CHAPITRE VI
FRANÇOIS CHANTE SA VICTOIRE. — IL TOMBE ENTRE LES MAINS DE VOLEURS. — IL SERT LES LÉPREUX A GUBBIO.
Après de tels orages, le cœur de François avait besoin de repos. Pour se le procurer, il se retira dans les forêts voisines, et les parcourut en tous sens comme perdu dans son amour. Son cœur débordait en louanges et en cantiques. Il comprenait ce que signifiait la croix placée sur les armes du palais, qu'il avait vu en songe; il se rendait compte qu'il avait trouvé le véritable trésor, et qu'en habile marchand, il avait découvert la perle d'un prix inestimable; il méprisa donc, comme vain et sans valeur, tout ce qu'offre la terre, il ne retint pour lui que la pauvreté et le dénuement. « Son cœur lui a été pris — Cor m'e furato — il n'a plus ni pensée, ni sentiment; tout ce qui est matériel lui répugne; la beauté même lui inspire du dégoût. Il dit adieu à toute joie mondaine, Famour l'a transformé en un autre homme, il a anéanti ses pensées, ses forces, ses affections d'autrefois, et, afin qu'il puisse posséder le Bien-Aimé tout entier, il ne sest rien réservé. » C'est ainsi que le savant GœTres se
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représentait les dispositions de notre Saint à cette époque (i).
François jette un regard en arrière sur les liens de la terre qui le tinrent si longtemps enchaîné et qu'il vient heureusement de briser. Il se souvient des instances de ses amis pour le dissuader d'abandonner le monde à la fleur de Fàge, et de s'égarer dans un sombre et nébuleux mysticisme. Il laisse passer dans ses souvenirs les injures populaires supportées pour Famour de Dieu, et il se sent prêt à ne plus quitter la voie dans laquelle il s'est engagé (2).
Joie, volupté, délices, espérances, projets et présages d'heureux avenir, tout accélère les pulsations du cœur, lui imprime une agitation fébrile et excite puissamment l'imagination. Les natures même non poétiques deviennent alors poétiques, et donnent essor à leurs sentiments dans de joyeuses exclamations; mais les natures poétiques se répandent en poèmes et en chants. Et le cœur déborde d'autant plus que la joie est plus grande et que l'àme est plus pure. Ce fait se rencontre particulièrement chez les saints. Ils furent poètes sinon
1. Nous , possédons plusieurs poèmes composés par François; mais, avec le temps, ces œuvres ont subi un classement erroné. On les a rangées en déterminant Tépoque de leur composition d'après leur contenu. — Cf. J. Gœrres, Samt François d'Assise troubadour, et Le Catholique, année 1826, 4" livraison.
2. Voit F. Schlosser, Luttes d'amour de saiiit François d'Assise. — Le Catholique, année i82(3, p. 26.