Elle reste ouverts toute la nuit
VIB DE S. FRANÇOIS
Giotto, tout à riicure invisibles, s'animaient d'une vio étrange; on les aurait crues peintes de la veille tant ^lles étaient TÎTantes; tout 7 remuait , sans rien de gauche ni de heurté.
J'y revins six mois plus tard. Un échafaudage était dressé au milieu de la nef; au sommet, un critique d'art examinait les peintures et comme le temps pétait sombre, il projetait sur les parois les rayons . d'une lampe à réflecteur, et alors on voyait saillir des bras, grimacer des visages, sans unité, sans harmonie ; les figures les plus délicieuses prenaient quelque chose de bizarre et de grotesque.
U descendit triomphant, avec un carton bourré de croquis : ici un pied, là un muscle, plus loin un morceau de visage; et je ne pouvais m' empêcher de rêver aux fresques telles que je les avais vues inondées de soleil.
Le soleil et la lampe sont des trompeurs, ils transforment ce qu'ils nous font voir; mais, s'il faut tout dire,
j'avouerai ma prédilection pour les tromperies du soleil.
L'histoire est im paysage, et comme ceux de la nature, il change sans cesse. Deux personnes qui le cojitemplent en même temps n'y trojij^nt pas le même charme, et vous-même, l'eussiez-vous continuellement sous les yeux, vous ne le verriez pas deux fois le même. - Les lignes générales subsistent, mais il suffit d'un nuage pour cacher les plus importantes, comme il ne faut qu'un jeu de lumière pour faire émerger tel ou tel détail et lui donner une trompeuse valeur.
Quand j'ai commencé cette page, le soleil allait disparaître derrière les ruines du château de Crussol et les splendeurs du couchant lui faisaient une étincelante auréole ; la lumière inondait tout et pourtant on ne voyait
IltTIlODljCTION
plus la trace des d^ts infligés par les guerres au vieux manoir féodal. Je regardai , comptant presque apercevoir à la croisée la silhouette de la châtelaine... Le crépuscule est venu, et maintenant il n'y a là-haut que des pans de mur croulants, un donjon découronné, que des ruines et des débris qui semblent implorer la pitié.
n en est de même pour les paysages de l'histoire. Les esprits étroits ne peuvent se résoudre à ces perpétuelles transformations: ils veulent une liistoire objective où l'aiiteur étudierait les peuples comme le chimiste étudie les corps. Il est bien possible qu'il y ait pour révolution iûstorique et les transformations sociales des lois aussi précises que celles des combinaisons chimiques, et il faut espérer qu'on finira par les découvrir; mais pour le moment, il n'y a pas en histoire de vérité purement objective.
Pour écrire rhistoire, il faut la penser, et la penseri c'est la transformer. Depuis quelques années, il est vrai, on croit avoir trouvé le secret de l'objectivité en publiant lea documents originaux. Il y a là un véritable progrès
qui rend d'inappréciables services, mais encore ne faut-il pas se faire illusion sur sa portée. On ne peut en général pas publier tous les documents sur une époque ou un événement ; il faut faire un triage où se décèlera forcément la tournure d'esprit de celui qui le fera. Admettons qu'on publie tout ce qu'on trouve, mais hélas, ce sont d'ordinaire les mouvements les plus originaux qui sont le moins documentés. Voici, par exemple, Thistoire religieuse du moyen âge; il est déjà passablement délicat de collectionner les documents officiels, tels que bulles, brefs, canons conciliaires, constitutions monastiques, etc., mais ces documents renferment-ils toute la vie de l'Église? Il s'en faut de beaucoup, et à
XWl
mon sens, les mouvements qui agitaient sourdement les masses sont bien plus importants, quoique noos n'ayons
pour en témoigner que de rares fragments.
Pauvres hérétiquesy on ne les a pas seulement emprisonnés, brûlés, on a détruit leurs livres ainsi que tout ce qui parlait d'eux, et plus d'un historien, retrouvant à peine leurs traces dans des monceaux de documents, oublie ces prophètes aux visions étranges, ces moines poètes qui, du fond de leur cachot y faisaient tressaillir le monde et trembler la papauté.
C'est donc une utopie que l'histoire objective. Koue créons Dieu à notre image, et nous imprimons la marque de notre personnalité là où l'on s'attend le moins à la
retrouver.
Mais à force de parler du tribunal de l'histoire, on a fait croire à la plupart des auteurs qu'ils se doivent à
eux-mêmes, et qu'ils doivent à leurs lecteurs des jugements définitifs et irréformables.
Il est toujours plus facile de prononcer une sentence que d'attendre, de se réserver, d'examiner encore. La foule, qui s'est dérangée pour assister k un procès, est presque toujours furieuse contre les juges quand ils remettent la cause pour supplément d'information; son esprit est ainsi fait qu'il lui faut de la précision dans les choses qui en supportent le moins ; elle interroge, comme les enfants, à tort et à travers; si vous avez l'air hésitant on embarrassé, vous êtes perdu dans son estime, vous n'êtes évidemment qu'un ignorant.
Mais peut-être au-dessous des aréopagites, obligés, de par leurs fonctions, de prononcer des sentences, y a-t-il place au fameux tribunal, pour un simple spectateur entré là par hasard. Il a rassemblé un dossier et
lI^iTAODLCTlON
XXYII
voudrait dire tout simplement sou opinion à ses voisins.
Ce n'est donc pas ici une histoire ad prohandunij pour employer l'ancienne formule. £st-ce à dire que je n'aie désiré donner an lecteur qu'un instant de distraction? Ce serait bien mal comprendre ma peusée. Il y a dans les grands spectacles de Thistoire comme dans ceux de la nature quelque chose de divin; il s'en dégage pour nos esprits et nos cœurs une vertu apaisante et encourageante tout à la fois; on communie avec l'humanité, on éprouve la salutaire sensation de sa petitesse, et en voyant les beautés et les tristesses du passé^ on apprend à mieux juger l'heure actuelle.
Dans une des fresques de l'église supérieure d' Assise, Giotto a représenté sainte Claire et ses compagnes sortant éplorées de Saint-Damien pour baiser le cadavre de leur père spirituel porté k sa dernière demeure. Avec une liberté tout artistique, il a fait de la chapelle une riche église couverte de marbres précieux.
Heureusement le vrai Saint-Damien subsiste encore, blotti au pied de quelques oliviers, comme une alouette au pied des genêts ; il a encore ses pauvres murailles en pierres irrégulières, comme celles des murs des champs voisins. Quel est le plus beau, le temple idéal rêvé par l'artiste ou la pauvre chapelle de la réalité? Aucun cœur n'hésitera.
Les historiens officiels de saint François ont fuit pour sa biographie ce que Giotto avait fait pour le petit sanctuaire. La plupart du temps ils lui ont rendu un mauvais service. Ces embellissements qu'ils ont ajoutés à sa vio ont fait oublier le saint François de la réalité pourtant infiniment plus beau. Les auteurs ecclésiastiques ont, semble-t-il, grand tort d'orner ainsi la vie de leurs
XXVUI YIB DE 8. FRANÇOIS
héros et de n'y signaler que les traits édifiants. Hb
donnent par là occasion^ même aux plus dévotS| de sua* pecter leur témoignage. Puis, à force d'environner les saints de lumière, ils en font des êtres plus qu'humaina qui n'ont rien de commun avec nous; ce sont des privilégiés marqués du sceau divin; ce sont, comme le chantent les litanies, des vases d'élection où Dieu a versé les plus doux parfums; leur sainteté s'est révélée presque malgré eux; ils sont nés saints, comme d'autres naissent rois ou esclavesi leur vie se détache sur le fond d'or des triptyques et non sur le fond somhre de la réalité.
A cela les saints gagnent peut-être un peu plus de respect auprès des gens superstitieux ; mais leur vie
perd quelque chose de sa vertu et de sa force communicative. Oubliant qu'ils ont été des hommes comme nousy nous n'entendons plus dans notre for intérieur le « Va et fais de même. »
C'est donc faire œuvre pie que de rechercher l'histoire derrière la légende. Est-il présomptueux de demander aux lecteurs un effort pour coniprondre le treizième siècle et aimer saint François ? Ils en seraient amplement récompensés et trouveraient bientôt un charme inattendu aux paysages trop grêles, aux âmes décorporéeSy aux imaginations maladives qui vont passer sous leurs yeux. L'amour est la véritable clef de l'histoire.
Un livre a toujours un grand nombre d'auteurs, et les pages qui suivent, doivent beaucoup aux recherches des
autres; j'ai tâché, dans les notes, de marquer toute l'importance de cec dettes.
Ii\TAODUCTIOi\
J'ai eu aussi d'autres collaborateurs auzqueld il me sera plus difficile d'exprimer ma gratitude* Je veux parler de Messieurs les Préfets des bibliothèques d'Italie et de lears subordonnés; je no saurais nommer tout le monde, les visages me sont plus connus que les noms, mais je tiens à dire ici que pendant de longs mois passés dans les diverses collections de la Péninsule, tons, jusqu'aux plus humbles employés, ont été d'une complaisance à toute épreuve, même durant des périodes où. le personnel était réduit à sa plus simple expression.
M. le professeur Alessandro Leto qui, à peine relevé d'une grave atteinte d'influenza, a voulu me servir de
guide dans les archives d'Assise, a droit à une mention toute particulière. Que M. le Sjndic et la Municipalité de cette viUe agréent aussi l'expression de ma reconnaissance.
Je ne saurais terminer sans envoyer un souvenir ému aux fils spirituels de saint François dispersés dans les montagnes de l'Ombrie et de la Toscane.
Cbers habitants de Saint-Damien, de la Portionoule, des Carceri, de T Alverne, de Monte-Colombo, vous vous rappelez peut-être cet étrange pèlerin qui sans avoir ni le froc, ni la corde, vous parlait du Séraphique Père avec autant d'amour que le plus pieux Franciscain ; vous vous étonniez de son ardeur à tout voir, à tout regarder, à courir dans des sentiers inexplorés. Il vous arrivait de chercher à le retenir, en lui répétant que dans les grottes lointaines où il vous entraînait, il n'y avait ni la moindre relique, ni la plus maigre in dulgence ; mais vous finissiez par le suivre, pensant que seuls des Français peuvent avoir la dévotion aussi ardente et aussi indiscrète.
Merci, pieux anachorètes de Greccio, merci pour le
WX ME DE S. FBANÇOIS
pain que vous allâtes mendier lorsque j'arrivai à votro ermitage transi de froid et de faim. Si tous lisez ms lignes, puissies-Tous 7 lire ma reconnaissance et aussi un peu d'admiration. Vous n'êtes pas tous des saluts, mais vous avez presque tous des heures de sainteté, des envolées de pur amour.
Que si quelques pages de ce livre vous font de la peine, tournez-les rapidement; laissez-moi penser que d'autres tous feront plaisir et vous rendront plus précieux encore, si c'est possible, le nom que vous portez.