‹ Vie de Saint Eutrope, premier évêque de Saintes et martyrChapitre 17 sur 19 · Chapitre XVII · texte numérisé non relu

Chapitre XVII

Les Saincts, comme instruments de vertu divine, ont produict des effects du tout admirables. Et pour lever toute doute à la deffiance humaine, nostre Seigneur en a faict la promesse bien ample disant : « Je vous di en vérité, qui croit en moy faira les œuvres que je fay et en faira de plus grandes par ce que je m'en vay à mon père qui par mes prières leur accordera ce pouvoir. » Pour le regard de la gloire et de l'honneur, il est évident es escritures que Dieu en faict part à ses Saincts, jusques là que de les honnorer luy mesme. Si aucun' me sert, dit Jesus-Christ, mon père l'honnorera, et pouvons dire avec le Psalmiste, que vos Amys, ô Dieu, ont esté grandement honnorés, non ja d'un honneur souverain qui est réservé à Dieu, mais d'un honneur incomparablement plus bas. Le vray fîdelle se garde bien avec Mardochée de faire transport de l'honneur deu à Dieu à une créature, et n'adore du culte suprême autre que Dieu ; mais cella ne forclost pas les Saincts de l'honneur que Dieu mesme leur rend comme à ses féaux amys et veut leur estre rendu. Pour à quoy inviter et semondre les hommes, il a voulu par leur entremise faire des œuvres du tout merveilleuses, leur faisant part et de sa puissance qui en

est la cause première, et de sa gloire qui redonde et rejaillit comme par reflexion sur ses bons serviteurs. En ceste manière Dieu a voulu illustrer la mémoire de son fidelle serviteur Eutrope, départant plusieurs grâces à ceux qui l'ont prins pour intercesseur envers la divine bonté. Si que grand nombre de malades ont esté guéris et plusieurs captifs délivrés de servitude, l'invoquant à leur ayde et secours, comme il constera par quelques miracles que je rapporteray en ce chapitre, tirés d'un vieux livre qui est gardé en l'Eglise des Pères Carmes à Tolose. Il y avoit un certain soldat françois qui combattant en l'armée Chrestienne pour le recouvrement de l'a terre saincte en une escarmouche que quelques régiments avoient atlaché à l'encontre des Barbares, fut prins par eux et enclos dans une tour qui luy servoit de prison. Auquel estât de captivité son esprit libre remplissoit son cœur d'allégresse, et la bouche de louanges qu'il chantoit à Dieu et à S. Eutrope. Les infidelles firent tout leur effort de le pervertir, et partie par prières, partie par menaces le destourner de la vraye Religion à leur impiété. Mais voyant que toutes leurs violences et artifices estoient de nul effect, l'enfermèrent dans un grand coffre muny par le de hors de bandes d'airain. Le soldat de Jesus-Christ, ayant enquis ses gardes quel jour c'estoit, ouit d'eux que c'estoit le 29 d'Avril; et adonc d'une ardante affection regrettant avec souspirs qu'il ne peut, comme il souloit chacune année, visiter dévotement l'Eglise de S. Eutrope-lez- Sainctes, implora le secours de ses prières. Chose admirable, s'estant endormy il fut la mesme nuict par vertu divine transporté quant et son coffre dans lequel il estoit serré, de la Chaldée où il estoit prisonnier, bien plus loing que jadis le Prophète Habacuch de Judée en Babylone par le ministère de l'Ange, ou S. Philippe: car il fut mis la mesme nuict dans l'Eglise de S. Eutrope, d'autant que à Dieu, qui selon l'Apostre appelle ce qui n'est pas comme ce qui est, rien n'est impossible. Le couvercle de ce coffre estant rompu par la mesme vertu divine, le pieux soldat se dressant en pieds, et voyant

l'Eglise pleine de personnes dévotes qui, selon la coustume de ce temps là, veilloient et passoient la nuict en prières devant les reliques de S. Eutrope, cogneut que par les mérites de celuy qu'il avoit invoqué il estoit non seulement hors de prison et de captivité, mais encores dans le pourpris de son libérateur. Tous ceux qui estaient lors dans l'Eglise, et les Religieux avec plusieurs autres qui au bruit d'un si grand miracle accoururent de toutes parts, furent tesmoings d'une si grande merveille. Et pour conserver la mémoire d'un si rare miracle, on attacha à de grosses chaînes ce coffre, qui demeura en l'Eglise de S. Eutrope jusques aux derniers troubles suscitez par la rage de l'hérésie, laquelle, enviant l'honneur deu aux Saincts, eut désiré oster toute souvenance des miracles que Dieu a faict par leurs prières, et entr' autres arracha de l'Eglise le mémorial de ce transport miraculeux, avec plusieurs autres marques des mérites et du pouvoir de S. Eutrope.

L'année 1283, il y eut un jeune homme muet dès sa naissance qui, ayant songé que S. Eutrope luy donnoit l'usage de la langue, conçeut espérance de recouvrer la parolle par ses prières. Si s'en alla en compagnie de plusieurs autres, la veille de S. Jean Baptiste, visiter l'Eglise de S. Eutrope, où ayant passé toute la nuict en veillant, comme il se fut endormy sur le poinct du jour, une femme qui estoit assise là auprès voyant un Prestre revestu des habits Sacerdotaux sortir de la sacristie pour célébrer la saincte Messe, luy disant : « Lève toy, le Chappelain veut dire la Messe, » luy s'esveillant en sursault, et ayant entr'entendu ce que la femme luy avoit dict: « Ma bonne mère, très-volontiers, respondit-il. » Dequoy ceux qui l'avoyent cogneu tous-jours muet s'esbahissant, il leur tesmoigna que pendant le sommeil il luy avoit semblé veoir S. Eutrope, qui après luy auroit tenu quelques propos , luy auroit des-lié sa langue , et donné la parolle. Ceux qui avoient cogneu familièrement ce jeune homme, asseurèrent sous serment qu'il avoit esté muet dès sa naissance jusques alors.

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