Chapitre V
Eutrope desja tout navré en son cœur de l'amour de Iesvs- Christ, ne pouvant faire plus long séjour en Judée pour ouyr ses discours et veoir ses miracles, hasté et pressé par son maistre Nicanor qui luy représentoit l'ennuy que son absence causoit au Roy son père et à la Royne sa mère, se mit en chemin, plus de force que de gré; toutesfois l'espérance qu'il
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avoit d'obtenir derechef congé de faire un second voyage en Judée, et le désir de faire entendre au Roy l'heureux succès de son voyage, et la fortunée rencontre du plus grand personnage de l'Univers, tempéroit son regret, et engardoit qu'il ne fit paroistre au dehors le vif ressentiment qu'il en avoit au dedans; si que, poussé de la mesme affection qui l'eut retenu, il se hasta le plus qu'il peut pour à grandes journées estre bien tost de retour en Babylone. Nicanor croyoit que ce fut l'ennuy d'estre si long temps hors de son pays, et le désir de reveoir au plustost ses parents qui luy mit, comme on dit, les aisles au pieds : car le Prince ne s'en estoit pas encores descouvert à son maistre, bien que dans peu de jours Nicanor recogneut quelque affection de nouveau emprainte en son cœur, attendu que souvent Eutrope entrecoupoit les autres devis et entremesloit plusieurs choses qu'il avoit ou veu ou ouy de Iesvs-Christ. Par fois ayant quelque temps demeuré sans mot dire, les yeux fichez contre terre, comme se revenant de quelque profonde pensée, il s'escrioit par manière d'eslans : Dieu, que voyla un grand homme ! Nicanor s'apperceut que le jeune prince estoit tout a fait prins de l'amour de Iesvs-Christ, et pour ce désirant luy aggréer, il secondoit son affection, et entretenoit ses bons discours, donnant beaucoup de louange à celuy qu'il ne pouvoit nier estre éminent en sçavoir et pouvoir par dessus tous les hommes dont il eut ouy ou leu quelque chose de rare dans les historiens. Si advint que s'entretenant souvent surce suject, Nicanor sentit son cœur espris de la mesme affection dont le Prince estoit dés pieça embrazé, et commença, non jà par complaisance ou condescendance, mais tout de bon à enflammer de plus en plus l'esprit du Prince à aymer et révérer Iesvs-Christ. Eutrope, se voyant secondé par son gouverneur, ne se feignit nullement de le haut louer ouvertement, et luy donner par ses parolles la préférance sur tous autres : « Car, disoitil, seroitil possible qu'il n'y eut quelque chose de divin en cest homme, si toutesfois il n'y a point du blasphème d'appeller homme
seulement celluy qui fait les œuvres propres de la divinité. Seroit il pas quelqu'un des plus grands Dieux qui pour l'amour des mortels se seroit affublé de leur ressemblance pour les bien heurer de sa privauté et fréquentation familière ? Quand Iuppiter mesme seroit descendu en personne, pourroit, il produire de plus remarquables effects? la déesse Céres et le dieu Bacchus pourroient ils plus plantureusement fournir aux hommes les commoditez de la vie? et si Mercure, messager des Dieux qui porte par tout leurs ambassades, estoit présent, raviroit-il les cœurs et volontez des escoutans d'une si douce violence? Pour certain ses actions sont au dessus de la nature, et ses discours sont animés d'un esprit divin. » Ainsi parloit Eutrope comme une personne qui discourroit à aveugletles, à l'ayde d'une lumière foible encor et sombre qui luy donnoit à entreveoir la Vérité et non à la veoir clairement. Ainsi mesloit-il le mensonge avec la vérité sans pouvoir pleinement discerner l'un de l'autre.
De l'arrivée du Prince Eutrope en Babylone.