‹ Vie de Saint Camille de LellisChapitre 5 sur 49 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

compagnies furent licenciées, et Camille, libre de la milice, se trouva encore une fois sans emploi. Les fatigues l'avaient tellement affaibli et le jeu tellement ruiné, qu'il ne possédait plus ni linge, ni argent, et qu'il avait, pour tout bien, ses habits. A Païenne, où il avait séjourné un mois, il avait perdu jusqu'à son dernier sou : Dieu, pour l'éprouver plus utilement, avait permis que les chances du jeu lui fussent obstinément contraires. A Naples, il se livra avec la même fureur à cette passion, de sorte qu'un jour il vint jusqu'à jouer sa propre chemise, qu'il quitta sur-le-champ au corps de garde. Singulière passion que le jeu! elle n'est point malhonnête en soi; elle passe agréablement le temps et fait oublier les misères de la vie; elle offre d'ailleurs à l'esprit d'ingénieuses combinaisons, et au cœur toujours de nouvelles espérances; mais une fois qu'elle s'est emparée de vous, elle ne recule plus devant aucun sacrifice, ni, hélas ! parfois devant aucun crime. Un jour, de plus en plus dominé par cette folie, Camille vendit, pour jouer, tout ce qui lui restait, son épée, son arquebuse, ses poires à poudre, une capote de campagne, et ayant, grâce aux cartes, tout perdu, il se trouva nu comme Job, réduit aux seules ressources de la mendicité.

Dieu l'attendait là. Jésus-Christ le frappait de ces coups successifs pour l'éloigner des habitudes frivoles du siècle et le faire changer de vie en empoisonnant son existence des amertumes d'un vice qui châtie promptement et impitoyablement ses victimes. Il est probable que l'ardeur avec laquelle il se livrait à cette passion funeste le préserva toujours de la licence à laquelle les soldats ne sout que trop entraînés dans les camps. On sait d'ailleurs, d'une manière certaine, que, quoiqu'il jouât jour et nuit, et qu'il perdit le plus souvent, il ne sortit jamais de sa bouche ni blasphème, ni imprécation, ni malédiction contre soi-même ou contre quelque autre créature ; il ne fit non plus, dans le jeu, rien de contraire à la délicatesse et à la loyauté. Il aima mieux quitter sa chemise que de s'exonérer des dettes de jeu en invoquant le cas d'extrême

nécessité. Au fond, il y avait dans cette âme des trésors de délicatesse et une fierté de gentilhomme.

Camille, dans l'impuissance de revenir au jeu, réduit à cet état misérable, rougissant de ne plus paraître qu'avec des habits déchirés, se résolut à courir le monde pour chercher fortune. En compagnie de Tiberio Sanese, soldat, son ami, il se dirigea sur la Pouille et prit la route de Manfredonia, avec la pensée de se rendre où la guerre se rallumerait, en Esclavonie, sur les terres des Vénitiens, ou en Afrique. A Manfredonia, son dénuement fut tel qu'il dut, le chapeau à la main, la rougeur au front, demander l'aumône à la porte de la grande église.

En ce moment, vint à passer Antonio di Nicostrato, chargé de la direction des^ravaux pour l'érection d'un couvent que faisaient construire les Capucins h Manfredonia. A la vue de ce soldat, jeune et de bonne apparence, qui mendiait, il lui dit que, s'il voulait travailler, il lui donnerait de l'emploi. Camille répondit qu'il ne pouvait s'engager sans consulter son compagnon de route et de misère, qu'il venait de quitter. Antonio lui indiqua la maison, peu éloignée de cet endroit, où ils viendraient lui faire part de leur décision. Tiberio ne fut pas de eet avis, et, sans donner de réponse, ils partirent le même jour de Manfredonia pour Barletta. En quittant la ville, il se rappela le vœu qu'il avait formé d'être frère et se dit à lui-même : « Qui sait si Dieu ne me présente pas cette occasion d'un couvent à construire aux Capucins, pour me faciliter l'accomplissement de ma promesse et me retirer du monde? » Néanmoins, pour ne pas quitter son ami, il continua sa route. Ayant rencontré en chemin quelques hommes du pays, ils leur demandèrent s'ils trouveraient à Barletta quelques moyens d'existence : ils leur répondirent que non, ce qui donna beaucoup ;i penser à Camille. Pendant les divers entretiens qu'ils eurent ensemble, il se sentait, pour ainsi dire, pressé par une force divine de revenir sur ses pas. Camille conjura son compagnon de retourner à Manfredonia et d'accepter le travail qu'ils avaient refusé à la construc-

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