‹ Vie de Saint Eutrope, premier évêque de Saintes et martyrChapitre 8 sur 19 · Chapitre VII · texte numérisé non relu

Chapitre VII

Ainsi comme le cerf lancé de sa reposée et couru long temps par les veneurs, ayant eschapé leur poursuitte et restant altéré oultre mesure, va tout eschauffé qu'il est cerchant quelque claire fontaine pour y estancher sa soif, ainsi le prince Eutrope, espris d'une affection véhémente envers Iesus- Christ, sentant son cœur tout embrasé du désir de jouir de rechef de sa présence, cerchoit le moyen de tempérer l'ardeur qui d'un doux et aggréable martyre travailloit son ame. Or se persuadant que la souvenance de Iesus- Christ et la vive

représentation qu'il s'en formeroit en l'esprit, apporteroit quelque soulagement à sa douleur, et que par les discours qu'il en tiendroit, il évaporeroit les flammes de son cœur, il y pensoit et en parloit souvent; mais expérimentant que la remémoration du bien dont il n'avoit que la cognoissance et non pas la jouyssance, renouvelloit sa douleur, pour trouver le vray rafraischissement à son ardeur, se résolut d'obtenir congé pour la seconde fois de voyager en Iudée. Quand le Roy son père eut ouy sa demande, il ne blasma pas son désir, mais il tascha de le modérer et le ranger à sa volonté, louant d'un costé l'affection qu'il portoit à un si digne personnage, et de l'autre montrant que ceste seconde veuë imprimeroit par aventure telle affection en son cœur qu'il ne la pourroit contenter sans se coller d'amitié et hantise inséparable avec luy, ce que luy comme père ne sçauroit supporter. Ainsi alloit-il esconduisant la requeste de son fils. Mais Eutrope ne cessa de l'importuner à diverses reprinses, ores d'une façon, ores d'une autre, jusqu'à ce que le Roy, vaincu par les prières et raisons de son fils, acquiesça à son juste désir, et luy accorda quelques mois pour aller en Iudée veoir celuy par l'amour duquel il sembloit respirer et vivre. Pendant qu'il estoit après le Roy son Père pour obtenir ce congé, il n'eut pas moins de difficulté à vaincre la résolution de la Royne sa mère, qui ne vouloit en nulle façon permettre son départ. Dieu qui appelloit à soy Eutrope, amollit le cœur de la mère, et la fit condescendre aux demandes équitables de son fils. Si que tout esjouy de cest ottroy, et fort content d'avoir si bien acheminé son dessein, craignant que, s'il dilayoit, le Roy son père ou la Royne sa mère ne changeassent de volonté, partit à la plus grande diligence qu'il luy fut possible, et marchant à grandes journées, arriva dans peu en la Palestine, dans laquelle estant entré, il n'eut jà le désir de visiter Hérodes, la cruauté et les vices duquel il avoit à contre-cœur: car, comme les vertus des grands pour estre placez en un lieu haut et éminent ne peuvent estre cachées, ains sont

apperceues en tout sens et en leur juste grandeur, de mesme leurs vices ne peuvent estre couverts. S'estant doncques de pleine arrivée enquis en quelle province de la Palestine il pourroit trouver Iesus-Christ, il apprint par le rapport de plusieurs qu'il estoit es environs de Hierusalem. Il y arriva 8. ou 9. jours avant la feste de Pasques l'an 33. de nostre Seigneur : et partant il fut spectateur de l'entrée magnifique que Iesus-Christ fit en la ville de Hierusalem, où il fut receu de la tourbe du peuple à grand joye et aplaudissements, à divines louanges et bénissements. Mais la splendeur de ce triomphe estoit comme couverte du nuage de son humilité, voulant, pour tout chariot triomphal attelle de chevaux blancs ou d'éléphans, estre seulement monté sur un asne, et accompagné de ses disciples pauvrement vestus qui alloyent à pied, coste à coste de leur maistre. Les portes n'estoient pas assez larges pour donner passage à un nombre très-grand de personnes qui s'espandirent de tous costez à la rencontre de leur messie ; le chemin fut tapissé des robbes et manteaux que la dévotion du peuple révérant son Dieu estendoit par où il passoit. Il y en avoit plusieurs qui esbranchoient les arbres pour en joncher le chemin de leurs fueilles et rameaux ; la terre se revestoit de verdeur et de gayeté en signe de resjouyssance. Le prince Eutrope, voyant un nouvel arroyet appareil de triomphe, se print à rendre honneur à Iesus-Christ, espandant des fleurs sur son chemin. Tout cela néant-moins n'assouvissoit pas son désir, ains l'excitoit davantage ; cela luy faisoit plus souhaiter d'approcher nostre Seigneur et recueillir quelque parolle de bien-vueillance de sa sacrée bouche; de respect toutesfois il n'osa de prim'abord s'addresser à Iesus-Christ, mais il employa S. Philippe apostre, pour estre par luy introduit et présenté à Iesus-Christ : car, comme la vie de S. Eutrope le tesmoigne, il estoit du nombre de ces gentils qui dirent à S. Philippe : « Monsieur, nous désirons voir Iesus. » S. Philippe en donna ad vis à S. André pour prendre, comme du plus vieux, conseil de ce qu'il avoit à faire. S. André et S. Philippe en

parlèrent à Iesus-Christ, qui à ceste occasion tesmoigna assés l'ayse qu'il avoit du désir de ces gentils portez à sa cognoissance. Venit h'ora, dit-il, vt clarificetur filins hominis. L'heure souhaittée et attendue despuis la révolution de tant de siècles, est venue. Le cours de la divine providence touchant la manifestation de mon nom est arrivé maintenant à son poinct; l'honneur qui doit estre rendu au fils de l'homme ne sera plus dilayé. Son nom ne sera plus couvert des brouillars du mespris, ainçois il sera illustré de la lumière de louange et de gloire. Ces parolles et autres que S. Iean rapporte furent suivies d'une voix qui descendit du Ciel dans les oreilles des assistans : Et clari/ïcavi et iterum clarificabo. J'ai, dit le Père éternel, clarifié mon nom, et je le clarifierai derechef. Après ce miracle, le prince Eutrope s'approcha de Iesus-Christ, qui le reçeut à bras ouverts avec grande démonstration d'amitié. Ce qui accreut tellement l'affection qu'il luy portoit, qu'il eut volontiers demeuré plus long temps avec luy. Mais la craincte que son gouvernant avoit d'encourir la dis-grace du Roy fut cause qu'il le pressa de son retour, auquel le prince consentit plutost qu'il n'eut fait, pour n'estre contraint de veoir de ses yeux la cruauté détestable des Iuifs. Car il fut acertainé que l'envie et la haine des Scribes et Pharisiens mal-veillants de Iesus-Christ estoit montée jusqu'au feste de la rage et forcenerie, et qu'à quel pris que ce fut, ils estoient résolus de précipiter à son couchant ce soleil qui s'estoit levé sur leur contrée, ne pouvants supporter l'esclat de sa lumière céleste. Le prince Eutrope eut bien désiré l'assister et deffendre, mais n'ayant ny forces ny crédit suffisant en un pays estrange, se retira grandement attristé, et vivement féru au cœur tant pour estre privé de la présence et hantise de Iesus-Christ, que pour l'horreur du meschef que ses félons ennemis luy machinoient.

De la peine dont il fit chastier les Iuifs qui habitoient au Royaume de son Père.

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