LES STIGMATES
les cœurs des germes de tristesse, et la voix du maître s'était harmonisée avec l'émotion des dernières lueurs du jour: il leur parla de sa mort prochaine, avec ces regrets de l'ouvrier surpris par l'ombre du soir avant rachèvement de sa tàche^ avec ces soupirs du père qui tremble pour l'avenir de ses enfants ^.
Pour lui, il voulait désormais se préparer à la mort par la prière et la conlemplation ; aussi leur demandal-il de le préserver absolument des importuns. Orlando ^ qui s'était déjà rendu auprès d eux pour leur souhaiter la bienvenue et leur offitir ses services» avait, sur sa demande, fait arranger à la hâte une hutte de branchages au pied d'un grand bétre. C'est^ là qu'il voulait se tenir^ à un jet de pierre des cellules habitées par ses compagnons. Frère Léon était chargé de lui apporter chaque jour ce dont il aurait besoin.
Il s'y retira aussitôt après cette conversation mémorable« mais quelques jours plus tard, géné sans doute par la pieuse curiosité des frères qui épiaient tous ses mouvements, il s'enfonga plus avant dans les bois, et y commença, le jour de l'Assomption, le carême qu'il voulait célébrer en l'honneur de l'archange Saint Michel et de la milice céleste.
Le génie a sa pudeur comme l'amour. Le poète, Tartiste, le saint, ont besoin d'être seuls quand l'Esprit vient les agiter. Tout effort de pensée, d'imagination ou de volonté est une prière : on ne prie pas en publia
Malheur à Thomme qui n'a pas au fond du cœur
i. Fiar. 11^ eoimd,
% Les ruines du château de Chiusi sont à trois quarts d'houro de TAlverne.
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quelques-uns de ces secrets qui ne se disent pas, parce
qu'ils ne peuvent se dire, et parce que, les dirait-on, ils ne pourraient se comprendre. Sbgrbtum mbum mihi! Jésus l'avait bien senti: les enivrements du Thabor sont courts; ils ne doivent pas se raconter.
Devant ces mystères de TAme, les matérialistes et les dévots se rencontrent souvent, et s accordent à réclamer de la précision dans les choses qui en supporteot le moins.
Le croyant demande dans quel coin de TAlTenie
François reçut les stigmates; si le séraphin qui lui apparut était Jésus ou un esprit céleste; ce qu*il lui dit en les lui iniprimant et il ne comprend pas plus celte heure, où François se pftma de douleur et d*amour, que le matérialiste, qui demande h voir de ses yeux et à toucher de ses mains la plaie béante.
TAchons d'éviter ces excès. Écoutons ce que les documents donnent, et ne cherchons point à leur faire vio* lence, pour leur arracher ce qu'ils ne racontent point, ce qu'ils ne peuvent raconter.
Ils nous montrent François tourmenté pour l'avenir de l'Ordre, et par un immense besoin de faire de nouveaux progrès spirituels.
Il était dévoré par la Bèvre des saints, ce besoin d'immolation qui arrachait à sainte Thérèse le cri passionné: cou souffrir, ou mourir!» Il se reprochait amèrement de n'avoir pas été trouvé digne du martyre
1. Fior, IVetV eonsid. Ces deux conddéraUons paraissent être le résultat d'un remaniement opéré sur un document primitif. Celui-ci comprenait sans doute les trois premières qne le continuatenr aura interpolées et allongées. Cf. Ccnform. 331 a 1. Spee, 91 b, 92 a, 97; A. SS., p. 869 as.
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et de n*avoir pu se doouer pour Celui qui s'est donné pour nous.
Nous touchons ici à uo des éléments les plus puissants el les plus mystérieux de la vie chrétienne. On peut fort bien ne pas le comprendre^ il ne faut pas pour cela le nier. Il est la racine du vrai mysticisme^* La grande nouveauté, apportée par Jésus au monde, a été que se sentant en parfaite union avec le Père céleste, il a appelé tous les hommes à s'unir à lui, et par lui à Dieu : «Je suis le cep et vous êtes les sarments : celui qui demeure en moi et en qui je demeure porte beaucoup de fruits, car hors de moi vous ne pouvez rien faire,
Le Christ n'a pas seulement prêché cette union, il en a donné la sensation. Au soir de sa dernière journée, il en a institué le sacrement, et il n*est peut-être pas de secte pour nier que la communion soit tout à la fois le symbole, le principe et la fin de la vie religieuse* Depuis dix-huit siècles, les chrétiens opposés sur tout le reste» ne peuvent s*empécber de regarder tous vers celui qui, dans la chambre haute, a institué le rite des temps nouveaux :
La veille de sa mort, il prit le pain, il le rompit et le leur distribua en disant: «Prenez et mangez, cae
CECI EST MON GOaPS.
1. Dam lo langage courant, on comprend souvent aona le nom de mysticisme, toutes les tendances, parfois peu ebrétiennes, qui font prédominer dans la vie religieuse les éléments vagues, poétiques, les élans do cœur. Le mot de mystiques ne devrait s'appliquer qu'à ceux des chrétiens pour lesquels les relations immédiates avec Jésus forment le fond delà vie religieuse. Dans ce sens, saint Paul (dont le système théologico-philosophique est un'des plus puissants eiVorts de l'esprit humain pour expliquer le péché et la rédemption) est en même temps le prince des mystiques.
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Jésus, 6Q présentant i* union avec lui comme le foad même de la vie nouvelle ^, eut soin de marquer à ses
frères que cetle union était avant tout la participation è ses travaux» à ses luttes et à ses soufiDrances : c Que
celui qui veut être mon disciple se charge de sa croix et me suive. »
Saint Paul entra si bien à cet égard dans la pensée du Maître, qull poussait, quelques années après, ce cri d'un mysticisme qui n'a jamais été atteint: «J*ai été cruciûé avec Christ et je vis... ou plutôt ce n'est plus moi qui vis, c'est Christ qui vit en moi. » Cette parole n*est pas chez lui une exclamation isolée, c'est le centre même de sa conscience religieuse, et il ira jusqu'à dire» au risque de scandaliser bien des chrétiens ; « J'achève en ma chair ce qui manque aux souffrances du Christ pour son corps qui est TÉglise. »
Peut-être n'était-il pas inutile d entrer dans ces détails, pour montrer jusqu'à quel point François, durant les dernières années de sa vie, où il renouvelle dans son corps la passion du Christ, se rattache à la tradition apostolique.
Dans les solitudes de TAlveme, comme autrefois à
Sainl-Damien, Jésus se présentait à lui sous sa ligure de crucifié, d'homme de douleur^.
Que ces effusions nous aient été rapportées sous une forme poétique et inexacte, il n y a là rien de surpre-
1. n n*a pas voulu (instituer une religion, car U sentait la vanité des observances et des dogmes. (Les apôtres continuèrent à fré»
quenter le temple juif: Actes II, 46; III, 1; V, 25j XXI, 96). lia
voulu inoculer au monde une vie nouvelle.
2. 2 Gel. 3, 29. Cf. 1 Gel. 415; 3 Soc. 13 et 14; 2 Gel. 1, 6; 2 Gel. 3, 123; 131 ; Bon. 57; 124; 203; 204; 224 ; 225; 309 ; 310 et 311. Conform» 229 b. ss.
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naot, c'est le contraire qui devrait étonner. Il y a dans
le paroxysme de l'amour divin, des ineffahilia que loin de pouvoir raconter ou faire comprendre, l'on peut à peine se rappeler à soi-même.
François se trouva à TAlverne encore plus absorbé que de coutume par son ardent désir de souffrir pour Jésus et avec lui. Ses journées se passaient, partagées entre les exercices de piété dans Thumble sanctuaire bâti sur la montagne, et la méditation au milieu des forêts. Il lui arrivait même d*oublier l'église , et de rester plusieurs journées, seul, dans quelque antre de rocher» à repasser dans son cœur les souvenirs de Golgotha. D'autres fois, il demeurait de longues heures au pied de Tautel» lisant et relisant l'Évangile et suppliant Dieu de lui montrer la voie qu*il devait suivre^.
Le livre s'ouvrait presque toujours au récit de la Passion 9 et cette simple colocidence» bien explicable pourtant, suflisait déjà à le troubler.
La vision du Crucifié s*emparait d*autant mieux de tontes ses facultés, qu'on approchait de TExaltation de la Sainte-Croix (i/t septembre), féte aujourd'hui reléguée à l'arrière- [)Ian, mais célébrée au treizième siècle avec une ardeur et un zèle bien naturels pour une solennité que l'on pourrait qualifier de fête patronale de la croisade.
François redoublait ses jeûnes et ses prières» tout / •
transformé en Jésus par amour et par compassion, dit , une des légendes. Il passa la nuit qui précéda la fête, ' seul, en oraison, non loin de l'ermitage. Le matin venu, il eut une vision. Dans les chauds