Chapitre III
• Le fleuve Mêlas, quoy que navigable dés sa source, grossit néantmoins et enfle comme les autres fleuves, accreu par les ruisseaux qu'il reçoit dans son canal au long de son cours;
de mesme le prince Eutrope, bien que desjà fourni en son bas aage de diverses sciences, croyant qu'il en pourroit dériver davantage en son esprit s'il voyageoit ez contrées estrangères, estima que ce seroit bien et utilement fait à luy d'esloigner pour quelque temps son pays natal qui estoit comme sa source, et pousser avant vers quelque région loingtaine, où il peut adjouster quelque nouvelle science à celles qu'il avoit desja acquis... La divine providence, qui avoit choysi Eutrope pour le rendre possesseur de la vérité, le conduisit en la Judée où elle estoit enseignéa publiquement à haute voix par le souverain docteur de nos âmes. A l'aventure que dés lors le bruit des merveilles du Sauveur et de l'excellence de sa doctrine avoit pénétré jusques en Perse, et estoit venu aux oreilles d'Eutrope. Comment qu'il en soit, c'estoit sans doute par le dessein de la providence divine à qui rien n'est fortuit, qu'Eutrope sur le commencement de son adolescence fut touché du désir de s'acheminer vers la Palestine, et veoir le pays de la Iudée que l'Escriture appelle excellente par dessus toutes les contrées du monde. Et principalement la ville royalle de Hierusalem, avec le temple de Salomon, si magnifique que pour la richesse de son estoffe et l'artifice de son architecture il méritoit d'estre censé au nombre des miracles du inonde. Estant doncques touché vivement de ce désir, et voyant que sans l'adveu et aggréement du roy son père et de la royne sa mère il ne pourroit faire ce voyage convenablement à son entente, outre que il estoit si bien conditionné qu'il eut esté bien marry de causer quelque desplaisir à ceux que la nature luy enseignoit de respecter, se mit en devoir d'acheminer doucement son dessein à la fin qu'il désiroit. Si espiant un jour la commodité, et voyant le roy son père de loysir, il s'addressa à luy à part, et avec tin petit discours tissu non moins judicieusement que élégamment, descouvrit son désir, le requérant très -humblement de luy vouloir octroyer quelques moys pour aller non comme jadis ces preux Argonautes à la conqueste de la toison d'Or, mais à la recerche
de la sapience. Le Roy ayant ouy le désir et la demande de son fds, quoy que du commencement il eut semblé rejetter sa requeste, apportant beaucoup de raisons au contraire pour le destourner de son voyage, si est-ce qu'ayant receu satisfaction suffisante par les responses de son fils Eutrope à toutes les difficultés qu'il opposoit à rencontre, et poussé, comme il est à croire, par celluy qui a les cœurs des roys en sa main, il s'y condescendit, et approuvant son dessein, luy accorda le temps et les moyens pour l'exécuter. Le Roy estant gagné, restoit la Royne sa mère qui, pour la tendre affection qu'elle portoit à un si sage fils, craignant d'ailleurs qu'il ne luy mescheut en un si long chemin, y contredit plusieurs jours, vaincue toutesfois par les raisons que son fils Eutrope luy mettoit en avant, consentit son départ, aux conditions qu'il ne tireroit plus outre que la Iudée, et ne passeroit en Europe, où il eut bien désiré puiser en leur source les eaux de la philosophie qui abondoient pour lors en Athènes, luy faisant en outre promettre qu'il diligenteroit son retour. Le bruit de ce départ, espandu par toute la Cour, causa bien du regret en plusieurs qui se plaisoient tellement en la vertu et honnesteté du prince Eutrope qu'ils ne pouvoient estre privez de sa fréquentation sans en ressentir de l'ennuy. Mais d'autant que le voyage estoit accordé et conclu, n'y voyant autre remède, chacun s'offroit pour luy faire escorte et luy tenir compagnie. De ce grand nombre, le Roy en choisist quelques uns delà prudence et loyauté desquels il se fioit le plus, pour accompagner son fils, et luy assigna pour gouverneur et conducteur un personnage estimé, bien assorty de toutes les qualitez requises pour assister et mener en pays estrange un jeune prince. Cestui avoit nom Nicanor, à la preud'hommie duquel le Roy commit son très-cher fils, tirant de luy promesse de le soigner à son entier pouvoir et de le ramener dans bref. Ainsi Dieu par sa paternelle providence disposa tout pour mener doucement Eutrope à la jouyssance du bien qui luy manquoit.
De son arrivée en la Cour du Roy Hérode et .de la première cognoissance qu'il eut de Jesus-Christ.