‹ Vie de Saint Eutrope, premier évêque de Saintes et martyrChapitre 5 sur 19 · Chapitre IV · texte numérisé non relu

Chapitre IV

Le jour destiné pour le départ estant venu, l'équipage dressé et le train du jeune prince tout prest, ressentant une joye extraordinaire comme pour présage de son bon-heur, il print congé du Roy son père et de la Royne sa mère, qui non sans 'larmes que l'amour maternel espraignoit de ses yeux pria aux Dieux (car ils estoient encor idolâtres) qu'ils voulussent estre protecteurs de leur maison, et conserver par leur faveur ce cher nourrisson de leur famille; et sur tous elle supplia Iupiter Belus, adoré par les Babyloniens comme premier instaurateur du royaume de Babylone, de luy ramener son fils sain et sauf. Ainsi partit Eutrope, convoya bien loing de la ville par les principaux seigneurs de la cour du Roy son père. Prenant doncques son chemin par le dessous de la Mésopotamie qu'il laissoit à costé droict , et l'Arabie à main gauche, entrant dans la Syrie, il s'en vint en Galilée appellée inférieure ou basse, pour la distinguer de la supérieure ou haute, ditte aussi Galilée des gentils, pour estre size es confins de la Palestine, proche de Tyr et de Sidon, villes de qui les habitans estoient gentils. La basse avoit les villes de Naïm, Cana, Nazareth, et Gadara, en laquelle Hérodes tétrarche, c'est à dire roy de la quatriesme partie de la Palestine, faisoit sa résidence ordinaire... Or le prince Eutrope arriva à la cour de cest Hérodes qui l'accueillit avec force démonstration d'honneur et de bien-veillance , estimant que ce n'estoit pas une petite gloire à luy d'estre visité par un estranger yssu de si noble race. Toutesfois Eutrope, appercevant la dissolution de celle cour, se desgouta bien tost de ce séjour, et ne voulut y faire plus longue demeure. Mais de bonne rencontre pour luy, pendant ce peu de temps qu'il arresta en la cour du roy Hérodes, arriva que Jesus-Christ nostre Sauveur, qui

alloit preschant le royaume de Dieu parmy les Villes et bourgades de toute la Palestine, se trouva pour lors es marches de la Galilée (c'estoit l'an 32 delà vie de Jésus- Christ). La sublimité de sa doctrine céleste attiroit après luy les peuples; les merveilles de ses œuvres beaucoup au dessus des forces de la nature despeuploient les villes pour peupler les déserts. Le prince Eutrope, avant que reprendre sa route vers Babylone, désira estre spectateur des miracles dont il avoit ouy le bruit, et escouter les discours admirables de ce docteur qui jamais n'avoit eu son pareil. Environ ce temps là, Herodes ayant fait trancher la teste à S. Iean Baptiste qui le blasmoit de l'adultère qu'il commettoit au veu et au sçeu et au scandale de tout le peuple, Iésus-Christ qui estoit pour lors en Galilée, proche du lieu où ce lyon, autant eschauffé de cruauté que de lubricité, repairoit, se retira et montant dans une nacelle traversa le lac de Génésareth ou de Tybériade, tirant droict vers le désert de Bethsaide. Ce qu'estant venu à la notice de la tourbe du peuple, soudain accourut à luy de toutes parts, qui par terre, qui par eau', sans porter aucune provision pour vivre. Le Sauveur le voyant en nécessité à son occasion, il luy fit un magnifique banquet d'un petit appareil, ce serabloit au commencement, mais fort abondant, comme il parut au progrez et à la fin : toute la diversité des mets et des services estoit réduicte à la distribution des 5. pains et 2 poissons; les conviez estoient en tel nombre que vous eussiez creu qu'il n'y eut pas deu avoir une petite bouchée pour un chacun : mais l'assiette des banquetans estant faite sur l'herbe verte, celuy qui avoit entrepris de les festoyer multiplia tellement, par la vertu de sa bénédiction, ce peu de mets que les Apostres portoient pour la nourriture de leurmaistre et d'eux mesmes, que celle grande multitude eut abondamment de quoy contenter son appétit, et si en resta-il beaucoup pour servir de tesmoignage à la libéralité inespuisable de ce divin et riche festoyant. Le prince Eutrope fut tesmoin oculaire d'une si grande merveille, et à l'aventure en fut-il par-

ticipant non par contraincte de nécessité, mais par piété d'affection. Il désiroit avoir le bon-heur d'approcher et d'abboucher nostre Seigneur : mais craignant que son gouverneur Nicanor le trouvast mauvais, il n'eut pas lors le courage de passer outre : car il sçavoit que le roy son père avoit en chargé très -expressément Nicanor d'avoir l'œil sur luy, et de ne l'esloigner jamais de veuë, sans permettre qu'il communiquast indifféremment à toute sorte de personnes. Si que l'effect de ce désir qui ne faisoit bonnement que bouter et poindre, fut réservé à un autre temps, et, bien qu'a regret, sortant de la Galilée, il tira vers Hiérusalem, où entrant dans le premier parvis du temple de Salomon, auquel les gentils mesmes estoient admis, il présenta ses offrandes pour estre en son nom offertes au créateur de l'univers, comme nous lisons en Esdras que Darius commanda qu'on fournit aux prestres des victimes pour immoler sur l'autel du Tout-Puissant, et qu'ils offrissent des prières à Dieu pour la vie du Roy et de ses enfants : car le vray Dieu avoit tellement rempli de ses merveilles tout l'Orient que les gentils mesmes le craignoient, et quelques uns taschoient à se le rendre favorable par des sacrifices et prières, jaçoit que pour cela ils ne quittassent point le culte de leurs faux Dieux, et pour ceste [cause ne deussent estre censez au nombre des vrays fidelles, veu les erreurs énormes dont ils meslangeoient et falsifioyent leur croyance.

Du retour du Prince Eutrope en son pays.

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