LIV. VI. - IL QUITTE LA COUR DE TURIN
il refusa sans hésiter ; et, comme le marquis de Lullin, son ami, îe pressait d'accepter en lui représentant qu'à l'aide de cette jîosition nouvelle il pourrait établir avantageusement ses neveux : « Mes neveux, répondil-il en riant, sont déjà plus riches « et plus grands qu'ils n'étaient il y a quelques années, car « alors ils naquirent tout nus. et maintenant ils possèdent au « moins chacun un vêtement \ »
Cependant, soit les incommodités du logement, soit les assujétissemenls de la cour, soit ses travaux passés el présents, François tomba gravement malade. Cet accident contraria fort sa charité et son zèle ; car il avait appris qu'une grande disette régnait en Savoie, et la pensée que son peuple soulTrait sans qu'il pût le soulager le faisait souffrir cruellement lui-même : « Ah ! disait-il, quand je serai de retour à Annecy, je vendrai « ma mitre, ma crosse, mes habits, ma vaisselle et tout ce que « je possède, pour secourir mes pauvres '. » D'un autre côté, il avait appris que le maréchal de Lesdiguières avait enfln ouvert les yeux à la lumière que lui-même lui avait présentée si vive et si pure pendant les stations prèchées à Grenoble, et que le 24 juillet de cette année 1622 il avait abjuré le calvinisme entre les mains de l'archevêque d'Embrun. François désirait se rapprocher dé cet illustre converti pour le soutenir au besoin dans la voie nouvelle où il venait d'entrer: aussi, dès qu'il fut guéri, il demanda à la princesse la permission de se retirer; elle y consentit; et, en témoignage de sa vénération, elle lui lit présent d'un anneau précieux où était enchâssé un diamant de la valeur de trois mille francs '.
Joyeux de ce riche cadeau dont il destinait le prix au soulagement de ses pauvres, il quitte la cour après y avoir séjourné trois mois, et se met en route pour Annecy. Mais voilà qu'à peine est-il à huit kilomètres de Turin, son domestique, cher-
Aiuiée de la Visitation, 14 nui.
Charl.-Aug., p. 558.
Le P Larivière , liv. III.
chant le précieux anneau là où il croyait l'avoir mis et ne le retrouvant plus, vint lui dire tout consterné que le présent de la princesse était perdu : « Dieu soit béni! » répondit-il sans témoigner ni regret ni émotion, tant son cœur était détaché et soumis à toutes les dispositions de la Providence ' ! « Dieu soit « béni ! cet anneau était trop précieux pour que je m'en ser- « visse; puis j'aurais pu être tenté de laisser mon cœur s'atta- « cher à un si.précieux bijou. S'il ne se retrouve pas, c'est que « Dieu aura voulu nous épargner le soin d'employer en au- « mônesla somme que nous en aurions tirée". La Providence « le destine peut-être à faire la fortune de quelque pauvre qui « le trouvera et en vivra à son aise le reste de ses jours : dès « lors je dois estimer n'avoir rien perdu. »
Il en arriva cependant autrement : à quelque distance de là, le même domestique vint lui dire qu'il avait retrouvé l'anneau dans les replis de son habit ; cette nouvelle ne l'émut pas plus que la première : uni à la volonté de Dieu dans un détachement parfait, il conserva la même égalité d'âme et de visage. Arrivé à une hôtellerie, il s'aperçut que son aumônier, Michel Favre, se fâchait contre le maître d'hôtel, parce que celui-ci avait transporté les effets du saint voyageur de la chambre qu'on lui avait donnée d'abord dans une autre moins commode ; il ne put souffrir cet accès de mauvaise humeur et l'en reprit doucement : « Quand môme, lui dit-il, on nous ferait passer « de cette chambre dans une autre moins commode encore, il « faudrait le supporter avec patience et mansuétude ; car ne « savez-vous pas que Notre-Seigneur a dit : Si quelqu'un vous « enlève votre tunique, donnez-lui encore votre manteau '? » Après avoir ainsi voyagé à petites journées, à cause des douleurs qui le forçaient souvent à s'arrêter, il arriva à Annecy, où tout son peuple fut heureux de le revoir.
1 Charl.-Aug., p. 558.
* Dép. de la mère de Cliaugy.
^ Charl.-Aug., p. 559.