V2 CHAPITRE PREMIER
avait sans Joute disposé ainsi afin que Camille imitât la pauvreté et 1 humilité du divin Rédempteur dont il devait propager si efficacement l'ardente charité sur la terre.
Deux jours après, le 27 mai, l'enfant, porté aux fonts baptismaux de l'église Saint-Michel, fut baptisé par l'archiprètre François Corrado ; il eut, pour parrain et marraine, Gentile, baron de Torricella, et Simona d'Ueris, son épouse. On lui donna le nom de sa mère, Camille, nom illustre qu'il devait recommander par un nouveau genre d'illustration. Nous ne saurions exprimer l'admiration, mêlée de joie, qu'excita cette naissance, précédée d'une vision mystérieuse et accompagnée de faits si ('tonnants. Les habitants de la ville se demandaient, comme autrefois ceux de Palestine : «Qucpcnsez-vous que sera cet enfant ? » En souvenir de signes si prodigieux, le lieu de naissance de notre saint fut, dans la suite, converti en oratoire, où accoururent ses dévots serviteurs et lut considéré comme un sanctuaire de prédilection1.
L enfant croissait; son naturel aimable, développé spécialement par les soins de son excellente mère, lui conciliait toutes les affections. A l'âge voulu, il fut envoyé à l'école, mais n'en tira pas grand profit. Quand il atteignit sa treizième année, il eut le malheur de perdre sa mère qui mourut en prédestinée. Nature ardente, esprit assez vif, Camille n'avait plus le frein puissant, si nécessaire dans un âge périlleux. Dès lors, il commençait à ne plus prêter une oreille attentive aux sages recommandations de son précepteur; il tint même peu de compte de ses exhortations et de ses menaces; il se laissa entraîner dans la compagnie de jeunes dissipés dont il imita facilement les habitudes et les mœurs; il s'adonna, entre autres, aux jeux de cartes et de dés, à la lecture et à la déclamation de romans chevaleresques. L'histoire de saint Ignace offre déjà un exemple semblable; on se tromperait en voyant, dans ces lectures, quelque
1. Guardi, Ristrelto cronologico délia vità di S. Camillo de I.cllis,
chose d'analogue à nos romans ; ces fables d'autrefois rapportaient des exploits héroïques, non des bassesses de corruption. La miséricorde de Dieu permit que Camille ne se laissât pas séduire par les maximes du libertinage et dominer par les impressions des sens qui gâtent l'esprit et corrompent le cœur. De fait, on n'a jamais pu soupçonner que, dans ses égarements de jeunesse, il ait offensé l'honnêteté des mœurs et se soit laissé surprendre par le vice de la sensualité. Tout ce qu'on peut observer en lui à cette époque, ce sont des imprudences, des emportements, des ardeurs fiévreuses qui prédisposent bien à cette vie militaire, à laquelle Camille voulait se consacrer. Le sang- de ses aïeux l'y poussait; a leur exemple, il voulait faire fortune et se grandir en ce monde. C'était la crise juvénile d'un homme qui cherche sa voie.
En repassant dans sa chaude imagination le souvenir de ses ancêtres, qui avaient acquis, dans les combats, richesses, honneurs et gloire; en se rappelant, avec une plus vive émotion, les récents exploits de son père dans les vicissitudes de l'Italie, Camille, âgé de dix-huit ans, résolut d'embrasser le noble métier des armes. Sans abandonner sa patrie, en compagnie de son père et de quelques cousins, il se dirigea vers Ancône pour prendre la mer et passer au service des Vénitiens contre les Turcs. A peine arrivés dans cette ville, Camille et son père, exténués de forces, durent renoncer à poursuivre leur voyage et jugèrent expédient de revenir sur leurs pas. C'est ici que la divine Providence commençait à préparer les voies à la conversion de Camille, en appesantissant sur lui cette main bienfaisante qui ne frappe que pour guérir le mal jusque dans ses racines. Les deux voyageurs venaient de parvenir à Sant-Elpidio, pays peu distant de la sainte Maison de Lorette, lorsque le mal du père s'aggrava si rapidement qu'en peu de jours, muni des sacrements, avec tous les signes de la résignation et de la pénitence chrétiennes, il passa au Seigneur : son corps fut enseveli dans l'église de Saint-
'l \ CHAPITRE PREMIER
François. Cet homme, qui avait tant de fois affronté la morl sur le champ de bataille, la trouva dans sou lit, comme si Dieu, à c ette heure suprême, le remplissant de sérieuses pensées, eût voulu mieux assurer sou salut et agir plus puissamment sur l'esprit de son fils.
Cette mort plongea Camille dans une profonde douleur. Orphelin de père et de mère, il ne pouvait compter que sur lui-même; il était d'ailleurs sans ressources. Pour comble, Dieu lui envoyait en même temps une pénible épreuve : il lui survint au cou-de-pied de la jambe droite une plaie occasionnée par une légère égratignure. Le Seigneur se servit de cet accident pour retirer ce jeune homme des voies de la perdition, l'attirer à lui, lui faire connaître par expérience les peines de la vie et les privations qu'inflige le régime des hôpitaux. Sans qu'il le sût, Camille commençait son noviciat. Les épreuves que nous envoie la Providence sont souvent des acheminements vers notre vocation.
Tout endolori, ne sachant quel parti prendre, mais forcé de revenir à Bocchianico, Camille continuait son voyage. En passant par Fermo, il se reposait, tourmenté par une fièvre dont il éprouvait tous les jours les accès, lorsqu'il aperçut dans les rues, deux Franciscains de l'Observance. La pauvreté de leur costume, la modestie de leur maintien, la gravité de leur démarche, frappèrent Camille; il rentra aussitôt en lui-même, conçut le désir d'abandonner le monde, de se consacrer à Dieu et d'embrasser même leur institut. Dans ce dessein et tout brûlant de ferveur, il s'en fut en toute hâte à Aquilée et frappa à la porte du couvent de Saint-Bernardin. Le gardien de ce couvent était son oncle maternel, Paul de Laureto, personnage célèbre par l'éclat de sa science et de ses vertus : qualités qui relevèrent plus tard à la charge de commissaire général de son ordre dans toutes les Espagnes. Camille lui exposa sa résolution et le pria vivement de l'admettre parmi ses novices. Le Père gardien n'acquiesça pas à sa demande, soit parce qu'il le crut trop malade, soit parce qu'il ne considéra
pas comme solide une vocation si subite. En présence de ce refus, Camille abandonna pour un temps cette généreuse résolution.
Après quelques jours de repos forcé, traînant la jambe enveloppée de bandes, Camille résolut de se rendre à Rome pour s'y faire soigner. A son arrivée, il apprit que l'hôpital des incurables de Saint-Jacques était desservi par les meilleurs chirurgiens; il traita avec eux et se fit agréer comme servant, avec l'espoir de faire guérir plus sûrement sa plaie. Dieu le conduisait comme par la main à l'apprentissage de sa future profession ; mais l'homme, par sa faiblesse, ne devait pas encore se prêter aux desseins de Dieu. Après avoir rempli un peu plus d'un mois sa charge d'infirmier, il fut renvoyé par l'économe de l'hospice, comme un homme fantasque, d'un caractère emporté, cherchant, sur le moindre prétexte, dispute aux autres employés de la maison. Ce qui contribua encore à son expulsion, ce fut sa passion pour les cartes. Volontiers il abandonnait le service des pauvres et s'en allait jouer, se mettant trop peu en peine que les malades eussent à souffrir de son absence. L'administrateur l'admonesta plusieurs fois ; voyant qu'il ne s'amendait point, un jour qu'il avait trouvé, sous le chevet de son lit, un jeu de cartes, il le renvoya, après une querelle violente , comme un serviteur inutile et dangereux.
Camille se voyant hors de l'hôpital sans que sa plaie fût parfaitement cicatrisée, mais cédant à son goût naturel pour les armes, s'enrôla, en 1569, à Rome; on y faisait alors une levée de soldats pour la guerre que Sélim, sultan des Turcs, avait déclarée aux Vénitiens, clans l'espoir de leur enlever l'île de Chypre. Il resta l'espace de trois ans dans divers lieux soumis à la sérénissime République, fit quelque temps partie des garnisons de Corfou, de Zara et de l'armée de mer. Les vicissitudes de la guerre lui firent courir partout de très grands dangers; l'an 1571, à Corfou, il eut particulièrement à souffrir des rigueurs excessives de la faim et du froid. Il fut attaqué d'une fièvre violente, accompagnée de dysen-
4l) CHAPITRE PREMIER
terie, qui le mit à deux doigts de sa perte. Danger d'autant plus grand qu'il n'avait pour habitation qu'une misérable chaumière, ouverte à tous les vents, si étroite qu'il pouvait à peine s'y renfermer; qu il était abandonné de tout le monde et n'avait pas de médecin pour lui administrer des remèdes. Sans espoir du côté des hommes, il se confia à la vertu du sacrement et s'adressa au prêtre. Camille affirma depuis, plusieurs lois, que, quand il eut purifié son âme parla pénitence, il la reçut avec la plus vive contrition et d'abondantes larmes. Notre-Seigmeur lui rendit les forces et la santé. Par ce fait il put apprécier combien est profonde l'influence surnaturelle du prêtre sur le malade et quel service rendrait à 1 Eglise un corps de prêtres uniquement consacrés au service des infirmes. A cause de cette maladie, Camille ne put assister à cette mémorable bataille de Lépante où les armées chrétiennes, réunies par le pape Pie Y, commandées par don Juan d'Autriche, frappèrent, le 7 octobre 1571, d'un cou]) mortel, la puissance expansive de l'Islam. L'année suivante, il faisait partie de la seconde armée de la croisade, «pu se dissipa sans en venir aux mains avec 1 ennemi. Camille continua à servir sous le commandement de 1 amiral Loranzo ; la flotte fit voile vers la Dalmatie pour prendre la forteresse de Yarbcgno, construite par les Turcs, pour bloquer la ville de Cattarô. L'armée ayant passé, de nuit, près de Castel-Xuovo, la garnison de cette place déchargea contre elle un grand nombre de couleuvrines, et les boulets rasèrent plus d'une fois la galère que montait Camille. En cette rencontre, il vit la mort de près. A la fin, le fort se rendit, non sans effusion de sang chrétien. Pendant le siège, on avait d'ailleurs passé par toutes les épreuves de la faim et même du désespoir. Beaucoup de soldats arrachaient le foie des Turcs tombés sous les balles, le faisaient frire et le dévoraient. Camille eut horreur de tels aliments; il sut se contenter d herbes crues et de chair de cheval, nourriture sortable lorsqu'elle est saine, mets précieux quand ou n en a pas d'autre.
A Zara, le jeu, des paroles piquantes et des cartels faillirent faire perdre à Camille tout à la fois le corps et l'âme. Entre autres, il eut un duel avec un soldat, nommé Evangelista, de Rocca-di-Papa ; les adversaires en étaient déjà venus aux mains, quand le sergent leur intima l'ordre de cesser le combat.
Le différend des Vénitiens avec les Turcs étant arrangé, Camille passa, en 1574, sous la conduite d'un capitaine Fabio, à la solde de l'Espagne, et courut encore les plus grands dangers. La galère napolitaine qu'il montait fut sur le point d'être engloutie par une horrible tempête. Dans ces graves périls, la bonté divine veillait sans doute sur lui, parce qu'elle l'avait destiné à faire de grandes choses pour le salut des âmes et le soulagement des corps.
La même année, il prit du service à Naples, où l'on faisait une levée de soldats, pour la défense de Tunis; fidèle à ses faiblesses, il voulut être incorporé dans une compagnie où se trouvaient d'effrénés joueurs, qu'il cherchait par terre et par mer. Cette fois, il devait rester sur les galères, avec quatre compagnies d'infanterie, pour la défense de la Goulette, qui attendait d'heure en heure l'attaque des Turcs. Par suite de je ne sais quel accident, elles ne parurent pas devant la forteresse et retournèrent à Païenne. Dans cette occasion, éclata encore d'une manière sensible la bonté de Dieu sur ce soldat, alors si indifférent à son salut; car, quelques jours après, la Goulette et Tunis furent occupés par les Turcs.
En retournant de Païenne à Naples, pendant trois jours et trois nuits, ces hommes coururent les plus grands dangers; ils se regardèrent tous comme perdus, n'attendant plus que la mort. Camille lui-même, malgré son esprit guerrier et son ardeur intrépide, trembla comme les autres, et, pour fléchir la colère du ciel, renouvela son vœu d'entrer dans l'ordre de Saint-François : c'était le 28 octobre 1574 '.
Les galères arrivèrent à Naples à demi rompues ; les