Spec. 134; 2Cel
A LA POETIONGOLE
Ce n'était point là une formule plus ou moins oratoire. Aussi les conversions se mullipliaieot-^lles avec une incroyable rapidité. Souvent, comme autrefois à Jésus^ il suOisait à François d'une parole, d'un regard pour s'attacher des hommes qui devaient le suivre jusqu'à leur mort. Hélas, le meilleur de cette éloquence, toute faite d'amour, d'intimité et de feu, est impossible à analyser. La parole écrite ne peut pas plus en donner une idée, qu'elle ne peut nous donner celle d'une sonate de Beethoven ou d*un tableau de Rembrandt. On est souvent étonné, en lisant les souvenirs de ceux qui ont été de grands dompteurs d'âmes, de rester froid, de ne rien relrouver dans tout cela d'entraînant ou d'original; c'est qu'on n'a qu'une relique sans vie ; l'âme s'en est allée, c'est l'hoslie blanche du sucrement, mais comment ferait-elle goûter les émotions du disciple bien-aimé, couché sur le sein du Seigneur au soir de la dernière Pâque ? ,
Le milieu dans lequeT "François recrutait ses disciples était encore à peu près le même, c'étaient presque tous des jeunes gens d'Assise ou des environs, les uns de
familles d'agriculteurs, les autres de familles nobles; l'École et 'Église étaient fort peu représentées parmi eux
i. L'Ordre fut d'abord essentieUeroent laïque (à rbeure aetualle, e*eBt, i ma connaissance, le seul dans lequel il n'y ait aucune dilTérence de costume entre laïques et prêtres). V. Ehrle, Àrehiv^ III, p. ses. C'est l'influence des frères des contrées du nord qui a surtout contribué à le transformer à cet é|^. Le générai Aymon de FaTersbam (1240— IMf) décida que les laïques seraient exclus de toutes les charges lateos ad offeia titAo^tlitavî^ qum mque tune ut éleriei exera^ant. (Chron. XXIV gen. cod. GM. reliq. 53, ^ ilO a.)
Parmi les premiers frères qui refusèrent rordination, il en est
is
Tout se passait eaoore avec une simplicité inouïe. Bd
théorie, Tobéissaoce au supérieur était absolue; ea pratique» nous voyous k chaque instant François donner à ses compagQons une complète liberté d'action*.
On entrait dans TOrdre sans noviciat d'aucune sorte; il suflSsait de dire k François qu'on voulait mener avec lui la vie de la perfection évangélique» et de le prouver en donnant tout ce qu'on possédait aux pauvres. Plus les néophytes étaient simples, plus il avait de tendresse pour eux. Comme son maître» il allait avec prédilectioa vers les égarés, vers ces hommes que la société régulière rejette hors de ses cadres» mais qui malgré leurs crimes ou leurs scandales, sont plus près de la sainteté que les médiocres et les hypocrites.
Un jour, Bunt François passant par le désert de
Borgo San-Sepolcro arriva à une localité appelée Monte-Casale'; et voici un jeune homme noble et déii* cat vint à lui: «Père, dit-il, je voudrais bien être des
vôtres.
— Mon fils, dit saint François, tu es jeune, délicat et
sûrement qoi le firent par humilité, mais ce sentiment ne sufïïtpas à espliqucr tous les cas. Il y eut aussi ches certains d*entre eux des velléités révolutionnaires, et comme un vague souvenir des prophéties de Joacbim de Flore sur Tâge des moines succédant à celui des prêtres : Fior. 27. Frate PeUegrino nen voUe mai andare corne chietHeoy ma corne laico, benchê fone moUo lUterato e grande deeretalUta, Cf. Conform. 71 a 2. Fr. Thonuu HibemieuB sibi poUiem amputanit ne ad 9aeerdoUum eogeretur, Conform, 134 b. 2.
1. Voir par exemple la lettre à frère Léon. Cf. Conform, 53 b 2. Fratri Eyidio dédit lieentiam libcram ut iret quocumque vellet etatard ubieumque sibi placeret.
2. L'ermitage de Monte-Casale à 2 heures de marche N. E. de Borgo San-Sepolcro existe encore dans l'état primitif. C'est un des déserts franciscains les plus significatifs et les plus curieux.
A LA PORTIOxNCULE
noble, tu ne pourrais pas suivre la pauvreté et vivre misérablement comme nous.
«— Mais mon père, n'êtes-vout pas des hommes comme moi ? Ce que vous faites, je pourrai le faire, avec la grâce de Jésus.» Cette réponse plat beauconp à saint François qui, lui donnant sa bénédiction, le reçut incon« tinent dans TOrdre sous le nom de frère Ange.
Il se conduisit si bien que peu de temps après il fut fait gardien 1 de Monte-Oasale. Or, dans ce temps-là il y avait trois brigands fameux qui faisaient beaucoup de mal dans le pays ; Ub Tinrent un jour à Termitage et prièrent frère Ange de leur donner à manger ; mais il leur répondit en leur adressant de sévères reproches : «Comment brigands , méchants, assassins, non seule* ment vous n'avez pas honte de voler le bien d'autrui, mais vous voudriez encore dévorer les aumônes des serviteurs de Dieu, vous qui n'êtes pas dignes qu'on tous laisse la vie, et qui n'avez aucun respect ni pour les hommes, ni pour Dieu votre créateur 1 Partez donc et que jamais on ne tous roToie ici ! »
Ils partirent pleins de colère. Mais voici que le Saint revint, portant une besace de pain et une cruche de vin qu'on lui avait données, et le gardien lui raconta comment il avait chassé les brigands ; alors saint François le reprit sévèrement de s'être montré si cruel... «Je te commande par sainte obéissance, lui dit- il, de prendre tout de suite ce pain et ce vin, et d'aller
4. La charge de gardien (supérieur d'un monastère) date naturellement du moment où les frères se fixèrent par petits groupes dans les villaires de l'Ombrie, c'est-à-dire fort probablement de l'année 1211. Pou d'années plus tard, les monastères se sont réunis pour former une custodie. Enfin vers 1215 l'Italie centrale fut divisée en un certain nombre de provinces ayant à leur téte les ministres provinciaux. Tout cela se fit peu à peu, car j imais François ne se laissa aller à réglementer ce qui n*eii8tait pas encore.
15S VIB DB S. FRANÇOIS
chercher les brigands par monte et par vaux jusqu'à ce que tu les trouves, de leur offrir tout ceci de ma part, de t'agenooiller devant eux, de leur demander humblement pardon et puis de les prier en mon nom de ne plas faire le mal, mais de craindre Dieu ; et s'ils le font^ Je m'engage à pourvoir à tous leurs besoins, à leur tenir toujours de .quoi manger et de quoi boire ; après cela ta reviendras ici humblement. »
Frère Ange fit tout ce qui lui avait été ordonné pendant que saint François de son côté priait Dieu de con« vertir ces brigands. Ils revinrent avec le frère, et sur FasBurance du pardon de Dieu que leur dènna saint François^ ils changèrent de vie et entrèrent dans l'Ordre où ils vécurent et moururent fort saintement*.
Ce qu'on dit parfois du cri du sang est encore plus vrai du cri de i'àme. Lorsqu'un homme éveille véritablement chez un autre la vie morale, il s'attire une indicible reconnaissance. Le mot de Maître est souvent profané» mais il peut exprimer le plus beau et le plus pur des liens qui soit sur la terre.
Quels sont ceux d'entre nous qui» à ces heures viriles et pures où ils font leur examen de conscience» ne voient se lever dans leur passé, la ligure toujours aimée et vivante de celui qui, peut-être sans le savoir» a été leur initiateur spirituel; et alors nous voudrions nous traîner aux pieds de ce père» lui dire» en des mois brûlants, notre admiration et notre reconnaissance. Nous ne pouvons» car l'âme a sa pudeur; mais qui sait si notre trouble et notre embarras ne nous trahissent
1. Fior. 26. Conform, 119 b 4. Cf. Règle de 1221, cap. VII. Qmcumque ad eos (fr aires) ffrnierintf amieus vel advenaritu^ fur vêl latro^ benignê recipiatur.
A LA rOATIOI^GLLE
pas et ne dévoilent pas, mieux que des paroles, le fond de noire cceur ? L*air que l'on respirait à la Portioncule était tout imprégné de cette joie et de cette reconnaissance.
Pour beaucoup de frères, saint François était vraiment un sauveur; il les avait délivrés de chaînes autrement pesantes que celles des prisons. Aussi leur plus grand désir étaiU-il d'appeler à leur tour les autres à cette même liberté.
Nous avons déjà vu frère Bernard en mission à Florence, quelques mois après son entrée dansrOrdre. Arrivé à la maturité quand il prit Tbabit, il apparaît un peu comme l'alné de ce coU^ apostolique. Il sut obéir à saint François et rester ûdèle, jusqu'à la fin, à Tidéal des premiers jours; mais il n'avait plus ce privilège des jeunes, de frère I^on par exemple, de pouvoir se transformer à peu près complètement à l'image de celui qu'il admirait. Sa physionomie n'a pas cette pointe d'originalité juvénile, de fantaisie poétique qui est d'un si grand charme chez les autres.
Vers cette époque entrèrent dans l'Ordre deux frères, tels que les successeurs de saint François n'en reçurent plus, et dont l'histoire jette une vive lumière sur la simplidté des premiers jours.
On se rappelle avec quel zèle François avait réparé plusieurs ^lises; sa sollicitude allait plus loin ; il voyait une sorte de profanation dans la négligence avec laquelle la plupart étaient teaufig; la saleté des objets sacrés, mal dissimulée par des oripeaux, lui donnait une sorte de souffrance, et il lui arrivait souvent, quand il allait prêcher quelque part, de réunir secrètement les prêtres de la localité pour les conjurer de veiller à la
154 VIE D£ S. FAAKfOIS
déceoce du culte; mais là aussi il ne voulait pas se coqtenter de prêcher seolement en paroles : liant quelques
genêts il s'eo faisait des balais pour nettoyer les églises.
Ll!
de cette tache quand survint un paysan qui avait laissé sa charrue et ses bœufe en pleins champs pour venir le voir :
«Frère, dit-il en entrant, donnez-moi le balai, je vous aideraii» et il halajra le reste de Téglise.
Quand il eut fini : «Frère, dit-il à François, depuis longtemps j'avais voulu servir Dieu, surtout depuis q^ue j'ai entendu parler de Tonsi mais je ne savais comment faire pour aller vons trouver. Maintenant il a plu à Dieu que nous nous rencontrions, et désormais je ferai tout ce qu'il vous plaira de m'ordonner.»
François voyant sa ferveur en eut une grande joie, il lui semblait qu'avec sa simplicité et sa pureté il deviendrait un bon religieux.
De simplicité, il ne devait en avoir que trop, car après sa réception, il se crut tenu d'imiter jusqu'aux gestes du maître, et dès que celui-K^i toussait, crachait ou soupirait, il en faisait autant. Enfin François s'en aperçut et le gronda doucemeni. Plus tard il devint si parfait que les autres frères Tadmiraient beaucoup, et après sa mort qui eut lieu peu de temps après, saint François aimait è raconter sa conversion, rappelant toujours non pas frère Jean, mais frère saint Jean^.
Junipère est resté encore plus célèbre par ses saintes folies ; un jour il va voir un frère malade et lui offre
1. 2 Cel. 3, laO; Spec. 37; Conform. 53 a 1. Voir plas htat p. LXXUI n. 1.
A LA POnTIONCULB
ses services* Le patient avoue qu'il aurait bien envie
de manger im pied de porc : le visiteur aussitôt s'échappe et armé d*un coateao, court dans la forêt prochaine» y avise un troupeau de porcs, coupe une patte à Tun d'eux et revient au monastère tout fier de son trophée.
Le maître du troupeau l'y suit bientôt» criant comme un forcené» mais Junipère va droit à lui et lui démontre avec tant de volubilité qu'il lui a rendu un grand service, que cet homme après lavoir accablé d'injures lui demande soudain pardon, saigne le porc et le mange en compagnie de tous les frères. Junipère était sans doute moins fou que ce récit ne le ferait supposer : rhumilité franciscaine n eut jamais de plus sincère disciple ; il ne pouvait souffrir les marques d'admiration que les populations prodiguèrent bientôt à TOrdre naissant et qui par leur excès contribuèrent si fort à sa décadence.
Un jour il allait entrer à Rome» lorsque le bruit de son arrivée se répandit, et une grande foule sortit à sa rencontre. Se dérober était impossible, mais il eut tout k coup une inspiration : près de la porte de la ville, quelques enfants se balançaient sur des pièces de bois ; au grand ébahissement des Romains, Junipère se joignit à eux, et sans se soucier des salutations qu'on lui adressait, resta si occupé par son jeu qu'enfin les dévots indignés repartirent^.
On voit combien la vie à la Portioncule devait être différente de celle d'un couvent ordinaire.
Tant de jeunesse ^, de simplicité, d'amour attiraient
1. FioT. Vite di fra Ginepro; Spee. i 74— 182. Conform. SS b. S. A. 88. p. 000.
Digiiized
156 YIB DB S. FRANÇOIS
vÎTement les yeux. Oo regardais de tous côtés vers ces
chaumières où il y avait une famille spirituelle dont les membres s*aimaieut plus qu'où ne s'aime siir la terre et meoaieot une vie de travail» d'allégresse et de dévouement.
L*faumble chapelle semblait déjà une nouvelle Sien
destinée à illuminer le monde, et beaucoup dans leurs rêves voyaient Thumanité aveugle venir s*agenottiUer autour d'elle et y recouvrer la vue*.
Parmi les premiers disciples qui se joignirent à saint François, il faut mentionner fràre Sylvestre, le premier prêtre qui entra dans TOrdre, celui-là même que nous avons déjà vu le jour où Bernard de Quintavalle distribuait ses biens aux pauvres. Depuis lors il n'avait plus eu un instant de tranquillité, se reprochant amëremeot son avarice; nuit et jour il ne pensait qu*à cela et revoyait dans ses rêves François exorcisant un monstre abominable qui infestait toute la contrée 2.
Par son âge et par le genre de souvenirs qu'il a laissés, Sylvestre se rapproche de frère Bernard. Il fut ce qu'on entend d'ordinaire par un saint prêtre, mais rien ne dénote qu'il ait eu le goût, si franciscain, des grandes entreprises, des lointains voyages, des périlleuses missions. Retiré dans une des grottes des Caroeri, absorbé par la vie contemplative, il donnait à l'occasion des conseils spirituels aux autres frères K
Le type du prêtre franciscain c'est frère Léon. On ne