Chapitre VI
L'amour que le Roy Xerxes et la Royne Guina portoient à leur fils faisoit que son retour leur tardoit beaucoup. Si n'osoient-ils pourtant espérer son arrivée si tost, et cuidoient qu'il fut à my-chemin quand on leur vint dire que desja il estoit entré dans la ville et s'en venoit avec son train droit au palais. Le Roy et la Royne à peine se furent-ils enquis de celluy qui leur en avoit porté la nouvelle, où il estoit, s'il se portoit bien, et semblables demandes, sans autre ordre que celluy que l'affection leur donnoit, que voy-cy entrer dans la salle le jeune Prince Eutrope. Le Roy et la Royne embrassèrent leur fils avec grande affection. Tout le reste de celle journée se passa en grande joye, et le palais sembloit tressaillir de liesse. Le Prince Eutrope avoit l'esprit fiché et du
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tout collé à Iésus-Christ. Il prenoit son déduit ordinaire à discourir de luy ; et une fois, comme le Roy se trovuant à délivre d'affaires, ayant appelle son fils pour s'entretenir avecques luy, le Prince, trouvant le temps et l'occasion si souvent désirée de parler à cœur ouvert et sans destourbier de celluy qui luy avoit rempli le cœur de son amour, l'embrassa très volontiers pour faire part au Roy son père du bon-heur dont il jouyssoit. Si commença son discours en ceste ou pareille sorte : « Mon très-honnoré seigneur et père, ce seroit imprudemment fait à moy d'employer le temps qu'il vous plait m'ottroyer, à raconter les choses menues et petites; plus à propos sera-il que je donne briesvement à entendre le principal fruict que j'ay recueilly de mon voyage, auquel j'ay veu voirement plusieurs choses qui ne sont pas à mespriser; mais j'en ay veu une avec laquelle rien que j'aye oncques ou veu ou ouy ne peut entrer en parangon. C'est un excellent personnage qui despuis peu a paru en Palestine, et comme un nouveau soleil esclaire de ses rayons toute celle contrée. Si que tout le demourant de l'univers, quelque esclatant qu'il puisse estre, efface soudain et perd son lustre quand il luy est comparé. On peut recognoistre ayséement ce que je dy par l'excellence de ses œuvres de tant plus admirables que sans aucuns remèdes humains, par la force de sa seule parolle, il destouppe les oreilles aux sourds et leur rend l'ouye; il lave l'ordure des lépreux et les nettoyé de leur meselerie; il espure les yeux et leur donne la clarté de la veuë; il estend et enforcist les nerfes retirés et foibles des boiteux, et les fait marcher droict; et ce qui fait plus à esmerveiller, il remet dans les corps les âmes qui les avoient abandonnés, et au grand esbahissement de ceux qui ont le bien de le veoir, il ressuscite les morts. C'est luy qui par sa voix bénissant 5. pains et 2. poissons leur a empraint une telle vertu que croissant es mains de ses disciples qui les distribuoient au peuple qui l'avoit suivy, il y en a eu jusques à ce que tous ayent receu leur portion suffisante, et après tout les reliefs de table ont esté plus grands que
n'estoient au commencement les mets dont tous se sont repeus. Que personne n'entre en soupçon de quelque vaine illusion qui ait trompé les sens , car la commune voix et ressentiment de cinq mille personnes qui ont esté receus à ce banquet, est tesmoignage irréprochable de la vérité du faict; et la sincérité très pure et nette de toute dissimulation qui paroist au reste des actions d'un homme si merveilleux, lève toute crainte d'estre abusé en la croyance de ce miracle. De moy, quand je pense à ce que j'ay veu de mes yeux, et que je ramène en ma mémoire ce que, mesme avec serment, on m'a asseuré de sa sagesse et de sa puissance, je ne puis que je ne lui donne en mon opinion la précédence par dessus tous les hommes que le soleil ait jamais veu sur la terre. Quel bonheur seroit-ce pour tout ce royaume de veoir pour quelque temps en ces contrées un si divin personnage! car pour certain, quoy que on die que ses parents ne sont pas des plus fortunés et des mieux partagés en la possession des richesses, si est ce qu'à le veoir seulement, on recognoit en luy une majesté à vray dire royalle. Car luy donner moins est luy oster ce qui luy est deu; et à l'aventure n'est ce pas encor assés dit. Car en son port et en son visage semble reluire et esclater quelque majesté divine. Il se monstre d'une grande taille haute et droite portant une longue chevelure ; car il a nourri sa perruque dés son enfance, non toutes-fois agencée curieusement mais modestement ; partie de laquelle coule le long des oreilles, partie bat sur le front, et le reste s'espand sur les espaules, ce qui le rend non hideux et effroyable à regarder, ains plus plaisant et plus bel à voir. Il a le front large et point ridé. Les sourcils noirs s'advancent un peu au dessus des yeux, recourbez comme en un surjet ou arceau, non toutes-fois assés pliez pour avoir la semblance d'un croissant. Le nez long et bien peu crochu. La barbe médiocrement longue et espesse. La clarté de son ame se manifeste assez à ses yeux clairs et estincellans, fauves et meslez de noirceur, non vagues ny essorez, ains monstrans une vivacité posée et rassise sans
aucune émotion. Son visage plus long que large. Sa couleur tire sur le brun, coloré néantmoins de quelque peu de rougeur qui le ravine. Son regard, sa contenance, son maintien, son port sentent bien son Prophète, ou quelque chose de plus. Néant-moins toute cette gravité et majesté est r'addoucie par un regard bénin et attrayant qui enhardit jusques aux plus petits de s'approcher de luy. En fin il est doux, grave, majestueux, accointable, gracieux, et pour le dire en un mot, il est assorti de toutes les qualitez qui peuvent rendre un homme non seulement recommandable et aymable, mais encores admirable. » A tant se teut le prince Eutrope, et, s'enclinant profondément à la façon des Perses devant le Roy son Père, donna à entendre qu'il avoit fini son discours. Le Roy Xerxes, à mesure que son fils discouroit, sentoit un désir de voir Iésus-Christ croistre en son cœur, et s'il eut osé espérer d'obtenir sa venue en Rabylone, il l'eut volontiers par lettre requis de ceste faveur, comme le roy d'Edesse Abgarus. Mais pour l'heure croyant qu'il ne pouyoit autrement participer à ce bon-heur que par pensée et considération, il enqueroit souvent son fils de ce sujet, et s'entretenoient ensemble en des devis pleins de pieux ressentiments.
Du second voyage qu'il fit en Iudée.