‹ Vie de Saint Camille de LellisChapitre 29 sur 49 · C II A V [THE XX · texte numérisé non relu

C II A V [THE XX

zera prit congé de lui, il lui dit : « Quand vous entière/, dans le paradis, saluez en particulier notre cher Père, le bienheureux Philippe, qui, je l'espère, viendra au devant di' vous, pour vous recevoir, parce que vous avez été son fils spirituel en cette vie. » Le Père Caraccioh après s'être placé près de lui et lui avoir demandé avec instances, à genoux, sa bénédiction, lui dit affectueusement, au moment de le quitter, que, s'il le pouvait, il passerait près de lui nuit et jour, pour le servir et jouir de sa sainte conversation. Dans ces extrémités, l'âme se découvre; elle apparaît avec toute sa réelle grandeur ; on ne peut mieux la connaître qu'en l'observant à cette heure suprême. Nous recueillons donc, comme diamants et pierres précieuses, tous ces fragments d'entretiens où rayonne et éclate la sainteté du Père Camille. Cependant il serait trop long de raconter en détail ses paroles et ses actes pendant ses derniers jours. Ce qui paraissait plus étonnant, c'est que, réduit à une si grande faiblesse, amaigri, exténué, il conservât la langue libre, l'esprit calme et parlât avec sérénité. — On admire les dits mémorables de Socrate après avoir bu la ciguë républicaine et le calme de Caton lisant le Phèdre avant de se déchirer le sein. Nous trouvons plus admirable l'humble religieux qui, placé eu face de la mort, l'oublie pour ne parler que de Dieu et des délices éternelles, et cela, non pas cinq minutes ou un quart d'heure, mais pendant tous les jours qu assigne li sa graduelle décadence la divine miséricorde.

Plusieurs fois, ceux qui assistaient Camille l'entendaient s'entretenir amoureusement avec Dieu et dire : « Que ne vous dois-je pas, ô mon Dieu ? que d'actions de grâces j'ai à vous rendre ! » D'autres fois, les bras en croix, les yeux fixés au ciel : « Je vous remercie, disait-il, Seigneur, mon Dieu ! Je vous remercie. Je ne suis qu'un ver de terre, un misérable pécheur, indigne du moindre bien. Oh ! que vous êtes miséricordieux, Seigneur ! j'espère me sauver uniquement par un effet de votre miséricorde qui se plaît à retirer du fond de leur misère les plus grands

pécheurs. » D'autres fois, attribuant tout à la bouté de Jésus-Christ : « Seigneur, disait-il, tout ce que j'ai été, tout ce que je suis, ce que je serai, provient de votre grâce. » Quand il se rappelait sa jeunesse, il s'humiliait à ce souvenir et s'écriait en pleurant et en poussant des sanglots : « Seigneur, je me repens ; oui, j'ai un grand regret de vous avoir offensé ; je ne voudrais pas m' être comporté de la sorte; qui me donnera un torrent de larmes pour déplorer mes égarements et mes folies ? Mais j'espère en vous, Seigneur, qui êtes ma force, mon refuge et mon soutien. »

On lui apporta le tableau qu'il avait commandé. Camille l'examina et s'aperçut que le peintre lavait représenté à genoux entre la croix et la sainte Vierge, attendant que quelque goutte de sang tombât sur sa personne ; la mère de Dieu étendait la main vers son serviteur et, de sa bouche, semblait sortir ces paroles : « Epargnez votre serviteur que vous avez racheté au prix de votre sang. » — « Seigneur, s'écria Camille, vous savez que ce n est pas moi ([in l'ai ordonné ainsi ; mais puisque vous avez voulu que l'on m'ait placé sons vos pieds et sous la protection de votre sainte Mère, que ce soit pour moi un nouveau motif d'espérer que vous me ferez grâce et qu'il tombera sur moi quelque goutte de votre sang généreux pour purifier mon âme. » Ensuite se tournant vers Marie : « () très sainte Mère ! source de miséricorde, dit-il, obtenezmoi de votre divin Fils la grâce de souffrir avec une entière conformité à sa volonté dans les douleurs et les angoisses de la mort, et si cela ne suffit pas pour me laver de mes souillures, qu'il m'en envoie encore davantage. »

Qu'on ne soit point surpris qu'un homme aussi saint que le Père Camille ait pris tant de précautions pour son dernier combat avec la mort et qu'il ait tant appuyé sur le repentir de ses fautes, dont le souvenir éveillait en son âme tant de crainte. Grande est la miséricorde de Dieu, mais sa justice est infinie ; tous ceux qui ont eu de la justice de Dieu et de la misère de l'homme une idée approximative ont tremblé plus d'une fois pendant leur vie

et plus fort que jamais dans les angoisses de l'agonie. Yavons-uous pas vu le grand docteur saint Augustin, cet homme dune vertu si haute et dune conscience si délicate, faire graver, pendant sa dernière maladie, sur les murs de sa chambre, en gros caractères, les psaumes de la pénitence, qu'il lisait souvent avec les sentiments d'une tendre piété et en versant des larmes ? Pourquoi s'étonner qu'un homme qui en avait vu tant d'autres mourir, qui avait une si haute expérience de la mort, ne profitât pas pour lui-même de cette précieuse expérience ?

Camille fit placer le tableau dans un endroit où il pût aisément le voir ; il méditait continuellement sur le mystère qu'il représentait. L'infirmier reçut ordre d'avertir le Père qui L'aiderait à bien mourir, de lui rappeler sans «esse, au moment de la mort, d'espérer le salut par les mentes du sang de Jésus-Christ, et de continuer à lui parler de ce sang précieux pendant son agonie, et même un demi-quart d'heure après sa mort.

Tout, même ce qui est ordinairement agréable à la nature, était pour lui insipide et lui inspirait comme une sorte d'horreur; il souffrait beaucoup en particulier, quand, pour se sustenter, il fallait prendre quelque boisson. Depuis trente mois, il éprouvait un défaut d'appétit, plus que cela, un dégoût général; ce n'était que pour obéir aux médecins et aux assistants, qu'il ne refusait rien de ce qu'on lui présentait, se faisant une grande violence, se souvenant du fiel et du vinaigre qu'on donna au Sauveur, lui offrant ses souffrances en expiation de ses fautes. Et voulant recommander à ses enfants tous les moyens propres à nous exciter à la piété et au repentir, principalement a l'heure de la mort, où les objets qui frappent nos regards se fixent mieux dans notre esprit, il tenait attachées à ses bras diverses médailles bénites et les baisait très souvent, pour gagner l'indulgence plénière à l'article de la mort.

Le même jour, 12 juillet, Camille reçut la visite de don François de Castro, ambassadeur à Rome de Philippe III, roi d'Espagne, personnage illustre qui releva la

gloire de son blason par l'éclat de ses vertus, foula aux pieds le iaste et l'orgueil du monde, revêtit l'habit de saint Benoît et termina, dans le cloître, une vie exemplaire. Ce prince recommanda, avec une tendre affection, aux prières du saint, sa personne, ses enfants et son épouse. Ensuite il fît retirer les assistants et s'entretint en secret un moment avec Camille : on croit qu'il le supplia de s'entremettre, près de Dieu, en faveur de la famille royale et des affaires d'Espagne.

Les visites de ce jour terminées, un Père de l'Ordre lui dit : « Hier vous n'avez pas voulu de visites, et aujourd'hui Dieu vous en a envoyé un si grand nombre, qu'elles ont suppléé à la pénurie de celles d'hier. » Camille répondit : « Ce sont des religieux qui sont venus me voir ; Dieu les a envoyés pour me secourir et m'aider de leurs prières, » et, après avoir prononcé quelques autres paroles, se plaignant de l'idée avantageuse qu'on avait de lui, il ajouta : « Je n'y comprends rien ; tous viennent se recommander à mes faibles prières, comme si j'étais quelque chose ; ils ne savent pas que je suis un vil pécheur et un religieux indigne. » — Et comme ce Père lui disait : « Au moins Dieu aura égard à votre foi. — Dieu veuille, répondit-il, qu'ils ne soient pas trompés dans leur attente. »

Le dimanche, 13 juillet, dès le matin, en présence d'un grand nombre de Pères et de Frères, il se fit lire la profession de foi cpie l'on propose aux mourants. De vive voix et avec une grande piété, il protesta qu'il désirait vivre et mourir véritable et fidèle catholique, croyant avec une grande force tout ce que croit et enseigne notre mère la sainte Eglise catholique, apostolique, romaine. Dans un sentiment de foi plus délicate, Camille voulut avoir avec lui l'écrin (pu contenait cette protestation, ordonna qu'on le lui attachât au cou quand il serait mort, qu'on l'enterrât avec lui, comme confirmation de sa dernière volonté. Il baisa dévotement le crucifix qu'il avait toujours si tendrement aimé. Ses ordres furent exécutés ponctuellement.

Sur le soir, le cardinal Ginnasio envoya son neveu, Francesco Ginnasio, et son secrétaire, Emilio Spcrelli, s'informer, en son nom, de l'état du malade. « Monseigneur le cardinal me fait trop d'honneur, répondit Camille ; je ne peux pas dire que je me montrerai reconnaissant envers lui sur la terre, puisque ma vie va bientôt s'éteindre, mais si Dieu me fait la joie de jouir de sa présence dans le ciel, je me souviendrai de prier pour son Emmenée. »

Quand les visites eurent pris fin, il fit avec une grande piété des actes d'union avec Dieu. Camille voulut qu'on lui apportât son tableau qu'il ne perdait jamais de vue ; il baisa chacune des images et fixant les yeux sur elles, il leur adressa des paroles douces et affectueuses. Ces effusions d'âmes s'adressèrent d'abord à Jésus crucifié : « 0 mon Sauveur ! lui dit-il, ô vous qui êtes si miséricordieux, je vous recommande cette âme que vous avez rachetée, en répandant jusqu'à la dernière goutte le sang qui coulait dans vos veines. Faites, par un effet de votre bonté infinie, que cette âme qui sortit de votre sein par la création retourne à vous purifiée par votre douloureuse Passion et votre mort cruelle sur la croix. Comme les éléments retournent à leur centre, qu'ainsi je retourne à vous, ô mon Dieu ! Lavez, je vous en conjure, avec une goutte de ce saiii>' divin, toutes mes souillures. C'est auprès de vous que j'accours, auprès devons dont le propre est d'être miséricordieux et de pardonner toujours. Si vous me rejetez, où irai-je ? Il faudra, ne le permettez pas, Seigneur, que je tombe dans l'éternel abîme. C est pourquoi, ô Seigneur plein de clémence ! pardonnez à votre serviteur que vous avez racheté avec votre précieux sang; c'est en vous, Seigneur, que j'ai fixé l'ancre de mon espérance! » Puis, se tournant vers la Vierge : « O bienheureuse mère de Dieu ! lui dit-il, par vos gémissements, par vos larmes et la constance que vous avez montrée au pied de la croix, obtenez-moi, ô ma Reine ! de gémir sur mes péchés et de supporter avec courage toutes mes douleurs ; obtenez-moi de votre divin Fils le pardon de

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