Chapitre XVI
Le Christianisme alloit de jour en jour s'establissant en Saintonge par les vertueux exemples et sainctes prédications de S. Eutrope, quand la fin de sa vie approcha, pour commencer d'en vivre une plus parfaicte et plus heureuse. Il y
avoit là long temps qu'il combattait un bon combat, comme l'apostre S. Paul dit de soy, car il estoit bien arrivé à l'aage de quatre vingts ans ou environ, veu qu'il a esté martyrisé sur la fin de l'empire de Domitian qui finit l'an de nostre Seigneur 98. et nous pouvons estimer avec vray-semblance que la première fois qu'il vit nostre Seigneur, il estoit aagé de 16 ans ou environ lors que nostre Seigneur l'estoit de 32. ainsi il sera aysé à un chacun de déduire au plus près l'aage de S. Eutrope. Ayant doncques longuement combattu contre le vice et contre l'infidélité, il estoit raisonable qu'il receut la couronne de gloire en tesmoignage de ses victoires. Mais Dieu voulut que tous ses combats fussent terminés par un combat et par une victoire, qui fut comme l'ouverture et entrée de son triomphe. Car Saincte Eustelle ayant esté chassée par son père, et receuë par S. Eutrope, print logis non loing de la cabane du vénérable Evesque, lequel discourant des louanges de la virginité, enflamma tellement le cœur de la vierge du sainct Esprit, qu'elle se dévoua pour jamais à l'amour chaste du divin espoux Jesus-Christ,et se consacra à son service pour accompagner et en cette vie et en l'autre l'Agneau sans tache, imitant en un corps corruptible la pureté et netteté des esprits incorruptibles. grande force de la doctrine Evangélique qui va tellement séparant ce qui est de terrestre et d'impur au cœur humain d'avec ce qui est pur et céleste, qu'il reste espuré en un fin or de la virginité! Le Père de saincte Eustelle, ayant sceu que sa fille s'estoit dédiée au service de Dieu avec vœu et promesse de ne jamais consentir à autres nopces qu'à celles qu'elle avoit desja célébrées en présence des Anges toutes spirituelles et divines, commanda soudain qu'on luy amenât sa fille. Quelques Gentils-hommes, estant allés vers elle pour luy signifier la volonté de son père, eurent pour toute response qu'elle, estant Chrestienne et de surplus ayant fait vœu de virginité, ne vouloit retourner dans la maison où Jesus- Christ son espoux estoit mesprisé et les Diables honnorez. Les Gentils-hommes, voyants qu'ils ne pouvoient demouvoir de sa
résolution, s'en retournèrent vers leur Seigneur, qui ayant ouy ce que sa fille avoit résolu et respondu, entra en une si grande furie qu'il cuida devenir forcené de rage, et tantost se despitant contre sainct Eutrope, tantost jettant de terribles menaces contre sa fille absente, tantost vomissant des blasphèmes à l'encontre de Dieu, d'un visage enflammé, d'un regard félon et esgaré, d'une voix bruyante, commanda qu'on luy appellast des meurtriers qui le vengeassent de l'affront que ses Dieux et luy recevoient par le mespris que Eustelle faisoit de leur religion et de son commandement. Quelques-uns de ces coupe-jarrets sanguinaires ayant accouru vers luy, et se monstrants délibérez à mettre à mort celluy qu'il voudroit, luy bien ayse de leur prompte volonté, aiguisa la pointe de leur cruauté par quelques mots qu'il leur dit d'une voix entrecoupée de despit et de courroux, a Sus, s'escria-il, délivrez moy du plus grand ennuy que je sentis oncques. Mettez moy en repos et conservez moy la vie en l'ostant à celluy qui seroit cause de ma mort si je ne sçay bien tost qu'il n'est plus sur la terre. Car je ne sçaurois vivre après un tel affront receu d'un homme estranger, si je n'en suis vengé. Allez et soudain on vous contera l'argent dont je veux récompenser le service que vous me fairés. Que je sçache au plustost que ce prescheur d'une nouvelle doctrine, qui a soustrait ma fille au culte des Dieux et à mon obéissance, aye reçeu la peine qu'il mérite. Allez et ne craignez rien. C'est moy qui vous le commande. » Les meurtriers, armez et embastonnez à mode de brigands, s'en vindrent de furie vers la maisonnette ou le S. Evesque faisoit sa demeure : il estoit lors en prière, haussant ses mains vers le Ciel pour la conversion entière des Saintongeois et s'offrant comme victime sacrée pour estre immolé à son Dieu, quand il oyt un grand bruit; et cognoissant que l'heure tant désirée de son sacrifice approchoit, redoublant son affection, il eslança son cœur et sa parolle vers Dieu pour consacrer sa vie à celluy qui la luy avoit donnée, et pour recommander la conduite et conservation de son troupeau au souverain pasteur. Pendant
que le S. Evesque d'une ardeur et piété incroyable s'achemine de désir vers le ciel, arrivent ces meurtriers. De pleine arrivée ils ruèrent contre luy des pierres qu'ils délaschoient de grande roideur. Le sainct se mit à genoux, les mains joinctes, d'un visage riant, d'un maintien vénérable. Eussiez vous point, ô meschants, esté amollis par la veuë d'un si grave et vertueux vieillard, si la malice n'eut empierré vos cœurs? Nonobstant ils passent outre et l'ayant offensé par quelques coups de pierre qui l'assénèrent en divers endroits, ils se jettèrent sur luy, le frappants à coups de baston et non contents d'avoir commis tant d'insolences contre un personnage tant respectable, l'outragèrent encor d'escourgées , et après tout, pour assouvir leur rage l'un d'entre eux luy délascha un coup de hachette sur la teste dont il le playa profondément, fendant le test bien avant dans le cerveau. Et à ce dernier coup l'ame du S. Evesque et glorieux martyr sortit de la prison de son corps pour s'envoler en liberté comme la colombe entre les bras de son Seigneur, portée par les aisles d'une vie irréprochable et d'une mort glorieuse. Ainsi finit ses jours cest homme Apostolique, généreux en sa vie et invincible en sa mort, confirmant par l'effusion de son sang la doctrine qu'il avoit preschée d'exemple et de parolle. Grand prédicateur, grand Evesque, grand Martyr. Les meurtriers, bien joyeux d'avoir massacré le sainct homme, se retirèrent vers le préfect, luy portant les nouvelles de l'exécution faicte par eux à son commandement.
S. Eustelle qui avoit veu la cruauté de ces meschants et la constance de son Père spirituel S. Eutrope, regrettant d'un costé la perte que tout le pays avoit faict estant privé d'un si soigneux et vigilant pasteur, de l'autre bien ayse de la victoire signalée qu'en mourant il. avoit gagné sur l'infidélité, se figurant en l'esprit la beauté de la couronne dont son ame estoit ornée parmy les bien-heureux, se mit à louer la divine bonté, et à la supplier de continuer la faveur de son assistance à ceux qui avoient desja faict profession de la foy : et
do-là à quelques heures, à la faveur des ténèbres et du silence de la nuict pour n'estre empeschez par les impies, elle et quelques autres Chrestiens rendirent le dernier devoir à ce corps sainct, l'ensepulturant dans sa petite cabane pour y reposer après sa mort, comme il y avoit faict sa demeurance, veillant, priant, jeusnant pendant sa vie. Le Père de S. Eustelle creut qu'estant destituée du support de celluy qui l'avoit convertie à Jesus-Christ , elle seroit ayséement esbranlée, et ne résisterait plus tant à la violence de ses efforts. Si essaya derechef à l'induire à venir chez luy, et renoncer tant à la foy qu'au vœu de garder jusques à la mort sa virginité; mais son espérance fut vaine : car S. Eustelle fut plus ferme que devant, et sembloit avoir hérité de l'esprit et de la constance du S. Evesque. C'estoit une merveille que de sa dévotion, de son humilité et de toutes les autres vertus, dont elle estoit ornée. On luy faisoit offre de richesses, de joyaux, d'affiquets, de plaisirs, et elle mesprisoit tout cella, l'estimant comme fumier et tourment au parangon des atours intérieurs et des délices de l'ame. On la menaçoit de douleurs, de prison, de mort, et elle se rioit de toutes les menaces des maux qui ne luy estaient point maux veu qu'ils ne la pouvoient séparer de Jesus-Christ, son vray bien. De mode que pour se fortifier et roidir à l'encontre de ces attaques, elle vacquoit fort à l'oraison et à la contemplation des mystères divins, macérant son corps virginal d'austères pénitences qu'elle subissoit de son plein gré pour aggréer de tant plus à son céleste espoux, et obtenir la conversion de tous les Saintongeois. Peuple certes heureux pour avoir dès le commencement de la foy en ce pays une si noble et si saincte Vierge qui ait sanctifié leur ville capitale profanée par le culte des Idoles. Peuple heureux pour avoir un si riche et si ancien exemple de se dédier à Dieu par le vœu de la chasteté. Exemple suivy de plusieurs autres filles qui ont changé la fausse liberté et les amères voluptez du monde avec la douce contraincte et la délicieuse pénitence de la Religion. La rare vertu de S. Eustelle, qui a esté en
Saintonge les prémices consacrées par vœu à la divine majesté, leur servira d'un patron de pureté, de patience, de fermeté et de constance au service de Dieu, attendu que, si elle toute seulle a bien eu le courage de franchir la première un destroit si difficile, que n'oseront-elles entreprendre pour l'acquisition d'une parfaicte vertu, veu que le passage en est faict et le chemin frayé par tant de bonnes et sainctes Religieuses . qui les ont devancées !
Ce n'est pas une petite perte pour ceux qui affectionnent la vertu que de n'avoir autres mémoires des actions particulières de S. Eustelle; nous y recognoistrions sans doute le modelle d'une parfaicte saincteté, mesme ne sçavons nous pas combien de temps elle vescut, et en quelle façon elle mourut. Le vieux Bréviaire de Saintonge luy donne le tiltre de Vierge et Martyre et eh met la feste le M. de May; toutes-fois il ne dict autre chose de sa mort, si ce n'est qu'ayant mesprisé les plaisirs et honneurs du monde, elle souffrit une mort trèsglorieuse, et fut ensevelie joignant le sépulchre de S. Eutrope. Pourroit bien estre que son Père, voyant que ny par prières ny par menaces il ne pouvoit destourner sa fille de la Religion Chrestienne et de la promesse qu'elle avoit faict à Dieu de garder entière et sans flestrisseure la fleur de sa virginité, se seroit tellement irrité, qu'oubliant toute affection naturelle, il auroit trempé ses mains dans le sang innocent de sa trèssaincte fille, comme fit Dioscore père de S. Barbe, qui trencha la teste à sa fille pour n'avoir voulu suivre son impiété et renoncer à Jesus-Christ. Non qu'il soit à croire que le père de S. Eustelle fut si des-naturé que d'en faire luy mesme l'exécution, (aussi le Bréviaire ne signifie rien de tel) mais que par son commandement ou la fit mourir. beau lys de la Virginité coloré du teint vermeil du martyre ! certainement vous estes mieux orné et plus agréable aux yeux de l'esprit que toute la pompe et magnificence du Boy Salomon; ses habits, tissus d'or et diaprez de pierres précieuses, n'esclattoient si vivement que les rares vertus de S. Eustelle qui effa-
ceroient tout ce lustre extérieur s'il leur estoit parangonné. qu'heureuse fut la prédication de S. Eutrope d'avoir gagné à nostre Seigneur une si noble et si parfaicte vierge. que bien employez furent ses advertissements à instruire celle belle ame qui les pratiqua si bien.
Tel a esté ce sainct et vénérable Evesque et glorieux Martyr S. Eutrope, telle celle noble et constante Vierge et martyre S. Eustelle.
Des miracles faicts par les prières de S. Eutrope.