‹ Vie de Saint Camille de LellisChapitre 8 sur 49 · Baunard, Panégyrique, p · texte numérisé non relu

Baunard, Panégyrique, p

affirmé que, se trouvant un jour, à cette époque, en butte à une grande tribulation, il eut recours à la prière devant l'image sacrée du crucifix miraculeux; tandis qu'il versait des larmes, il vit clairement le Sauveur lui tendre les bras comme pour 1 embrasser, et l'entendit prononcer ces paroles : « Pourquoi t'affliges-tu, âme pusillanime; persévère dans ton entreprise, je viendrai à ton aide, car c'est mon affaire et non l'a tienne. »

Ces témoignages de la bonté divine firent naître dans le cœur de Camille une tendre dévotion pour ce saint crucifix; il le porta toujours avec lui, toutes les fois qu'il changea d'habitation. La dernière fois, l'ayant porté dans l'église de la Madeleine, il le plaça au-dessus de l'autel, sur 1 architrave. Toutes les fois qu'il sortait ou rentrait, il passait toujours par 1 église, faisant une profonde révérence au Saint-Sacrement; levant ensuite les veux sur l'image bien-aimée du Sauveur attachée à la croix, il saluait ces plaies amoureuses, où il avait toujours trouvé grâce et miséricorde. Cette image sacrée a été actuellement placée dans la chapelle à droite, en entrant par la petite porte de l'église.

La croix et le crucifix, les deux clefs du ciel, figureront plus tard parmi les insignes caractéristiques des Frères de saint Camille.

Le Poisson portant dans une corbeille le pain et le vin.

figure de Jésus-Christ qui s"est fait l'aliment do l'homme dans l'Eucharistii

Fresque des Catacombes, deuxième siècle.

Dieu reproche à nos premiers parents leur péché. Fresque île H. Flandrin. dans réglise Saint-Germain des Prés, à Paris : dix-neuvième '•iéele. — Dieu avait animé le corps d'Adam d'un souffle d'immortalité. Mais, en devenant pécheurs. Adam et Eve devinrent sujets à la concupiscence, à la souffrance, à la mort, et furent exclus du bonheur du ciel.

Camille fait ses études secondaires ; il est promu au sacerdoce.

xe si béiiigne vision et ces encouragements réi- , térés avaient rempli le chef et ses compagnons û de la plus magnanime douceur. Camille, cependant, hésitait toujours, non sur le parti à prendre, mais surles moyens d'exécution et sur les démarches h tenter pour y atteindre. Il comptait sur Notre-Seigneur Jésus-Christ pour le tirer d'embarras. Dès le commencement, le fondateur de l'Oratoire, saint Philippe de Néri, avait été près de lui le représentant du Sauveur des âmes. C'est lui qui lui avait dit d'abord : «Vous serez religieux; » c'est lui qui lui avait dit plus tard : « Vous serez frère hospitalier. » Quand l'heure fut venue, que les premiers disciples se lurent réunis dans un même dessein, un des enfants de saint Philippe, Mare-Antonio Costeselli, informé du dessein de Camille et des obstacles qu'il avait à traverser, lui répon-

dit : Que fonder une congrégation était une chose sainte et agréable à Dieu, nécessaire aux malades, de facile exécution; mais que vouloir la fonder dans un hôpital n'était ni convenable, ni possible; qu'il ne pouvait attendre une heureuse issue de ces démarches, s'il voulait l'établir sur le domaine d autrui ; que c'était bâtir en l'air, sans base solide. En conséquence, il lui conseilla de quitter l'hôpital, de prendre une maison en ville et de jeter là, plus librement, les premières bases publiques de la future congrégation.

Cette parole fut pour Camille un trait de lumière ; la prière et l'oraison la lui firent accepter comme une consigne du ciel. D'autant plus que le dimanche suivant, Marc-Antoine étant retourné à l'hôpital lui dit avoir fait part de son projet, sur lequel ils avaient mûrement réfléchi, au Père Francesco Maria Tarugi, piètre de l'Oratoire, homme de qualités éminentés, qui depuis fut créé cardinal ; que ce religieux l'avait beaucoup goûté et avait ajouté que, si cette congrégation s'établissait, elle sciait du plus grand secours, surtout aux époques de maladies contagieuses. Ces dernières paroles ne furent pas perdues : Camille se proposa, dès lors, d'ajouter aux autres vœux celui de soigner les pestiférés, comme il fit dans la suite.

Notre-Seigneur, qui destinait son serviteur à une entreprise héroïque, lui agrandissait peu à peu l'esprit et le comblait de consolations. Six braves chrétiens s'étaient enrôlés au service des malades. La résolution de fonder cette société charitable hors de l'hôpital était excellente. Mais où Camille, simple laïque, trouverait-ils des personnes qui voudraient le suivre ? Il résolut donc de quitter l'hôpital, d'ouvrir une maison dans la ville et de former une congrégation, non de laïques, mais de religieux portant l'habit clérical. « L'habit ne fait pas le moine, » dit un proverbe français, ridicule sous plus d'un rapport, comme tant d'autres ; mais l'habit est une leçon, un symbole et un porte-respect ; l'habit religieux porte la leçon du dévouement, il offre le symbole du sacrifice, et s'il commande la vénération aux peuples, il s'assortit encore

mieux aux convenances dos religieux chargés de conduire les malades à la mort, et obligés en quelque sorte de porter d'avance le deuil de leur trépas.

Mais ii ce corps il faut une tête, une tête consacrée. Camille n'est ni prêtre, ni clerc. Cependant, ce culte de Jésus-Christ dans les maux de l'humanité, n'était-ce pas un ministère, n'y fallait-il pas le sacerdoce ? Ne convenait-il pas que celui qui va toucher la chair souffrante de l'homme ait tenu dans ses mains la chair eucharistique de son Dieu fait hostie ? Camille sera donc prêtre : il a trente ans, il est vrai, et sa préparation sacerdotale n'est pas encore commencée, au moins pour les travaux d'esprit ; celui qui met la main à la charrue, s'il est digne de Dieu, ne regarde jamais en arrière.

Dans cette résolution, persuadé qu'il pourrait surmonter tous les obstacles avec le secours de Celui qui le fortifiait, il se mit à étudier les premiers éléments de la grammaire latine, sous la direction d'un prêtre basque, aumônier de l'hôpital, don Antonio. Don Antonio étant mort, sa charge lut confiée à un autre prêtre beaucoup plus capable, don Barthélémy, originaire aussi de la Biscaye. De l'empressement avec lequel le nouveau maître régentait son disciple, on peut conjecturer qu'il lui avait été révélé du ciel que cet homme inculte et sans lettres avait à faire de grandes choses dans l'Eglise de Dieu. Sans cesse il lavait à ses cotés, continuellement il l'excitait à l'étude, peu s'en fallut qu'il ne lui fît violence pour que le vieil étudiant apprît avec plus de promptitude. Pour un homme de cet âge-là, il n'y a peut-être pas d'épreuve plus cruelle que celle de se mettre à l'étude : les talents sont oblitérés faute de culture ; les facultés intellectuelles n'ont que des ressorts rouilles par défaut d'usage; et les études classiques, pour les commencements au moins, n offrent nul attrait. Camille, cependant, correspondait avec une fidélité si rare au zèle du maître, qu'il avait toujours un livre à la main; et même quand il se promenait dans l'hôpital, il étudiait encore sa leçon. Ce dur labeur ne lui paraissait pas encore suffisant, ni cette discipline

ETUDES ET SACERDOCE i • >

assez exacte, tant était «ranci son désir d'achever heureusement ses études.

La volonté donne des ailes à l'esprit; et le travail, à force d'obstination, abat les remparts d'obscurité que lui oppose l'ingratitude de la nature. Camille désirait si vivement achever ses cours théologiques, qu'il ne rougit point, quoique âgé de trente-deux ans, de se mêler aux adolescents et de fréquenter avec eux les classes du Collège romain : action humiliante pour son amour-propre, mais très agréable à Dieu. C'était un spectacle touchant que de voir avec quelle humilité et quelle patience il se comportait, avant naturellement à souffrir, lui, vieux soldat, de haute stature, confondu avec des quasi-enfants. Pour le mortifier, quand il entrait dans la salle, on lui o-hssait volontiers dans l'oreille un larde venisti : « Vous êtes venu tard, Frère ». Camille souffrait, se taisait; mais un jour, du haut de la chaire, le maître prit sa défense : « 11 est vrai, dit-il, qu'il est venu tard; mais il aura bientôt franchi tous les obstacles, et cet homme fera quelque chose de grand dans l'Eglise »

Enfin, Camille travailla avec tant d'ardeur et fit des progrès si rapides, qu'il vint à bout de ses études. On lui fit passer, comme c'est l'heureuse coutume de Rome, les plus sérieux examens, sous la discipline du Père Stephano Pace, examinateur apostolique. Les Pères Jésuites, directeurs du Collège romain, qui le savaient économe de l'hôpital Saint-Jacques, qui l'estimaient et l'aimaient, le jugèrent capable d'être admis au sacerdoce.

Camille allait donc voir ses désirs accomplis, lorsque survinrent deux grandes difficultés : la première fut que, s'étant rendu à Saint-Jean de Latran pour recevoir la tonsure, les lettres dimissoriales furent trouvées défectueuses par le secrétaire, Jacques Buzio : il y manquait certaines clauses que les secrétaires jugent toujours essentielles. Camille dut s'en retourner sans tonsure; il en éprouva un profond chagrin, surtout à cause de la nécessité qui lui incombait daller en personne ou de dépêcher quelqu'un au pays natal, pour aplanir les difficultés. En compagnie

du Père Profeta, il revenait Jonc pensif et mélancolique , à peine arrivé en face du Colisée, il fut consolé par le bon Sauveur, qui a coutume d'essuyer les larmes de ses serviteurs, avant même qu'elles coulent en abondance. La consolation qu'il en éprouva fut telle, qu'il sentit le besoin de dire à son compagnon : « Je ne me contristc point, car Notre-Seigneur m'a lait la grâce de m'assurer que le jour d'aujourd'hui ne passera pas sans que je sois délivré de tout embarras. »

En effet, de retour à la maison, il avait à peine fléchi le genou devant le crucifix, au milieu de l'infirmerie, comme il avait coutume de faire, qu'il vit entrer dans le couvent un homme de Chiéti, ami de la famille. Venu à Rome pour affaires, il visitait les antiquités de la Ville sainte, et, sans savoir que Camille se trouvait là, il entra par hasard, ou plutôt sous l'inspiration de Dieu, pour voir l'hôpital. Camille reconnut son compatriote, et, tout surpris de cette rencontre, commença à lui parler; quoiqu'il y eut longtemps qu'ils ne se fussent vus, ils ne tardèrent pas à se reconnaître. Camille lui rendit compte du défaut de formalités dans les pièces nécessaires pour son ordination. Celui-ci lui répondit que non seulement il pouvait attester lui-même ce qui n'était pas mentionné dans le certificat, mais qu'il ferait venir un prêtre, présent à Rome, pour confirmer son témomnaoe. Camille fut au comble de la

joie; ils allèrent trouver ce prêtre, et tous les trois se transportèrent près du secrétaire, (pu suppléa ce qui manquait aux dimissoires.

Le 2 février, fête de la Purification de la sainte Vierge, jour déjà mémorable pour Camille, il reçut la tonsure ; les ordres mineurs lui furent conférés un des dimanches suivants, le jour de saint Mathias, apôtre, dans la sacristie de Saint-Sylvestre, à Monte-Cavallo, par Mgr Goldwel, évêque de Saint-Asaphe, suffragant du cardinal Savelli, vicaire du pape Grégoire XIII.

Camille n'avait plus qu'à recevoir les ordres sacrés; il se trouva tout à coup arrêté par une difficulté plus grande que la première, l'absence de patrimoine, de bénéfice,

de titre. Le capitaine Jean, son père, avait acquis, dans les entreprises militaires, quelque fortune; mais en courant les aventures comme tous les soldats qui intervinrent au sac de Rome, il se trouva, par un juste jugement de Dieu, tellement pauvre, qu'à sa mort il ne laissait à son fils, pour héritage, qu'une épée et un poignard. Le véritable patrimoine de Camille était placé sur la banque du ciel; dans ces traverses et dans ces épreuves, il attendait tout secours des trésors de la Providence.

Pendant plusieurs mois, Camille eut recours à divers moyens pour s'établir une situation; lorsqu'il ne savait plus à quel saint se vouer, le Seigneur Dieu voulut suppléer à l'inutilité de ses efforts et de ses industries. Au mois de décembre 1583, il s'entretenait avec lui-même, un soir, de son affaire, dans la cour de Saint-Jacques; il v rencontra Fermo Calvi, Romain, homme excellent et riche, qu'il savait être le frère de Jean-Antoine, son ami. La conversation s'engagea : Camille lui communiqua la pensée qu'il nourrissait d'établir une congrégation poulie soulagement des pauvres infirmes; du désir qu'il avait, pour l'instituer, de se faire ordonner prêtre, et de l'obstacle qu'il trouvait, à ce dessein, dans sa pauvreté. Fermo comprit aisément l'intention de Camille, et l'engagea à mettre son espoir en Dieu, dont la bénignité n'a pas coutume de manquer, en occurrence utile, à ses serviteurs. A peine rentré dans sa maison, il se mit à penser plus sérieusement à cette communication, au grand profit qui en résulterait si Camille fondait la congrrégfatiôn rêvée, et se sentit inspiré de lui fournir le patrimoine dont il avait besoin. Le jour suivant, il retournait à l'hôpital, et, au grand étonnement de Camille, lui promit, pour son patrimoine, cinq cents écus. Camille fut charmé de cette offre, qu'il attribuait à la bonté de Dieu; dans sa confusion, il ne savait comment trouver des paroles sulîisantes pour rendre, à Dieu et à son serviteur, de dignes actions de grâce. Sa confusion et son allégresse s'accrurent encore lorsque, étant allé rendre compte au notaire du vicaire de Rome, celui-ci lui dit que cette somme ne suffisait pas,

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qu'il fallait v ajouter encore cent écus, somme qui formerait un patrimoine, sinon considérable, du moins suffisant. Fermo consentit à l'augmentation, et assura à Camille, sa vie Jurant, une rente de trente-six écus.

Cette seconde difficulté aplanie, Camille fut ordonné sous-diacre par l'évêque de Saint-Asaphe, aux Quatre- Temps du carême; diacre, le samedi avant le dimanche de la Passion; et prêtre, le jour de la Pentecôte, en 1584. Le 10 juin de la même année, un dimanche, il célébrait sa première messe dans la petite église de l'hôpital Saint- Jacques, sur l'autel dédié à la sainte Vierge; Camille avait trente-quatre ans : c'est l'âge de la force et des généreuses résolutions.

Les compagnons du fondateur et d'autres personnes pieuses éprouvèrent une grande joie de sa promotion au sacerdoce. La plupart communièrent de sa main, en particulier Fermo Calvi, son bienfaiteur insigne, qui, ce même jour, lui fit présent d'un calice, d'un missel, de trois chasubles de différentes couleurs, et de tous les objets nécessaires à la célébration du saint sacrifice.

Dans la suite, quand l'Institut fut établi définitivement, le saint fondateur, tardant le fidèle souvenir de tant de bienfaits, accueillit Fermo dans la maison principale de le Congrégation; lui concéda, pour son habitation, trois pièces; prit soin de sa nourriture, lui fournit les choses nécessaires à un honnête entretien, avec un domestique pour le servir. Fermo sut dignement répondre à une si charitable reconnaissance : outre qu'il légua tous ses biens à l'Institut au moment de sa mort, il lui fit, pendant sa vie, d'abondantes aumônes. Al église de la Madeleine, qui appartenait aux Camilhens, il donna, entre autres, de très belles pièces d'argenterie dont la valeur dépassait deux mille cinq cents écus , deux paires de chandeliers, une croix, un encensoir, un calice, un ciboire et un ostensoir pour exposer le saint Sacrement pendant les Quarante-Heures. Cet homme, dont les annales des Ministres des infirmes garderont un souvenir éternel, passa à une vie meilleure, à l'âge de quatre-vingt-quatre

ans, eu 1612; son corps reçut, dans cotte église qu'il avait si libéralement ornée, les honneurs de la sépulture.

Avant de terminer ce chapitre, pour donner une idée du renom de vertu auquel était parvenu Camille quand il était encore laïque et économe de l'hôpital Saint- Jacques, je citerai une anecdote.

Le serviteur de Dieu se rendait à Rome avec un de ses frères; sur la route, il rencontra un bon vieillard dont le costume annonçait un voiturier. Cet homme du peuple, apercevant le fondateur des gardes-malades , se prit à crier : « Vive le père Camille! Vive le père Camille! » L'humble Père, tout confus de cette démonstration, s'approcha du vetturino et lui : « Pourquoi crier de la sorte ? Taisez-vous! au nom de Dieu, je vous en prie. » Mais celui-ci, élevant de plus en plus la voix : « Comment, me taire! Comment! ce que j'ai à crier! Mais quand je vivrais cent ans, je ne cesserais jamais de crier : Vive le Père Camille! Je sais tout ce que je lui dois. Ne vous souvientil pas, mon Père, que, quand vous étiez économe de Saint- Jacques, à l'hôpital des Incurables, j'avais une jambe brisée, qui ne pouvait être guérie par aucun remède, et vous avez obtenu ma guérison par vos prières ? » Alors le saint, encore plus confus et rougissant : « Calmez-vous, mon bonhomme, dit-il, car c'est Dieu qui vous a guéri e1 non moi. » Et enfin, le conjurant de garder le silence, il essaya, par de bonnes paroles, de lui fermer la bouche; mais le vieillard ne cessait point de crier : « Vive le Père Camille! » Dans l'impuissance de le faire taire, pressant le pas, Camille quitta son obligé, pour ne plus entendre son éloge. En poursuivant sa route, il racontait le fait à son compagnon : « Voyez, disait-il, ce que va se rappeler cet homme! Il v a bien trente ans qu'il était malade à Saint-Jacques; on avait placé des fers sous son lit pour lui amputer la jambe; je le pansai et Dieu le guérit. »

Cette belle parole, qu'on attribue justement à Ambroise Paré, appartenait d'abord à Camille de Lellis.

Los sept péchés capitaux. « L'homme, dit saint Augustin, qui, par l'observation du commandement de Dieu, serait devenu spirituel, même dans son corps, devin; charnel même dans son esprit. )> — 1. L'Orgueil est ici personnifié dans un roi monté sur un lion et tenant un aigle sur le poing. Ms. fr. du quatorzième siècle, n° 400, à la Biblioth. nat.

Comment s'établit définitivement la Congrégation de Camille.

ous avons dit la conversion, nous avons dit la vocation; nous avons parlé des laborieux préliminaires du grand ouvrage à quoi Dieu appelle Camille de Lelhs. Nous allons maintenant voir le serviteur de Dieu, sans foliaire à l'humilité, se lever comme un géant pour parcourir sa voie et fonder sa Conofrésration.

L'homme doit accomplir sur la terre une double tâche : il doit se perfectionner lui-même et produire une œuvre parfaite. La vie est sans doute un bienfait de Dieu; elle est aussi et avant tout une charge. Cette charge comporte des devoirs; ces devoirs, il faut les remplir. L'homme qui ne travaille pas et ne produit rien : c'est le néant, plus le déshonneur; l'homme, au contraire, qui crée en

passant un œuvre personnelle, et qui, se dévouant à cette œuvre, s'applique en même temps, à orner et embellir son âme : celui-là s'est fait des titres à 1 estime et s'impose, au moins par ses vertus, au respect. — Produire une œuvre et se perfectionner moralement sont donc deux choses nécessaires et nécessairement connexes. L'homme voué à une œuvre y met sa tête, son cœur et sou bras ; l'homme appliqué à la perfection développe ses idées, règle sa volonté, épure ses sentiments, acquiert des forces dont ses œuvres garderont la marque et porteront le rellet. Si l'outil vivant ne possédait rien, il ne pourrait rien donner; et si l'œuvre n'avait rien reçu, elle ne pourrait rendre aucun service. Il existe, entre l'homme et son œuvre, une évidente solidarité.

Le régime démocratique, définitivement acquis aux sociétés européennes, a, sans contredit, comme tous les régimes sociaux et politiques, ses bons et ses mauvais côtés ; il offre cependant à tout homme réfléchi et honnête ce motif particulier de sympathie : c'est qu'il nous met tous en demeure de paver, comme on dit, de notre personne; c'est qu'il exige, de tous, du travail et du talent: qu'il veut régler l'ordre public sur la hiérarchie du talent et du travail: et que cette échelle, vue en songe par le patriarche, est, en somme, l'emblème de la société. Les uns montent, les autres descendent. On ne peut pas dire (pie le mérite soit le régulateur unique et exclusif des conditions. Tant que les hommes seront hommes et tant que le monde sera monde, il y aura place pour les posions et le favoritisme. Mais enfin, c'est la prétention de la société moderne de ne rendre hommage qu'à la valeur personnelle; si e\\e- est dupée par des charlatans, elle laisse à l'histoire le soin de les châtier; pour elle, c'est sa prétention et aussi son honneur de ne vouloir relever que de la justice.

L ancienne société n'excluait pas la justice; mais elle obéissait à un autre mobile, la charité. On s'imagine communément qu'alors l'Eglise et l'Etat, parleur svstèmc

de compressions combinées, annihilaient l'individu : nous verrons, par l'exemple de saint Camille, ee que la charité donne de forée, et nous apprendrons par ses œuvres que le concours légitime de l'Eglise et de l'Etat, loin de diminuer l'homme, ne peut que le grandir.

Les administrateurs de l'hôpital, heureux de voir leur économe devenu prêtre, pour le récompenser de ses travaux et honorer sa personne, le nommèrent aumônier d'une petite église consacrée à la sainte Vierge, près de la Porte du Peuple, sous le titre de Madonnina dei Miracoli. C'est là que Camille crut pouvoir jeter les fondements de sa Conoréoation. Pour s'y consacrer plus entièrement, il résolut de renoncer à sa charge d'économe et de quitter l'hôpital. Cette détermination demandait beaucoup de réflexions et soulevait beaucoup de difficultés, non seulement à cause de sa personne, à qui était confié le gouvernement de la maison, mais encore à cause de Curzio Lodi, l'un des principaux employés, et surtout de Bernardino qui, par sa bonté et son activité, était regardé comme la principale colonne de 1 hôpital. Ce dernier était particulièrement honoré et affectionné du prélat Cuzano; les administrateurs ne pouvaient qu'être médiocrement satisfaits de son départ. Mais, pleins de confiance en Dieu, dont l'amour leur avait fait entreprendre cette lut le de charité, ils résolurent de rompre en effet avec le monde, de se réunir et d'agir en hommes de foi. en concertant leur plan de conduite.

Camille et Curzio demanderaient les premiers à se rendre dans leur pays pour régler quelques affaires importantes, et. de retour à Rome, ils n'iraient pas à l'hôpital, mais directement à Notre-Dame des Miracles où Bernardino se joindrait à eux. Le Père François Profcta. une lois débarrassé de quelques procès qui l'occupaient beaucoup, irait se réunir à eux partout où ds seraient. Les deux autres, peu fermes dans leur vocation, avaient déjà quitté l'hôpital.

Cette détermination convenue, Camille et Curzio sollicitèrent un congé que les administrateurs accordèrent

facilement, clans la pensée qu'ils ne tarderaient pas à revenir. Camille profita adroitement de cette occasion pour se démettre de sa charge d'économe, disant à l'administration qu'il n'était pas sur de retourner, et qu'ainsi l'on pourvût à son remplacement. Dès que ses affaires furent en ordre dans l'Abruzze, après une absence de quelques mois, les deux compagnons se rendirent à la petite église de Notre-Dame, où ils furent aussitôt rejoints par Bernardino. Cette réunion eut lieu au commencement de septembre 1584, la dernière année du pontificat de Grégoire XIII; ils en éprouvèrent tous les trois une grande allégresse. On peut dire en toute vérité qu'à dater de cette époque, Camille commença, sans l'interrompre, rétablissement de la Congrégation. Pour en donner une marque plus sensible, dans l'octave de la Nativité de la sainte Vierge, il lit changer de costume à Curzio et à Bernardino; ils revêtirent l'habit clérical, la soutane, le manteau noir, sans porter encore la croix, ni aucun autre signe distinctif des gardes-malades.

« Cette Congrégation, dit très bien le curé de Domazan, prit naissance avec la sainte Vierge et sous ses auspices. Ensuite les trois compagnons commencèrent à se rendre tous les jours, soir et matin, à l'hôpital du Saint-Esprit, le plus considérable de Rome, où, se conformant aux règles succinctes que Camille avait données par écrit, ils servaient les malades avec la plus ardente charité. Ils leur donnaient à manger, faisaient leurs lits leur lavaient la bouche, les entouraient de mille soins et de mille attentions que leur suggérait l'amour le plus tendre. Là où ils voyaient un besoin plus pressant, où la puanteur rendait leur service plus dégoûtant et plus pénible, c'était là qu'ils accouraient avec le plus de niai sir et d'ardeur. Ils soignaient indistinctement tout le monde; et les maladies les plus horribles, les plus rebutantes, ne faisaient qu'accroître leur dévouement. Ils enseignaient les éléments de la religion aux infirmes; les aidaient à faire l'acte de contrition, les exhortaient à la patience, à la conformité à la volonté de Dieu, et à

recevoir avec dévotion les sacrements, — cherchant à leur faire comprendre, dans de pieux entretiens, la laideur du péché, la beauté et le prix inestimable de la grâce. Ils secouraient tous ceux qui étaient en danger par de terventes prières, de sages avis et des exhortations chrétiennes; ils leur faisaient la recommandation de l'âme, — actions qui passaient inaperçues, cpie ne pouvaient suppléer la diligence et les soins des servants ordinaires, et qui n'étaient pas même soupçonnées par eux. Ils remplissaient cet oflice avec des sentiments d'amour qui partaient si bien du fond de leur cœur, qu'il semblait que ec n'étaient pas des hommes misérables et mortels qu'ils servaient, mais la personne même de notre divin Sauveur reposant malade et couvert de plaies sur ce pauvre grabat. Leur charité si sublime remplissait d'admiration et édifiait tous ceux qui en étaient témoins1. »

Dans cette nouvelle habitation et ce nouveau genre de vie, Camille n'eut garde d'oublier son cher crucifix qui l'avait consolé deux fois dans ses afflictions et deux fois l'avait confirmé dans son dessein. Quoique l'image sacrée fût très pesante, haute de huit palmes y compris le pied, qui représentait un monticule, il alla la prendre dans la chambre où il l'avait laissée et la porta à l'église de la Madonnina, la prenant étroitement dans ses bras, baisant les pieds de notre Sauveur, et les arrosant de ses larmes. En plein jour, tète découverte, il s'avançait à travers les rues remplies d'une affluence nombreuse, avec tant de gravité et de piété, que tous les spectateurs se sentaient portés à la dévotion et s'agenouillaient en se frappant la poitrine. En l'apercevant de leurs fenêtres, beaucoup de femmes appelaient leurs voisines, afin qu'elles vissent passer le Père Camille, tout rayonnant de ferveur : Fermo Calvi, entre autres, fut témoin de cette action touchante, qui révélait une si profonde humilité. Le saint demanda, sans doute, à Jésus-Christ la force de supporter et la grâce de sanctifier les tribulations qui l'attendaient, et le Sauveur

ne manqua pas de le réconforter en perspective de ses épreuves, en lui faisant boire quelques gouttes de son amer calice.

Les contradictions ne manquèrent point. Le prélat Cuzano, avant eu connaissance des projets et des nouvelles occupations de Camille, présumant qu'il ne retournerait pas à l'hôpital puisqu'il avait emporté le crucifix, s'imagina qu'il avait été joué et en conçut un léger ressentiment. Un jour, ayant rencontré Camille dans la cour de Saint-Jacques, il lui adressa publiquement de vifs reproches, comme s'il eût commis un crime contre sa personne, et le menaça, d'un ton sévère, de faire de l'éclat s'il essayait d'entraîner les autres serviteurs de la maison. Peu satisfait de cette algarade, il manifesta son mécontentement à saint Philippe de Néri, son confesseur, lui disant que Camille, ingrat envers une maison qui lui avait sauvé la vie, non seulement avait discrédité l'hôpital, mais lui avait enlevé ses meilleurs employés; et cela, parce qu'ils s'étaient mis en tète, sans qu'on pût réussir à le dissuader, d'établir une certaine congrégation ridicule, c'est "ainsi qu'il s'exprimait. Le fondateur de l'Oratoire avait toujours approuvé Camille pendant qu'il servait l'hôpital; voyant qu'il lavait quitté sans prévenir son confesseur ni prendre l'agrément des administrateurs, il essaya, par tous les moyens, de lui faire reprendre ses anciennes occupations; mais voyant qu'il n'obtenait rien, et n'ignorant pas combien Camille était heureux de se confesser à lui, il le mortifia sous ce rapport en lui donnant, pour directeur, le père Antoine Talpa. Ce fut un grand coup pour le cœur de Camille; bien qu'il se sentît innocent, il s'humilia sous la main de Dieu, et bien que les deux réprimandes lui fussent très sensibles, il les accepta avec résignation. Une violence intérieure et une force invincible, disait-il, le poussaient à faire quelque chose de plus que de s'occuper uniquement de lui-même. En conséquence, il priait saint Philippe de ne pas s'étonner, s'il poursuivait son œuvre de dévouement.

Ainsi résigné, mais immensément affligé, le serviteur

de Dieu puisait quelque consolation clans le témoignage d'une bonne conscience et clans l'union fraternelle avec ses fidèles compagnons, s'appliquant toujours avec un plus grand esprit et un nouveau zèle aux exercices de charité envers les infirmes. Ces bonnes œuvres s'accomplissaient, du reste, clans les conditions les plus dures, dans la privation de tout confort, sans aucun soutien, ni repos convenable. "Même cette petite source de consolation, le Seigneur voulut la remplir d'amertume, pour affermir davantage la patience et la vertu de son serviteur. Accablé de fatigues extraordinaires et ne pouvant résister aux peines d'une telle existence, Camille et Curzio tombèrent gravement malades; et, parce qu'ils manquaient de toutes ressources, ils furent contraints, le premier de retourner à l'hôpital Saint-Jacques, où, clans l'espoir qu'il reprendrait ses anciennes fonctions, il fut reçu et placé dans la chambre qu'il occupait autrefois comme maestro di casa; le second, de se réfugier à l'hôpital Saint-Jean, où le prieur Altobelli, son ancien compagnon, l'accueillit dans sa propre chambre et le traita avec une charité vraiment extraordinaire. Le bon Bernardino, seul valide, les visitait alternativement l'un et l'autre et leur prodiguait toutes les démonstrations d'amitié. Inébranlable, comme un rocher au milieu d'une mer en courroux, Camille supportait avec patience les épreuves de la maladie; et, pour s'encourager, lui et ses frères, il répétait souvent : « Ces épreuves sont des faveurs de Dieu ; il veut nous instruire par nos propres infirmités; il veut faire de nous des maîtres à l'école de la souffrance, afin cpie nous en sortions plus fervents à compatir et à secourir les pauvres infirmes1. » Dieu réservait les deux malades à d'autres couronnes : ils revinrent à la santé. Quoiqu'ils se sentissent faibles et sans vigueur, ils retournèrent à leur église de la Maddalena et reprirent leur service au grand hôpital du Saint- Esprit. Leur vocation, confirmée par une triple épreuve, ne les rendait que plus valeureux, et ni les pluies ni les

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