‹ Vie de Saint François d'AssiseChapitre 145 sur 242 · Lao · texte numérisé non relu

Lao

seizième siècle, Luther, qui avait sapé taot de croyances, ne doute pas plus de l'existence personnelle de Satan que de la sorcellerie, des coujuratious ou des possessions ^.

Trouvant dans leur âme tout un arrière-fond de grandeur et de misère, y entendant éclater parfois les harmonies lointaines d*un appel à une vie supérieure, bientôt dominées par les clameurs de la brute, nos ancêtres ne pouvaient s'empêcher de chercher Texplication de ce duel ; ils la trouvèrent dans la lutte des démons contre Dieu.

Le diable est le prince des démons, comme Dieu est le prince des anges; capables de toutes les transformations, ils se livrent, jusqu'à la fin des temps, des batailles terribles, qui se termineront par la victoire de Dieu ; mais en attendant chaque homme est, durant toute sa vie, sollicité par ces deux adversaires, et les plus belles ftmes sont naturellement les plus disputées,

C*est ainsi que saint François, avec tout son siècle, expliquait les troubles, les terreurs, le^ angoisses dont son cœur était parfois assailli, aussi bien que les espérances, les consolations et les joies dont il était d'ordinaire inondé. Partout où Ton suit ses pas, les traditions locales ont conservé le souvenir des rudes assauts qu'il eut à subir de la part du tentateur.

Il est sans doute inutile de rappeler ici ce fait élémen-

1. Félix Kuhn, Lutlier sa vie et son œuvre. Paris 1883, 3vol. in-S», 1. 1, p. 128; t. II, p. 9; t. III, p. 257. Benvenuto GeUini n'hésite pas à raconter la visite qu'U fit un jour au Colisée en compagnie d'un magicien dont les paroles évoquèrent des nuées de diables qui vinrent peupler tonte l'enceinte. B. Gellint. La vita $eritta da lui medeaimOf éd. Blanchi. Florence 1890, in-12, p. 33.

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taire que si, avec le temps, les moeurs changent, 1 homme se modifie aujssi siogulièremeot. Si suivant réducalion et le genre de vie, tel ou tel sens peut devenir d*une acuité qui confond les habitudes courantes — Toule chez le musicien, le tact chez Taveugle, etc. — il fout estimer par là, combien certains sens ont pu être plus aiguisés jadis qu'aujourd'hui. L'illusion visuelle a été, il y a quelques siècles^ chez les adultes, ce qu'elle est aujourd'hui chez les enfants de nos campagnes les plus reculées. Une feuille qui tremblote, un rien, un souffle, un bruit inexpliqué, crée chez eux une image qu'ils voient, et à la réalité de laquelle ils croient absolument. L'homme est d'une seule pièce; l'hypéresthésie de la volonté suppose celle de la sensibilité ; Tune est la condition de Tautre» et c'est ce qui rend les hommes des époques de révolution tellement plus grands que nature. Il serait inepte, sous prétexte de vérité, de vouloir les ramener aux communes mesures de nos sociétés contemporaines, car ils oot été véritablement des demi-dieux pour le bien conmie pour le mal.

Les légendes ne sont pas toujours absurdes. Les hommes de 93 sont encore tout près de nous, mais c'est pourtant à bon droit que la légende s'est emparée d'eux, et c'est pitié de voir ces hommes, qui dix fois par jour avaient à prendre des résolutions oh tout était en jeu, leur sort, celui de leurs idées et parfois celui de la patrie, jugés comme s'ils avaient été de bons bourgeois, ayant le loisir de discuter longuement chaque matin le vêtement à mettre ou le menu d'un dtner. La plupart du temps, les historiens n'ont aperçu sur eux qu'une partie de la vérité, car il n'y a pas eu seulement deux hommes en eux: presque tous sont à la fois

poètes, démagogues, prophètes, tyrans, héros, martyrs.

Écrire l'histoire, c'est donc traduire et transposer presque coutiouellemeat. Les hommes du treizième siècle n*0Dt pas pu se résoudre à ne pas rapporter à une cause extérieure les mouvements intérieurs de leur Ame. Dans ce qui nous apparaît comme le résultat de nos réflexions, eux voyaient celui de l'inspiralion; là où nous disons désirs, instincts, passions, eux disaient tentation; mais il ne faut pas que ces dilTérences de langage nous fassent négliger ou taxer de tromperie une partie de leur vie spirituelle, et nous amènent aux appréciations d'un rationalisme étroit et ignorant.

Saint François a cru bien des fois se battre avec le diable ; les horribles démons de l'enfer étrusque hantaient encore les bois de TOmbrie et de la Toscane, mais tandis que, pour ses contemporains et quelques-uns de ses disciples, les apparitions, les prodiges, les possessions sont des phénomènes quotidiens, ils sont pour lui exceptionnels, et restent tout à fait à Tarrière-plan. Dans riconographie de saint Benoît, comme dans celle de la plupart des saints populaires, le diable occupe une place prépondérante; dans celle de saint François il disparaît si complètement que dans la longue série des fresques de Giotto à Assise, on ne le voit pas une seule fois^.

De môme tout oe qui est théurgie et thaumatui^e occupe dans sa vie un rang tout à fait secondaire. Jésus dans rÉvangile donne à ses apôtres le pouvoir de chasser

i. Sur le diable et Fk«nçois. V. 1 Gel. SS; 72; 3 Soc. 12; 2 GeL 1, S; 3, 10; 53; 58-63. Bon. 50-62. Cf. Ecel. 3; 5; 13. Fior. 20; Spee. 110 b. Pour avoir une idte dn rôle du diable dans la Tie det religieux au commencement da treiûème aiède, U font lire le IhV logus miraaUarum de Gémire de Heisterbach.

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les esprits impars et de guérir toute maladie et toute

ÎDGrmité^: François a sûremeot pris ces paroles qui faisaient partie de sa Règle, au pied de la lettre. II a cru faire, et il a voulu faire des miracles ; mats sa pensée religieuse était trop pure, pour lui laisser considérer le miracle autrement que comme un moyen tout exceptionnel d'adoucir les souffrances des hommes. Pas une fois, on ne le voit recourir au miracle pour prouver son apostolat ou imposer ses idées. Sou tact Tayertissait que les âmes sont dignes d*étre gagnées par de meilleurs moyens. Cette absence presque complète de merveilleux^ est d'autant plus remarquable qu elle est en contradiction absolue avec les tendances de son siècle ^.

Ouvrez la vie de son disciple saint Antoine de Padoue (f 1231) : c'est un fastidieux catalogue de prodiges, de guérisons, de résurrections. On dirait le prospectus d*un pharmacien inventeur d'une drogue nouvelle, plutôt

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