriait : « Gloire à Dieu ! gloire à Dieu ! » comme quelqu'un qui, tout imprégné du parfum de la grâce, se dispose à prendre part au bonheur du ciel.

Ensuite il fit asseoir autour de son lit tous les Pères et les Frères, et, ayant demandé au Père Général la permission de parler, il leur adressa quelques paroles affectueuses. D'abord il les exhorta. tous à l'observance des constitutions, en particulier à une ardente charité pour les malades, à L'union entre eux, à la pureté du cœur et du corps, à la pauvreté, à l'humilité et à l'obéissance. C'est pour tout Ordre, le point capital : s'il est vrai, pour le chrétien, que vivre selon la règle, c'est vivre pour Dieu, cela est plus vrai encore de celui qui s'est astreint à une règle religieuse ; il y trouve son salut et contribue par là à la prospérité de son Ordre. C'est un autre point capital qu'il ne faut pas mollir dans la disgrâce et fléchir dans la persécution ; il les conjura donc tous de ne pas perdre courage à cause des tempêtes que l'esprit du mal avait suscitées contre l'Institut, parce que tous les commencements sont difficiles, et que le démon nourrissait contre l'Ordre une grande haine ; mais, c'était son ferme espoir, il devait croître et se répandre dans le monde, recevoir dans son sein des hommes distingués par leurs connais-

sances et leurs vertus, rendre encore plus de services à l'Eglise après sa mort qu'il n'en avait rendus auparavant. C'est pourquoi il les engageait tous à persévérer avec constance dans leur vocation, à travailler courageusement

dans la vigne du Seigneur, sans se laisser attrister par sa mort, car si Dieu daignait le placer au nombre des élus, il pourrait être pour eux d'un plus grand secours dans le paradis que sur cette terre, où Ion ne rencontre que misère et péché. Enfin, répandant des larmes abondantes, les veux levés au ciel : a (mers Pères et mes Frères, dit-il, je demande a Dieu miséricorde, je demande pardon au Père Général, ici présent, et à vous tous, du mauvais exemple que je vous ai donné par le passé, vous assurant que c'était plutôt 1 effet de mon ignorance que de ma mauvaise volonté. Autant que Dieu me l'accorde et comme votre Père, au nom de la très sainte Trinité et de la bienheureuse Vierge, je vous donne à tous, présents et absents, et à tous ceux qui viendront après nous, mille bénédictions. » A ces mots, ils tombèrent tous à genoux et, le cœur brisé parles douleurs, éclatèrent en sanglots. Le Père général, les Pères et les Frères s approchèrent pour lui demander pardon à leur tour, et, prenant congé de lui. pour ne pas mettre sa sensibilité à une trop longue épreuve, lui baisaient les mains qu'ils arrosaient de larmes. Le vénérable Père, comme le patriarche Jacob, embrassait amoureusement ses fils et leur réitérait ses dernières bénédictions. Le voyant très fatigué, ils l'engagèrent à prendre du repos ; il leur répondit qu'il ne pouvait pas être fatigué quand il s agissait de servir ses Pères et ses Frères.

A ce moment, quelques personnes de distinction vinrent le visiter et lui ofFrir des compliments de condoléance ; à cause de sa grande faiblesse et malgré son obligeant désir, il ne put les admettre : o Je vous en supplie, dit-il, laites agréer mes excuses à ces messieurs ; j'ai reçu aujourd'hui Y extrême-onction et je veux rentrer un peu en moi-même. j> Le Père Marcel Manzio lui fit cette observation : « Père, ces messieurs viennent pour

satisfaite an besoin de leurs âmes ; daignez les admettre, car ils seront très affligés, s'ils n'ont pas la consolation de vous voir. — Que veulent-ils voir.' répondit Camille ; an corps à moitié corrompu, étendu dans un lit comme un cadavre ; si c'est là ce qu'ils désirent, qu ils aillent dans les hôpitaux, qu'ils v lassent des œuvres de chante, qu'ils consolent les malades et qu'ils ne cherchent pas à parler au plus grand pécheur de la terre. Au reste, Padre Marcello, on ne meurt qu'une fois et je dois m'efforcer de bien mourir; c'est ce que j'espère avec laide de mon Seigneur et de mon Dieu. »

Après avoir reçu les derniers sacrements, le bon Père demanda avec instance qu'on envoyât supplier le pape Paul V de lui accorder L'indulgence plénière, et de lui donner la bénédiction apostolique. Antonio-Luea Eustachi, eamérier et secrétaire du Souverain-Pontife, qui avait en haute estime et grande affection le Père Camille, se chargea de la supplique. La grâce fut immédiatement accordée ; le prélat vint lui-même en faire part au serviteur de Dieu, le jour même où il avait reçu 1 extrèmeonction. Camille lui répondit qu'il ne pouvait recevoir une faveur pins signalée et une plus grande grâce en cette vie; il remerciait la Providence de lui avoir accordé de mourir à Rome, pour être consolé par un si grand bien et enrichi d'un trésor si précieux. Et il ajoutait : « Que le Seigneur accorde de longues années à Sa Sainteté et la conserve de plus en plus dans sa sainte grâce ! » Camille remercia également le eamérier de la laveur dont il avait été, près d'un mourant, le gracieux intermédiaire.

Le samedi suivant, 12 juillet, le hou Père fut visité par un grand nombre de religieux, en particulier par le Padre Agostino Caraccioh, Padre Francesco Zazzera, de la congrégation de l'Oratoire, et Fia Santi, gardien des Capucins. Camille parla avec ce dernier d'une manière sublime de l'amour de Dieu ; il dit, entre autres pensées magnifiques, combien il était surpris que là créature n'aimât pas son Créateur, attendu ([lie même les êtres dépourvus déraison aiment leurs bienfaiteurs. Lorsque le Père Zaz-

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