CHAPITRE YIII
A la Portioncule.
C'est sans doute vers le priatemps de 12ii que les Frères quittèreal Rivo-ïorto. Ils y étaient un jour eo prière, lorsquun paysan survint avec un fine quMI poussait bruyamment devant lui pour le faire entrer sous le pauvre abri : «Entre, entre, disait-il à sa bête, nous serons ici fort à Taise. d II craignait, parait-il, qu'à force d*y prolonger leur séjour, les Frères n'en vinssent à s'approprier ce coin abandonné K Une telle grossièreté déplut fort à François qui se leva aussitôt et partit suivi de ses compagnons..
Devenus plus nombreux, les Frères ne pouvaient plus coDliûuer lout à fait comme par le passé leur vie errante ; ils avaient besoin d*un abri permanent et surtout d'une petile chapelle. Ils s'adressèrent inutilement à révéque, pour s'en faire prêter une» puis aux chanoines de Saint-Rufin, mais furent plus heureux auprès de Tabbé des Bénédictins du mont Subasio, qui leur concéda à perpétuité T usage de la chapelle, déjà
i. 1 Gel. 44; 3 Soc. 55.
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A LA PORTiONGLLE
bien chère à leur cœur, de Notre-Dame des Anges ou de la PorttODCiile ^.
François fut ravi; il voyait entre le nom de l'humble sanctuaire et celui de son Ordre uoe harmonie mystérieuse préparée par Dieu lui-même. Ils s'y construisirent rapidement quelques chaumières; une haie vive senrit de mur d*enceinte et c'est ainsi qu*en deux ou trois jours se trouva organisé le premier couvent franciscain.
Pendant dix ans on s'en contenta. Ces dix années vont ôtre les temps héroïques de TOrdre. Saint François en pleine possession de son idéal cherchera à Tinculquer à ses disciples et y réussira quelquefois» mais déjà la multiplication trop rapide des frères provoquera quelquies symptômes de relâchement.
Le souvenir du commencement de cette période a mis sur les lèvres de Thomas de Celano une sorte de cantique en Thonneur de la vie monastique. C'est le commentaire intraduisible et brûlant du cri du psalmiste : Oh ! voici quil est doux, qu'il est agréable d'être frères et de demeurer ensemble.
Leur cloître, c'était la forêt qui s'étendait alors autour de la Portioncule, occupant une grande partie de la plaine. C'est là qu'ils se réunissaient autour de leur mettre pour recevoh* ses avis spirituels, et qu'ils se retiraient pour méditer et prier 2.
On se tromperait cependant d'une manière grossière* si Ton croyait que la contemplation les absorbait oom-
1. 3 Soc. 56 ; Spee. 33 b ; Conform. 317 b 1 ; Fior. BibU Angél., ed. AmoDÎ p. 378.
2. Celte forêt a disparu. — Quelques-uns des avis de François ont été groupés dans les Admonitious. Voir 1 Gel. 37 — 41.
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plètemeol durant les journées qui n'étaient point consacrées à des tournées missionnaires : une partie de leur temps était occupée par des travaux manuels.
Sur ce point plus que sur tous les autres, les intentions de saint François ont été méconnues, mais on peut dire que nulle part il n'est plus dair que quand il ordonne à ses frères de gagner leur vie du travail de leurs mains. Il n*a pas songé à créer un ordre mendiantf il a créé un ordre laborieux. Nous le verrons souvent, il est vrai, tendre la main et exciter ses disciples à en faire autant, raais ces traits ne doivent pas faire illusion : ils veulent dire que lorsqu'un fr^e arrivait dans une localité, s'y dépensait de longues journées à distribuer aux. âmes affamées le pain spirituel, il ne devait pas avoir honte de recevoir en échange le pain matériel.
Travailler était la règle, mendier était l'exception ;
mais cette exception n'avait rien de déshonorant: Jésus, la Vierge, les disciples n'ont-ils pas vécu de pain donné? N'est-ce pas rendre à ceux auxquels on a recours un grand service que de leur apprendre la charité ?
Cette table de Tamour où vont s'asseoir les petits pauirres, c'est ce que François dans son poétique langage appelle mensa Domini, la table du Seigneur. Le pain de l'aumône, c'est le pain des anges, et c'est aussi
celui des oiseaux qui ne recueillent ni n'amassent dans des greniers.
On est donc bien loin ici de la mendicité entendue comme moyen d'existence et condition essentielle d'une vie de paresse. C'en est l'extrême opposé, et Ton n'est exact et juste envers saint François et les débuts des
A LU POATXOiNCULE
ordres meodiaots que si on oe sépare pas l]obligatioa da Iravail de Téloge de la meodicité ^.
Sans doute» ce zèle dura peu, et déjà Ibomas de Celano intitule ud de ses chapitres : Lamentation à Dieu sur la paresse et la gloutonnerie des frères ; mais il ne faat pas que cette prompte et inévitable décadence nous voile la saioe et virile beauté des origioes.
Malgré sa douceîir, François avait su se montrer d'une sévérité inflexible pour les paresseux ; il lui arriva même de congédier un frère qui prétendait ne pas travailler
Rien à cet égard ne raconte mieux les intentions du
Poverello que la vie de frère Égide, un de ses plus cbers compagnons» celui dont il disait en sQunant : t «C'est un des paladins de ma Table-Ronde.»
Frère Égide avait le goût des grandes aventures» des périlleux voyages, et nous est un vivant exemple d'un FranciscaiD de la première heure; il survécut vingt-cinq ans à son maître et ne cessa d'obéir avec franchise et naïveté à la lettre et à 1 esprit de la li^le.
Nous le trouvons un jour, parti en pèlerinage pour la Terre-Sainte. Arrivé à Briadisi» il se lit prêter une cruche pour charrier de Teau et en attendant le départ du prochain bateau passa une partie de ses journées à crier dans les rues de la ville: Alla frescal alla freical
1* V. Angelo Qareiio, TriM. God. Laor. 3 b.
^. a Gel. 3, 97 et 98. Le 97 est cité textueUement par les Confor-
*0itét, 142 a 1, comme provenant de la Lcgenda Antigua. Cf. Spec. Wb. - 2 Gel. 3, 21. Cf. Cunform. 171 a 1 ; Spec. 19 b. Voir 8ur- *«»t Règle de 1221, cap. 7; Règle de 1223, cap. 5 ; le Testament •t 3 Soc. 41. Le passage liceat eis habere ferramcnta et instvu' ^enia suU ariibus neccasaria prouve assez que certains frères «valent de véritables môUers.
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comme les autres porteurs d'eau. Mais suivant le pays et les occasions, il changeait de métier ; au retour, à Ancôoe, il se procura du jonc pour faire des paniers qu'il vendait ensuite, non pour de Targeut, mais pour sa nourriture. 11 lui arriva même de se charger d enterrer les morts.
Ënvoyé à Rome, il faisait chaque matin plusieurs lieues après avoir terminé ses devoirs religieux, pour aller dans une forêt d'où il rapportait un faiK de bois. Un jour, au retour, il rencontre une dame qui veut le lui acheter; ils tombent d'accord sur le prix, el Ëgide le porte chez elle. Mais voilà qu*à la maison elle 8*aperçoît que c est un religieux et veut lui donner plus que le prix convenu : « Bonne dame, lui dit-il, je ne veux pas me laisser vaincre par l'avarice, » et il s*en va sans rien accepter du tout.
Au temps des olives, il aidait à la cueillette; au temps des raisins, il s'offrait comme vendangeur. Un jour, sur la place de Home, où on recrutait les journaliers, il vit un padrone qui ne parvenait pas à trouver un homme pour abattre ses noix ; l'arbre était si haut que personne n*osait s y risquer : c Si tu veux {ne donner une partie des noix, dit Égide, je les abattrai volontiers.» Le marché fait et les noix abattues, il se trouva qu'il en avait tant qiril ne savait où les mettre. Il enleva sa tunique, en fit un sac et revint plein de joie à Rome, où il les distribua à tous les pauvres qu'il rencontrait.
Ce trait n'est-il pas charmant, ne révèle t-.il pas à lui tout ce qu'il y avait de fraîcheur, de jeunesse, de bonté dans l'âme des premiers Franciscains? On n'en finirait pas si on voulait raconter un à un les souvenirs de l'ingéniosité de frère Égide. Tout travail lui était
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bon., pourvu qu il eut assez de temps le matiu pour ses devoirs religieux. Le voici au service du cellérier des Quatre-CouroQDés à Rome pour tamiser la farine et charrier l'eau du couvent qu*il va puiser à San Sisto. Le voilà à Rieti, où il consent à rester chez le cardinal Niooias» maisoii il apporte à chaque repas le pain gagué, malgré les instances du mattre du logis qui. aurait bien voulu le nourrir. Un jour il plut tellement que frère Égide ne pouvait songer k sortir; le cardinal s'éij'ayait déjà à l'idée de l'obliger d'accepler son pain, mais Egide alla à la cuisine, la trouva sale» et ayant persuadé au cuisinier de la lui faire balayer, revint triomphant avec le pain gagné, pour le manger à la table du cardinal
La vie d'Jbigide s'imposa dès Tabord; elle était à la fois si originale, si gaie, si spirituelle^, et si mystique, que même dans les recueils les moins exacts et les plus amplifiés, sa légende est restée presque pure de toute addition. Il est après saint François, la plus belle incarnation de Tesprit franciscain.
Les trails qui viennent d'être cités sont tous comme des illustrations de la Règle : rien de plus explicite en elETet que ses préceples sur le travail.
Les frères, après leur entrée dans l'Ordre, devaient continuer h exercer le métier qu'ils avaient dans le monde, et s'ils n'en avaient point, en apprendre un.
1. A. SS. Aprilis, t. III, p. 8S0— i48; Fier, vita d'Egidio; Spec. 158 S8 ; Conform, 53— SO.
2. On en trouvera d'autres exemf>les plus loin; qu'il suffise de rappeler ici sa boutade: a La glorieuse Vierge Mère de Dieu a eu pour parents des pécheurs et des pécheresses, elle n'entra jamais dans aucun ordre religieux, et pourtant elle est ce qu'elle est! » A* SS. loc. cit, p. 234.
Comme paiement, ils n'acceptaient que la nourritare qui leur était nécessaire, mais dans le cas où elle était insuffisante, ils pouvaient mendier. De plus il leur ëtaît nalureilemeot permis de posséder les outils nécessaires à leur métier^: frère Junipère» dont nous ferons connaissance plus loin, avait une alêne et gagnait sa vie la où il passait» en raccommodant les chaussures; et nous verrons sainte Claire travailler jusque sur sou Ut de mort.
Cette obligation du travail des mains méritait d*aii* tant plus d être mise en lumière, qu'elle ne devait guère survivre à saint François, et qu'elle donne à la première génération de l'Ordre une partie de son originalité.
La vraie raison d*ètre des Frères Mineurs n'était pourtant pas Ih. Leur mission consistait surtout à être des époux de la Pauvreté.
Eiïrayé par les désordres ecclésiastiques, hanté des tristes souvenirs de sa vie passée, François voyait dans Fargent Tinstrument diabolique par excellence: à force de s'exaiier, il en arrivait à 1 exécrer, comme s*il y avait eu dans le métal lui-même une sorte de pouvoir magique et de malédiction cachée. L'argent fut vraiment pour lui le sacrement du mal.
Ce n'est pas ici le lieu de rechercher s'il avait tort: de graves auteurs ont longuement démontré les troubles économiques qu'il aurait déchaînés sur le monde> si on
1« Le passage do Testament /Srm<l«rvo{o quod omnes labùrmt.,, a une importance capitale, puisqu'il nous montre François renouvelant de la fiiçon Iji plus solenneUe les injonctions d^& faites dés rorlgîne de rOrdre. Cf. 1 Gel. 38 et 30; Conform Si9 b i : Juva» boni Fratres pauperea homines in offrit eorum et ipn deibant poBtea eiê de pane amore Dei. Speo. 34; SQ. V. aussi Àrehiv, U H, p. 273 et 209; Ecdeston 1 et 15; 2 Gel. 1, 12.