Chapitre IX
Comme le soleil s'approchant de nous va petit à petit, chassant devant soy la nuict qui s'en -fuit à mesure qu'il vient; de mesme le grand Dieu, source de toute lumière, va chassant les ténèbres des cœurs des hommes, et y introduisant la lumière de sa grâce. De ceste sorte en a usé la divine sagesse à l'endroit du prince Eutrope et du Roy son père, dissipant petit à petit les ténèbres de l'infidélité qui les enveloppoient, jusqu'à ce que S. Simon et S. Iude apostres vindrent en Babylone et en Perse, 10. ans après la glorieuse Ascension du fils de Dieu. Ce fut en la présence du Roy Xerxes que S. Simon et S. Iude monstrèrenl la tromperie dont deux célèbres magiciens, qui avoient nom Zaroës et Arfaxad abusoient le peuple de Babylone: car ayant par leurs charmes et enchanteinens fait venir plusieurs serpents en la salle royalle pour effrayer les payens et endommager les saincts apostres, S. Simon et S. Iude commandant aux serpents de planter leur dent et verser le venin dans le corps de ces deux magiciens, à la veuë du Roy et de toute sa Cour, les serpents les picquèrent et mordirent si fort que n'eut esté la prière des Ss. Apostres qui les respitèrent de la mort présente, ils eussent vomy sur l'heure leurs âmes mal-heureuses. Le prince Eutrope qui assistoit à tout cecy et avoit dés-ja esté instruict par les apostres, se mit luy mesme à les seconder et comme à faire l'apostre envers le Roy son père, le sollicitant à vives prières et l'induisant par des fortes raisons à quitter le culte
des faux Dieux, et se ranger à la profession et obéissance de la loy et religion que S. Simon et S. Iude luy annonçoient. le Roy, demy persuadé par les discours que son fils Eutrope luy avoit tenu de Iesus-Christ puis quelques années, fut ayséement gagné par ceste nouvelle semonce, si que les apostres eurent fort peu de peine à le mettre au chemin de la vérité. Or comme l'exemple des Roys a un merveilleux pouvoir, la conversion du Roy fut un puissant motif pour esbranler les cœurs de la plus-part des Babyloniens, qui, renonçans à l'idolâtrie, embrassèrent la foy de Iesus-Christ, et fut bien le nombre si grand qu'il y en eut plus de soixante mille, comme le rapporte S. Antonin. Après que tous furent amplement instruicls es mystères de la foy et au devoir d'un bon chrestien, le Roy donna jour pour recevoir des mains des Saincts Apostres le S. Baptesme, et estre régénéré en Iesus-Christ. La Royne sa femme, et Eutrope leur fils, avec les Princes, Seigneurs, Gentils-hommes, Dames, Damoyselles, et tout le demeurant de la Cour, honorèrent le baptesme du Roy, non seulement par leur présence, mais beaucoup plus en suyvant son exemple et renaissant quand et luy en une nouvelle vie. Suyvirent après les citoyens de Babylone qui par le baptesme furent adoptez en la famille des enfans de Dieu. La joye des nouveaux convertis fut telle que de ceux qui, après une longue et fascheuse captivité, sont remis en franchise, ou bien telle que de ceux qui, après avoir esté détenus maintes années dans l'obscurité de quelque profond cachot, sont retirez de ces ténèbres hideuses, et rendus jouissants de la gaye clarté du soleil. Ce n'estoit qu'allégresse, que bénissements de l'Eternel, que louange du Dieu tout-puissant. Bref, Babylone n'estoit plus Babylone pleine de confusion et d'erreur, ains une nouvelle Hierusalem remplie de paix et esclairée de la lumière de la vérité. Les Ss. Apostres grandement joyeux d'un si heureux succez, donnèrent louange à Dieu qui en estoït l'autheur, et encouragèrent les nouveaux chrestiens à ne démentir point leur croyance par leurs mauvaises œuvres. Puis donnèrent la
charge de celle nouvelle Eglise à un dévot et sçavant personnage qu'ils avoient mené quant à eux, nommé Abdias, qu'ils constituèrent Evesque de Babylone, et à ceste cause a esté appelle Abdias le Babylonien. Il escrivit en langage Hebrieu la vie de S. Simon et S. Iude.
Quant au prince Eutrope, il reçeut au baptesme une grâce si abondante qu'estant esclairé de la lumière sur-naturelle qui l'ait veoir la vanité des choses humaines, et le peu d'estat qu'il faut faire de ce qui est passager, quelque grand qu'il paroisse, il pensa que ce seroit peu sagement fait à luy d'asservir son esprit à la poursuite des plaisirs et richesses terrestres, et le captiver à leur jouyssance qui ne peut estre que courte, ne pouvant aller au delà des bornes de la mort. Outre que estant porté de son naturel à exceller en ce qu'il entreprenoit, il fut espris d'un louable désir de practiquer une vertu sublime et héroique. Quoy désirant, avec l'adveu du Roy son père qu'il obtint à la grande instance qu'il luy en fit, il se dévoua entièrement au service de Dieu, et ayant prins les premiers ordres, fut sacré Diacre, commençant des-lors à mener une vie d'un homme parfaict, estant comme un beau miroir de toute vertu. Et si on avoit auparavant conceu une grande espérance de luy pour le maniement des affaires du monde, veu son esprit, son addresse, son accortise, son courage, on entra encor en plus grande opinion de ce qu'il falloit attendre de luy touchant les entreprises qui concerneroient le culte de Dieu, veu sa douceur, sa patience, sa piété, et le grand ressentiment qu'il avoit des mystères divins. Ce fut de vray une grande consolation, et un singulier ornement à l'Eglise de Babylone d'avoir pour Archidiacre le fils du Roy. Les Apostres S. Simon et S. Iude, après avoir presché l'Evangile en plusieurs villes du Royaume, furent en fin martyrisez par 70. sacrificateurs des idoles, qui, au refus qu'ils firent, S. Simon d'adorer le soleil, et S. Iude d'adorer la lune, se ruèrent de furie sur eux et les taillèrent en pièces. Le Roy Xerxes adverty de leur glorieux martyre fit honorablement
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apporter leurs sacrez corps en la ville de Babylone, où il fit bastir une Eglise fort magnifique pour y reposer leurs sacrées reliques, où elles ont demeuré jusqu'à ce que par succession de temps on les transporta à Rome dans l'église S. Pierre. L'affection que S. Eutrope leur portoit, l'induisit à transmettre à la postérité en langue Grecque et Chaldaïque le narré de leur martyre. Mais les ruines des siècles passez despuis ce temps là jusques à nous ont ensevely dans l'oubly cest œuvre de S. Eutrope et ne nous en ont laissé autre chose que la mémoire qu'il a esté, et le regret qu'il n'est plus.
Du voyage qu'il fit à Rome pour y veoir S. Pierre. Chapitre X.
Abraham, pour estre plus à délivre de tous molestes qui le pourroient destourner du service qu'il désiroit rendre à Dieu, sortit de son pays pour aller pèlerin sur la terre la part où l'esprit" de Dieu le conduiroit. S. Eutrope renouvella du despuis ce bel exemple d'Abraham, son compatriote : car Babylone est la ville capitale de Chaldée, et Abraham estoit de la ville nommée Ur qui estoit aussi en Chaldée, non guères loing de Babylone. S. Eutrope abandonna son pays natal, pour trouver ailleurs la perfection qu'on ne trouve pas ayséement en son pays, à cause de tant d'objects qui attachent trop nostre cœur et l'empeschent de marcher vers Dieu. Si fut bien tost résolu du terme de son voyage; car la réputation de S. Pierre qui remplissoit l'Orient et l'Occident du bruit de ses miracles, luy fut un puissant motif pour prendre son chemin vers le lieu de sa résidence, pour avoir le bon-heur d'abboucher et recevoir instruction de celuy que Iesus-Christ avoit choysi pour son Vicaire en terre, et comme surintendant du Collège Apostolique. Mais sçachant très-bien que son dessein à peine seroit-il descouvert qu'il seroit aussi tost rompu, et que toute la Cour, avec les habitans de Babylone, s'opposeroient à son
partement, ne voulut communiquer son intention à autre qu'au S. Evesque Abdias, lequel après avoir recommandé ardemment à Dieu cest affaire si importante, et pesé meurement les raisons de son archidiacre Ëutrope, bien que il fut fort desplaisant d'estre privé de sa conversation, et de son support, cognoissant néant-moins que tel estoit le vouloir de Dieu, condescendit à son désir, et favorisa son entreprinse. Personne ne se doutoit de cecy, quand S. Eutrope ayant au préallable receu la bénédiction de son Evesque se mit en chemin pour traverser le reste de l'Asie, et entrer dans l'Europe jusques à ce qu'il fut arrivé à Rome.
Que personne ne révoque en doute la vérité de cest' histoire, ne pouvant se persuader qu'un fils de Roy, si bien assorty des qualitez dignes d'un Prince, en la fleur de son aage, lors que les attraicts et alléchements du monde trompeur ont plus de pouvoir sur l'homme, ait de son plein gré renoncé à tous les plaisirs et honneurs de ce siècle, embrassant la vie ecclésiastique, et du despuis se soit comme banni de son pays par un exil volontaire quitant ce qui tient la pluspart si fortement attachez.... Ainsi S. Eutrope, esclairé d'enhaut a jugé que sa vraye patrie estoit le Ciel, son héritage la félicité, et que, pour parvenir à celle-là et entrer en la possession de celluy-cy, il devoit estimer que toute perte à ce nécessaire seroit gain et tout dommage profit.
Comme S. Pierre recueillit S. Eutrope et l'envoya en France pour y prescher le S. Evangile.