VERTUS DE FOI ET D'ESPERANCE
ter leurs palais. Après qu'il eut renonce à la charge de Général, un de ses religieux lui demandant un jour pourquoi il ne visitait pas quelquefois le cardinal protecteur; ou les cardinaux del Monte, Lante, Crescendi, qui l'aimaient beaucoup; ou les cardinaux neveux de Pape, et d'autres de plus grande autorité, qui favorisaient l'Ordre : « Ce n'est plus le temps, mon Père, répondit-il, de songer à ces visites; Camille se tient les éperons aux pieds; il attend d'heure en heure la citation à comparoir devant le divin tribunal ; et il a besoin de mettre au ciel tout son espoir et toutes ses pensées. » Vn jour, rencontrant à Rome un prélat, son intime ami : « Cher Père, lui dit ce prélat, il y a bien longtemps que je ne vous ai vu ; comment vous portez-vous? » Alors Camille, avec son esprit et son cœur (pu vivait dans l'autre monde, levant la main vers le ciel : « Nous sommes vieux, dit-il, et nous devons faire notre voyage là-haut ! » Le prélat fut touché de ses paroles et embrassa tendrement Camille : a C'est ainsi, » répliqua-t-il, et s'éloigna baigné de larmes, le canir plein de componction. — Cette continuelle pensée de la mort n'excitait pas seulement Camille a une ferme espérance du paradis, elle l'encourageait à accroître chaque jour ses fatigues, à trouver ses délices dans les hôpitaux, à vivre très content au milieu des misères et des puanteurs. C'est qu'il servait, dans lespauvres, ce Dieu dont il espérait uniquement la récompense promise aux hommes miséricordieux, qui reconnaissent, dans les pauvres, Jésus-Christ. Camille voulait aussi que les autres réglassent leur vie sur la pensée de la mort et unissent toutes leurs espérances dans les seuls biens de l'autre vie. « Dans l'autre vie, avait-il coutume de dire, il n'y a pas d'autre alternative qu'une éternité de biens ou une éternité de maux. » Etant allé un jour respirer l'air pur dans une vigne de la Congrégation, il y trouva quarante paysans qui travaillaient ;i sa culture ; après leur avoir adressé quelques douces paroles : «• Regardez là-haut, frères, leur dit-il, et souvenez-vous qu'au ciel, il n'y a plus ni pelles, ni pioches, mais la vie éternelle et l'éternel repos; pensez à la
mort, mettez toute votre espérance en Dieu et appliquezvous à vivre toujours dans la sainte grâce. » — Un autre fait significatif lui arriva clans l'hôpital du Saint-Esprit. Camille voulait refaire le lit d'un malade que la faiblesse et la vieillesse empêchaient de se lever. Quand il était plus robuste et soldat, contait-il à Camille, il bondissait d'une bien autre façon : et il partait de là pour énumerer les prouesses, les batailles où il avait combattu, et les places forcées en Flandre pendant la campagne, et sa montée à lassant le premier sur les murs d'Anvers, et beaucoup d'autres traits de bravoure. Camille écouta avec beaucoup de patience sans interrompre; lorsqu'il vit le soldat respirer un peu pour prendre haleine : « Mon frère, lui dit-il avec une grande douceur, maintenant vous êtes vieux; vous n'avez plus à faire qu'une preuve de vaillance, et, lui montrant le ciel et la terre, vous n'avez plus à faire qu'un saut depuis ici jusque-là. » Et continuant de raisonner sur ce saut, il l'avertit de sa mort prochaine, l'exhorta à se pourvoir de vrais biens, à se tenir bien préparé et conclut : « Ce serait une grande sottise de s'embarquer pour un si long voyage, sans le biscuit d'oeuvres vertueuses et saintes. »
Ce qu'il insinuait aux autres, il se l'appliquait. C'était sa coutume de dire : <c Je me tiens eii ce monde comme dans une chambre d'hôtel ; on loge la nuit, on part la matin. » Souvent il s'arrêtait à contempler un mort ou un moribond et s'appliquait l'importante leçon qui ressort de l extrême misère de l'homme; pour en mieux profiter, il allait volontiers dans les cimetières voir inhumer les cadavres. Du reste, il ne laissait passer aucune occasion pour raviver en lui ou dans les autres la pensée de la mort et en tirer quelque meilleure raison de se détacher de la terre et de mettre toute son espérance au ciel. A l'époque où il était chargé de l'hôpital dans la rue délie Carrozze, le cardinal Cusco vint lui faire visite; Camille L'induisit à inspecter les chambres, la cuisine, le dispensaire, la garde-robe, et le conduisit tout doucement, sans rien dire, jusqu'à la chambre des morts, où se trouvaient.
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rangés à terre, quatorze cadavres. Le cardinal ne put supporter la vue d'un tel spectacle. Il n'en fut pas de même pour Camille; ces morts étaient autant de livres où il apprenait le mépris de tous les biens visibles, où il puisait la plus haute estime des biens éternels.
De l'amoureuse confiance qu'il mettait dans les mérites de Jésus-Christ, Camille ne séparait point une grande crainte des jugements de Dieu. Vn jour, il en fut saisi avec une telle véhémence, (pion l'entendit s'écrier : « Qui sait? qui sait ce qu'il en sera de moi? qui sait si je me sauverai? » Dès lors, il observa un plus rigoureux silence, pour être certain de ne pas offenser, même dans les plus petites choses, la majesté divine. Pendant qu'il était de service à l'hôpital, il fut vu, un jour, assez pâle de visage : interrogé d'où venait cette pâleur : « Si l'homme, répondit-il, considérait bien la mort, il ne parlerait jamais; pour moi, en y pensant, je suis tout épouvanté. » Mais ensuite, s excitant à la confiance, il ajoutait : « Seigneur, que sera-t-il de moi? Votre sang m'a donne le salut. »
Dans toutes les occasions propices, il parlait des fins dernières. En assistant les moribonds, s'il se trouvait quelque personne dans la chambre mortuaire, il leur basait un petit sermon sur la mort et sur le compte très minutieux qu'il faudra rendre à Dieu; dans sa conclusion, il les encourageait a fuir le mal et à méditer les années éternelles. On peut, affirmer que le Père Camille vivait comme s'il eût toujours eu à ses pieds la faux de la mort, el dans ses oreilles le son de la trompette du dernier jugement; son âme habitait plus le ciel que la terre et il aurait pu dire avec saint Paul : « Notre conversation est dans les cieux . Nostra autem conçersatio in cœlis est. »
Les sept OEuvrcs de miséricorde corporelle. — 3. Lo"-cr le voyageurs.
De la charité de saint Camille.
(rcas^gjy ar la foi, nous entrons clans la lumière de Dieu, IË WJ'- autant qu'il a voulu nous le permettre; par l'es- ( '0 Wëjf) pérance , nous attendons avec une confiance ferme les biens qu'il nous a promis; par la charité, nous commençons dès ici-bas à entrer en possession de ces biens. Au sortir de cette vie, tous les voiles doivent tomber; il n'y aura plus, au terme du voyage, place pour la foi et l'espérance. La charité, au contraire, trouvera dans le ciel son accroissement définitif et son couronnement. Le propre des saints, c'est donc d'être constitués dans la charité fixe ; et la meilleure marque, la plus décisive présomption de leur sainteté, c'est qu'ils pratiquent, à un degré éminent, la charité dès ici-bas. Nous verrons, dans ce chapitre, comment saint Camille a pratiqué la charité envers Dieu et envers le prochain, spécialement dans l'assistance des malades, objet propre de sa dévotion et de son Ordre monastique.
Donc depuis l'heureux moment où Camille lut attiré
par le ciel à la connaissance de la divine majesté, son àme lut embrasée d'un si grand feu d'amour du souverain bien, qu'elle ne cessa d'aimer Dieu par-dessus toutes choses et d aimer le prochain pour l'amour de Dieu. Trouvant son cœur trop étroit, il désirait lavoir plus vaste pour aimer Dieu infiniment; il disait que ce n'était pas une indiscrétion, ou, du moins, il considérait comme une indiscrétion permise le désir de surpasser en amour les anges et même les séraphins du ciel. Pour entretenir et augmenter cette flamme, il usait pieusement de tous les moyens ; il la ranimait par d'ardents soupirs, par des oraisons jaculatoires, par des actes répétés de charité et de contrition, par des actions de grâce, par de magnanimes résolutions, par des désirs enflammés de souffrir beaucoup et de se consumer tout entier dans l'holocauste de l'amour divin. Ces actes étaient posés par lui avec une telle intensité, qu ils arrivaient à le transporter en extase, jusqu'à resplendir sur son visage comme les rayons du soleil. Un jour, cela lui arriva, à Xaples, pendant qu'il discourait, avec les siens, des grâces de la pureté ; une autre fois , à Rome, pendant qu'il s'entretenait de la chante'', avec le Père Zazzera, disciple de saint Philippe de Néri : cette fois, la lumière qui jaillissait de son visage se réverbérait sur la face de toutes les personnes présentes.
Ces extases le surprenaient encore dans d'autres actions. De fait, cela lui arriva plusieurs fois à l'hôpital du Saint-Esprit. En faisant la charité aux infirmes, il se voyait lui-même abstrait de ses sens, avec la face enflammée, hors de lui-même, il allait, dansait et chantait, en l'honneur de Dieu, des versets pleins d'amour. Quelquefois, en donnant la nourriture aux infirmes, il était ravi au point de ne plus trouver leur bouche : ainsi l'attesta un de ses religieux qui, le voyant un jour dans un tel état, l'accosta et l'appela pour qu'il lui donnât l'écuelle; pendant un temps notable, Camille ne lui répondit point, jusqu à ce que, revenu à ses sens, il poussât un doux soupir, comme s'il se fut réveillé d'un profond sommeil. Un
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fait analogue, arrivé au grand hôpital de Milan, fut attesté par le révérend Jérôme Mattei, recteur de l'église de Santa Maria ciel Calçario. Ce prêtre était allé à l'hôpital pour inviter Camille à venir dans sa propre maison; il le trouva occupé au soin d'un malade atteint d'une fièvre très grave. Pour l'attendre, ce pieux prêtre s'arrêta ; tout à coup Camille, enlevé de corps et d'esprit, s'élevait de terre, et se transportait si haut, qu'il heurta le pavillon du lit et fit tomber la pomme, qui alla frapper la tète du malade. Au cri du malade et à l'arrivée du chirurgien, Camille revint à lui, et, plein de confusion pour cet accident, se prosterna aux pieds de l'infirme, le conjura de lui pardonner, l'embrassa et le bénit. Quelques moments après, le malade, guéri de la fièvre et de la blessure, pouvait, sain et sauf, quitter l'hôpital.
Ce feu divin se montrait en lui très ardent lorsqu'il célébrait la sainte messe. Dans l'accomplissement d'une action si sainte, et d'une manière particulière au moment de la consécration, on le voyait le visage rayonnant, baigné de chaudes larmes, immobile, hors de lui-même, en proie aux palpitations, répandant d'amoureux soupirs. Les effusions de ce cœur très ardent n'étaient pas moindres, lorsqu'il récitait l'office divin ou traitait avec Dieu dans ses pieuses oraisons. Un de ces compagnons raconte à ce propos qu'étant entré avec lui dans l'église de Saint-Roch , à Rome, après quelques instants il s'apperçut que Camille n'était plus dans l'église : tout mortifié de ce contre-temps, il sortit à la hâte, et, dans la crainte d'être réprimandé, courut quelque temps pour rejoindre le bon Père; quand il l'eut rejoint, à sa grande surprise, il le vit tout absorbé en Dieu, de sorte qu'il ne s'était pas encore aperçu de sa sortie de l'église et de son voyage seul.
Camille avait coutume de faire, avant la messe, une longue préparation, et après la messe une longue action de grâces : dans ces deux actions, quels étaient les sentiments de son cœur, les anges de Dieu, qui en lurent témoins, le pourraient seuls dire. Dans les pro-
cédures canoniques, on découvrit seulement que pour s'y livrer à sa convenance, il se retirait à l'écart, sans trouble, tout recueilli et immobile, élevant souvent ses regards vers le crucifix. A ce moment, si quelqu'un venait lui adresser quelque parole, il lui faisait signe de se taire, et, avant d avoir terminé, ne lui donnait point de réponse. C'était sa volonté qu'on portât un grand respect aux prêtres, disant qu'ils sont les ministres de Dieu et ses secrétaires. Souvent il répétait cette parole de saint François, que, s'il venait en terre, un ange et puis un prêtre, par respect pour le sacerdoce, il saluerait d'abord le prêtre, puis l'ange. Volontiers il ajoutait que si le respect qu'on a pour les serviteurs d'un prince l'ait découvrir l'estime que l'on professe j^our le prince luimême, ainsi, la vénération que l'on témoigne au prêtre montre l'amour dont on est pénétré pour Dieu.
Du grand amour de Dieu qui embrasait Camille, naissait en lui aine haine mortelle de toute faute, même des fautes vénielles, etilse serait plutôt laissé mettre en pièces que de les commettre. De là aussi naissait cette soit ardente de la divine parole, qui le poussait à entendre le plus souvent qu'il pouvait les sermons et les prédications publiques; d'ordinaire, ilse plaçait sur les bancs du peuple pour n'être pas si facilement vu ; malgré cette précaution, beaucoup de religieux, dignes appréciateurs de ses nierites, allaient à sa rencontre pour le recevoir et le faire asseoir aux premiers rangs. Camille indiquait le profit qu'il tirait de ces instructions, par ces paroles : « Comme le pain et les autres aliments donnent goût au palais, nourrissent et fortifient les membres, de même entendre parler de Dieu donne, à l'esprit, un goût et une force extraordinaire. »
De même encore que le feu ne se renferme pas en luimême, mais se dilate toujours et envahit toute matière qui l'entoure, de même l'ardeur de la charité de Camille ne se bornait pas à dilater son cœur, mais se fondait avec un zèle insatiable, pour gagner, autant qu'il le pouvait, des âmes à Dieu. Sous cette inspiration, il ne ces-
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sait de faire de brûlants discours, il les prononçait sur les places publiques ; sa parole embrasait tous les cœurs ; et ceux qui l'avaient entendue, s'en allaient, pleins de ferveur et de dévotion, pleurant leurs péchés. Le bon Père se lamentait de n'avoir pas la langue d'un saint Paul, pour réveiller dans le genre humain la parfaite détestation du péché et pour convertir à Dieu tout 1 univers. Pendant son séjour à Bocchianico, il lui fut dit que quand il prêchait à l'église, beaucoup se tenaient sur la place publique à se promener ou à causer entre eux d'intérêt ou de choses inutiles. Sur l'avis qu'il en reçut, Camille sortit de l'église et changeant en chaire un bout de mur assez élevé, tenant en main le crucifix, il commença un nouveau discours par ces paroles : « Puisque vous ne voulez pas venir me trouver à l'église, pour entendre la parole de Dieu, je me suis résolu à venir vous trouver et à offrir, sur la place, pour vos âmes, un comptoir spirituel. » Son discours se continua avec tant d'énergie et 'une telle ferveur, qu'il paraissait un séraphin descendu du ciel, tant furent excellentes les choses qu'il dit sur les perfections de Dieu et sur la malice du péché, avec une voix si élevée et si claire, que la foule en fut profondément émue et toute stupéfiée par la nouveauté de la démarche. Pour la conclusion de son discours il dit : « Comme les autres, dans les comptoirs, terminent leur boniment en essayant de vendre quelque chose au peuple, ainsi, pour la fin de mon discours, je ne veux pas vous vendre quelque chose, mais vous donner un objet bénit et pieux. » Tout l'auditoire était attentif, se demandant ce que serait ce don; alors tirant de sa poitrine un cornet de médailles, il distribua à chacun la sienne. Ensuite leur mettant en main le tableau des indulgences, il le lut depuis le commencement jusqu'à la fin et en donna l'explication. Mais dans le doute qu'ils pussent facilement le retenir de mémoire, il fit attacher le tableau au mur de l'église, afin que chacun put le lire ou se le faire lire. Par cette action signalée, par cet acte de zèle extraordinaire, fut racheté le mauvais exemple
PARFAITE CHARITÉ '•'>i)~
qu'avait donné Camille dans sa jeunesse, par des jeux et par les divertissements auxquels il s était livré sur cette même place.
Informé que beaucoup de pauvres filles et quelques dames honteuses n'assistaient pas à la messe les jours de précepte, par défaut de vêtements proportionnés à leur condition, le bon Père fut ému de compassion et animé du désir d'aider les âmes. Dans ce dessein, il prit des ornements sacerdotaux, un calice, un missel, des cierges et tous les objets liturgiques indispensables à la célébration du sacrifice, et l'offrit dans une j)etite église où toutes pouvaient venir sans honte entendre la messe et recevoir les sacrements. Après le sacrifice, ajoutant charité à charité, il leur adressait un petit discours spirituel, les instruisait des divers points de la doctrine chrétienne et spécialement de la pratique de la confession. Pour que cette charité pût se transmettre à tous ceux qui en avaient besoin, il laissait à la maison de Bocchianico trois prêtres et leur ordonnait de célébrer, les jours de fête, dans trois églises distinctes. Incroyables étaient ses industries pour empêcher le péché : il disait -qu'il eût volontiers versé son sang pour détruire le péché, aider les âmes et les mettre en aràce. Par de fervents discours et de doux entretiens, il attirait tout le monde à aimer Dieu, à quitter la vie molle et à suivre la vertu. Nous pourrions citer beaucoup d'autres faits; mais il est temps de parler des pratiques spéciales de la charité de Camille, comme Fondateur des Clercs réguliers, Ministre des infirmes.
L'amour de Camille pour les pauvres des hôpitaux fut sa vertu de prédilection, la vertu pour laquelle Dieu lavait choisi : il la poussa à un si haut degré qu'il lui suffisait de les voir pour s'attendrir sur leur sort et oublier tout le reste. En eux, il considérait Jésus-Christ, il s imaginait que chaque malade était le Sauveur lui-même; il leur demandait pardon et grâce pour ses péchés; se tenait en leur présence avec le même respect que s'il eût été réellement en présence de Dieu, leur présentant souvent la nourriture tète découverte et à genoux.
Une nuit, dans l'hôpital du Saint-Esprit, à l'infirmerie des fous, son compagnon le trouva agenouillé, face à face avec un malade, qui avait la bouche rongée par un chancre pestilentiel, dont on ne pouvait supporter l'infection. Camille respirait son haleine, comme s'il eût été insensible aux mauvaises odeurs , ou plutôt comme s'il eût contemplé les plaies de Jésus en croix. Ce malade dégoûtant, il le regardait avec des veux tendres et le visage souriant; il lui adressait des paroles si caressantes et si flatteuses, qu'il semblait, fou d'amour, lui dire : « Mon seigneur, mon ami, des délices de mon coeur, que puis-je faire pour votre service ? »
Camille vivait en quelque sorte comme les anges, dont le propre est d'intervenir dans les actions humaines, de de manière à ne pas perdre de vue la contemplation de Dieu. Cet ange de la terre avait tellement l'esprit fixé sur les biens célestes, que ses charges nombreuses envers les .pauvres et le gouvernement de l'Ordre n'empêchaient point cette heureuse union. Il était arrivé à ce degré de perfection ou les deux vies active et contemplative n'en forment plus qu'une, sans que l'une nuise à l'autre, mais s'aident toutes les deux réciproquement : car l'exercice de ses bonnes œuvres rendait son oraison plus efficace et la dévotion qu'il retirait de l'oraison le rendait plus prompt à faire le bien. '
Un jour, le Directeur du San-Spirito fit appeler Camille; le bon Père était alors à l'infirmerie; il donnait ;i manger à un pauvre : « Dites à Monseigneur, répondit le serviteur de Dieu, que je suis occupé avec Jésus-Christ, quand j'aurai terminé, je ferai ce que m'ordonne sa Seigneurie. » L'administrateur fut si touché de cette réponse que, quand Camille alla le voir, il le reconduisit jusqu'à la dernière marche de l'escalier, le regardant et l'honorant comme un grand serviteur de Dieu.
Après avoir donné la nourriture à un malade tout couvert de plaies et lui avoir témoigné toutes sortes de bonnes grâces, le bon Père entendit néanmoins le pauvre, aigri par la violence du mal, manifester son mécontentement.
Alors Camille, touché de compassion pour lui, 1 embrassa, le caressa et lui dit affectueusement : « Mon très cher frère, je vous eu conjure, pour l'amour de Notre- Seigneur Jésus-Christ, ne vous attristez pas, ne vous affligez pas davantage; car je suis prêt à vous servir, à faire tout ce que vous me commanderez, et sachez que je ne m'éloignerai pas d'ici que je ne vous aie vu content et satisfait. » Par ces paroles et d'autres semblables, il le tranquillisa et le consola.
Dans l'hôpital dell' Annunziata de Xaples, faisant le lit d'un malade qu'il n'avait pu rafraîchir depuis quelques jours, ;t cause de la gravité du mal, il trouva que ces plaies avaient donné naissance à beaucoup de vers et qu'un oreiller en était presque rempli. Les montrant à ses religieux, qui remplissaient près de lui le même ministère : (( Voilà, mes enfants, leur dit-il, voilà des fleurs et des pierres précieuses qui doivent composer la couronne qui ceindra nos fronts dans le ciel. Je remercie Dieu de ce qu'il nous a fait la grâce de nous confier la sainte mission de secourir nos frères. » Aussitôt il nettoya le malade de toutes ses immondices et lui donna du linge propre.
Si les malades ne pouvaient se remuer et qu'il fût nécessaire de les aider pour leur faire changer de linge, ou faire leur lit. ou pour d'autres besoins, malade lui-même et vieux, il les levait, les emportait dans ses bras, passait ensuite à un autre, avec la même attention, la même affection, le même respect, que s'il se fut agi du fils d'un grand prince. Que dis-je d'un prince ? Il semblait qu'il portait dans ses bras, comme autrefois le saint vieillard Siméon, le Sauveur du monde. Le malade le plus couvert de lèpre, le plus contagieux de l'hôpital, il l'embrassait sans la moindre répugnance, il approchait son visage du sien, respirait son haleine, soutenait, avec sa tète, la tête du pauvre dolent, avec la même tendresse et la même dévotion, que si la tète de son doux Jésus, meurtrie par la couronne d'épines, se fût reposée sur la sienne. Ce que d'autres font par force, en servant les malades, il le
Taisait avec une joie extrême et une affection inexprimable. Pendant le court espace de temps que le malade passait dans un autre lit, il veillait, avec un soin fidèle à tout ce dont il avait besoin, à ce qu'il ne restât pas découvert, la tète basse et qu'il ne souffrît pas du froid.
Quand il se rendait à l'hôpital, quoiqu'il n'y rencontrât que des objets dégoûtants, des odeurs infectes, un abrégé de toutes les misères, il marchait avec autant d'ardeur et de joie que s'il se fût dirigé vers un parterre délicieux! Le docteur Barthélémy de la Croix, médecin et bienfaiteur de l'Institut, le rencontra un jour sur le soir et lui demanda où il allait à cette heure; Camille lui répondit qu'il allait se promener dans un très beau jardin, orné de mille fleurs et d'une grande variété de fruits, qui se trouvait près du château Saint-Ange. Le docteur en fut très surpris, car il ne connaissait, dans ces parages, ni jardin, ni verger. Alors Camille souriant lui dit : « Ce jardin, c'est l'hôpital du Saint-Esprit. » Le docteur reçut avec édification cette touchante réponse.
Un de ses religieux lui demandait s'il se plaisait à l'hôpital; surpris de cette demande, qu'il trouvait étrange, il répondit : « Comment ne me trouverais-je pas bien dans l'hôpital, étant dans le Paradis terrestre, avec l'espérance et le gage certain de jouir de celui du ciel ? »
S'il était naturellement taciturne et mélancolique, dès qu'il entrait dans quelque hôpital à l'instant son front se déridait, les nuages de tristesse se dissipaient; il était non seulement content et réjoui, mais il égayait tout le monde et sa vue seule rendait la joie aux malades. Les aveugles eux-mêmes étendaient les mains et le saluaient par son nom. La présence du serviteur de Dieu était comme celle de l'ange qui reconnaît les eaux de la piscine. Mais l'ange du Seigneur n'en guérissait qu'un seul à la fois, tandis que la vue de Camille apportait à tous secours et consolation.
Chose merveilleuse, il semblait que son ombre et sa présence, semblables à celle de saint Pierre, procuraient aux malades, la santé et le soulagement. Quand il entrait
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dans les salles, il recherchait ceux qui étaient le plus en danger, les plus voisins de la mort, il prenait tous les moyens possibles pour qu ils mourussent en état de grâce, consolés et sans regrets de la vie. Dans toutes ces occupations extérieures, il ne se proposait d'autre fin (pie la plus grande gloire de Dieu et le salut des âmes de ces infortunés, pour lesquels il prenait tant de peines et essuvait tant de fatigues.
En donnant à manger aux malades, il. était si attentil à cette action, qu'il paraissait n'avoir rien autre chose il taire. Dune main, il leur présentait la nourriture; de l'autre, il leur soutenait la tète ou éloignait les mouches de leur visage; avec ses veux il examinait s il leur manquait quelque chose ou s'ils témoignaient du dégoût pour la nourriture ; avec ses oreilles, il se montrait attentif à leurs ordres; avec la langue, il leur demandait s'ils éprouvaient quelque répugnance pour l'aliment qu'il leur offrait, et, s'il leur ('-tait désagréable, il leur en apportait un autre. Quand ces malades éprouvaient de la répugnance, ou de fortes douleurs, il les priait affectueusement de prendre courage.' de s efforcer de plaire à Dieu, les exhortait à la patience, en leur parlant de la Passion du Sauveur, et, avec le cœur, il priait Dieu de leur accorder sa grâce. Quand ils avaient achevé leur repas, il ne s éloignait d eux que s'ils l'avaient assuré, de leur propre bouche, qu'ils étaient contents et satisfaits. et ne désiraient pas autre chose. En les quittant, souvenl il leur faisait baiser le Crucifix, les aspergeait d'ea\i bénite, leur baisait les pieds et les mains et se recommandait à leurs prières. C'était sa coutume de dire : « Dieu veuille qu'à l'heure de ma mort je sois secouru par un soupir ou une bénédiction de ces pauvres ! » Ordinairement il leur présentait des essuie-mains, et, quand ils ne pouvaient s'en servir, il les essuvait lui-même. Enfin il arrangeait leur couverture avec le plus grand soin, afin qu ils n éprouvassent pas la moindre incommodité. De quelles attentions délicates n'entourait-il pas ces bienaimés pauvres ! Dans sa délicate sollicitude, il les pei-
gnait, leur coupait les ongles, lavait et pansait leurs plaies, nettoyait leur bouche, dont il tempérait l'ardeur dévorante en leur donnant à boire de l'eau fraîche. Comme si rien ne pouvait le satisfaire, il échauffait encore leurs pieds, leur lavait tout le corps, les délivrait de ces insectes sales et affamés qui les tourmentaient, et qui s'attachaient à lui en grand nombre. Quel genre de prévenance n'inventa pas sa charité pour les réconforter et les faire revenir à eux-mêmes ! Il leur humectait continuellement les tempes et les narines avec du vinaigre. Quelquefois, quand il descendait les infirmes de leur lit, il quittait ses pantoufles pour en chausser les pauvres, afin que ceux-ci ne reposassent pas leurs pieds sur le pavé; afin qu'ils n'eussent pas froid, il se dépouillait de ses vêtements et les couvrait; d'autres fois, il les couvrait de son chapeau ou de son bonnet, restant lui-même sans chapeau, sans pantoufles, sans surtout, et ne faisant nulle attention aux incommodités qu'il éprouvait.
Ordinairement il portait dans l'hôpital, par-dessus la soutane, une couverture ou tunique de toile grossière, il faisait cela, non seulement par humilité et en esprit de pauvreté, mais encore pour la propreté, parce qu'il embrassait ordinairement les malades. Au commencement de son pontificat, le pape Clément XIII, se rendit deux lois à l'hôpital du Saint-Esprit. Camille, en tablier de toile, ne rougit pas de lui baiser les pieds. Le Souverain- Pontife en fut si édifié que, pour le service de l'hôpital, il profita, en plusieurs circonstances, de ses avis. Plus d'une heure durant, il s'entretint avec lui, de ce qui regardait le gouvernement général et la bonne administration de cet établissement.
Camille avait coutume de porter aux malades des douceurs et des fruits, suivant les maladies et suivant les saisons. Un jour, dans la crainte qu'il ne s'ensuivit quelques résultats fâcheux, il provoqua une réunion de médecins, afin qu'on lui signalât en détail ce qui pouvait être, selon les cas, utile ou nuisible. Ces indications relatives à la diversité des maladies et des médicaments
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avaient été consignées sur une note écrite. Comme la charité doit toujours s'unir à la prudence, pour ne pas se tromper, Camille portait toujours cette note clans son sein. C'était son vade-mecum d infirmier.
Quand il veillait la nuit dans les hôpitaux, il était chargé de beaucoup de choses. Outre son crucifix qu'il tenait toujours à la main pour le cas de mort et le livre pour aider à bien mourir, il avait trois flacons suspendus ;i sa ceinture : un d'eau bénite, un de vinaigre, et, pour réconforter les malades, un de bouillon. Pour le même usage, il portait encore deux grands vases d étaiu avec une écuelle.
Souvent il allait à la cuisine hure cuire ou surveiller ce, que 1 on donnait aux malades; quand ils étaient convenablement préparés, il portait lui-même ces aliments. La charité le rendait encore semblable à une tendre nourrice, il passait voir très souvent de pauvres enfants malades et les sustentait par une nourriture légère. Les pharmacies recevaient encore ses visites, pour commander et chercher des remèdes, qu'il emportait à l'hôpital. En tout et partout, il avait 'pour mobile unique la charité.
Quand, la nuit, il était occupé dans les hôpitaux, il parcourait lentement les salles, rajustait les couvertures des malades ou consacrait, à ses risques et périls, ses loisirs à l'extermination de ces animalcules immondes, qui tourmentent plus volontiers les vieillards. Parfois, quand il s'adressait à des malades étrangers, qui ne savaient pas l'italien, il leur parlait une langue mi-partie d'italien, d'espagnol, de français, voire de grec; car il avait appris ce dernier idiome pendant son séjour en Esclavonie. Selon le conseil et l'exemple de saint Paul, Camille se faisait tout à tous, pour gagner tout le monde à Jésus- Christ.
Un jour, il rencontra, dans la salle des fous, un malade tellement répugnant et couvert d'ordures, qu on ne pouvait le regarder sans éprouver une vive répugnance. Touché d'une tendre compassion pour ce malheureux, il
aurait voulu le soulager à 1 instant ; mais l'opération demandait beaucoup de temps et de soins, car les immondices dont il était couvert formaient comme des écailles. Sans qu'aucun des siens lut informé de son dessein, Camille quitte le malade, court à la maison, fait apporter une baignoire, un morceau de savon, une serviette blanche, avec deux ou trois paquets d'herbes odoriférantes. De retour à l'hôpital, il fait chauffer une chau- ' dière d'eau avec infusion des herbes, place le pauvre dans la baignoire, le lave de la tête aux pieds, l'essuie avec la serviette et procure à ce malheureux le plus grand soulagement, en purgeant son corps de la vermine et des souillures qui l'infestaient. Ce pauvre passait, pour ainsi dire, du milieu des épines au milieu des roses, ne pouvant se lasser de remercier le serviteur de Dieu d un tel bienfait.
Camille ne savait parler d'autre chose que de la charité : c'était le sujet ordinaire de ses entretiens et de ses discours , il aurait voulu le graver dans tous les cœurs. Plus d'une fois, conversant avec ses religieux de cette vertu, il était tellement embrasé du feu céleste, que son visage rayonnait de lumière. Pour exciter plus vivement encore ses religieux à pratiquer cette vertu, qui est la reine de toutes les autres, il avait coutume de rappeler les paroles même du Sauveur, quelquefois celles d'Isaïe : « Hirc est requies mea reficere ïassum et hoc est meum refrigerium : Mes délices et mon repos, c'est d'accorder du soulagement à celui qui est fatigué » xxvm, 12 . Ces paroles étaient si souvent rappelées qu'il semblait qu'elles lussent gravées dans son eamr. Dans la crainte que cette répétition ne fatiguât ses Frères, il aimait à citer les exemples de saint Jean lévangéhste redisant sans cesse à ses disciples ces paroles d'or : « Filioli diligite alterutrum : Mes petits enfants, aimez-vous les uns les autres. » I Ep., ni, 18). Saint Jean, pour héritage, ne laissait pas autre chose que le précepte de l'amour, car en lui sont renfermés tous les préceptes, et la perfection chrétienne s ensuit : <c Ainsi, mes Frères, ajoutait-il,
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ne sovez pas surpris que je réputé si souvent (pie vous devez être compatissants et miséricordieux; je suis comme les clercs de village, qui, selon le dicton populaire, ne savent lire que dans leur missel: moi aussi, je ne sais parler d'autre chose que de la charité. »
Quand il voyait un séculier faire l'aumône aux pauvres des hôpitaux et leur porter quelque secours, il en paraissait jaloux, comme s'il eût enlevé son propre bien; c'était, pour lui, un nouveau motif de s'enflammer d'une charité plus ardente. Souvent il comparait les hôpitaux à des mines d'or et d'argent, où tous pouvaient puiser dis trésors pour l'éternité : « Voulez-vous savoir, disait-il un jour, si vous agissez selon les vues de Dieu, si vous marchez dans les voies de la perfection et si vous pouvez avoir l'espérance fondée d'être prédestinés? Examinezvous vous-mêmes et voyez comment vous remplissez la promesse que vous avez faite à Dieu. Si vous êtes brûlants d'amour et pleins de ferveur dans le ministère de notre Institut, c'est un signe de bon augure, mais si vous êtes froids, sachez que vous êtes dans le chemin de la perdition. »
La patience n'est pas moins nécessaire, à l'égard des pauvres, que la charité. Camille affirmait que, pour reçu m peu se des bienfaits dont il les avait comblés, il en avait reçu des coups, des injures, des paroles outrageantes, qu'ils lui avaient craché à la figure. C'était sa pensée que. dans le ministère, pour n<' souffrir <jii indignités, il fallait contempler la créature dans le créateur, se confiner dans l'esprit d oraison, d'humilité, de patience, de grandeur d'âme et d'ardente charité.
Dans les instructions à ses religieux et dans les conférences spirituelles il ne se bornait pas à la théorie delà charité, mais insistait sur la bonne pratique. Ainsi il enseignait à soigner les malades, à leur donner à manger à propos, à faire leurs lits sans les incommoder ou leur nuire, à leur rafraîchir la bouche et à les soigner dans la saison rigoureuse. Pour s'assurer de leur expérience, il faisait porter par des religieux, devant les malades, des tables,
des lianes, des matelas, des draps et autres accessoires d'un lit. leur ordonnait de se mettre à l'œuvre, leur apprenait comment il fallait s'y prendre et voyait s ils avaient réussis. Avec un plus grand zèle encore, il voulait savoir s ils étaient à même de faire réciter aux mourants des actes de loi, de leur adresser des exhortations, et de recommander les âmes à Dieu.
Si, dans la lecture du réfectoire, il était question de la charité, il faisait répéter plusieurs lois ee passage, et son âme se repaissait avec délices de cette nourriture spirituelle. S il entendait quelque prédicateur qui ne parlât pas, dans son discours, de la charité, ce discours. quoique rempli de traits brillants et spirituels, était pour lui comme une bague d or sans pierre précieuse.
Etait-il retenu à la maison par la maladie ou par quelque autre motif, il semblait alors sous l'action de la contrainte et comme renfermé par force dans une prison. Par la pensée, il était toujours au milieu des pauvres des hôpitaux : il s'informait sans cesse de leur état et voulait savoir en détail tout ce qui les concernait
Un jour, se rendant à l'hôpital de San-Spirito, il trouva, sur le pont Saint-Ange, un pauvre étendu par terre, entouré d un groupe de personnes qui le regardaient avec compassion. Le bon Père le releva et 1 emporta il I hôpital. Chemin faisant, il rencontra sur ses pas une femme qui balayait le devant de sa maison et soulevait iinr grande poussière : « Madame, lui dit-il, avez la honte d attendre que ce malheureux soit passé. »
Camille voulait que ses religieux, en se rendant à l'hôpital, marchassent très vite, afin d avoir plus de temps à consacrer aux infirmes. Un jour le Frère qui guidait la marche allait fort lentement ; le Père à son arrivée ;i L'hôpital, pour le mortifier, lui dit : « Frère, vous allie/, tout à l'heure d'un pas de tortue. »
S il s apercevait (pie quelqu un des siens évitât quelque malade, dont les plaies exhalaient une odeur fétide, il le plaçait adroitement dans les salles de l'hôpital les moins propres et y restait dans sa compagnie. Ensemble ils ba-
PARFAITE Cil A IU TÉ ol/
lavaient l'appartement ; mais Camille se réservait de faire le lit, du pauvre infecté, pansait ses blessures, et, se tournant vers son compagnon : « Dieu, disait-il j me fasse la grâce de mourir avec des mains salies au service de la charité ! »
Quand il se rendait au palais du Pape, pour quelque affaire importante de l'Institut, quoiqu'il lût presse e1 qu'en n'arrivant pas à l'heure il pût manquer l'occasion d'obtenir l'audience désirée, se voyant près de l'hôpital, qui se trouvait au coin de la rue, entraîné comme malgré lui par la charité, il se détournait de son chemin, il se contentait de traverser l'hôpital, faisant à la hâte quelques actes charitables, saluant les malades et touchant leur lit, se consolant de ce peu avec le regret de ne pouvoir en taire davantage.
Camille ne trouvait de joie, de repos et de consolation qu'à 1 hôpital. Souvent il disait que s'il éprouvait quelque indisposition, surtout des douleurs de tête, il se rendait à l'instant dans quelque hôpital; en y entrant pour s'y livrer à ses occupations ordinaires, il lui semblait recouvrer miraculeusement la' santé, la force et la vigueur pour se consacrer au service des pauvres.
Ses religieux, touchés de compassion, à cause de ses infirmités et de sa vieillesse, le priaient souvent, à Rome. de ne pas se rendre à l'hôpital, surtout de ne pas traverser le pont Samt-Ange, où, pendant les chaleurs pernicieuses de lété , le soleil darde ses rayons les plus ardents. « Le soleil avec ses rayons brûlants, répondait Camille, n'est-il pas la création de Dieu ? La charité ne cherche pas le bien-être. D'ailleurs notre corps est comme le cheval, il a besoin de l'éperon pour marcher et travailler au service de Dieu. »
Un de ses religieux lui dit : « Père, je crains qu un jour vous ne tombiez au milieu des pauvres, mort de faiblesse. — Plût ii Dieu, répondit Camille, que j'obtienne un aussi grand bonheur; je le désire de toute mon âme, mourir au milieu de ces pauvres. La gloire d'un vaillant soldat, c'est de mourir pour la patrie sur le champ de
bataille; celle du marin, au milieu des Ilots; et la plus grande gloire du Ministre des infirmes, e est de mourir à l'hôpital. »
Autant il était sévère pour lui-même, autant il était compatissant pour ses compagnons. Pendant les excessives chaleurs de l'été, se rendant un jour, sur le coup de midi, a l'hôpital de San-Spirito, en traversant le pont Saint-Ange, il dit au novice qui l'accompagnait : « Frère, vous ferez bien de vous rapprocher de moi, je suis d'une haute taille et mon ombre vous garantira du soleil. » Le novice refusait de se rendre à ses désirs ; Camille insista ; le Frère obéit, non sans éprouver quelque mortification.
Dans l'hôpital de Gênes, étant de garde la nuit, avec un autre de ses religieux, Camille désirait que son compagnon lui indiquât un endroit de l'hôpital où il y eût le plus de travail; son compagnon lui dit, dune manière très convenable, de rester où bon lui semblerait. Camille insistant, il lui indiqua, par bonté, le heu où il v avait le moins à faire. Le bon Père s'en aperçut et lui dit : « Vous laites ceci par respect pour ma personne; allez-y vous même, car je resterai où bon me semble ; » et il choisit le lieu de l'hôpital qui exigeait le plus de travaux et d'efforts.
Un soir, lorsqu'il était déjà nuit, malgré une pluie battante, il partit de la maison pour se rendre à l'hôpital, uniquement afin de donner un œuf frais à un pauvre malade, tourmenté d'une fluxion. La nuit et les incommodités du voyage, pour procurer un si léger soulagement, ne purent l'arrêter.
Tous ceux qui le voyaient au milieu des pauvres étaient singulièrement édifiés et désireux de limiter par quelque endroit, à cause de son maintien et de la dévotion qui semblait respirer dans toute sa personne. Un Florentin, nommé Dominique, homme très avance en âge et d'une piété remarquable, parcourait l'hospice, pansant les plaies des pauvres. Un jour, il rencontra le Père Sanzio Ciccatelli ; il portait à la main une poignée d herbe
dont il faisait usage ; il lui dit : « C est ce saint homme. notre Père Camille, qui m'a appris a m employer a cette œuvre de charité, et plût à Dieu que je fusse un de ses véritables disciples et fidèles imitateurs. »
Il ri était pas d action, pour basse et humiliante qu'elle lût. à laquelle ne s abaissât le charitable Camille. Souvent il remplissait les fonctions les plus viles, portant sur ses épaules des tables, des lianes, des vases de bronze et de pierre, regardant comme honorable tout ce qui procurait quelque soulagement aux malades. Tour à tour il leur servait de domestique, d infirmier, de père, de mère et de nourrice. A 1 hôpital de Mantoue, il dormit tout un carême sur un .banc, afin de se lever à minuit pour nettoyer les vases ; il se livrait ainsi à 1 occupation du plus humble valet.
S'il voyait souffrir les malades sans pouvoir alléger leurs maux, comme une tendre mère, il se sentait pénétré de la plus vive douleur, jusqu'au fond des entrailles. A San-Spinto. il vit, dans un moment de gène, un grand nombre de pauvres, étendus par terre, couchés sur le foin et la paille, parce que les lits étaient tous occupés. Quelqu'un lui demanda pourquoi il était là pensif et triste : « Je mange, dit-il, le pain de la douleur, en vovant souffrir ces membres de Jésus-Christ. » Au retour d un voyage à Xaples , se rendant au même hôpital, tout le monde se livrait à la joie. Un religieux qui aimait tendrement les pauvres dit h ce propos : « ^ uns allez voir bientôt celui qui débarrasse la garderobe. » Camille en effet n v aurait rien laissé, ni chemise, m linge, m pantoufles, ni mouchoirs, mais aurait tout distribué à ceux qui en auraient besoin.
Quand les malades guérissaient et sortaient de l'hôpital, il les accompagnait, leur jjrocurait uu bâton, et, les voyant faibles, sans force, hors d'état de marcher, il intercédait pour eux et obtenait qu'on les laissât retourner à leur lit jusqu'à plus complet rétablissement. Ce saint homme gémissait de ce que, dans toutes les villes, il n existait pas de riches hôpitaux pour les convalescents,
non pas pour qu ils y restassent deux ou trois jours, mais quinze ou vingt, si cela était nécessaire. Fondé sur l' expérience, il affirmait que la plupart de ces convalescents mouraient faute de secours; car, sortant des hôpitaux faibles et exténués, n'ayant les premiers jours à leur disposition aucune nourriture succulente, ils retombaient bientôt dans les mêmes infirmités ou dans d'autres, pires encore; ils retournaient à l'hôpital, et, consumés par la souffrance, mouraient presque tous. C'était le vif désir de Camille — et il ne cessait de le répéter aux médecins, — ■ qu'on soignât les malades au moins jusqu'à ce qu'ils pussent, en quittant l'hôpital, mettre la main à la bêche et gagner un morceau de pain.
Un volume entier ne suffirait pas pour raconter en détail tous les actes de bienfaisance et de charité du grand serviteur de Dieu dans les hôpitaux; nous citerons encore ce trait de sublime dévouement. Le Tibre déborda, en 1593 ! d'une façon terrible. L'abondance des eaux et et l'impétuosité du fleuve avaient rompu les digues. Le flot envahit l'hôpital du Saint-Esprit, placé tout près. Nous n'essayerons pas de dépeindre les cris de détresse et de désespoir que firent entendre les malheureux malades, à la vue du péril qui les menaçait. Camille accourut aussitôt pour les arracher à la mort, et, pour les sauver, prit avec lui six religieux, qu'il encouragea de la voix et de l'exemple. Il passa la nuit entière à mettre en sûreté tous ces pauvres malades. C'était un spectacle émouvant et digne d'admiration de contempler ce vieillard, les emportant sur ses épaules, ayant de l'eau jusqu'à la ceinture, couvert de boue, sans s'inquiéter des douleurs aiguës que lui faisaient éprouver les plaies de sa jambe, ni des dangers qu'il éprouvait lui-même pour leur sauver la vie.
Saint Camille n'était pas seulement rempli d'amour et de sollicitude pour les pauvres des hôpitaux; il secourut avec une égale tendresse ceux qui mouraient dans leurs maisons. Il est vrai que les hôpitaux étaient le principal théâtre de son zèle, parce qu'il y trouvait plus belle oc-
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casion de services et plus ample moisson de mérites. Néanmoins, ces hommes d'abnégation, qui consacrent leur existence à aider le particulier à bien mourir dans leur foyer, ont aussi leurs sacrifices. Il est plus pénible qu'on ne pense, dans le silence de la nuit, de s'arracher aux douceurs du sommeil, de quitter son lit et sa demeure, pour se confiner dans les misérables habitations des pauvres, où l'on respire une odeur infecte, où l'on trouve en hiver un air glacé, en été des chaleurs étouffantes, et de passer la nuit dans les veilles, au milieu des sang-lots d'une épouse, des larmes des enfants, des plaintes des amis et de toute une famille en désolation. Rien n'énerve plus le cœur humain et n'exige un plus difficile travail.
Camille avait coutume de dire que les hôpitaux étaient comme la mer Méditerranée de la Congrégation, mais que les bourgs et les villes, où l'on prend soin des âmes des particuliers, étaient comme l'Océan, incommensurable, sans fond, parce que, de tous côtés et à toutes les heures, la mort y fait des victimes. Aussi exigeait-il que ses religieux fussent toujours prêts à s acquitter avec le plus grand soin et la vigilance la plus active de ce pieux ministère; qu'ils fussent tous des hommes dune parfaite gravité de mœurs et d'une érudition distinguée, afin qu ils fussent capables d'apprécier les malades, d'appliquer les remèdes, d'adresser de touchantes exhortations et de secourir utilement à l'heure Critique. L'héroïque serviteur de Dieu éprouva, dans ses travaux, de grandes fatigues; il allait en personne, à toute heure du jour et de la nuit, accomplir ses œuvres de charité, sans s'inquiéter des incommodités sans nombre qu'il avait à endurer. Les infirmités ne l'empêchaient pas de retourner ensuite à pied. ne pouvant souffrir qu'aucun des siens essuyât dv> fatigues plus grandes que celles qu'il supportait, ou l'emportât sur lui dans la pratique des vertus.
Et, en vérité, c'était un spectacle tout à la fois digne de compassion et d'admiration que de le voir, avec sa jambe malade et des cors très douloureux, pouvant a
■ i'2'2. CHAPITRE XXII 1
peine se soutenir debout, appuyé sur un bâton qu'il tenait à la main, gravir des escaliers obscurs et dangereux, qui auraient dû non seulement effrayer un vieillard impotent, mais un jeune homme alerte. Aussi fit-il des chutes fréquentes et très graves ; et, comme il était d'une haute stature, il se donnait des coups violents à la tète et aux genoux, surtout dans la nuit, parce que les portes étaient très basses. Une fois, heurtant une poutre dans une rue qu'on réparait, il faillit se tuer; il tomba sans connaissance et ne se releva qu'avec laide de son compagnon. Malgré tout , il persistait. On l'entendait souvent dire qu'en dépit du démon il ne cesserait de secourir la nuit les mourants ; et, considérant combien il importe, dans ce moment suprême, de recourir aux pieuses exhortations et d'implorer la faveur divine, il pressait ses rehoicux de redoubler d'attention et de zèle dans l'accomplissement de ce devoir sacré.
Et pour les tenir toujours prêts, quelquefois sans nécessité, surtout quand il pleuvait et que le vent souillait avec violence, pour en mettre quelqu'un à l'épreuve, il lui ordonnait de se lever, afin de se rendre près d'un malade, et, lorsque le religieux était revêtu de ses habits, il lui envoyait dire que sa présence n'était pas nécessaire. Quant à lui, peu lui importait que la nuit fût la plus sombre, la plus orageuse; il allait toujours calme et égal d'humeur, lors même que l'horizon était sillonné d éclairs et que la terre était ébranlée par les coups redoublés de la foudre.
Camille se trouvait à Rome ; la pluie tombait par torrents, il était plus de minuit. Il se rappela que deux de ses religieux étaient depuis longtemps dans la maison d'un malade ; il était, à cause de l'orage, difficile de les remplacer. Emu de pitié, il ordonna qu'on prît dans la garde-robe deux manteaux de feutre, en garda un pour lui, donna l'autre à son compagnon, et partit dans cet accoutrement. Son arrivée inattendue dans la maison du malade causa d'abord frayeur; on ne pouvait s'imaginer quelles étaient ces figures qui paraissaient des fantômes.
La frayeur se changea bientôt en admiration pour un sentiment si délicat. Camille remit aux Pures les grand manteaux à capuchon et les renvoya; quant à lui, il passa le reste de la nuit à veiller prés du malade.
A Hume, on vint appeler deux religieux pour assister, à ses derniers moments, un portier de Saint-Paul : il était plus de minuit et il pleuvait à verse. Camille, se rappelant ces paroles du Sage : « Prends plaisir à visiter l'infirme; » comprenant que c'est une action méritoire qu'il ne devait pas laisser faire à d'autres, saute à bas du lit et part à l'instant de la Maddalena à Saint-Paul, chemin d environ deux milles. Pendant tout le trajet qu'il fit dans la boue, la pluie continuait avec abondance. Mouillé jusqu'aux os, il arrive, et, sans songer à lui, tient compagnie au malade jusqu'au malin.
Quand il cherchait a enflammer le zélé de ses religieux, il avait coutume de dire, avec une grande animation : a Mes Pérès et mes Frères bien-aimés, rappelez-vous que Dieu vous a appelés à être les avocats et les défenseurs du patrimoine et de l'héritage de Jésus-Christ, c'est-àdire des âmes de ces infortunés qu'il a rachetées au prix de son sang. Rappelez-vous que les démons ne dorment pas et que chaque mourant est peut-être entouré de milliers de ces esprits impurs qui travaillent à sa perte et voudraient l'entraîner dans le feu éternel; rappelez-vous que ce ministère qui vous est dévolu est un ministère angélique, et que les saints anges eux-mêmes veillent à la défense de ceux qui meurent, parlant par vos bouches, vous inspirant tout ce que vous ave/ a dire dans cet ins.tant difficile. C'est pourquoi, mes Pérès, ne craignez pas de perdre le sommeil, d'aller le jour, la nuit, en dépit du froid, des pluies, des vents furieux et de souffrir, pour une œuvre si glorieuse, d'autres incommodités. Ce sont
là nos matines, notre cihce, notre coucher sur la dure; c est là notre croix, croix que nous devons porter avec joie et courage et non la traîner comme le Cvrénéen. »
Il lui arriva fréquemment que, pendant la nuit, à son retour, la pluie ou le vent éteignait sa lanterne ; il était
■ Vl'i CHAPITRE XXIII
alors contraint de marcher dans l'obscurité et de s'avancer à travers les fossés, les bourbiers, les ruisseaux, crotté jusqu'aux genoux. Une fois, rentrant tout trempé, il trouva le cordon de la sonnette rompu ; il fallut attendre longtemps et supporter la pluie en dehors du couvent. Dans cette circonstance, saint Camille disait à son compagnon : « Frère, nous serions de véritables Ministres des infirmes et ce serait pour nous un grand sujet de mérite, si, arrivant tout mouillés et couverts de boue, il nous fallait passer ici la nuit entière, ou, qu'au lieu de nous ouvrir, le portier de mauvaise humeur, nous reprochant d'avoir interrompu son sommeil, nous donnait quelques coups de bâton bien appliqués; je dirais alors que nous sommes de véritables Ministres des infirmes, si, maltraités, nous montrions une grande patience, sans nous fâcher le moins du monde. Que le Seigneur nous accorde cette grâce, et nous fasse comprendre que nous devrions être ainsi animés de cet esprit de résignation. »
Camille voulait que ses religieux eussent certaines attentions pour les mourants; qu'il ne fût prononcé, dans la chambre des malades, aucune parole inconvenante; que Ion ne pleurât pas, qu'on n'y rît pas et que tous priassent avec recueillement, observant le silence et demandant à Dieu l'heureuse délivrance de cette àme ; que l'on plaçât souvent le crucifix sous les yeux du moribond, en lui faisant baiser les plaies de Notre- Seigneui*.
Le bon Père voulait que ses religieux ne se fatiguassent pas à parler trop longtemps aux malades, à leur adresser des paroles recherchées et de pure spéculation; mais que tantôt on priât, tantôt on leur présentât quelques considérations pieuses et courtes, en forme d'oraisons jaculatoires, pour les exhorter à la douleur du péché, au ferme propos de ne plus offenser Dieu, à la confiance dans sa miséricorde, à son amour, au support des souffrances pendant l'agonie, à la résistance contre les tentations, au désir de l'éternelle gloire, à la persévérance dans la foi catholique, surtout à l'invocation de la sainte Vierge et
dos saints, et à la méditation de la passion du Sauveur. Outre qu'il mettait en pratique ces conseils, Camille s appliquait surtout ;i exhorter les mourants, à invoquer sans cesse les noms sacres de Jésus et de Marie, des anges et des saints, de range gardien et du saint patron, chose qu'il faisait avec une ferveur admirable. Pour qu'ils ne sortissent pas de ce monde sans entrer dans les sentiments d'une véritable pénitence, il redoublait d efforts et de prières. Et, quoique ces paroles fussent simples, naturelles et sans art, elles produisaient un effet admirable sur les mourants, qui, dans ces moments périlleux et pénibles, s'armaient d'un pieux courage. C'est pourquoi un très grand nombre de personnes, espérant beaucoup de consolations de sa présence, désiraient l'avoir au chevet de leur lit, quand elles étaient saisies par les frayeurs de la mort; il leur semblait que si Camille prenait leur défense, elles pouvaient braver sans crainte les légions entières des démons.
Camille, se trouvant à Chicti, assista don Pedro Bazan, vice-roi de l'Abruzze. Dès ■ qu'il tomba malade, dona Maria Mendoza, son épouse, envoya chercher Camille à Santo-Bono. Le serviteur de Dieu se rendit incontinent il Chieti et trouva don Pedro à toute extrémité, la tète prise, en plein délire, sans avoir pu se confesser. Le Saint en fut profondément affligé, et, levant les veux au end. posa les mains sur la tète du moribond : aussitôt le viceroi recouvra l'usage de la raison, ce qui causa la plus grande joie ii tous les siens et fut regardé comme un miracle. Après s'être confessé et avoir communié, il retomba dans le délire et mourut cinq jours après. Dona Maria éprouva une grande consolation de ce que son époux était mort entre les mains de Camille. — On regardait comme un fait certain que, quand il aidait à bien mourir, il voyait les visages souriants de Jésus-Christ, de la Vierge, des anges et des saints; le démon lui-même apparaissait, mais confondu. Se trouvant à Rome, il alla préparer à la mort un Milanais, nommé Léon Pusterla. A son arrivée, après les questions d'usage, il se mit à genoux, récita les
litanies de la sainte Vierge, étendit les bras et leva les yeux au ciel , étant en oraison et comme ravi en extase. Ensuite il se releva et donna à connaître que le mourant était assailli de tentations violentes et tourmenté par de fausses accusations. Alors, avec vivacité et émotion, il commença par lui dire : « Seigneur Léon, l'heure de sortir de ce monde va sonner pour vous; ayez confiance dans la miséricorde de Jésus-Christ, qui a versé tout son sang- pour votre salut et qui va, par ce sang, purifier votre âme et la recevoir dans sa grâce. Le vovez-vous découvrant ses plaies, vous montrant son côté ouvert? Voyez-le couronné d'épines! Bon courage; ne succombez pas à la tentation; n'écoutez pas les suggestions de l'esprit impur. » Après quoi, se tournant vers l'ennemi du salut : « Retire-toi, lui disait-il, ange de ténèbre, tu n'as rien à faire ici; retire-toi, tu n'as rien à prétendre sur la créature de Dieu ! » En ce moment, il jetait de l'eau bénite et faisait le signe de la croix: « S'il a péché, il a péché comme homme, il s'est repenti, Dieu lui a pardonné; » et, se mettant à genoux, il récitait, une seconde fois, les litanies, ordonnant à tout le monde de s'agenouiller, de répondre et de prier pour cette âme. Après les avoir terminées, il commença de nouveau à l'encourager : « Confiance, disait-il, seigneur Léon, voici la très sainte Vierge qui est venue pour vous aider, regardez-la et prenez courage. Voyez le Père séraphique, saint François, qui, agenouillé devant Notre-Dame, la prie de vous secourir. Voyez ici les anges, les archanges, les chérubins, les séraphins et toute la cour céleste, qui intercèdent pour vous auprès de notre Reine, pour qu'elle vous obtienne la couronne! » A ces mots, il lève une seconde fois les veux au ciel, s'agenouille par terre et fait une inclination profonde, comme une révérence à un personnage invisible, de haute distinction. A l'instant le malade expire ; Camille se relève, tient les mains jointes, regarde affectueusement le visage du défunt et s'écrie : « Oh! que ton âme est heureuse, elle a quitté ce monde confiée aux mains bénies de la très sainte Vierge. »
Ces paroles procurèrent une si grande consolation à toute la famille, qu'elle cessa de s'attrister, certaine que cette âme était entrée dans la gloire. Ce qui l'induisit à le penser, c'est que Camille ne connaissait nullement le défunt; qu'il ignorait que la sainte Vierge et saint François fussent ses principaux patrons. Les pnrents lui assurèrent que Pusterla récitait tous les jours l'office de la bienheureuse Vierge, qu'il portait le cordon de saint François, et que, chaque matin, en l'honneur de Marie et de saint François, il faisait une heure d'oraison mentale. C'est ainsi que la bonne Mère et les saints favorisent de secours célestes, au moment de la mort, ceux qui, vivants, ont été fidèles à leur service.
A Boechianico, venant assister un vieillard de quatrevingt-dix ans, nommé Mammarello, sur le seuil de la porte Camille dit : « Ici se trouve l'esprit malin, mais il en sortira avec la grâce de Dieu. » Entré dans la chambre du malade, il parcourut ensuite toute la maison, un crucifix à la main, répétant: « Hors d'ici, esprit impur! » Puis revenu près du vieillard qu'il trouva non moins chargé de péchés que d'années, il l'exhortait à se confesser; celui-ci répondit qu'il n'y consentait point. Malgré les plus vives instances, le vénérable Père ne put le décider. En présence de ce pécheur endurci dans le vice. il passa quatre jours et quatre nuits à prier, à supplier, à menacer, jusqu'à ce qu'enfin le vieillard consentit ii faire une confession générale et mourût, après le plus vif repentir, dans la consolation des sacrements.
Dans le même bourg, visitant une petite fille de sept ans, il lui sembla qu'il respirait une odeur céleste. La mère, voyant l'enfant en danger, avait appelé Camille pour qu'il lui rendit la santé. En entrant dans la chambre de la petite fille, il dit à plusieurs reprises : « Quelle odeur de paradis je respire en ce heu ! » Après avoir dit quelques mots sur le bonheur du ciel, il fit comprendre qu'il enviait le bonheur de cette innocente créature. La mère le suppliait de couvrir le ht de son manteau ; il repondit que cela n'était pas nécessaire, que l'enfant vou-
luit aller voir le Seiffheur. En effet, elle mourut deux jours après.
Camille recommandait à ses religieux de 11e pas quitter les morts sans avoir récité trois lois le Miserere, de ne point faire la toilette mortuaire sans être assuré de la mort, de ne se permettre sur l'heure de la mort aucun pronostic, enfin d'unir en tout la prudence à la piété. Ainsi, dans les maisons privées comme dans les ^hôpitaux, le serviteur de Dieu mettait au service de la charité toutes les ressources de la nature, toutes les effusions de la grâce, toutes les merveilles de la charité et de la sainteté, confondues au sommet de leur mutuelle [perfection.
Les huit Béatitudes. — (;. Bienheureux ceux qui ont lo cœur pur. parce qu'ils verront Dieu.
Les sept Œuvres de miséricorde corporelle. — 4. Vêtir ceux qui sont nus.
De la charité de Camille envers tous les pauvres, mendiants, prisonniers . orphelins, veuves; sa 'sollicitude pieuse envers [es moribonds; et comment sa charité fut agréée des anges.
re==|g*gr« a charité débordait du cœur de Camille avec tant - d'abondance, qu'elle ne se bornait lias aux in- Xm Wvfk firmes d°s hôpitaux et aux pauvres malades dans les maisons particulières; elle embrassait tous les pauvres indistinctement et s'ingéniait à les assister, quelle que fût leur condition.
S'il voyageait par terre, il voulait qu'on portât toujours de la petite monnaie pour la distribuer aux mendiants sur le chemin ; et plus d'une fois, il voulut, dans la même intention, que son compagnon fixât, à la selle de son cheval, un petit sac de morceaux de pain. S'il rencontrait sur sa route quelque pèlerin à pied, faible et infirme, dans l'incapacité de trouver un abri, il le faisait pourvoir (I une monture ou d'un abri ; et, à la ressemblance du Samaritain de l'Evangile, il laissait quelques deniers à 1 hôtelier pour qu'il en prît soin. Si, par aventure, la
rencontre tombait sur un prêtre ou sur un religieux, voyageant à pied, bien qu'ils ne fussent pas malades, par respect pour eux, il les taisait monter sur le cheval de quelqu'un des siens ou descendait lui-même; quelque opposition qu'il rencontrât, il ne cédait pas ; mais il les priait si bien ou commandait avec tant d'autorité , en vertu de la sainte obéissance, qu'il les faisait monter. Que si, dans les auberges, il trouvait des religieux pauvres, il payait leur logement et leur nourriture et ne voulait pas que leur traitement fût inférieur au sien; ou s'il fallait traverser quelque fleuve ou quelque bras de mer, il déboursait le droit de passage.
Sa charité ne se bornait pas à aider les pauvres qu'il rencontrait sur son chemin ; très délicat de conscience, il ne voulait en aucune façon le préjudice temporel ou spirituel de qui que ce soit ; et s'il devait paver quelque droit de port ou de gabelle, pour lui ou pour d'autres, il protestait aux collecteurs qu'il ne donnait pas ces deniers par force, mais par charité et courtoisie; et il le faisait dans la crainte que les gabelous, en exigeant ces sommes, ne contrevinssent aux canons de l'K«iise et n'encourussent quelque censure. Dans ses voyages sur mer, s'il y avait à bord quelques malades, il s'en informait sans tarder, les visitait, et accompagnait sa visite de quelque bonne aumône, leur fournissait enfin les choses nécessaires, bien qu'ils fussent Turcs ou infidèles; plus d'une fois il leur départit sans réserve toute la provision disponible.
Camille voulait que les portes des maisons de la Congrégation fussent ouvertes à tous les besoigneux; il avait commandé de distribuer, à tous les mendiants qui se présentaient chaque jour, une certaine quantité de pain et tout le potage avancé de la table commune ; il ne dédaignai pas de les distribuer de sa propre main ; et quelque fois il se retirait de la bouche sa portion pour qu'elle leur fut distribuée. Pendant son Généralat, lorsqu'il faisait la visite de la maison de Gènes, il fut avisé que le Père Préfet, à cause de la pénurie présente, avait défendu de
faire à la porte l'aumône du pain. Camille en fut très mécontent : « Si vous ne faites pas le Lien aux pauvres, ditil au Père Préfet, Dieu ne vous en fera pas; à L'heure de votre mort, il vous mesurera avec la même mesure dont vous vous serez servi pour les pauvres. » Le fait prouva que le Saint avait bien jugé ; à mesure que la maison multiplia les aumônes aux pauvres, elle vit affluer les aumônes des bienfaiteurs. On voit combien était vraie 1 expression dont se servait à ce propos Camille : « Quand il ne se trouverait pas de pauvres dans le monde, il faudrait en aller chercher ; il faudrait creuser sous terre pour leur faire du bien et user envers eux de miséricorde. »
Lui-même le premier mettait en pratique cet enseignement : il envovait aux prisonniers des besaces de pain : il les portait lui-même avec ses compagnons pour les réconforter par toutes sortes de charités. Combien il accompagna jusqu'au gibet, pour assurer, par de douces paroles, leur salut éternel!
Camille éprouvait un particulier empressement pour les pauvres honteux, pour ceux qui n'osaient pas se montrer en public et demander aux autres du secours. Sans cesse il cherchait s'il ne se rencontrait pas, dans quelque maison de la cité, des enfants, des veuves, des vieillards ou quelque autre personne aux prises avec des adversités inconnues. Dès qu'il en avait trouvé, il les tirait du besoin et les assistait abondamment. A des personnes de condition civile, il faisait encore remettre secrètement de L'argent et des vêtements. On entendit, au procès de canonisation, les témoignages de différentes personnes que le Saint avait chargées, à Rome, ;i Bocchianico, a Naples, à Gènes et ailleurs, de rechercher les personnes pauvres, de 1 aviser après en avoir découvert et de leur transmettre ses aumônes. Camille répétait à ce propos les paroles de David : « Beat us t/ui intelligit super egerium et pauperem : in diemalâllberabiteum Dominas : Bienheureux celui qui a L'intelligence du pauvre et du mendiant : au jour mauvais, Dieu le délivrera. » D'autres fois, il citait les paroles de saint Jacques : « Hsec est vera religio visitare pu-
pillos cl orphanos et custodire se immaculaturn ab hocs(cculo. La vraie religion, c'est cle visiter les orphelins et les pupilles ; et de se garder sans taches des souillures du siècle. » — Avec de semblables citations de la sainte Ecriture, il excitait à la charité envers les pauvres ; il excitait spécialement à chercher les pauvres honteux, disant que, dans ces rencontres, on acquiert beaucoup de mérites près de Dieu, parce (pion aide ceux qui, faute d'être connus, sont dépourvus de ressources.
Afin qu'aucune œuvre de miséricorde n'échappât à 1 insatiable charité de Camille, outre l'hôpital délie Carrozze, soutenu et maintenu par ses prodigieuses aumônes ; outre les malades atteints de maladies pestilentielles, qu'il fournissait chaque jour assidûment de nourriture et de remèdes à la maison des Thermes; outre l'ouverture de toutes les maisons de son Ordre à tous les pauvres de toutes espèces, Camille eut encore, l'an 1600, le jubilé et mit un soin particulier à l'assistance des pèlerins qui accouraient à Rome pour gagner la sainte indulgence. Un grand nombre trouvèrent asile à la Maddalena ; d'autres furent placés à la Trinita dei Pellegrini; à d'autres, il procura le logement et la nourriture dans diverses maisons à ses frais ; il était toujours en mouvement pour les recevoir et les assister. Qu'il était beau de le voir s'humilier devant les plus humbles, laver humblement leurs pieds, les servir à table, leur donner à boire, les aider même a quitter leurs vêtements pour se mettre au lit.
On devine bien que si Camille était embrasé d'un tel zèle pour toutes les œuvres de miséricorde corporelle, il en avait plus encore pour les œuvres spirituelles et surtout pour l'assistance des moribonds. Suivant cette parole du Sage, (pie là oh l'arbre tombera, il y restera éternellement, le bon Père était d'ailleurs persuadé que le salut ou la damnation des chrétiens consiste à faire bien ou mal le dernier pas. C'était, pour sa piété, une extrême amertume, que, pour ne pas épouvanter les malades et pour tout autre respect humain, on n'appelât les religieux (pie quand les malades avaient perdu l'usage des sens, ou
quand le démon s'était tellement emparé des agonisants, qu'ils ne pouvaient pins profiter du secours qu'on leur apportait. Le Saint avait même coutume de dire que c'était la pins cruelle persécution et la pins damnable fraude qu'eût pu inventer le démon pour rester maître du champ de bataille et gagner beaucoup d'âmes sans combat. Afin qu'on voie combien était juste sa douleur et vraie sa proposition d'appeler toujours à propos des religieux ou des prêtres zélés, jusqu'à la perfection, je citerai quelques faits survenus du vivant de Camille.
Quelques religieux, de passage à Gènes, furent appelés en toute bâte dans une certaine rue pour assister une dame à l'agonie. En s' approchant de son lit, ils la trouvèrent étouffée par un catarrhe si violent, qu'elle pouvait ii peiue proférer uue parole. Suivant l'avis de Camille, on lui demanda s'il lui restait quelque scrupule qui l'inquiétât, avant qu'elle ait perdu le sentiment. A cette demande, elle répondit avec un grand soupir : « Ah ! Père, Dieu vous a envoyé pour mon salut. Sache/ qu'il v a au moins trente ans que je ne crois pas à l'hostie sainte de l'autel et j'ai toujours en honte de le confesser. » Le Père afflige d'avoir pende temps à lui l'aida cependant de son mieux et entendit sa confession. A peine eut-elle prononcé cinq fois le nom de Jésus que, pleurant amèrement son péché, elle passa de vie à trépas. Le Père resta interdit du danger de cette âme qui, une minute plus tard, eût encouru la damnation éternelle.
A Bologne se mourait une dame avancée en âge ; elle versait un déluge de larmes. Le religieux, appelé pour l'assister, en voyant couler ses larmes si abondamment, soupçonna que sa conscience n'était pas tranquille et l'interrogea pour dissiper son doute. « Hélas ! oui, mon Père, répondit-elle ; votre soupçon n'est que trop vrai ; il y a trente ans que ma fille étant tombée dans le péché resta enceinte ; après sa délivrance, pour cacher la faute, je jetai l'enfant dans l'égout sans le baptiser, et jamais je ne m'en suis confessée. » Le religieux la confessa aussitôt ; elle n'eut pas plus tôt achevé sa confession qu elle
mourut avec tous les signes de la plus véritable contrition.
A Home, une autre dame, pareillement à 1 agonie, révéla au Père qui l'aidait à mourir chrétiennement, que depuis plus de vingt ans elle vivait en concubinage avec une personne présente; et bien qu'elle se fût confessée et eût communié tous les dimanches, elle avait toujours tu ce détestable commerce. Le Père eut à peine le temps de lui faire réciter un acte de contrition et de lui donner l'absolution ; elle la reçut dévotement, ferma les yeux et mourut.
Un gentilhomme était à l'agonie et mourait privé de sacrements, parce qu'il n'avait pas voulu se dépouiller de certains livres défendus, richement reliés, pour lesquels il nourrissait une extraordinaire passion. Les religieux le virent déjà mourant, mais toujours attaché de cœur et de bouche à ses chers livres ; ils l'exhortèrent avec tant de force qu'il consentit enfin à se confesser; mais parce que le temps manquait pour lui faire donner de plus grands signes de pénitence, le Père se contenta de lui insinuer de brûler son livre favori, l'Arétin. Le Père le déchira en sa présence ; le jeta feuille par feuille au feu; l'agonisant gémissait et pleurait avec une amère douleur : «Ah! mon Père! s'écriait-il; quelle peine le démon me met au cœur, à la vue de ces livres jetés au feu ! » Peu après il devint calme et embrassait tendrement son bienfaiteur : « En me faisant brûler ces livres, ajoutait-il, votre Révérence a plus fait qu'Alexandre le Grand par la conquête du monde. » En conséquence, il ordonna qu'après sa mort on consignât ou l'on brûlât ses autres livres; muni de l'huile sainte et rempli de contentement spirituel, il mourut.
A Naples, dans l'hôpital dell'Annunziata, agonisait un célèbre bandit; visité à propos et encouragé par un religieux zélé, il conçut une telle horreur de ses fautes passées, qu'il mourut en criant : « Je me repens, Seigneur, de vous avoir offensé; je vous rends grâce de ce qu'avant mérité mille fois d'être pendu, roué, tenaillé, écartelé, j'ai été amené à mourir dans cette sainte maison, fortifié de tous les sacrements, avec l'appui de bons religieux,
tandis que mes compagnons sont morts d'un coup d'arquebuse ou par la main du bourreau. »
C'était le sentiment de Camille que, là où ne réussissaient pas les sentiments doux et humains, là il fallait recourir aux réprimandes et aux menaces. L'expérience fit voir que cet avis lui avait été donné par la sagesse céleste; plusieurs âmes furent converties par la rigueur et lépouvante. Un gentilhomme, vaillant capitaine, était à toute extrémité : par orgueil de chevalerie, pour se montrer àme forte, ou plutôt par suite dune cuisante disgrâce qu'il avait reçue d'un grand prince, il refusait de se confesser. Les religieux appelés le trouvèrent dans la plus triste situation, et à la veille d'aller rendre compte au redoutable tribunal, ils s'ingénièrent donc à l'amener à pénitence ; tous leurs efforts ne purent vaincre son obstination. Un religieux, voyant que les avertissements, les doux souvenirs, les tendres exhortations, ne réussissaient pas, résolut de prendre un autre moyen. S'étant rendu à l'église voisine, il revêtit la cotte, prit l'étole, et portant le crucifix entre deux flambeaux, s approcha du lit du malade : « Ouvrez les yeux, cria-t-il à haute voix, ouvrez les yeux, réprouvé, et admirez ce grand Dieu venu pour vous offrir la miséricorde que vous avez déjà tant de fois refusée aux religieux ; si vous ne lécoutez pas, il va rendre la sentence d'éternelle malédiction! » A cette voix tonnante, le mécréant ouvrit les veux; ce grand crucifix l'épouvanta de telle sorte qu'il fut pénétré jusqu'au cœur, et, converti soudain, avec larmes, pour l'amour de Jésus- Christ mort pour lui en croix, il pria le religieux de le confesser. Le Père le confessa sans retard, et, après lui avoir conféré les derniers sacrements, reçut son dernier soupir avec tous les signes d'une sincère conversion.
Ainsi Camille veillait au salut et à l'assistance corporelle de tous les pauvres ; il n'épargnait, pour y réussir, ni peines, ni fatigues; on doit croire qu'un tel ministère était aussi déplaisant aux démons qu'agréable aux anges.
Nous citerons en premier lieu le témoignage de saint Philippe de Néri. Mourait à Rome le seigneur Virgile
Grescenzi , patricien romain, gentilhomme dune rare bonté et père du cardinal Crescenzi ; les religieux du Père Camille l'assistaient et pareillement saint Philippe. Ce saint, se tournant vers un religieux, nommé Yincenzo : «Faites attention. Père, lui dit-il; remplissez de bon cœur votre saint office de charité envers les moribonds; je vous le dis pour votre consolation : pendant que l'un des vôtres recommandait lame d'un moribond, j étais présent; j'ai vu un ange du Seigneur qui lui plaçait sur les lèvres les paroles qu'il prononçait. » Ce seul témoignage de saint Philippe, personnage vénéré de tout l'univers pour son éminente sainteté, devrait suffire pour consoler toute personne assistée des religieux et pour encourager les Pères aux exercices de leur saint Institut. Nous citerons cependant d'autres exemples où il est manifeste que les mêmes anges vinrent visiblement réconforter les moribonds. Ils ne sont point difficiles à croire pour quiconque a la foi chrétienne; les anges sont envoyés de Dieu pour garder nos âmes surtout à l'heure de la mort ; lorsque Notre-Seigneur lui-même était à 1 agonie, apparut un ange pour le fortifier dans les affres de la mort : Apparu it angélus confortons eum.
Une très pieuse dame de la même ville avait fait connaître son désir d'être assistée, à la mort, par les religieux du Père Camille. Quelque temps après elle tomba malade et fut bientôt à toute extrémité ; ells envoya donc une personne pour requérir ces religieux; le grand nombre de malades et la pénurie de sujets ne permirent pas d'agréer sa demande. Deux anges suppléèrent à ce défaut : vêtus de l'habit des Ministres des infirmes, avec la croix sur la poitrine, ils allèrent pendant trois jours l'assister et, dans leurs mains privilégiées, elle rendit 1 âme. On ne peut douter que ce ne fût des anges; car les domestiques delà défunte, enchantés des bons services qu'ils supposaient rendus par nos religieux, employèrent toutes les diligences pour connaître les Pères qui avaient assisté leur patronne; on ne put trouver aucun Père qui eût rempli ce service, parce qu'aucun n'était allé dans cette maison.
Un autre fait confirme l'emploi des anges à l'assistance des moribonds. L'an 1.595, une grande mortalité sévissait à Rome. Vers le milieu de la nuit, un gracieux jeune homme se présente à la porte de la Maddalena et demande deux religieux pour secourir un agonisant. On les lui accorde sans délai; le jeune homme les accompagne jus- C[u'à la maison et les introduit dans la chambre du malade : soudain il disparaît a leurs regards et les deux Frères pensèrent que ce jeune homme était un ange sous une forme mortelle. Ce crui les confirma dans cette présomption, c'est qu'arrivant au lit du vieillard mourant, ils apprirent que niluini personne de sa maison n'avait expédié ce jeune homme, ni aucun autre pour appeler les Pères. La direction des anges et leur application au service des malades sont prouvées, d'autre part, si l'on considère la rao-e des démons contre les œuvres d'insigne charité de Camille. On en eut la preuve dans ce même fait : quand les deux religieux commencèrent à exhorter le vieillard et à prier pour lui, ils virent trois ombres horribles de démons, les veux et le visage en feu, crui les menaçaient et les épouvantaient avec une grande fureur, parce qu'ils s'occupaient à cet exercice de charité. Les ombres infernales ne purent supporter le signe puissant de la croix et l'aspersion de l'eau bénite; mais en disparaissant, ils laissèrent dans la chambre une infection intolérable, signe manifeste de la vérité de leur apparition.
Ce n'est pas la seule circonstance où les esprits malins montrèrent la rage qui les ronge à la vue des œuvres de charité de Camille et de ses compagnons. Parce (puce zèle leur enlève beaucoup de proie et gagne beaucoup d'âmes au paradis, nous pourrions citer nombre d exemples de la fureur des démons contre les serviteurs de Dieu ; nous en citerons quelques-uns arrivés à Rome.
Deux des nôtres revenaient à minuit de la visite d un moribond, quand tout à coup leur apparut un spectre de bête, comme d'un grand taureau, qui les menaçait de ses cornes. A cette vue, il furent frappés d'épouvante et tombèrent à terre; ils\ crièrent, implorèrent le saint nom de
Jésus ii leur secours et restèrent libres, car le taureau disparut. Leur terreur fut si profonde que l'un dut se faire tirer du sang, et l'autre trembla pendant longtemps de tous ses membres.
A un autre, qui venait pareillement d'assister un malade, au moment où il arriva dans la rue di Tor Sanguigna, fut donné un terrible coup de pierre dans les eûtes, sans qu'il pût découvrir ni la pierre, ni d'où elle venait. Dans le même moment, volait autour de la tête de son compagnon un vilain oiseau noir : si la douleur du premier fut o-rande, non moins grande fut l'épouvante du second par les circuits de cette sale bête.
D'autres, qui remplissaient au Borgo Sant-Angelo le même office de charité, lorsqu'ils arrivèrent au pont où Ton pend les malfaiteurs, entendirent une voix si étrange et si épouvantable, que la terreur fit tomber la lanterne de leurs mains.
Lès démons manifestèrent plus souvent, par la bouche des possédés, l'horreur qui les agitait en présence de l'oeuvre de saint Camille et de ses fils. Un malade à l'extrémité, dans l'hôpital de San-Spirito, fut interrogé par un religieux, pour savoir s'il s'était confessé. Le démon se précipita alors sur la langue du malade et répondit qu'il ne s'était pas confessé, qu'il ne se confesserait pas, poulie faire mourir impénitent et l'avoir avec lui en enfer. Saintement indigné de cette réponse, le religieux repartit : « Espril maudit, j'espère que tu ne le vaincras pas; car. dès ee moment, je vais chercher le confesseur. — Si tu y vas, repartit l'esprit malin, tu t'en repentiras. » Le religieux ne laissa pas que de continuer son chemin. A peine avait-il lait dix pas qu'il se sentit frappé fortement à la jambe, resta immobile et comme mort. Après être resté quelque temps dans cet état, il put invoquer le saint nom de .lésns, se rendre au lien où restait le confesseur et 1 amener au malade. Pendant cette course, iln'estpas facile d'expliquer combien les démons maltraitèrent le malade et se moquèrent du bon religieux, occasion de leur furie. Cependant ils ne purent résister à la présence du crucifix.
à l'aspersion de l'eau bénite et aux exorcismes ; ils cédèrent la place et le malade put se confesser tranquillement. Nous citerons encore un fait arrivé à Bologne. Au dôme de la cité, on exorcisait un possédé, quand entrèrent deux religieux de saint Camille. A peine le possédé les vit-il qu'il donna des marques de sa surprise : « Qui sont, ditil, ces Pères avec une croix sur la poitrine ? — Ce sont, répond 1 exorciste, des religieux venus récemment à Bologne; ils appartiennent à un nouvel Ordre fondé pour assister les malades à l'article de la mort. — A quoi serviront-ils, répliqua en ricanant le possédé ; et que pourra faire leur Ordre en ce monde ? Quand un homme arrive à la mort, ou il a été homme de bien pendant sa vie ou /lion. S'il a été homme de bien, il n'a pas besoin d'eux, /puisque saint Augustin a dit : Celui qui a bien vécu ne peut pas mal mourir. Au contraire, s'il a mal vécu et s'il est arrivé à sa dernière heure, ils ne pourront pas non plus l'aider, car il est écrit : Où je te trouverai, là je te jugerai. » L'exorciste découvrit le sophisme d'un tel dilemme et fit taire le possédé avee ces paroles d'Ezéchiel : <( L'impiété de l'impie ne lui nuira pas, quel que soit le jour où il se convertisse de son impiété; » et avec ces autres : « Je ne veux pas la mort du mourant, dit le Seigneur ; revenez et vivez. » A quoi il ajouta l'exemple du bpji larron, repenti et sauvé à la dernière heure et de beaucoup d'autres convertis sur leur lit de mort, avec des signes certains de vraie pénitence et de salut éternel. Alors le possédé s'agita avec de furieuses contorsions, poussa un grand cri et dit : « Combien c'est vrai, combien c'est vrai ! » Le démon était réduit au silence.
On voit par ces faits et par ces réflexions le dévouement de Camille et de ses enfants au service de tous les pauvres, surtout à l'heure de la mort : les angres et les démons surent le comprendre; les uns pour le combattre, les autres pour le respecter. Un chrétien saura régler làdessus son jugement .
Los sept OEuvres de miséricorde corporelle. — 5. Visiter les malades. Les religieux de la Congrégation de Saint-Camille de Lellis ont pour vocation particulière le soin des malades.
De la pauvreté, de la charité, de l'obéissance et des autres vertus religieuses de saint Camille.
:^i es vertus théologales doivent être les vertus es- W}ijk sentielles de tout chrétien dans toutes les situag &[0> tions possibles. Les vertus de pauvreté, de chasteté et d'obéissance sont également les vertus essentielles de tout bon religieux. Le péché a fait, à l'homme, une triple blessure ; à son corps, il a inoculé la concupiscence de k chair ; à son esprit, l'orgueil de la vie ; à son cœur, les convoitises méprisables de l'avarice. Pour guérir cette triple plaie d'une manière radicale, les ordres religieux opposent : à l'avarice, le vœu de pauvreté; à la sensualité, le vœu de chasteté; à l'orgueil, l'humilité mise sous la garde de l'obéissance. C'est ainsi que la vie monastique pousse l'homme h la perfection. Pour savoir si tel sujet y est parvenu, il ne suffit donc pas de l'examiner sur les vertus théologales ; il faut encore s'enquérir de ses vertus monacales, de sa perfection spé-
cifique en tant qu'il s'est consacré à Dieu clans une milice de perfection.
Commençons par la pauvreté. Camille s'v complaisait, s'en prévalait, non moins que les hommes du siècle se piquent de richesse. Etre vêtu pauvrement lui faisait plaisir, et il s'occupait fort peu que ses habits fussent vieux ou rapiécés ; il avait coutume de dire : « Pièce sur pièce, pourquoi ne serait-ce pas un bel habit? Ce sont les bonnes œuvres qui créent le bon religieux. » Il fallait se donner beaucoup de peine pour rengager à vêtir un habit neuf; il était presque toujours nécessaire de le tromper, d'enlever secrètement la nuit ses vêtements usés et d'en substituer d'autres. Un tel tour lui lut joué à Ferrare ; mais lui, sachant dans le besoin la maison religieuse de cette ville, se priva de ses habits neufs et les vendit à des juifs pour aider la maison. Jamais il ne voulut autre chose qu'un simple petit lit avec un mauvais matelas de lame ; il fut trouvé plusieurs fois dans sa chambre ravaudant ses vêtements. Un jour, le supérieur le vit si mal, avec des habits lacérés et rapiécés, qu'ému de compassion il ordonna au tailleur de lui façonner un justaucorps et un manteau; mais Camille répondait : « Je n'en ai pas besoin : ce vêtement peut encore se raccommoder et je puis porter eucore trois ans ce manteau; » et il refusa de se faire prendre mesure.
Par amour de la sainte pauvreté, il resta avec son justaucorps et sa camisole, laissant de coté son pourpoint, par le seul désir de goûter les fruits de cette vertu en manquant des choses nécessaires. Quand il voyait quelqu un des siens demander avec sollicitude ou se procurer des vêtements doubles, du linge blanc, et autres choses superflues, il disait volontiers : « Ceux-ci se glorifient d'être religieux et d'avoir lait vœu de pauvreté ; mais ils n en veulent connaître ni les incommodités, ni le fardeau. » Sur un seul point, il paraissait moins se soucier de cette vertu, c'était en faisant sa provision de pièces, de bandelettes et de charpie pour recueillir les humeurs abondantes qui coulaient de sa plaie. En visite, qui vou-
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lait lui Taire plaisir par quelque présent n'avait rien de mieux à faire que de placer, dans sa chambre, une boîte pleine de tels objets. Beaucoup de ses bienfaiteurs, qui 1 estimaient et le vénéraient, se faisaient une obligation de lui préparer et de lui conserver ces petits objets. La satisfaction qu'il en éprouvait naissait de la nécessité même de soigner sa plaie et aussi de son amour de la propreté. Bien qu'il lût très rigide sur le chapitre de la pauvreté, il mettait toute sa diligence à se tenir net; et, quoiqu'il vécût dans les hôpitaux, au milieu des drogues et d autres saletés, on ne le vit jamais porter des habits salis ou souillés, ni avoir les mains couvertes d'ordures; et. pour instruire les siens, il disait souvent : « J'ai grand soin à la propreté extérieure, parce qu'elle est la marque de la netteté de lame. On concilie parfaitement bien une pauvreté extrême avec une extrême propreté. »
Cet amour de la pauvreté, Camille ne le montrait pas seulement dans les vêtements, mais dans la nourriture. A table, il ne voulait qu'une nourriture usuelle et ordinaire ; il n'admettait aucune partialité, ni délicatesse, bien qu'il fût Général et quoiqu'il pût user de quelques ménagements tant à cause de sa plaie que de sa mauvaise santé. Par exemple, à la fin du repas, il se faisait scrupule de se rincer la bouche avec un peu de vin, disant que c'était assez de prendre un peu d'eau. Un jour, pendant qu'il était à Xaples, on lui présenta une nourriture un peu plus abondante que pour les autres; il la refusa et mortifia même celui qui la lui avait présentée. Le Père Tommaso Medici, qui se trouvait novice à Messine, lorsque Camille, Général de l'Ordre, visita cette maison, rapporte qu'alors le chargé du réfectoire mit, par égard pour lui, dans la coupe du Saint, un peu de cannelle; Camille lui demanda s'il avait mis aussi ee condiment dans la coupe des autres; le novice répondit que non; alors le Général le réprimanda fortement et bu donna, comme pénitence, de s'infliger en public la discipline. Une autre fois, il reprit publiquement le cuisinier pour lui avoir préparé un plat supplémentaire, et fit enlever ce plat. En rien il ne vou-
lait singularité ou distinction; il désirait être traite comme le dernier des Frères; il ne permit jamais de placer, dans sa chambre, d'autre mobilier qu'une petite table de bois nécessaire pour écrire, quelques livres, quelques images sur papier, un crucifix, un petit lit et quelques chaises de paille. Dans la sacristie, il ne voulait, non plus, aucune particulière différence ; il se servait des calices et des ornements communs. En résumé, dans sa personne et dans toutes les choses à son usage resplendissait la sainte pauvreté.
Et qu'on ne croie pas que notre Saint ne s'appliqua à cette vertu que quand il y fut obligé par un vœu solennel; avant de fonder la Congrégation, avant même d'être prêtre, il montrait, pour la pauvreté, une affection spéciale. Maître de maison à l'hôpital des Incurables, déjà il ne possédait rien ; ce qu'il gagnait, il l'employait en partie à son très modeste entretien, donnait le reste aux pauvres, sans réserver, pour les besoins imprévus, même un denier. Un autre signe plus héroïque de son amour pour la pauvreté, c'est qu'étant séculier, après la mort de sou père, il vendit, à Bocchianico, son bien patrimonial, du moins une part, et en donna le prix aux pauvres de la ville.
Comment redire la délicatesse admirable avec laquelle il traitait le bien d autrui. Imitateur du saint vieillard Tobie, qu'inquiétait le cri d'un chevreau sous son toit, il veillait avec une attention exquise sur tout ce qui entrait dans la maison pour soulager la pauvreté des Pères ; il n y voulait pas de trop grosses aumônes et craignait qu'il n'en entrât de telles par l'effet de quelque erreur.
Par là nous voyons que Camille n'estimait pas seulement la pauvreté, il voulait encore une rigoureuse justice. On raconte, à ce sujet, dans le procès de canonisation, qu'il avait fait rechercher les héritiers d'un certain marchand qu'il supposait créditeur de son père; il leur lit consigner la somme de trois ducats avec prière de se contenter de ce peu, en considération de la sainte pauvreté dans laquelle il vivait, et parce que, n ayant rien
•>Vi CHAPITRE XXV
hérité de son père, il n'était pas, à la rigueur, tenu ii restitution. — Un jour revenant de Pescara, et se trouvant dans un mauvais pas, un religieux qui raccompagnait, prit, dans une vigne voisine, une canne et la lui donna comme appui. Camille s'en servit pendant longtemps, et la lui rendit avec injonction de la restituer pour que le maître de la vigne n'éprouvât aucun préjudice.
Quand il était de garde la nuit à San-Spirito, il était si attentif à ne pas se prévaloir des biens de l'hôpital, qu'il se dispensait même de goûter la tisane qui se distribue pourtant sans réserve. En récitant l'office au chevet d'un malade, il ne se servait pas, pour s'éclairer, de l'huile de l'hôpital, mais en faisait venir de sa maison. S'il envoyait quelques religieux à la vigne pour prendre l'air ou activer une convalescence, il leur défendait de toucher à quoi que ce fût, sans la permission du maître ou du vigneron ; et malheur à celui qui aurait enfreint cette défense. Un jour, à Rome, Camille et quelques-uns des siens s'étaient rendus à la vigne Mignarelli ; quelques-uns prirent la liberté de cueillir environ trente figues, sans demander permission : le Saint se plaignit d'un tel manquement, punit rigoureusement les coupables, et, pour compenser largement la perte, remit au vigneron trente deniers. Un Frère malade était allé se reposer quelque temps à une vigne située près de l'église Sant-Onofrio ; au retour, il rapporta à la maison quelques raves; Camille lui demanda s'il les avait eues du vigneron ou prises avec sa permission ; le religieux répondit que non ; alors le Père lui commanda de les restituer, bien (pie la distance à parcourir fût de plus d'un mille.
En somme, Camille était tellement ami de la justice, que tout le temps de son Généralat, dans la distribution des charges, des récompenses et des châtiments, il usait des plus exquises diligences pour donner à chacun ce qu'il méritait. Non seulement, il ne permit jamais d offenser, même de la façon la plus minime, le prochain dans ses biens ou dans sa renommée; non seulement il
VERTUS RELIGIEUSES o'-t.)
portait un respect souverain à toutes les personnes constituées en dignités ecclésiastiques et leur témoignait grande estime : il ordonnait encore de s'en tenir à la stricte justice, alors même qu'il en eût éprouvé du dommage. Xous en trouvons un mémorable exemple dans la succession du cardinal Mondovi, qui, à sa mort, laissa à la Congrégation des Ministres des infirmes environ vingt mille écus. Quelques héritiers du cardinal mirent opposition à la délivrance de ce legs et l'affaire vint devant les tribunaux compétents. L'Ordre était alors accablé de charges et cet héritage lui eût rendu grand service pour le payement de ses dettes ; cependant Camille ne dit, aux avocats et aux juges, pas d'autres mots que ceux-ci : « Faites simplement justice. » Jamais pour remporter la victoire, il ne voulut procurer laveur ou emploi, désintéressement qui plut tellement au Seigneur qu'il voulut délivrer Camille de cette affaire de la façon la plus intéressante.
Dans la pratique de la chasteté, Camille fut également privilégié de Dieu; il brillait parmi les hommes par cette vertu, comme le soleil parmi les étoiles. Le zèle avec lequel il en parlait, les louanges dont il la comblait, lui inspiraient un enthousiasme qui gonflait les veines de son front et de son cœur. Quand il voulait citer quelque exemple de prix, il empruntait à saint Paul les paroles relatives à son ravissement : « Je connais un homme qui, par la grâce de Dieu, a souffert depuis trente ans cette tentation aussi puissamment que cette muraille, » et il battait la muraille avec tant de force que son bras paraissait armé de 1er; une autre fois on l'entendit s'écrier : « Que peut faire le démon, quand les hommes s'appliquent à repousser les mauvaises pensées? on ferait plutôt boire un âne (pu n'a pas soif, que de le faire consentir. » Camille proposait comme le remède le plus efficace pour écarter les tentations, de chasser h l'instant toute mauvaise pensée suggérée par le démon: et sans s'y arrêter un moment, de le mépriser et de lui cracher à la figure. Un tel moyen lui avait été enseigné par un capucin
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de Manfredonia, et il en avait éprouvé dans la suite les heureux effets.
On parle volontiers de ee qu'on aime d'un amour de prédilection; Camille, épris des charmes et de la beauté de cette vertu qui rend l'homme semblable aux anges, en faisait le sujet ordinaire de ses entretiens et en louait 1 inestimable prix, « Chers Frères, disait-il, en instruisant ses novices, soyons prêts à repousser les tentations, éloignons de notre esprit les pensées mauvaises, comme on éloigne de la chair vive un fer embrasé. Dans ces circonstances, appelez à votre aide les pensées de la mort et de l'enfer, et surtout le souvenir de la Passion de Jésus-Christ, en lui disant du fond du cœur : Confige timoré tuo carnes meas, pénètre mes sens de la crainte salutaire de ses jugements. (Psal. xvm.) Sauvez-moi et cachez-moi dans vos plaies sacrées, pleines de sang et ([ amour. »
C était une de ces maximes que, dans une matière aussi délicate que la chasteté, il n'est pas d'occasion, pour insignifiante qu'elle soit, qui ne doive être regardée comme d'une grande importance, puisque les plus vastes incendies ne commencent point par de grandes flammes, mais par une étincelle. C'est pourquoi il ne se contentait pas de fuir la vue et la présence des personnes de sexe différent, mais il disait qu'on doit fuir avec le plus grand soin même leur ombre. Un jour entre autres, une bienfaitrice de l'Ordre le fit appeler pour l'entretenir de ses travaux; il se rendit à l'appel, et se disposant à s'asseoir, cette dame se rapprocha de lui plus qu'il ne fallait, soit pour être entendue, soit par habitude, comme font ordinairement certaines personnes. Mais plus la dame s'approchait, plus notre Saint s'éloignait; ils continuèrent quelque temps ces mouvements opposés, elle se rapprochant, lui se retirant, de telle sorte qu'au bout de ce manège, ils se trouvaient au milieu de la salle.
Camille ne restait jamais seul avec une femme, quelque vertueuse et sainte qu'elle put être; il n'était sorte d industrie à laquelle il n'eût recours pour éviter qu'on lui baisât
la main. Une dame attendait, à la porte de l'établissement de Rome, que Camille fût de retour pour lui baiser les mains et recevoir sa bénédiction. Le Saint arrive; la bonne femme se présente devant lui très respectueusement et lui manifeste son désir; lui, qui ne trouvait rien de plus désagréable, refusant de lui complaire, tirait violemment le cordon de la sonnette, afin que le portier se hâtât d'ouvrir. La porte s'ouvre; il entre précipitamment dans le monastère, et, le visage recouvert de la main gauche, de la droite lui fait signe de la bénir, en disant : « Dieu vous bénisse, allez en paix! » et à ces mots, il ferma la porte pour ne la point voir.
Ces précautions qu'il prenait pour conserver la sainte vertu étaient d'autant plus admirables en lui , que la perfection à laquelle il était arrivé le rendait moins accessible aux tentations. Camille fuyait les lieux où Ton chantait et où l'on dansait; et, s'il ne pouvait s'en éloigner. il secouait la tète, toussait, crachait, faisait du bruit, autant que le permettaient les convenances, afin (pie les sons et les chants n'arrivassent point jusqu'à son oreille.
Un jour, retournant de Milan à Venise, il traversa un village où quelques paysans exécutaient au son de la cornemuse une ronde usitée dans le pays. Le cocher, curieux de voir danser les femmes, s'arrêta un peu. Camille voyageait les portières fermées; il ne s'aperçut pas d'abord de la cause du retard, et, s'imaginant qu'il était motivé, ne dit mot. Cependant le bruit de la cornemuse pénétrant jusqu'à lui, il soupçonna ce que c'était. et jetant à travers une fissure un regard furtif vit le conducteur, pour participer à la fête, sur le point de se mêler à la ronde. Le Père se sentit alors enflammé d'un zèle si ardent, qu'il lui adressa en présence de tout le monde les plus vifs reproches et le contraignit de continuer sa route.
Quand il parlait contre l'impureté, il était d'une grande véhémence; il en avait tant d'horreur, que ses paroles, empruntant une force merveilleuse, pénétraient profondément, comme autant de traits brûlants, dans
les cœurs coupables; et rien ne pouvait l'empêcher de les reprendre, ni la noblesse, ni la puissance, ni le danger de perdre la vie. Sa sévérité était proportionnellement égale contre la vanité, l'air mondain, l'extérieur peu modeste qu il apercevait soit dans les femmes, soit dans les hommes. Un jour, il reprit avec force un de ses parents, qui cultivait avec le plus grand soin sa belle chevelure, et ne pensait qu'à orner son corps devenu son idole; les graves réprimandes ne furent pas non plus épargnées au père, complaisant et léger, qui tolérait les allures efféminées de son fils.
On pensera peut-être que Camille, destiné par la divine Providence à commander pendant toute sa vie, ne pratiqua pas la vertu d'obéissance avec la même perfection que les autres. Cette présomption pourrait tout au plus s'appliquer à la période de son Généralat, bien qu'à cette date ne manquent pas les exemples de particulière obéissance; sans compter qu'il fut toujours dans l'observance des règles et des actes communs ; en ce qui regarde sa personne, il la soumettait à tous les supérieurs de maisons qu'il visitait comme Général; et, en même temps, il obéissait à son compagnon de voyage pour toutes les choses relatives à son entretien; mais après sa renonciation, combien illustres et signalés furent les exemples qu'il donna de cette magnifique vertu!
Dans quelque maison qu'il habitât, il ne sortait jamais sans demander au Supérieur sa bénédiction, en courbant le genou jusqu'il terre; au retour, il faisait de même, et s'il ne trouvait pas le Supérieur dans sa chambre ou au premier étage, il montait les escaliers, parcourait toute la maison, quoiqu'il put se contenter de donner ce soin à son compagnon. Quand il n'avait pas pu trouver le Supérieur, il s'abaissait à chercher le Frère sous-ministre. Camille n'envoyait et ne recevait pas de lettres sans la permission du même Supérieur. Son obéissance n'était pas moins ponctuelle envers le sacristain; il n'entrait pas à la sacristie pour dire la messe, s'il n'était pas appelé, et pour l'administration des sacrements aux fidèles, il se
conformait à ce qui était prescrit; il se remettait entièrement à la disposition à" autrui.
Le bon Père était tellement exact en toutes choses, qu'après sa mort on trouva de petits papiers sur lesquels étaient inscrites les permissions qu'il avait obtenues des supérieurs; par ces papiers on eut la preuve qu'il ne fit jamais un acte vertueux, sans obéir et complaire à qui le dirigeait. .Sur l'un, on lisait les facultés de ne pas manger et de faire collation quand il le jugerait utile; de pouvoir appliquer quelques messes pour des bienfaiteurs et des infirmes de l'Ordre; de se flageller chaque jour, de dormir vêtu le vendredi et le samedi ; de pouvoir faire entrer dans sa chambre les Pères et les Frères qui voudraient lui parler, de pouvoir entrer aussi dans la chambre de ceux qu'il voudrait entretenir; de pouvoir visiter les malades; de pouvoir s'asseoir à la seconde table, quand il serait empêché de s'asseoir à la première; d'aller le dimanche entendre les sermons ou quelques lectures. Camille craignait tellement de conserver ou de retenir quelque chose sans le mérite de l'obéissance, que le jour même où il renonça au Généralat, avant de se mettre au lit, il alla trouver le provincial de Rome avec la liste des quelques objets qu'il retenait dans sa chambre, et bien que le provincial l'assurât qu'il lui donnait toute permission, il ne fut pas possible de le faire partir, sans avoir lu et signé cette liste.
Camille n'obéissait pas seulement aux supérieurs, mais aux inférieurs. A Gènes, se trouvant à l'hôpital avec un jeune scolastique, pour la garde des malades, il voulut se soumettre à ce jeune homme, bien qu'il fût Fondateur de l'Ordre, ex-Général et avancé en âge. Une autre fois, à Rome et à Milan, il se soumettait à un cuisinier, à un portier et à quelques autres frères laïques.
Il serait fastidieux de raconter toutes les circonstances où éclata l'exactitude de son obéissance. Il suffira de dire que non seulement la voix et le moindre signe de son Supérieur, mais tout son de la cloche était accepté par Camille comme la voix de Dieu qui lui commandait,
tant était grande sa sollicitude et sa promptitude à l'observer. Ou savait combien il aimait les pauvres. Un religieux lui demanda un jour ce qu'il ferait, si le Père Préfet, au lieu de l'envoyer à l'hôpital, lui ordonnait de rester dans sa chambre : «J'obéirais, répondit-il, et je laisserais tout plutôt que de désobéir; autrement, je ne serais pas un religieux, mais un animal. » Par ordre supérieur, le tailleur était venu lui prendre la mesure d'un manteau; le Saint s'y refusait, alléguant que c'était du superflu, qu'il n'en avait pas besoin. Un Frère lui suggéra alors qu'il ne devait pas refuser par obéissance. A ce mot, il enleva de ses épaules le vieux manteau. « Faites-le-moi de velours, dit-il, si l'obéissance le veut ainsi. »
Ce zèle qu'il montrait à la pratique de l'obéissance, il le montrait également pour la faire pratiquer par ses religieux. Général, dans tous les chapitres, dans toutes les visites aux maisons, dans toutes les conférences, il exhortait toujours les siens à l'obéissance; il disait que c'était la vraie porte pour entrer en religion; il menaçait les réfractaires de grands châtiments de la part de Dieu, qui aime mieux le renoncement à sa volonté que les autres mortifications et pénitences. C'était encore sa coutume de louer sans cesse la force que donne l'obéissance contre les attaques du démon; le démon craint les obéissants qui marchent en toute sécurité et ne peuvent pas se tromper; il met tous ses artifices à éloigner de cette vertu surtout les jeunes gens sans expérience, qu'il pousse, sous le manteau de l'obéissance et de la ferveur ;i s'éloigner de l'obéissance aveugle, j>our suivre les caprices de la volonté propre. A ces exhortations, il joignait une grande vigilance pour connaître les obéissants fidèles, et châtiait avec vigueur qui hésitait dans la pratique de cette vertu. Un jour, devant partir de Home pour Naples, il avait désigné pour l'accompagner quelquesuns des siens. L'un d'eux qui ne voulait pas faire le voyage feignit d'être malade, consulta le médecin et en reçut une ordonnance; le soir, il se présentait à Camille, lui exposait l'état de sa santé, disant que le médecin lui
avait prescrit pilules et sirops. Le Saint sut que le mal n'était pas si grave et que l'affaire se réduisait ;i un prétexte pour se dispenser d'obéissance; alors élevant la voix et d'un ton résolu : « Le médecin vous a ordonné ces choses, dit-il. très bien ; mais la sainte obéissance vous ordonne une mule, un feutre, une paire de bottes, deux éperons; demain vous monterez achevai et partirez, sans mot dire, de Rome. » A cette réplique le religieux fut guéri de tout mal; le saint eut la satisfaction de voir sa volonté soumise, le lendemain il montait à cheval et put arriver ii Naples sans encombre.
S'il voyait quelque religieux réfractaire à l'obéissance, il le punissait, quel que fut son grade ou son avancement. Volontiers il pesait ses commandements, mais quand il avait ordonné quelque chose en vertu de la sainte obéissance, il ne s'en écartait plus et voulait une .soumission absolue. En somme, toute la perfection religieuse et toute la prospérité de la Congrégation, il la faisait consister dans l'exercice de cette vertu; il disait qu'un corps religieux, dans lequel manque la subordination et l'obéissance, ne peut pas subsister et doit nécessairement périr.
Yn homme, si exact, dans la vertu d'obéissance, ne pouvait pas v manquer dans l'observance des règles et de la vie commune : la première obéissance, en effet, se doit aux règles, et la première observance consiste dans la ponctualité aux actes communs: c'est une véritable illusion de plusieurs qui s'imaginent marcher a la perfection par les voies particulières, qui négligent les actes de la communauté et ne se font pas scrupule de violer les règles, comme chose de peu d'importance. Ainsi n agissait pas notre Saint qui considérait le son dy la cloche comme la voix de Dieu même. Un jour, vêtu de son manteau, il se préparait à sortir; il rencontra deux prêtres qui l'entretinrent quelque temps dans leur intérêt: or. pendant la conversation, la cloche avertit les religieux que le moment était venu de balayer; Camille interrompit l'entretien : « Mes Pères, leur dit-il, faisons d'abord la
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sainte obéissance; » et, les quittant, il se mit à balayer sa chambre. C 'était un de ses propos : que le contentement de la vie commune était une des plus grandes pénitences et des plus agréables à Dieu, que puisse faire un religieux, outre qu'il le délivre de la vaine gloire, écueil si périlleux pour les hommes spirituels, il délivre le supérieur et toute la maison des grandes intrigues, étant connu par expérience que, dans les cuisines des religieux, un petit pain, qui se cuit pour un seul, met plus de trouble qu'une grande chaudière qui cuit pour toute la communauté. Cette vie commune, il la pratiquait avec une exemplaire ponctualité. Très tempérant pour le boire et le manger, il ne cherchait pas de mets particuliers; bien portant, il mangeait au réfectoire, et ne se dispensait de cette règle que quand de graves indispositions rendaient nécessaire un traitement meilleur.
Camille était toujours le premier à se lever au signal du réveil, le premier à l'oraison commune, le premier à l'examen, à la conférence, à toutes les autres pratiques de la Communauté; et, lorsqu'il fut Général, le premier à tous les devoirs de sa charge. Très exact sur les règles du silence, il ne parlait que si la nécessité ou l'édification 1 exigeaient; on observa qu'il pesait ses paroles et que ses discours étaient toujours sur des choses d'esprit; en chemin, à la maison, assis ou debout, il ne transgressait jamais la règle de la convenance et de la modestie religieuses : c'était un parfait exemple de l'observance de toutes les règles même les plus minimes, et le zèle qu'il mettait à les observer lui-même, il le trouvait pour les faire observer aux autres.
Cet esprit d'obéissance et de soumission naissait en lui d'une profonde humilité qui l'inclinait à se mépriser lui-même, à ne taire aucun cas de ses talents et à s'estimer digne d'être foulé aux pieds de tout le monde. En conséquence, il cherchait toutes les occasions de s'humilier et embrassait avec une sainte avidité les oiliecs les plus humbles. Jamais il ne permit que quelqu'un le servît dans sa chambre, excepté en cas d'impuissance
causée par quelque infirmité ; il se portait plus volontiers à être lui-même l'infirmier de la maison. Un jour, son compagnon à l'hôpital du Saint-Esprit balayait sa chambre, étendait à l'air les bandelettes de sa plaie et s'employait à différentes autres choses de son service : « Frère, lui dit-il, laissez-moi faire toutes ces choses et, pour vous, appliquez-vous au service des pauvres. » Le Frère lui répondit qu'il pensait bien servir le plus grand pauvre de l'hôpital. Le Saint fut tout réjoui d'être tenu pour tel : « S'il en est ainsi, répliqua-t-il, je ne veux pas empêcher votre mérite; mais avez soin de ne faire aucune chose par la pensée que je suis Fondateur de l'Ordre, ce serait une grande tentation ; faites-la seulement comme vous la feriez pour votre Frère infirme et besoigneux; dans ces conditions, je l'accepte et je vous rends grâce de votre charité. »
Laver les plats à la cuisine, servir à la table du réfectoire était pour lui chose ordinaire; bien que Général et déjà vieux, quand ses religieux conduisaient les morts au cimetière, il aimait à porter la croix comme servant laïque et même à mettre la bière sur son épaule. Quelques gentilshommes de ses amis, pour l'arracher à ces occupations infimes, voulurent lavoir dans leur compagnie à la visite des sept églises; il se rendit vite à sa chambre pour mettre son pardessus de toile; un Frère vit sa tunique déchirée et rapiécée : « Quoi ! lui dit-il , est-ce que votre Paternité veut accompagner ces gentilshommes avec un tel vêtement? — Oh ! Frère, répondit-il, que vous êtes simple ; peu importe qu'un vêtement soit neuf ou vieux : ce ne sont pas les beaux vêtements qui font le bon religieux; ce qui fait le bon religieux, c'est d'avoir le cœur pur et de vivre dans la grâce de Dieu. » C'est pourquoi il ne rougissait point de circuler dans Rome la besace sur les épaules, quoiqu'il en eût été repris plusieurs fois par ses amis; le cardinal protecteur Salviati l'en reprit lui-même et lui reprocha de trop déroger à la charo-e de Général.
On le vit encore pins s'humilier lorsqu'il ent abdiqué le Généralat. Après avoir été le Supérieur de tous pendant de longues années, il mit genou en terre comme les autres, se confessa de ses défauts, accepta et accomplit les pénitences imposées par de plus jeunes supérieurs qu'il avait introduits et élevés dans l'Ordre. La bassesse d'une action ne l'en éloignait pas; si l'on bâtissait, vêtu d'un vêtement de toile Camille portait la chaux, les briques et les pierres; s'il venait des provisions, il ouvrait sur la voie publique et introduisait le bois ou d'autres choses; si l'on faisait la lessive, il aidait à laver les draps et à les étendre au soleil. Prié par un religieux de ne pas s'embarrasser de pareils emplois, mais d'en laisser à d'autres le souci, Camille répondit: « Il ne plaît pas à Dieu que je m'éloigne des choses communes; ma supériorité doit consister dans la vertu, non dans les exemptions. »
Quand il allait à l'hôpital, portant la nourriture nécessaire, il aidait son compagnon à rapporter sa corbeille, la liait à sa ceinture et ne se déchargeait de la peine <[ue pour saluer un cardinal ou quelque prélat qu'il voyait passer. Un jour, au pont Saint-Ange, son compagnon portait sous son manteau une petite bouteille de vin pour leur réfection; un certain homme, qui courait en toute hâte une perche à la main, le heurta et lit répandre tout le contenu de la bouteille; un tel accident leur causa bien quelque regret. Camille souriant proféra ces paroles : « Ah! Chiappino, Chiappino! (c'est ainsi qu'il appelait le démon) tu ne l'emporteras pas et tu ne nous empêcheras pas d'aller ce soir à l'hôpital. »
Tel était son mépris de tout ce qui eut contribué à sa distinction et telle était la pauvreté de son vêtement, que si la croix de son manteau et de sa robe ne l'avait pas lait reconnaître', on l'eût pris pour un prêtre étranger et mendiant. Du moins, c'est ainsi qu'on le jugea dans la sacristie de Saint-Michel au Borgo; dans la fête de l'Archange, Camille y était allé dire la messe par dévotion ; lorsqu'il l'eut terminée, le sacristain lui mit dans
la main l'aumône ordinaire, un Jules; Camille ne l'accepta pas, mais refusa modestement cette charité, disant que, pour le cas, elle n'était pas nécessaire. Nous savons à quelles ruses il fallait recourir pour lui l'aire prendre des vêtements neufs. A Rome, pendant qu'il retournait à la maison dans une voiture, il entendit un pauvre serviteur qui criait : « Je suis malade et je ne suis pas cru. » Camille fit aussitôt retourner la voiture et pria le pauvre de monter; sur son refus, il le pria plus chaleureusement que la première fois : « N'ayez pas de honte, Frère, lui disait-il, montez, je ne suis pas un homme de qualité, mais un pauvre. » Le serviteur ne voulut absolument pas monter; Camille le laissa, mais avec regret, continuant de le supplier tant qu'il espéra qu'il pourrait se rendre.
Camille avait de lui-même une si basse idée qu'il se réputait le plus grand pécheur du monde. Un jour, il rencontra, dans Rome, une de ses connaissances; en l'apercevant, cet ami se prit à dire : « Vous êtes bienheureux, Père Camille; vous êtes le Fondateur d'un Ordre; vous êtes continuellement au service des malades dans les hôpitaux; vous recommandez nuit et jour les âmes à Dieu; vous consolez les malheureux dans les prisons; avec tout ce que vous avez fait et tout ce que vous ferez, vous ne serez rien si vous ne mourez dans la grâce de Dieu. » Aux premières paroles, Camille avait rougi et éprouvait déjà un certain regret; à la conclusion de cet entretien, il se rasséréna : <c C'est ainsi, dit-il; c'est ainsi, cher Frère, qu'il faut entendre les choses. » Puis, se tournant vers son compagnon : « Avez-vous entendu, ajouta-t-il, ce qu'a dit cet homme? Oh! combien il a dit vrai. N'est pas sauvé qui commence, mais qui persévère jusqu'à la fin. Prions donc Dieu qu'il nous donne la persévérance jusqu'à la fin. »
Le mépris de lui-même produisait, dans Camille, un grand esprit de mortification et sa pénitence le rendait vraiment admirable. A cause des fatigues extraordinaires dans l'assistance des malades, il n'avait pas voulu obliger ses religieux à d'autres jeûnes que ceux de l'Eglise; mais
il était si rigoureux dans leur observation, qu'on pourrait dire qu'il alla jusqu'au scrupule. Pour éviter toute anticipation, il ne se contentait pas d'aller consulter l'horloge de la maison: afin d'avoir l'heure plus précise, il envoyait à l'horloge de la cité. A la réfection du soir, il pesait quelquefois le pain pour ne pas excéder trois onces : telle était la portion réglée dans son esprit; qu'il voyageât à pied ou à cheval, il n'outrepassait pas ce poids, bien qu'il sût que l'opinion commune permet au voyageur de ne pas s'astreindre au jeune strict. Un jour, voyageant de Milan à Gènes, il voulait faire peser le pain par son hôtesse, pour lui et pour son compagnon ; il ne se trouvait là qu'une balance de bois et des poids de pierre; on ne pouvait arriver juste au poids de trois onces et Camille voulait qu'on pût le déterminer. L'hôtesse ennuyée lui dit : « Pesez-le vous-même, mon Père; pour moi, je n en ai plus le courage, ni la volonté. » Désormais, quand il devait vovager les jours de jeûne, il faisait porter dans les besaces du pain coupé et pesé.
Jamais il ne consentit à rompre le carême, ni à déserter le jeûne, quelque incommodité qu'il en souffrit; il jeûnait même malgré la fièvre qui le consuma pendant trois jours. Pendant un carême, il se contenta , pendant une semaine, de poissons qui lui étaient nuisibles, parce qu'il était agité d'une fièvre violente ; il fallut ordonnance de médecin et ordre au nom de la sainte obéissance, pour qu'il prit un bouillon le samedi saint. Beaucoup critiquaient cette excessive rigueur et la taxaient de sottise; mais lui laissait parler chacun selon ses goûts et se contentait de dire : « Qu'il n'aimait pas boire trouble;)) ou bien : « Que la clef du Paradis, c'était de ne pas se contenter de fuir le péché, mais d'en fuir même le risque et l'apparence. »
Camille ne se bornait pas aux jeûnes de l'Église; on peut dire qu'il jeûnait continuellement, tant il était restreint sur la nourriture. Pendant le jour, il s'abstenait de boire, même quand il souffrait d'une soif ardente; il cherchait encore à rendre insipide et mauvais ses ali-
ments; s'il était retenu trop longtemps à l'hôpital, au retour, il trouvait un dîner froid; alors il le réchauffait au soleil, disant : « Camille sert ce pauvre corps, le mieux qu'il peut. » C'était son principe constant, emprunté à l'école de Cassien, que : « Celui-là ne pense pas à faire des progrès dans les autres vertus, qui ne sait pas mortifier sa bouche. »
Camille mortifiait également ses autres sens : il souf- Irait volontiers le froid, le chaud et les autres intempéries de la saison. Un jour, à Gènes, bien qu'il eût très froid, il refusa de s'approcher du feu pour se chauffer: « Si je vais me chauffer, dit-il, tous, par respect pour moi, s'écarteront du foyer et ne pourront se chauffer en même temps : il ne convient pas que beaucoup souffrent pour un seul ; il vaut mieux qu'un seul souffre pour tous. » Ordinairement, il se tenait dans sa chambre sans feu et à moitié gelé. Dans les chaleurs de l'été, il se portait à l'hôpital aux heures les plus chaudes. Dans ses voyages et quand il allait, de nuit, dans les hôpitaux, il lui arriva d'être surpris par des grêles ou par des trombes d'eau ; il les souffrait volontiers et sans se plaindre. Souvent il protestait n'avoir pire ennemi que sou corps; il l'appelait corpacçio, mot intraduisible, ou Frère V âne et sac de vers; et le traitait le plus mal qu'il pouvait. Chaque jour, il se flagellait; il portait toujours des cilices et des chaînettes; il dormait peu, passait les nuits en veilles ou près du ht des malades , ou au pied d'un crucifix en oraison ; il cherchait toujours à souffrir quelque incommodité ou fatigue, même au dessus de ses forces, déjà consumées par le service des infirmes. Quoiqu'il souffrît beaucoup de la plaie de sa jiynbe, loin de lui procurer du soulagement, il cherchait à l'irriter en battant fortement du pied la terre, en faisant à pied de longs voyages ou en cbevauchant avec une extrême douleur. Cette règle de vie le conduisit jusqu'à la fin de sa carrière, sans se donner même du repos dans la vieillesse; bien qu'il fût accablé d'infirmités, non seulement il les supportait sans se lamenter, mais il disait en pieu-
rant : « Je n'ai encore rien tait; je n ai pas encore commence à servir Dieu; je prie le Seigneur, pour le peu de jours qui me restent, de me permettre de traîner ce corps et de le contraindre an service des pauvres. »
Nous pourrions donner beaucoup d'autres détails; mais en voilà assez pour l'édification du lecteur et la sincérité de la biographie. « Penser bien, parler bien, agir bien : voilà, disait Camille, par l'intermédiaire de la divine piété, les trois choses qui font aller l'homme au paradis. »
g-BEKTIfACIflin
7ÏLÏ î'DOÏ'VOCdB
Les huit Béatitudes. — T. Bienheureux les pacifiques, parce qu'ils seront appelés les enfants de Dieu.
Les sept Œuvres de miséricorde corporelle. — G. Visiter les prisonniers. Un religieux de la Congrégation de Saint-Camille . reconnaissable à la eroix qu'il porte sur la poitrine, délivre un prisonnier.
Du don d'oraison et de quelques autres grâces faites à Camille.
e^^^ ks vertus héroïques de Camille avaient, à leur •- . I f '-'-? base et à leur couronnement, la grâce de Dieu. fë I hsfè Des dons particuliers d'oraison, de jîiété et de zèle en relevaient encore le mente, et appelaient, à leur tour, grâee à la fidèle correspondance du Saint, des accroissements de sainteté. Nous en aurons la preuve dans ce chapitre.
Les vertus de Camille naissaient surtout de l'esprit d'oraison cpii régnait en lui et de la foi qui 1 inspirait dans toutes ses prières. Le bon Père fut toujours très zélé pour le culte divin et très exact à croire tout ce qui se réfère à la vertu de religion. La plus grande partie de ses jours et de ses nuits était consacrée à la prière, a la lecture et à \n méditation. Au milieu de ses œuvres quotidiennes de piété et de miséricorde, son esprit se nourrissait par la considération de quelque maxime
sainte. Dans ses voyages, il n'omettait jamais l'oraison mentale prescrite par la règle. Chaque matin, il la faisait avec son crucifix à la main, fixant de temps en temps sur cet icône de brûlants regards: et combien son affection s'enflammait lorsqu'il traversait quelque forêt on quelque lieu solitaire. Pour aider ses compagnons de voyage à ne pas négliger l'heure d'oraison, il portait avec lui un sablier. D'ordinaire, il la faisait on les mains jointes ou les bras étendus, et s'y appliquait avec pins de ferveur encore dans les commencements difficultueux de son Ordre. Rien n'était moins rare, dans ses épanehements aux pieds de la croix, que de le voir inonde de larmes.
Camille offrait habituellement an Père éternel la très amère passion de son Fils, pour les péchés du monde et les besoins de la sainte Eglise. Parmi les demandes qu'il adressait au Seigneur dans ses oraisons, celle qui tenait la première place et qu'il redoublait avec plus d'instance, c'était que son âme fut purifiée de toute tache du péché, rendue à l'innocence baptismale, préservée de toute faute, même la plus légère. Son souci n'était pas de s'élancer d'un vol sublime, mais de retourner à côté de Jésus-Christ comme une affectueuse colombe, de s'entretenir doucement avec le Seismeur et de lui demander sa grâce. Mort à tout ce qui était monde, vivant uniquement pour glorifier la divine bonté, il ne cherchait, dans l'oraison, ni suavité, ni goût ; il cherchait seulement de nouvelles forces pour les consacrer au grand-œuvre du salut des âmes.
On ne pouvait pas comprendre comment Camille, avec la plaie de sa jambe et ses deux genoux durcis et saillants comme deux os aigus, pût se tenir longtemps agenouillé et sans appui. Volontiers il priait sur la sépulture des morts, d'où il tirait des arguments pour ses sermons : « Oh! s'écriait-il, si ces Pères et ces Frères qui sont inhumés ici pouvaient revenir au monde, comme ils seraient fervents, fidèles observateurs et amis des pauvres ! Et moi, ingrat, je n'y pense pas et il me déplaît de me fatiguer! »
Ces réflexions enflammaient tellement son cœur, qn elles soulevaient son corps au dessus du sol. Un jour, le Père Giovanni Troiano allait de bon matin réveiller les Pères; en entrant dans la chambre du Père Camille, il le trouva à genoux en oraison, soulevé déterre d'environ trois palmes et le visage ceint d'une splendeur miraculeuse. Etant accouru pour en aviser le Supérieur, celui-ci lui imposa silence, ajoutant que cela n'arrivait point pour la première lois.
Un autre don du ciel à Camille, c'était la lumière surnaturelle qui lui découvrait les* secrets des consciences et les pensées les plus cachées. Beaucoup observèrent, et entre autres le Père Ciccatelli son biographe, qu il parlait de telle façon, que ses auditeurs se croyant découverts recouraient repentants à la pénitence ; c'était parmi les siens, une opinion constante, que Camille voyait l'intérieur des âmes et l'on n'osait pas paraître devant lui avec une tache ou un scrupule de péché. Sa seule présence faisait la guerre aux défauts et réprouvait' tous les vices; cette vertu resta même attachée à ses images. Son portrait était appendu au mur de la cellule d'un religieux, de peu d'esprit et de médiocre vertu ; or, comme il ne le regardait pas sans qu'il parût lui venir un reproche pour ses pertes de temps, ses pensées oiseuses et ses actions moins régulières, pour se soustraire à ces reproches tacites et vivre à sa ouise sans la censure des veux du Père Camille, il tourna le cadre à l'envers et cacha le portrait importun. D'autres, raconte-t-on, étant à la veille de commettre quelque péché, caressant dans leur esprit des pensées de colère, de haine et de vengeance, à la seule rencontre du portrait du serviteur de Dieu, croyaient entendre une voix qui les réprouvait, les rendait honteux -et leur taisait renoncer à leur dessein.
À Rome, une dame du monde, résolue de se convertir à Dieu, désirait purifier son âme par une confession générale. Mais ejle était fort embarrassée , ne sachant comment vaincre les difficultés et les doutes qui lui encombraient l'esprit. On lui donna le conseil de recourir
au Père Camille; elle alla le trouver à L'hôpital du Saint- Esprit et lui découvrit la frayeur qu'elle éprouvait de se confesser, ne sachant par où commencer, et tenant pour une difficulté insurmontable de se rappeler la multitude de ses péchés. Camille l'accueillit avec une grande bienveillance et lui dit de revenir le lendemain, cpi'il lui enseignerait la manière de se confesser. La dame revint le lendemain; Camille tira de sa poitrine un papier sur lequel il avait inscrit tous les péchés, avec une telle distinction et clarté, qu'elle ne put douter qu'il ne lui eussent été révélés de Dieu; après l'avoir lu et le lui avoir remis, il l'adressa à un religieux qui devait l'aider à l'achèvement de sa confession. La pénitente fut satisfaite et tellement ravie de l'esprit de Camille, que désormais elle ne voulut plus le quitter; elle s'appliqua à vivre d'une façon exemplaire, fréquenta les sacrements et se livra aux œuvres de piété. Entre autres, suivant l'exemple de son maître, elle se rendait chaque jour à 1 hôpital, servait les infirmes avec une affection maternelle et leur portait souvent quelque chose pour les réconforter.
Or, cette dame racontant l'origine de sa conversion, ce récit lit découvrir un autre prodige de Camille. Un jour qu'elle allait à l'église de Saint-Jean avec de vains atours, elle rencontra deux relioicux vêtus de l'habit ecclésias-
tique; dès qu'il l'aperçut, l'un d'eux se fit un signe de croix et reprit précipitamment sa route. Touchée de la grâce dans son cœur, elle éclata en gémissements et disait avec une amère contrition : « Malheureuse que je suis! ce Père a vu ma mauvaise conscience; il sait que je suis un démon. » Aidant l'impulsion prodigieuse de la grâce, elle quitta le monde et détesta sa vie passée. Dans la suite, quand elle fut adressée au Père Camille pour sa confession générale, à peine l'eut-elle vu, qu'elle le reconnut pour celui qui s'était fait en la voyant le signe de la croix et s'était enfui de sa présence; elle n'en pouvait douter, car elle avait noté les détails de la rencontre : ce Père était de haute stature, brun de couleur et quelque
peu boiteux de la jambe gauche. La dame persévéra clans les œuvres saintes, elle s'appliquait à retirer les autres femmes du péché, et comme elle venait souvent se confesser au Saint, on l'appelait la pénitente du Père Camille.
V\\ certain Pietro Aragni , de Rome , pensait à se l'aire Ministre des infirmes; il n'avait encore découvert à personne sa vocation, pas même a son confesseur, quand lui vint, de Xaples, une lettre du Père Camille, où il lisait ces paroles : « Mon Frère , sovez fidèle à la pensée (pie vous avez de vous faire religieux parmi nous, et si le démon vous suggérait quelque pensée sinistre, ne lui donnez pas audience. » En même temps, le Père Camille écrivait aux Pères de la Maddelena. qu'ils aient à recevoir Pietro dans la Conffrégration. Dans ces rencontres, on reconnut que Camille avait pénétré miraculeusement ses pensées ; Aragni se fit religieux et resta, en qualité de frère lai, dans la Congrégation. jusqu à sa mort.
Le Seigneur ne se contenta pas d'accorder à son serviteur le privilège de connaître les secrets du cœur, il le favorisa encore du don de prophétie. L'an 1602, le Père devant quitter Gènes se rendit au petit hôpital pour prendre congé des religieux et des personnes employées au service des malades. A peine entré, il demanda où était le Père Etienne Testa, confesseur de la maison; il lui fut répondu qu'il disait la messe; Camille attendit qu'il eût achevé le saint Sacrifice. Alors, plaçant la main gauche sur l'épaule gauche de Testa : « Père Etienne, dit-il, il faut aller au Ciel et il est temps de se préparer. » Le Père Etienne jouissait alors d une très parfaite santé; il obéit cependant à la parole* de Camille et se prépara en toute diligence. Dix jours ne s'étaient pas écoulés, qu'il fut assailli de coliques violentes, et, en quelques heures, passa de cette vie mortelle a 1 éternelle béatitude1.
Son cousin Onofrio de Lellis avait invité Camille a dîner avec lui a la terre de Boechianico; vers la fin du
repas, Camille se tint ferme dans une attitude triste et comme hors de sentiment. Onofrio et les autres commensaux le regardaient avec crainte de peur qu'il ne lui fût arrivé quelque mal. Tout à coup arrivent l'un après l'autre des messagers, pour annoncer à Camille que la salle du palais vieux venait de tomber et qu'elle avait enseveli sous ses ruines huit maçons occupés à la construction de la maison des Pères. A cette nouvelle, Camille s'émut, et, inclinant un peu la tète vers la terre, il reprit sa sérénité et même un peu de joie : « Ne crovez pas, ditil, que le Seigneur nous refusera aide ; les maîtres ne sont pas morts et le démon ne nous empêchera pas de les retirer. » Leur salut paraissait impossible, car ils étaient restés plus d une heure sous des monceaux de briques et de pierres. Franeeseo Torricella, qui déposa du fait au procès, avait déjà préparé la bière pour porter les cadavres à l'église. On resta stupéfait, lorsqu'après avoir déblayé le terrain, on trouva les maçons sains et saufs, et tellement allègres, que, pendant qu'on les débarrassait de poussière et de chaux, ils rendaient grâce à Dieu, et assuraient qu'ils n avaient éprouvé aucun mal. Un seul d'entre eux, nommé Marco, qui se trouvait sur une voûte, fut légèrement blessé d'une pierre, et l'on vit encore là un miracle, carie matin même il avait murmuré contre Camille pour l'avoir tiré de Rome et appelé à souffrir toutes sortes de misères dans ces montagnes.
En cette circonstance éclatèrent d'autres prodiges que la divine Majesté daigna opérer pour la gloire de son serviteur. Le premier fut la disparition de plusieurs ouvriers ; Camille indiquant du pied un endroit : « Creusez ici, dit-il, vous les trouverez : » ce qui arriva sur-le-champ. Le second fut que, dans cette construction, on devait creuser une citerne et, pour avoir de là pouzzolane, il fallait la faire venir de la terre de Finarella, distante de dix milles; les bienfaiteurs, effrayés de la dépense, songeaient à abandonner la partie; Camille leur dit d'avoir confiance en Dieu qui ne les avait jamais oubliés. De fait. Camille avec Onofrio, et un maçon nommé Roucio, allant
visiter une fabrique de tuiles, remarqua des fourmis qui tiraient dehors une terre de couleur noire. Le maçon, averti, les observa et reconnut dans cette terre une excellente pouzzolane : « Vous voyez, s'écria alors Camille, que Dieu a pourvu à nos besoins. » On creusa donc la citerne à la grande surprise des habitants; jusque-là on n'avait pas vu de pouzzolane à cet endroit ; quand la citerne fut terminée, on n'en vit plus.
Avant qu'on ne s'occupât de cette construction, les religieux habitaient la maison d'un certain Rocco Tullio. Un jour, Camille s'entretenait avec eux des moyens d'en disposer l'intérieur et de l'aménager pour le service. Tout à couj), il se leva de son siège : «Quittons cette chambre, dit-il, parce que la voûte menace. » On n'y voyait aucun signe; mais à peine eurent-ils quitté la pièce, que la voûte se précipita. On alla examiner les ruines et l'on trouva ([ue la voûte avait fléchi d'abord juste à l'endroit où était assis Camille. Les personnes présentes admirèrent l'esprit, de Camille et rendirent grâce à Dieu, qui, par son entremise, les avait délivrés du péril de mort.
En 1606, le 14 juin, Jérôme Livorino se préparait à partir de Bocchianico pour Naples, porteur de quelques sommes appartenant au Père Camille. Avant de se mettre en route, il alla prendre congé de lui; Camille lui dit que s'il voulait sauver sa vie, il ne devait point partir ce jourlà. Effrayé d'un, tel présage Livorino resta. Une heure était à peine écoulée, qu'il tomba une pluie terrible; s'il fût parti, il aurait péri en route. Le lendemain il en eut la preuve ; se mettant en route, il trouva les chemins rompus, les terrains gonflés ; il eût certainement péri, lui et sa mule, sans l'avis du Père Camille, qu'il vénéra désormais comme saint et comme prophète.
L'an 1610, au mois de juillet, Antonio Dardono voulant partir de Naples pour Bocchianico, désira auparavant saluer le Père Camille, son compatriote, qui était alors à la vigne d'Antignano. De grand matin, il s'y rendit et frappa à la porte ; Camille était encore au lit; entendant frapper, il appela le Frère Bcrnardino Roncone et
•il»1' CHAPITRE XXVI
lui commanda d'aller ouvrir à Dardano, dans la crainte <[iu' les chiens ne lui fissent un mauvais accueil. Le Frère l'ut stupéfait que Camille pût savoir que Dardano frappait à la porte. Son étonnement ne fit qu'augmenter, lorsqu'ouvrant la porte, il reconnut Dardano : « Le Père Camille t'a connu d'avance, » lui dit-il; et il le conduisit à sa chambre qui était fermée. Dardano le salua du dehors; Camille répondit qu'il était le bienvenu et qu'il le priait de ne pas s'ennuyer, qu'il devait attendre qu'il eût pris ses vêtements. Antonio attendit deux heures et demie ; la curiosité le poussa à regarder par une fente de la porte ; il vit le Père Camille à genoux devant le crucifix, avec une ferveur extraordinaire, remuant la tète et les mains, comme s'il se fût entretenu avec Dieu. Sa curiosité s'augmenta d'autant plus pourvoir la fin, et quoique pressé de partir, il attendit une heure encore, jusqu'à ce que Camille fût sorti d'extase. Alors le Saint ouvrit la porte: « Et bonjour, lui dit-il, et n'ètes-vous pas scandalisé d'avoir tant attendu? Par l'amour de Dieu, ayez patience. » Sur quoi Camille lui demanda ce qu'il allait faire ; Dardano répondit qu'il partait pour Bocchianico et venait lui demander ses ordres. Camille lui répondit que, pour éviter un grand péril, il fallait différer le départ d'un jour. Dardano se tint pour averti et revint le lendemain près de Camille; le Père l'avertit de nouveau qu'il ne serait pas passé sans péril, mais que Dieu l'avait aidé et qu'il arriverait à Bocchianico sain et sauf. S'étant donc mis en route, peu s'en fallut, à deux milles de Capoue, que sa mule ne lui détachât une ruade à la face. Près de Palena, en un lieu dit Sainte-Marie de l'Autel, commencèrent à tomber de la montagne beaucoup de grosses pierres roulantes, poussées par des ours ou par d'autres animaux; il en tomba pendant un quart d'heure ; quelques-unes lui passèrent près delà tète, mais aucune ne le frappa. Un peu plus tard, passant à Gravana, lieu funeste aux bètes, sa mule tomba; il la crut irréparablement perdue; mais, invoquant le secours du Père Camille, il la tira sans blessure. Tous ces accidents firent juger à Dardano, que le
Seigneur avait infailliblement révélé à Camille les aeeidents qui allaient frapper son compatriote.
Un certain Urbanuccio, père d'une nombreuse famille, était parti de Bocchianico et l'on ignorait de quel côté il avait dirigé ses pas; son frère Bernardino eut quelque pressentiment qu'il était parti pour Rome, où il se rendit lui-même dans 1 espoir de le retrouver: mais l'ayant cherché inutilement pendant quatre jours, il se décida à retourner à Bocchianico. Avant le départ, il alla visiter Camille à San-Spirito. A peine Camille leut-il vu qu'il l'appela par son nom et lui dit : « Comment ! voilà quatre jours que tu es à Rome, tu n'es pas venu me voir et on pleure dans ta maison; demain, après avoir entendu la messe, pars; le fou que tu cherches n'est pas à Rome; tu le verras et dans quinze jours il retournera au pays. » Bernardino fut fort surpris d'entendre révéler tant de choses, qu'il supposait ignorées du Père Camille; mais il ne comprenait pas comment il avait traité de fou son frère qu'il savait parti l'esprit sain. Bernardino retourna le lendemain pies de Camille, qui lui remit une lettre à l'adresse de son neveu Alexandre, ami intime de Bernardino, et le chargea de la lui remettre en mains propres, et d'ajouter en son nom que s il u était pas promptement marié, il serait mort; il lui dit encore que Capano, de Chieti. l'aurait tué s'il n'était pas tombé dans les mains de la justice, qui le recherchait pour lui infliger le châtiment de ses crimes. Ensuite il lui donna quelque argent pour ses frais de voyage, mais lui annonça qu'il rencontrerait dans la rue quelqu'un qui lui en donnerait, et conclut par ces paroles : « Tu as une jument, pars. » Ces dernières paroles achevèrent de le stupéfier; hors de luimême, il s'en alla par la porte San-Lorenzo. A pefne avait-il fait quelques pas, qu'il commença à éprouver la vérité des ])rédictions de Camille. En effet, il rencontra un certain paysan, nommé Angeluccio, qui lui demanda à louer sa jument et déboursa vingt-cinq carlins, avec lesquels il pouvait continuer son voyage jusqu'à Bocchianico. A son arrivée, il trouve tout le monde en larmes; on le croyait
mort. Quinze jours après, son frère était de retour, mais la tète et la barbe rasées, parce qu'il était devenu fou. Finalement, un peu plus tard, Capano fut pendu à Chicti, sous les veux d'Alexandre, neveu de Camille; avant de mourir, il confessa qu'en suite de leurs différends, il avait plusieurs fois tramé la mort d'Alexandre, Par la vérification des faits que son oncle Camille avait prévus et par d'autres choses que lui avait rapportées Bcrnardino, Alexandre reconnut en lui une lumière prophétique ; il s'empressa de se marier pour éviter les malheurs qui le menaçaient.
L'an 1612, le serviteur de Dieu étant à Bocchianico, son neveu Alexandre s'absenta quelques jours, sans qu'on sût où il était allé. Camille demanda plusieurs fois de ses nouvelles à sa belle-mère Laura, et cette dame s'affligeait de ne pouvoir lui répondre. <.< Patience, lui dit Camille ; Alexandre attrapera une bonne infirmité qui le ramènera à la maison. » Le jour suivant, Alexandre revint à la maison avec une superbe fièvre. Camille alla le visiter et le reprenait doucement ; mais voyant que le mal augmentait et menaçait sa vie, sur les prières de Laura qui promettait l'amendement d'Alexandre, il s'enferma dans la chambre du malade et fit oraison. A son départ, il dit à la belle-mère qu'elle serait consolée, que Dieu avait purdonné pour cette fois; mais que ce serait tant pis pour lui s'il ne profitait pas de cet avertissement pour corriger ses mœurs. Quelques jours après, Alexandre était rendu à la santé.
Quelques religieux furent accusés, dans une ville d'Italie, de s'être lait nommer par le Saint-Siège apostolique patrons de l'hôpital. Le chef de la ville, mal informé, prononça leur expulsion. Camille se rendit de Rome dans cette ville pour le détromper; malgré la lorce des raisons produites pour démontrer la vérité de cette imposture, il ne put le faire changer de résolution. De retour à Rome s;ms avoir rien fait, il prononça ces paroles précises : «Lu n'as rien pu lui faire comprendre; mais peu importe ; l'année ne passera pas sans qu'il meurt; il connaîtra la
vérité dans l'autre monde.» Cette prédiction s'accomplit, le chef de la ville mourut dans l'année.
Nous aurions pu multiplier les détads ; ces exemples paraissent suffire pour montrer combien Dieu avait comblé Camille des dons surnaturels de la grâce.
Les huit Béatitudes. — 8. Bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice, parce que Le royaume des eieux leur appartiendra.
Les huit Béatitudes, c'est-à-dire les huit promesses de Jésus-Chrisl a ses disciples dans le Sermon sur la montagne, comprennent toute la mural.' divine L'histoire du christianisme n'est que l'histoire du triomphe de cette parole.
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Les sept Œuvres du miséricorde corporelle. — T. Ensevelir les morts. Au jour du jugement, Jésus-Christ; dira à ceux qui auront été miséricordieux : '( Autant de fois vous avez agi ainsi pour le moindre de mes frères, autant de fois vous l'avez fait pour moi. Venez posséder le royaume qui vous a été préparé dés le commencement du monde ».
De quelques apparitions du serviteur de Dieu et de quelques miracles obtenus par son intercession.
fêvk5$B> IEU est admirable clans ses saints. Pendant qu'ils 1 |Ka p cheminent à travers un monde corrompu , pré- $ \0J^ venus eux-mêmes des atteintes de la môme corruption, Dieu se plaît à faire éclater, dans l'infirmité de leur chair, l'héroïsme des vertus; lorsqu'ils sont entrés dans la mort et réduits à la poussière commune, Dieu se plaît encore à montrer que leur âme jouit de la liberté des saints de Dieu et possède, devant sa face, la toute-puissance de la supplication. Leur âme apparaît revêtue d'un corps de lumière; ceux qui les invoquent obtiennent des miracles. Nous venons d admirer les vertus de Camille pendant qu'il vivait sur la terre; nous devons constater maintenant les phénomènes surnaturels qui resplendissent sur sa tombe.
La nuit même de sa mort, Camille apparut plein de
APPARITIONS ET MIRACLES oV.l
gloire à un homme qui menait dans Rome une vie pénitente. Le bon Père lui recommanda de se confesser d'un certain péché, qu'il commettait sans scrupule. Le bonhomme, étonné devoir Camille sous cette forme éblouissante, dit : « Comment ètes-vous dans cette chambre ? — Maintenant, répondit Camille, je suis mort et je vais en paradis. » Aussitôt, sortant de son lit, il se rendit à l'église de la Maddalena et trouva qu'à la même heure Camille avait rendu le dernier soupir. Dès lors, tenant cette apparition pour vraie, il se confessa de ce péché et en fit pénitence.
Le Père Louis Franco, napolitain, religieux de l'Ordre, faisait route vers Messine sur une des galères de Naples, la nuit où mourut Camille, quand une bourrasque s'éleva sur la mer. Dans la journée, le Père avait beaucoup souffert de l'estomac, et le soir il était brisé de cette fatigue étrange, particulière à ceux qui voyagent sur l'humide élément. A l'entrée de la nuit, il alla se coucher, A peine fut-il endormi qu'il crut voir le Père Camille, le visage sérieux et souriant : « Père Luigi , dit-il, bon courage! » Camille parut ensuite lui faire le signe de la croix sur le front; il se leva tout épouvanté. A peine une demi-heure s'était écoulée, qu'on sonna la cloche de la galère : il demanda ce que signifiait ce signal, on lui dit que c'était pour annoncer deux heures du matin. Débarqué à Messine, il parla du songe qu'il avait eu en mer, dans la nuit du 14 juillet. Peu après arrivèrent de Rome les lettres annonçant le décès du Père Camille. Après avoir examiné toutes les circonstances, le Père Franco dut reconnaître que l'heure du songe coïncidait avec le moment de la mort du serviteur de Dieu ; il rendit donc grâces à Dieu et à son serviteur qui l'avaif consolé pendant son sommeil.
Un des témoignages les plus frappants est celui d'une très sainte personne, appelé Sebastiana Spagnuoli, dame respectable qui vécut près de cent ans. Voici sa déposition dans le procès du Fondateur des Ministres des infirmes :
« Depuis la mort de Camille, dit-elle sous la foi du serment, j'ai entendu de mes propres oreilles, dans l'église de la Maddalena, où l'on conserve le dépôt de son corps, des voix très agréables, semblables à celles d'un corps nombreux d'enfants chantant des psaumes et des hymnes, tels que : Cantate Domino canticum noçum, Te Deum laudamus, et autres que l'on a coutume de chanter pour les tètes des confesseurs. Je les ai entendues continuellement pendant seize jours; ces concerts harmonieux me procuraient un bonheur indicible.
« De plus, je me trouvais un autre jour dans la même église de la Madeleine, j'attendais l'écoulement de la foule qui accourait au tombeau du vénérable serviteur de Dieu. M étant approchée, pour prier plus librement, près du tombeau, je me recueillis et je vis sortir de la porte de l'église qui donne sur la galerie du couvent plusieurs religieux marchant deux à deux comme en procession, et retournant dans la même église. La chose me parut étrange, car ces Pères n'assistent pas aux processions. Je me disais cela en moi-même, et j'attendais la fin avec anxiété. Après que dix-huit ou vingt de ces Pères eurent passé, j'en vis apparaître un au milieu de deux autres, qui portaient des flambeaux de cire allumés, et celui du milieu avait dans les mains comme une relique. Le Père Camille marchait le dernier, tout resplendissant de gloire, avec la croix et l'habit de l'Ordre, parsemé d'étoiles éclatantes. Cette vision me causa beaucoup d'étonnement et une grande joie. Je compris que les étoiles qui ornaient le vêtement figuraient les âmes de ceux qui, par leurs travaux et leurs prières, avaient mérité de jouir de la félicité éternelle. »
Virginie Poarari, de Rome, était abandonnée des médecins et réduite à toute extrémité, elle avait reçu l'Extrème- Onotion; on lui faisait la recommandation de l'âme. Dans cet état désespéré, animée d'une foi vive, elle se recommanda avec ferveur au Père Camille et implora son secours. Aussitôt il lui apparut, avec un visage resplendissant de lumière, entouré d'une foule d'enfants d'une
beauté ravissante, et lui dit de ne plus s'attrister, d'avoir confiance, parce qu'elle recouvrerait la santé. On peut regarder cette vision comme véritable ; car, le jour suivant, sans avoir recouru aux remèdes des médecins, Virginie Poggi fut parfaitement rétablie, et publia hautement que Dieu l'avait guérie miraculeusement par l'intercession de son serviteur Camille.
A la même époque, peu après la mort du Fondateur, au moment où Rome entière s'entretenait de ses sublimes vertus, un vénérable prêtre espagnol, nommé Jérôme de Lacu, vicaire à San-Nicolo In Carcere, était tourmenté par une fièvre tierce, suivie de graves accidents qui duraient près de quatre heures. Un jour l'accès commençait à le prendre; Jérôme était parfaitement éveillé, il se recommanda dévotement à Camille, en lui disant : « Bienheureux Père! s'il est certain que vous soyez dans le ciel, jouissant de la vue de Dieu, obtenez-moi du Seigneur la santé. » A peine avait-il prononcé, avec foi et piété, cette humble prière, qu'il vit apparaître, sous une forme visible, • un beau vieillard d'une haute stature, qui lui dit : « Je suis Camille, que demandes-tu? )> Mais le Père voyant Camille vêtu de blanc, tout éclatant de lumière, accompagné de quatre religieux, vêtus aussi de blanc, mais d'une taille inférieure, lui dit : « Comment est-il possible que vous soyez le Père Camille, puisque les Pères de la Maddalena sont vêtus de noir et que vous fêtes de. blanc? » Camille répondit : « Ne faites pas attention à cela; dites-moi ce que vous demandez. » Alors le prêtre lui dit : « Père, s'il est vrai que vous soyez dans le ciel, comme Rome entière le croit, obtenezmoi la guérison de ma maladie, et je promets d'aller prier près de votre tombe, de dire une messe'en votre honneur, et devons offrir un ex-voto d'argent. » Le Père espagnol fut guéri; l'accès qui commençait prit fin à l'instant. Le lendemain, Jérôme allant dire la messe à la Maddalena raconta aux Pères ce qui s'était passé et offrit quelques jours après V ex-voto promis.
Pendant le dernier mois de la vie de Camille, se trou-
vait à Rome un jeune gentilhomme, si enclin à certain péché, que, clans l'espace d'environ quatorze ans, il n'avait pas passé un seul jour sans le commettre deux ou trois fois. Après avoir consulté plusieurs confesseurs et directeurs, il fut adressé à Camille. Le gentilhomme pria avec instance le serviteur de Dieu de ne pas l'oublier dans ses prières; celui-ci promit de recommander son âme au Seigneur. La promesse et les prières de Camille furent si eliicaces, que le gentilhomme ne retomba plus jamais et fut entièrement affranchi de son péché d'habitude. Un mois après la mort de Camille, ce gentilhomme étant endormi, le serviteur de Dieu lui apparut, la figure rayonnante de joie; le jeune homme, en le voyant, le conjura de ne pas l'oublier dans ses prières. Camille répondit : « Souviens-toi de fuir l'occasion du péché mortel, » — paroles qu'il avait souvent à la bouche pendant sa vie. La vision disparut et le gentilhomme fut complètement transformé, sa conduite devint de jour en jour plus édifiante. Lui-même a écrit de sa propre main ce que nous rapportons ici.
Dans le même temps, vivait à Milan un religieux de l'Ordre de Saint-Camille, continuellement tourmenté par de mauvaises pensées; quoiqu'il lit tous ses efforts pour le chasser de son esprit, le démon ne cessait de l'agiter par les tentations les plus violentes. Une nuit où il courut le plus grand danger et fut sur le point de succomber, il s'endormit. Pendant le sommeil, il se sentit saisi par une main qui lui tirait le bras droit; il se réveilla et s'assit sur son lit. Tout à coup il fut épouvanté par un étrange phénomène; sa chambre était remplie d'une lumière éclatante; il vit lui apparaître saint Charles, vêtu en cardinal, et le Père Camille rayonnant de beauté, vêtu d'une aube d'une blancheur éblouissante, avec l'étole en croix ; ils portaient tous les deux une couronne resplendissante, semblable à un globe de feu; celle de saint Charles paraissait plus lumineuse et plus enflammée. Alors le religieux, se tournant vers les deux apparitions, dit : « Saint Charles, priez pour moi, et vous, bienheureux Camille,
comme je crois que vous êtes clans la gloire, priez aussi pour moi, afin que je sois un hou religieux. » A l'instant, la vision disparut et le religieux se trouva tout à coup délivré des assauts du démon. Sa reconnaissance pieuse fut assurée au Père Camille qui l'avait réveillé et secouru, quand son âme courait un si grand danger.
Il v avait, à Bologne, un religieux dont la conduite n'était rjas régulière. A la vérité, il fréquentait les sacrements, mais il n'était pas en grâce avec Dieu. Camille lui apparut une nuit et lui adressa, sur ce genre de vie indigne de son état, les plus graves reproches; celui-ci, effrayé, se proposa de se confesser, dès que le jour poindrait, et de changer de vie. A l'aurore, il alla trouver son supérieur, tomba à ses pieds, et versant un torrent de larmes, lui dit : « Voici, en votre présence, un misérable pécheur, avez pitié de sa pauvre âme. J'ai vécu jusqu'ici dans le désordre; mais Dieu, qui veut me sauver, a permis que cette nuit le bienheureux Camille m'ait apparu, pour me reprocher mes égarements. » A l'instant, il lit une confession générale de ses péchés, et déterminé par cette vision il mena jusqu'à la mort une vie exemplaire.
Après les apparitions, les miracles.
Dieu, qui a promis de glorifier ceux qui cherchent à accroître sa gloire, remplit sa promesse à l'égard de son serviteur Camille. Nous mentionnerons dans un chapitre spécial les miracles postérieurs au décès du Saint; ici. complétant ce que nous avons dit plus haut, de son intervention dans les tempêtes, nous énumérerons les faits antérieurs à sa mort, mais connus seulement depuis, attestés par témoins et agréés par les juges de la Congrégation des Rites. En raisonnant d'après les rèo-les d une approximation infinitésimale, on devra conclure que saint Camille a travaillé abondamment à la gloire de Dieu, puisque Dieu s'est plu, par de nombreux miracles. à glorifier la vertu de son serviteur.
Au mois de novembre 1589, Alexandre Gallo, novice de l'Ordre, fut entièrement privé, par une fièvre maligne. de l'usage de la parole; l'intensité du mal l'avait réduit
ii un état tel, que les Pères, se rendant à l'hôpital, récitèrent en chemin le chapelet à son intention, s 'attendant à le trouver mort à leur retour. Le Père Camille entra dans l'infirmerie, lit sortir les autres religieux, puis demanda au malade s'il voulait être guéri et rester clans la Congrégation : sur la réponse affirmative qu'il fit par un signe de tête, Camille plaça les mains sur ses yeux, se découvrit, regarda le ciel, pria pour lui, l'excitant à prendre courage, l'assurant qu'il ne mourrait pas de cette maladie. Le lendemain, les médecins revinrent et le trouvèrent sans fièvre : le novice était parfaitement guéri. Cette guérison fut attestée, dans le procès, par Gallo lui-même.
En 1591, Onofrio de Lellis, cousin de Camille, eut à Boechianico une attaque d'apoplexie, qui le priva pendant trois ans de l'usage de ses membres. L'état du malade ne laissait plus d'espoir. Le serviteur de Dieu résidait à cette époque dans la maison du paralvtique et priait souvent pour sa guérison. Dans ses prières, il paraît que son visage se transfigurait; les domestiques déclarèrent même l'avoir vu , dans son appartement , tout resplendissant de lumière. Un matin, Camille entra dans la chambre du malade et lui dit : « Pour cette fois. Dieu vous a fait grâce: efforcez-vous de lui témoigner votre reconnaissance par votre bonne conduite. » A dater de ce moment, Onofrio, dont l'épiderme avait été noirci par la violence du mal, commença à éprouver du mieux, et, dans un court espace de temps, recouvra une santé parfaite. — Dans le même district, Domenico Rezzo, qui était à l'article de la mort, fut guéri par la visite et les prières de Camille, venu seulement pour recommander son aine à Dieu.
Françoise ïorricella, de l'a même contrée, fut frappée d'apoplexie et resta pendant six mois incapable de mouvement; les personnes à son service ne pouvaient la lever qu'en la tournant enveloppée dans un drap. Camille étant venu lui faire visite lui dit de se lever; sur sa réponse qu'elle ne pouvait se mouvoir, il lui tendit la main
et elle put, à la grande surprise et joie des assistants, se redresser elle-même; ses forces s'accrurent de jour en jour, et au bout d'un mois elle était parfaitement guérie. La même Francesca fut tourmentée plus tard par une fièvre opiniâtre qui résista un an entier à tous les remèdes, de sorte que les médecins l'abandonnèrent, déclarant qu'elle n'avait plus longtemps à vivre. Camille en fut informé, lorsque déjà on avait -acheté les cierges pour les funérailles; il s'approcha de son lit et la trouva entièrement privée de l'usage de ses sens, au point qu'elle ne répondait même plus quand on l'appelait. Néanmoins Camille se mit en prières, puis se levant l'appela. A sa voix, cette pauvre mourante se réveilla comme d'un profond sommeil et demanda quelque chose pour se sustenter. Camille lui présenta un peu de bouillon et lui recommanda de prendre quelques jours de repos. Cette dame obtint bientôt un prompt et entier rétablissement.
En 1592, Paolo Renda, proies à Rome, fut afflige d'une lièvre continue. Camille alla le voir et lui demanda comment il se trouvait. Paolo répondit que la fièvre ne lui laissait pas un moment de repos. Alors Camille appuya ses mains sur sa tète et lui dit d'avoir confiance, que Dieu ne l'avait pas appelé dans l'Ordre pour un court espace de temps. En effet, Renda vécut encore trente ans sous l'habit de Ministre des infirmes.
En 1594, P. Mortola, de Naples, atteint d'une fièvre maligne, accompagnée d'erésipèle à la face , fut abandonné des médecins. Le serviteur de Dieu l'assistait dans sa détresse. Le malade, tournant vers lui ses regards affligés , lui dit que l'érésipèlc gagnait la région du cœur et ne tarderait pas à l'atteindre. Camille le regarda et lui dit simplement : « Ne craignez pas, ayez confiance dans le Seigneur, car vous ne mourrez pas de cette maladie. )) Ces paroles et laccent de foi qui les prononçait inspirèrent du courage au malade. Bientôt il s'aperçut que l'érésipèlc avait changé de direction, et quelques jours plus tard il était hors de danger.
En 1596, Lucas Moneta, novice dans une maison de
Naples, fut également affligé d'un érésipèle dangereux, qui lui fit tellement enfler la tète et la gorge, qu'il ne pouvait avaler quelques gouttes d'eau sans s'exposer à suffocation. Fort heureusement pour le malade, Camille arriva de Rome sur ces entrefaites, et, avant tout, s'en fut à l'infirmerie; naturellement l'enflure extraordinaire de la tète du novice lui causa une grande surprise. Le malheureux patient se plaignait, en particulier, delà douleur qu'il ressentait au côté gauche du cou : Camille, ému de compassion, toucha doucement la partie souffrante, et, faisant un signe de croix, dit d'un visage riant à Moneta de bannir toute crainte. Quoique l'enflure n'eût pas entièrement disparu, la douleur cessa instantanément, et le soir même le malade pouvait prendre un peu de nourriture. Le docteur André Maluso le visita le lendemain matin, et lui voyant une seule joue enflée fut très étonné; quand le malade lui apprit la visite de Camille : « Dieu vous a fait grâce, lui dit-il ; pourquoi ne lui avez-vous pas lait toucher l'autre côté? maintenant vous seriez guéri. » Trois jours après, Moneta se trouvait parfaitement bien. — Giambattista Balsamo, de Naples, déclara qu'il était cruellement tourmenté par la goutte et que ce mal cessait dès que Camille faisait le signe de la croix sur son mal. — La même déclaration fut faite par F. Giomei , de la communauté de Rome, qui éprouvait un égal soulagement de la bénédiction de Camille; et par une cousine de François Ugolino, qui souffrait d un cancer; sa douleur était si vive qu'il lui semblait qu'on lui rongeait les chairs; une visite de Camille et le signe de la croix sur la plaie suffirent pour calmer la douleur, comme si elle n'était point malade.
En 1596, trois des plus habiles médecins de Rome, Zecca, Barga et Ycrgato , désespéraient de conserver un novice de l'Institut, Antonio Balsamo ; après diverses consultations et l'emploi d'une foule de remèdes, les trois docteurs déclarèrent que la jeunesse de Balsamo pouvait seule le sauver. On en instruisit Camille, qui vint le visiter le même jour et l'encouragea en lui disant que,
malgré les pronostics fâcheux des médecins consultants, il n'était pas en danger. Le malade avait la tète découverte : Camille Lui demanda s'il n'avait pas de bonnet et Balsamo lin avant répondu qu'il 1 avait perdu dans le lit, il le chercha soigneusement sans le trouver. Camille ordonna à l'infirmier de lui en trouver un autre, mais l'infirmier ne put trouver la clef de la garde-robe. Le serviteur de Dieu se rendit alors à la hâte dans sa propre chambre, prit son bonnet, le plaça sur la tète du novice, et, avant fait ensuite une courte prière et le signe de la croix sur son front, il s;,cn alla. A peine avait-il fait quelques pas hors de l'infirmerie que, au grand étonnement des personnes présentes, le malade éprouva un violent accès de fièvre, accompagné d'une transpiration si abondante, que deux matelas furent inondés de ses sueurs. Chacun crut la mort imminente; plusieurs personnes de la maison se rassemblèrent autour du lit ; elles remarquèrent (pie le patient grelottait de froid et que son visage avait pris un teint sinistre. Après avoir passé deux heures dans ce paroxvsmc. il fut tout à fait bien, à la grande surprise des médecins qui, de retour le soir, ne trouvèrent aucun symptôme de fièvre, ni d'aucune autre maladie. Le jeune homme déclara dans la nuit que Camille n'avait pas plus tôt mis le bonnet sur la tète, qu'il avait éprouvé ce paroxysme, avant-coureur de la santé.
En 1599, Dominique Romito, de Camérmo, cocher du cardinal Saint-Georges, à Rome, fut cruellement mordu au bras gauche, près de la main, par un cheval : 1 os fut fracturé, les veines ouvertes, la main resta suspendue au bras seulement par quelques tendons, et le malheureux cocher tomba presque sans vie. On le transporta à 1 hôpital du Saint-Esprit, dans un état d'insensibilité presque complète. Les chirurgiens décidèrent que sa vie ne pouvait être sauvée que par 1 amputation de la main. Tandis qu'ils se disposaient à l'opération, survint Camille : ému de compassionipour ce malheureux, il pria les chirurgiens de surseoir, disant que le Seigneur pourrait, sans ce remède extrême, le gruérir. Les médecins tenaient Ca-
mille pour un thaumaturge ; ils accédèrent à sa demande. Camille tomba à genoux, se mit en prière près du lit, puis, se relevant, fit le signe de la croix sur le iront du blessé et souilla dans ses oreilles. Aussitôt le mourant reprit ses sens. Après avoir mis en poudre quelques débris de terre cuite, le serviteur de Dieu adapta la main au bras, appliqua la poudre sur la fracture et recommanda cet homme aux soins des servants. Les chirurgiens furent surpris en apprenant ce qu'avait fait Camille ; bien plus grande fut leur surprise, quand ils virent à son départ que la main était aussi solidement jointe au bras que s'il n'y avait pas eu de fracture par arrachement ; ils comprirent alors que le Saint avait fait usage de la poudre pour cacher le miracle. Quatre mois après la mort du vénérable Père, le même Dominique, entendant parler des miracles qui se faisaient à son tombeau, vint de lui-même trouver les Ministres des infirmes et raconta le fait authentique de sa guérison. Ce fait fut rédigé par écrit et attesté par témoins, le 16 novembre 1614. En même temps, Romito montrait à tout le monde le bras fracturé, si parfaitement guéri, qu'il ne restait pas la moindre trace de la morsure qui avait mis ses jours en danger.
Eu 1601, tandis que Camille était à Florence, on transportait à l'hôpital un officier atteint d'une esquinancie si violente, que son gosier était complètement fermé ; il ne pouvait plus ni confesser ses péchés , ni recevoir la sainte Eucharistie; on lui administra l'Extrême-Onction. Camille, informé du cas, gémit profondément ; il craignit que ses religieux n'eussent été négligents dans cette circonstance. A la hâte, il se rendit près du lit du malade, et pria le Père Testetta, qui faisait la recommandation de l'âme, de lui céder la place. Aussitôt il s'aoenouilla, tint ensuite ses mains sur la tête du malade l'espace d'un Miserere, après quoi il se retira. A peine était-il parti (pie le moribond se réveilla comme d'un profond sommeil, quitta le lit, circula par l'hôpital, cherchant et appelant à haute voix le Père Long qui l'a-
vait guéri en plaçant les mains sur sa tète. A la vue de ce miracle éclatant, tontes les personnes de L'hôpital lurent dans la stupeur. L'officier, en faveur de qui il avait été opéré, voulut aussi guérir son âme ; il se confessa et communia avant de retourner à sa maison, où il fut reçu avec la joie qu'on peut aisément se figurer après un événement si merveilleux. Le lendemain matin, Camille revint à l'hôpital ; à peine l'eut-on aperçu, que chacun tournant les regards vers lui disait : « C'est lui qui l'a guéri. » Le serviteur de Dieu, confus de ces exclamations, se retira à l'instant. Le bruit de ce miracle se répandit dans la ville de Florence. A peine quatre jours étaient écoulés, notre Saint conversait avec les Pères Ilario et Gomei, leur donnant quelques avis. Un homme. appelé Antonio, se prosterna devant lui, et, lui baisant les pieds, dit qu'il avait dépensé son patrimoine en remèdes, sans avoir pu être guéri par les médecins d'une fièvre quarte, qui le tourmentait depuis plusieurs années : il le suppliait de venir à son secours et de lui rendre la santé. Camille en fut très mortifié , leva les veux au ciel comme pour se plaindre que ses religieux lui eussent adressé un tel suppliant ; puis, se tournant vers ce pauvre malade : « Dieu vous pardonne, dit-il ; est-ce que je puis vous rendre la santé ? Vous vous méprenez : » 11 répéta plusieurs fois ces paroles. Mais le malade persista et se recommanda à lui avec plus d'instances. Alors Camille, qui ne voulait pas le renvoyer sans le consoler, se tourna vers l'autel du Saint-Sacrement : « Très bien, mon frère, lui dit-il ; allez là ; récitez cinq Pater et cinq Ave en l'honneur des cinq plaies de Notre- Seigneur; lui seul peut vous rendre la santé. » Le malade obéit promptement et lut aussitôt guéri, sans plus souffrir jamais de cette fièvre quarte.
Dans la même ville de Florence, un petit enfant, fils de Nero del Nero, se mourait d'un abcès à la tète : il s'appelait Phihppe et était âgé de deux ans. Cet enfant avait perdu l'usage de la parole ; il ne reconnaissait plus la voix, même quand sa propre mère l'appelait. La famille
avait en grande vénération le Père Camille, qui avait été le parrain de l'enfant. On se hâta de l'appeler; il vint, fit le signe de la croix sur la tête de l'enfant et dit anx parents : « Cet enfant ne mourra pas. » Ensuite l'interpellant par son nom, suivant qu'on a coutume pour se faire entendre d'une personne endormie, l'enfant sortit de sa torpeur, ouvrit les yeux, répondit à ses parents, naguère en pleurs, maintenant tout réjouis. L abcès creva et le petit moribond se rétablit parfaitement. Ce fait merveilleux fut raconté par la comtesse Aigliano, sœur de del Nero.
Au mois de mai 1604, Marchisello Locatelli, proies de l'Institut, avait reçu lExtrèmc-Onction et entrait en agonie. Selon l'usage, les coups de la cloche l'avaient recommandé aux prières des religieux comme agonisant. Néanmoins, le bon Père qui l'assistait déclara hardiment qu'il ne mourrait pas. Les médecins présentsle tournaient en ridicule, disant que Marchisello serait mort dans un quart d'heure. D'autres disaient à voix basse : « Cette fois, le Père Camille sera mauvais prophète.» Les uns et les autres furent confondus ; le moribond recouvra la santé et vécut encore plusieurs années.
En 1605, Joseph Russo, novice à Naples, avait reçu les derniers sacrements et se trouvait à toute extrémité. Malgré tout, le bon Père Camille ne pensait pas que sa mort fût imminente et pria le médecin de ne pas abandonner sitôt le malade, mais plutôt de prescrire quelques remèdes. Le médecin sourit, et répondit que prescrire des remèdes était chose inutile, que Russo n'avait plus que quelques heures à vivre. Le serviteur de Dieu, saintement obstiné, renouvela ses prières avec plus d'instance, au point que le médecin, fâché, se mit à rédiger une ordonnance, à prescrire certaines pilules, murmurant : « Ces pilules ne feront que hâter sa dernière heure. » Camille resta toute la nuit dans la chambre du malade, lui administra ces pilules de ses propres mains et recommanda le patient à Dieu. Au point du jour, le médecin revint en visite et, en entrant, demanda au portier à
quelle heure le novice était mort. Le portier répondit que la fièvre avait cessé a minuit ; mais le médecin ne pouvait l'en croire ; il courut donc à la chambre du malade et le trouvant parfaitement rétabli : « Cette guérison, dit-il, ne peut être que 1 œuvre du Père Camille. »
En 1606, demeurait dans un couvent, à peu de distance de Savone, un religieux piètre, nommé F. Aliprando ; ce religieux, étant allé le soir dans un jardin cueillir des plantes, s'était piqué à un doigt de la main gauche. Il ne fit pas d'abord attention à cette piqûre ; mais la douleur et l'enflure augmentant, la blessure s'envenima. Le malade se fit transporter dans un hôpital de Gènes, avec l'intention de ne plus retourner à son monastère. Le mal fit des progrès si rapides que l'amputation de la main fut jugée indispensable; elle lut seulement ajournée à cause de la faiblesse de l'infortuné prêtre, et pour que la mortification des chairs rendit l'opération moins douloureuse. Alors une fièvre maligne se déclara; le malade fut promptement réduit à une telle extrémité, que les médecins dirent qu'il n'avait plus que deux ou trois heures à vivre. Dans ce triste état, le religieux fit prier le bon Père Camille de le venir voir. Le serviteur de Dieu arriva, conversa quelque temps avec lui et lui fit promettre de retourner au couvent. Sur sa réponse affirmative, Camille marqua l'enflure du signe de la croix, et dit en partant au malade qu'il prie pour sa guérison. Le jour suivant, un habile chirurgien, Giovani, dénoue la bande qui enveloppait la main, pour effectuer un pansement ; à sa grande surprise, la plaie était entièrement cicatrisée. Pour s expliquer un tel prodige, il demanda qui avait visité le malade, on lui répondit qu'il n avait reçu d'autre visite que celle du Père Camille. « Cela suffit, repli qua-t-il, \& malade est sauvé. » Et, en effet, il quitta quelques jours après l'hôpital, parfaitement rétabli, annonçant partout qu il devait au Père Camille la guérison de la main et la conservation de la vie. En dépit de cette guérison miraculeuse, il ne tint point parole ; au lieu de retourner dans son couvent, il prit du service comme aumônier de marine et monta sur une
galère de Carlo Doria. Ea suivant les troupes du Piémont, il voulut, par curiosité, aller voir les camps d'Espagne et de Savoie qui étaient en guerre. Cette curiosité lui lut fatale; étant monté sur un bastion appartenant aux tranchées du camp espagnol, il fut atteint d'un obus qui mit son corps en lambeaux.
Tandis que Camille desservait à Xaples l'hôpital dell' Annunziata,on y amena un aveugle de naissance, nommé Jean-Jacques di Lauria de Celento, qui était consumé par une fièvre ardente. Un jour, essayant de se lever, le pauvre aveugle tomba lourdement du lit et se mit à crier au secours. Le bon Père et un autre prêtre de l'Institut l'ayant ramassé le placèrent sur son lit. Camille posa les mains sur sa tète, l'exhortant à la patience; avant de se retirer, il lui dit : « Mon frère, ayez confiance dans le Seigneur. » A peine ces paroles furent-elles prononcées que, ouvrant les yeux, il trouva qu'il y voyait parfaitement, et se sentant guéri de la fièvre, se prit à crier : « Miracle ! miracle ! » Grand fut l'étonncmcnt des infirmiers, des malades et de toutes les personnes présentes, quand ils virent cet aveugle marcher sans guide et retourner à sa maison. Plus grande encore fut la surprise du docteur Conti, du portier de l'hôpital qui pouvaient mieux apprécier cet événement prodigieux. Cependant le serviteur de Dieu défendit, en vertu de la sainte obéissance, au prêtre qui l'avait aidé à relever l'aveugle, de faire connaître le prodige, parce qu'il n'était point son œuvre, mais celle de Dieu. Le prêtre, témoin oculaire, garda le silence tant que vécut Camille; après la mort du saint homme, il attesta juridiquement le fait, et le médecin, le portier et toutes les personnes présentes souscrivirent son attestation.
Tels sont les faits merveilleux rapportés par les contemporains de Camille. Nous n'avons pas à les discuter; nous les présentons comme l'histoire les donne, simplement et sur la déposition d'irrécusables témoins. Les hommes de bon sens et de bonne foi v croiront comme nous, sans discuter. Avec les antres, j'entends avec ceux
qui opposent aux faits certains leurs frivoles imaginations, nous avons moins à discuter encore; nous ferons simplement remarquer la contradiction flagrante de leur soi-disant principes et de leur conduite. A les entendre, ils ont banni le surnaturel sans retour, et ils sont tonjours à la poursuite du merveilleux. Le merveilleux, ils en veulent, ils l'aiment, ils le recherchent, ils le demandent à tout : à la science, aux livres, à la veille, au sommeil, au bois; ils le demanderaient à la pierre. Les miracles de l;i science, les miracles des découvertes modernes, ne sauraient leur suffire ; en dépit des sophismeset des raisonnements, ils ne consentent pas à se laisser parquer entre le berceau et la tombe, dans le cercle étroit et mesquin des choses visibles. Les imaginations et même la raison s'élancent par delà le monde positif; dès qu'un homme promet un peu de merveilleux du pire aloi, il se trouve toujoursune foule avide pour l'assaillir et pour l'entendre. Que voulez-vous? L'homme a beau raisonner, il a besoin de surhumain, de surnaturel, et ce n'est pas le connaître que de le claquemurer dans les orgueils et les avachissements de la créature.
Le vrai surnaturel, ce sont les saints qui l'apportent.
« Les saints, dit clom Guéranger, nous sont donnés, non pas précisément pour que nous imitions tout ce qu'ils ont fait, mais comme un indice de l'assistance de Jésus-Christ sur son Eglise, au sein de laquelle il les produit pour être les monuments du pouvoir de sa grâce et l'honneur de la nature humaine restaurée par la Rédemption. Les saints ne sont pas simplement les élus, les justes, qui entreront dans le royaume des cieux; ce sont ceux qui, ayant pratiqué toutes les vertus chrétiennes dans un degré héroïque, ont lui sur la terre comme les flambeaux célestes de la perfection chrétienne pour servir aux hommes d'encouragement dans la pratique de leurs devoirs, pour être le sel qui empêche la manne de s'affadir, pour promulguer,d'une manière incessante et par les faits, les maximes delà morale, toujours exposées à s'amoindrir par l'enva-
hissement de l'esprit du monde1. » En ce qui regarde
spécialement le pouvoir du thaumaturge, Notre-Seigneur a promis, en termes formels, que ses disciples feraient ii son exemple des miracles, et les feraient plus grands que ceux de l'Evangile. Le bon Père Camille en fournit vingt preuves : il s'approche, il touche un malade, fait le signe de la croix sur sa tête et la guérison s'opère : Tetigit eam et reliquit eam febris. Dieu fait par son serviteur ce qu'il lui plaît; nous n'avons pas assez d'esprit pour l'piloguer sur les actes de sa Toute-Puissance.