CHAPITRE PREMIER
lion. Tiberio ne voulut en aucune façon y consentir : touché par la grâce et triomphant des obstacles, Camille prit congé de son ami et se replia sur Manfredonia avec un tel enthousiasme qu'il y arrivait à la première heure du jour, ayant parcouru, disait-il plus tard, au moins douze milles avec la célérité d'un chien de chasse. A l'arrivée, il rechercha Antonio, qui l'accueillit charitablement et le présenta au maître du chantier pour l'inscrire parmi les travailleurs. Le gardien des Capucins, François de Modica, le chargea de charrier avec deux ânes les pierres, l'eau et la chaux nécessaires aux maçons. Notre-Seigneur le réduisait, comme l'enfant prodigue, à soigner de vils animaux, pour l'attirer, par les humiliations, à son service. Au commencement, il éprouva beaucoup de répugnance pour un genre de vie si différent de son glorieux passé; il lui était d'ailleurs très pénible de se plier à un rude travail. Charger, décharger des pierres, les conduire avec une bête aussi capricieuse et rétive que l'âne, c'est, en effet, une besogne fatigante, répugnante, et même irritante : même les jours de décembre paraissaient longs au pauvre servant. Plusieurs fois son amourpropre fut indigné et la fatigue le poussa à abandonner la partie ; le jour de Sainte-Lucie en particulier, croyant que c'était tête, il s'était bien promis de se reposer de ses fatigues; malheureusement Sainte-Lucie n'était pas chômée ;i Manfredonia. Quand on l'appela le matin pour son occupation ordinaire, il éprouva un extrême dépit et sa patience fut à bout. Il voulait partir; les bons Pères, animés pour lui de la charité la plus tendre, de peur qu'il n'achevât de se perdre par le découragement, calmèrent ses transports par la douceur de leur parole et le décidèrent à continuer son travail.
Cependant le démon ne laissait pas de le tenter, par des suggestions mauvaises, pour lui faire quitter le service des Capucins. Il le fit passer notamment par deux fortes épreuves. La première fut provoquée par le retour de son cher compagnon Tiberio; contraint par la nécessité, il consentit à partager les travaux de Camille, per-
sévéra quelques jours, mais bientôt dégoûté du travail, se retira, cherchant à entraîner son ancien frère d'armes. Tantôt il lui rappelait les souvenirs de la vie des camps, les gais entretiens des hôtelleries, les joyeux moments passés avec les camarades, les divines parties de dés et de cartes; tantôt il lui reprochait une occupation civile, pour un homme qui avait ceint l'épée et suivi la glorieuse carrière des batailles; parfois il allait jusqu'à dire qu'au lieu de vivre en se dégradant de la sorte, mieux vaut la mort. Camille tint bon contre ces assauts. La seconde épreuve fut plus importune et de plus longue durée. Les enfants, ' — cet âge est sans pitié, — voyant au service de deux ânes un jeune homme à la taille élancée, avec un vêtement militaire en loques et un reste de ceinturon où avait été jadis suspendu un glaive, se moquaient de lui, l'accablaient de railleries et de sobriquets. Camille supporta avec patience les quolibets et les plaisanteries: la misère l'avait rivé à la chaîne; au milieu des attaques sans cesse renouvelées, les douces paroles des bons Pères soutenaient son courage; et Dieu, au milieu de ces traverses, façonnait l'homme qu'il réservait à l'accomplissement d'un grand dessein. Avec les débris de nos misères, Dieu prépare des éléments de salut.
Main divine , bénissant.
Contre-sceau du chapitre de Saint-Etienne de Metz, en 1370. La terre ayant été maudite par suite de la révolte d'Adam contre Dieu, les bénédictions ne peuvent se répandre sur l'homme que par Jésus-Christ.
Saint Camille distribuant des secours aux pauvres, dessin de M. Ciappori.
Composition et
Comment Camille de Lellis est appelé à la vie religieuse; ses différentes tentatives pour se faire agréger à l'ordre des Capucins.
uand Dieu veut faire d'un homme l'instrument SvYfll d'un grand ouvrage, il le prépare de loin par une suite de dispositions dont le terme, connu de lui seul, se dérobe aux yeux des hommes. Là où tout est consonance et harmonie, nos faibles yeux ne voient que désordre et contradiction. C'est qu'ordinairement Dieu travaille derrière le voile; jusqu'à ce qu'enfin, l'œuvre faite et le rideau tombé, l'ensemble des voies divines éclate dans une lumière éblouissante, qui provoque l'admiration de l'histoire et qui fera, au ciel, le sujet de nos bénédictions1.
Jusqu'ici Camille, héritier de la dague et de l'épée de son père, n'a été qu'un condottiere, loyal, généreux et franc, une de ces natures vigoureuses et douces, où Dieu se plaît à choisir ses meilleurs apôtres. Mais ce valeu-