I. Chron., loc. cit., p. 48 et suiv
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lieu, trompé parle démon, il poursuivit son chemin, comme ermite, paisiblement, avec sécurité, jusqu'à ce que François Teùt tiré de Tabîme. Mais un plus grand péril l'attendait; celui de la défaillance dans le chemin, celui du tranquille désespoir.
En effet, après avoir reconnu, grâce à François, les artifices du démon, déguisé pour lui en ange de lumière, Rufin, guidé par le Saint, s'avança à pas de géant dans la voie de la perfection. Mais il ne tarda pas à être de nouveau en butte à la méchanceté de l'esprit des ténèbres, qui lui insinua la pensée d'abandonner comme .inutiles ses exercices religieux et ses pénitences. Et pourquoi inutiles ? Parce que Dieu lavait prédestiné à la damnation éternelle. Quelle effroyable tentation ! C'est de toutes, la plus affreuse, la plus désespérante. Au commencejnent, Rufin ne prêta aucune attention aux suggestions du tentateur, et continua à se livrer à ses pieux exercices. Mais l'obsession persistant, le malheureux tomba dans la tristesse et l'abattement le plus profond, et il n'osa pas en entretenir François, son père spirituel et son guide. C'était là cependant le moyen le plus simple, le plus efficace, d'être délivré de semblables tentations. Un mot prononcé par un guide expérimenté, un seul mot est souvent capable de les disperser. Le mutisme de Rufin permit au démon de reprendre la tactique des illusions, qui lui avait déjà réussi. Il apparut cette fois à sa victime sous la forme du Christ
crucifié, et lui dit : « Pauvre Frère Rufin, pourquoi t'acharnes-tu à prier et à te mortifier ? Tu n'es pourtant pas au nombre des élus. Je sais ceux que j'ai choisis et prédestinés. Il est inutile que tu consultes là-dessus le fils de Bernardone, Tîi que tu le croies, lors même qu'il te dira le contraire ; car ni lui ni aucun autre, excepté moi qui suis le Fils de Dieu, ne peut te répondre sur ce point. Sois seulement convaincu que tous deux, toi et lui, ainsi que vos pères, vous êtes déjà voués à la damnation éternelle, et que quiconque marche sur les traces du fils de Bernardone est dans Terreur. » Ces paroles enlevèrent à Rufin tout espoir de salut et toute affection pour François. Il demeura sombre et renfermée en lui-même.
Mais Dieu daigna compatir pour la seconde fois au sort de l'infortuné en révélant à François le triste état de son fils spirituel. Le Saint s'empressa de le faire chercher avec ordre de le lui amener immédiatement. « Qu'ai-je à faire avec François ? » demanda Rufin d'un ton bourru. Mais le Fr. Massée, qui lui avait été dépêché, et qui vit le danger dont le récalcitrant était menacé, lui dit : « Frère Rufin, ne savez-vous pas que François est comme un ange de Dieu, qui dirige beaucoup d'âmes dans le monde, et que nous avons obtenu par lui la grâce divine? Je vous prie donc de venir auprès de lui, car je vois bien que le démon vous a trompé. » Rufin obéit. Dès qu'il aborda François, celui-ci lui dit : » Cher méchant Frère, qui a vez^w<)Ui^^tfl[ii 1'.:^:-^. avant
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que le Fr. Rufin eut ouvert la bouche, il lui montra chacune de ses tentations, Tassura que les apparitions du démon avaient été des tromperies, et lui conseilla, si Tennemi se présentait de nouveau, de le repousser avec dédain et mépris. « Jésus-Christ, ajouta François, n'endurcit pas les cœurs, car sa mission est précisément de les attendrir. Le diable seul les durcit; c'est à quoi vous auriez dû le reconnaître. »
Rufin fut guéri ; lorsque le tentateur revint à la charge pour lui reprocher de s'être confié à François et lui rappeler qu'il était damné et que ses prières et ses pénitences étaient vaines, il fut repoussé avec mépris. Cette seconde défaite mit le démon dans une telle fureur, qu'il se retira avec un bruit effroyable ; des blocs de pierre et de bois roulèrent du haut de la montagne dans la vallée, en menaçant de tout détruire ; les éclairs sillonnèrent les nues, et le tonnerre éclata avec fracas. On aurait pu croire que le mont Soubase allait s'écrouler et que le dernier jour était arrivé. Le diable avait perdu une âme. C'était assez pour le mettre en rage. Alors Jésus apparut à Rufin, le loua d'avoir cru en François et d'avoir repoussé le démon avec dédain. Et, pour le convaincre que son apparition n'était pas trompeuse comme les précédentes, il lui dit qu'à partir de ce moment il serait délivré du découragement, de la mélancolie et du désespoir. Ce qui eut lieu en eiïet. L'apparition s'étant évanouie, le pauvre Frère eut le cœur inondé de
consolation céleste, et, depuis lors, il servit Dieu avec une grande joie (i).
Servir Dieu avec joie est le signe qu'on est vraiment le disciple du Christ. Et lors même que des heures sombres et troublées viennent appesantir ce service, on discerne facilement les épreuves divines des tentations et des ruses du démon. Si ce n'est qu'une épreuve permise par Dieu, on ne néglige pas les exercices religieux, malgré les dégoûts ; mais s'il s'agit d'une tentation du mauvais esprit, on délaisse la prière et les bonnes œuvres, sous le prétexte qu'elles sont sans utilité. Celui alors qui se croise les bras, qui désespère de la miséricorde divine et de sa propre bonne volonté, est le jouet de Satan et court à sa perte ; il est même déjà perdu, si, comme Rufin, il ne prête pas l'oreille en temps opportun à la voix réconfortante de la conscience et de Dieu, ainsi qu'aux avertissements d'un directeur d'àme zélé et prudent.
Rufin, ainsi qu'il a été dit, fut délivré depuis lors de semblables attaques de l'ennemi; l'édifice de ses vertus alla en grandissant, sous la direction de François, jusqu'à une complète perfection. De son vivant mênie, le séraphique Père disait de lui : « J'ai appris par révélation qu'il compte parmi les âmes les plus fidèles et les plus pures de ce temps. J'oserais l'appeler saint, tandis qu'il est encore en vie, car
I. Chron., loc. cit., p. Tk). — Fiorettl di S. Franceaco, c. XXVlll.
il est dès maintenant canonisé dans le ciel (i). » Avant de raconter la fin bienheureuse de ce Saint, nous voulons citer un trait remarquable de sa vie.
Les dons de prière et de contemplation diffèrent entièrement de celui de la parole. Rufin avait reçu de Dieu les premiers à un haut degré, mais point le dernier, car il était naturellement timide et craintif, il avait aussi la langue épaisse et il bégayait. Pour mettre son obéissance à répreuve, François lui prescrivit un jour de se rendre à Assise et d'y prêcher. Rufin s'excusa en alléguant son incapacité et son défaut de langue. « Cher Frère, lui dit François, je vous demande d'obéir. Il n'est pas permis de faire des objections contre un ordre du Supérieur, car Tobéissance rend possibles les choses les plus difficiles. Puisque vous n'avez pas obéi sur-lechamp, vous retirerez votre habit de dessus, et, ainsi dévêtu, vous prêcherez dans la cathédrale d'Assise. » Rufin se soumit et monta en chaire avec son vêtement de dessous, pauvre mais convenable. Tous les assistants le prirent pour un homme dont le fanatisme religieux avait dérangé la tête ; les uns riaient de lui, les autres en avaient compassion ; mais l'étonnement arriva à son comble quand on entendit l'étrange prédicateur énoncer de travers le texte qu'il voulait développer. Au lieu de dire : « Détourne-toi du mal et fais le bien (2) », le trouble dans