LIV. M. — IL PART POUR AVIGNON
« jusqu'à l'éternité. — Monseigneur, s'écrièrent les religieuses « toutes en larmes. Dieu vous ramène parmi nous 1 — Et s'il « ne lui plaît pas de me ramener, répondit-il, faudra-t-il moins « le bénir ? Son bon plaisir est toujours également aimable. » Le cœur du saint évèque s'attendrit surtout quand il vit, au sortir de la maison, la vertueuse tourière, Anne Jacqueline, Coste, prosternée à ses pieds, le priant avec larmes de la bénir : « Ma « tille, lui dit-il, j'ai fait bien d'autres voyages; je ne vous ai ja- « mais vue pleurer à mon départ. Poui-quoi étes-vous si affligée « aujourd'hui? — Ah! répondit-elle, c'est que le cœur me dit « que ce vovage sera le dernier et que nous ne vous reverrons « plus. — El à moi, répondit François par un esprit prophé- « tique sur la mort prochaine de la tourière, le cœur me dit « que, si je ne reviens pas, nous nous reverrons plutôt que « vous ne pensez \ »
Après avoir ainsi fait ses adieux, François partit le 9 novembre, laissant sa maison et toute la ville dans le deuil et les larmes. L'évèque de Chalcédoine se jeta à ses genoux au moment où il allait montera cheval, ne pouvant parler que par ses soupirs et ses sanglots, et reçut ainsi le dernier baiser de son saint frère. Les principaux du clergé et delà ville voulurent l'accompagner jusqu'à Seyssei. où il devait s'embar([uer sur le Rhône ; et, quand on fut arrivé dans cette ville, le moment de mettre le pied dans le bateau étant venu, ce ne furent de leur part que cris et lamentations, chacun regardant ce moment comme celui de la dernière séparation ; car tous croyaient à la véracité des prédictions qu'il avait faites de sa mort prochaine-. « Vous « reviendrez, leur dit-il, au-devant de moi dans quelque temps, « ici même où je vous fais mes adieux; » ce qui se trouva vrai, puisque ce fut là qu'ils vinrent recevoir ses dépouilles mortelles ; et, après avoir remercié ceux qui l'avaient accompagné, il s'embarqua pour descendre à Belley. Comme il faisait un froid
' Année de la Visitation, 10 novembre * CIiarl.-Aug., p. 56*2.
extrême, qu'accroissaient encore une bise violente et une pluie glaciale, on voulut le plaindre. « Ne savez-vous pas, leur dit-il, « que nous sommes ici-bas en servitude sous les éléments de ce « monde? » Un de ses officiers lui ayant rappelé alors l'affliction profonde de son peuple d'Annecy : « Ne parlons point de « cela, dit-il, parlons bien plutôt du bienheureux pays oîi nous « nous acheminons ; je partirai pour celui-là promptement. Je « ne ferai pas comme les chevau-légers, car je délogerai sans « tambour et sans trompette. Je serai arrivé avant que l'on ait « su mon départ. Quand vous entendrez dire que je serai ma- « lade, sachez que je serai mort ; » et il continua de s'entretenir ainsi du bonheur de l'éternité et de la vanité de tout ce qui passée
Arrivé à Belley, il dit la messe le jour de Saint-Martin à ses chères filles de la Visitation, les confessa, les communia toutes^, et repartit aussitôt pour Lyon, où, après avoir dit la messe à la Visitation de Bellecour, et parlé à peine un instant à la supérieure, il fut obligé de se rendre en toute hâte au port pour s'embarquer ; le bateau allait partir. 11 se présente pour entrer dans la barque; mais, avant de le recevoir, le bateher, qui ne le connaissait pas, lui demande son passe -port : ceux qui accompagnaient le prélat s'offensent de cette exigence. « Laissez-le « faire, dit le saint évoque, il sait et il fait son métier de bate- « lier; nous, nous ne savons pas celui de voyageur. » Et, au lieu de se fâcher inutilement, il fit partir son fidèle Rolland pour aller demander un passe-port au gouverneur de Lyon. Pour lui, il demeura sur le port pendant tout le temps, qui fut de plus d'une heure, souffrant un froid rigoureux, un vent glacial, sans donner le moindre signe de mécontentement ou d'impatience. Comme on se plaignait du retard que lui causait cet incident : « Il est vrai, répondit-il, que je suis pressé d'arriver ; mais Dieu « veut que j'attende et que je souffre ce vent et ce froid; il faut
1 Cbarl.-Aug.. p. 562. — Dép. de Favre, qui était présent. ^ Année de la Visitation, il novembre.