LIV. VI. — SON PASSAGE A VALENCE
« le vouloir aussi. » Et en disant ces mots, son front serein ré« vêlait à tous que son àme était calme et son cœur content. Le passe-port étant enfm arrivé, il monte dans la barqne et va se placer tout près du batelier, « car, dit-il, je veux faire amitié à « ce bon homme et lui parler un peu de Xotre-Seigneur ^ . »
La barque alors étant partie transporta les voyageurs jusqu'à Valence, i.k il visita le monastère de la Visitation, fondé par madame de la Granelle, qui y vivait retirée comme pensionnaire, et, trouvant cette sainte dame fort affligée de ce qu'on ne voulait pas, à raison de son âge de quatre-vingt-quatre ans, la recevoir comme religieuse, il décida son admission, disant qu'il n'était point d'âge indigne d'être consacré au service de Dieu. 11 voulut aussi visiter une personne éminente en sainteté, dite la sœur Marie de Valence, et eut une longue conférence avec elle malgré l'heure avancée de la nuit. Les gens de sa suite, qui s'impatientaient d'attendre, ne purent lui en taire leur mécontentement, et l'un même le lui dit îjvec aigreur, « Monsieur, «« répondit-il en souriant, apprenez qu'il fait grand bien à un « pécheur comme moi de parler cœur à cœur à une sainte « épouse de Jésus-Christ, telle que la sœur de Valence. Elle « dira un Ave Marin pour vous ; et après que vous aurez bien « dormi cette nuit, vous ne vous souviendrez plus du chagrin « d'aujourd'hui". »
De Valence, on gagna le Bourg-Saint-Andéol; et là, à la descente du bateau, il trouva les consuls de la ville accourus sur la rive avec tout le peuple pour le recevoir comme un ange du ciel. On le conduisit à l'église paroissiale avec tous les honneurs possibles, et malgré son opposition on chanta le Te Deum, pour remercier Dieu du bonheur de l'avoir possédé quelques instants*. Le lendemain, il entra à Avignon, et s'étant présenté à l'hôtellerie dite de la Pomme-d'Or, sans pouvoir y trouver de
* Dép. de M. Pernet, •prêtre, qui l'accompagnait. — .Année de la Visifcition, 13 novembre.
* Idem, 14 novembre.
* Charl.-Aug., p. 565.
logement, parce que toutes les places étaient prises, il se fit conduire avec un autre prélat , qui cherchait aussi un logement, l'hôtellerie de la rue de la Croix. Chemin faisant, tandis que l'autre prélat, de mauvaise humeur, ne parlait que de la pluie qui tombait par torrents, et du désagrément de courir à pied d'hôtel en hôtel, le saint évèque, sans paraître seulement apercevoir ces contre-temps, ne cessa de catéchiser le pauvre qui les conduisait jusqu'à l'entrée de l'hôtellerie, où, après l'avoir remercié de sa peine avec beaucoup de bonté, il lui promit de se souvenir le lendemain de lui au saint sacrifice'.
Impossible d'exprimer la joie que ressentit le peuple d'Avignon en apprenant l'arrivée de l'homme de Dieu. Hommes, femmes et enfants, tous accouraient sur ses pas, l'accompagnaient dans les rues et les places, baisaient le bas de son manteau, demandaient sa bénédiction; et on entendait dire partout sur son passage : « Voilà le saint évèque de Genève, l'apôtre du « (^hablais; voilà celui qui a composé V Introduction à la vie « dévote et le Traité de l'amour de Dieu ! Voilà le grand Fran- « çois de Sales, le fondateur de la Visitation, l'auteur de « tant de miracles ! Quel bonheur de le voir ! Quelle grâce « Dieu nous fait de le posséder^ ! » Ce concert de louanges et d'acclamations humiliait profondément François ; et, pour s'y soustraire, il résolut de ne sortir que le moins possible. Une fois même, ne pouvant souffrir ces cris publics de louange, il entra chez un libraire comme pour y regarder des livres : « Hélas ! « s'écria-t-il, ce qu'a dit Salomon est bien vrai : Vanité des va- « nités. Si je me croyais, je ferais des actions ridicules pour « détromper ce peuple: mais il faut vivre dans la sincérité chré- « tienne, ne faire ni le fou ni le sage, ne rien faire pour être « loué ou méprisé, mais agir simplement et fidèlement pour « Dieu, notre divin 31a itre. » D'autres fois, en pareilles rencontres, d disait, les larmes aux veux : « Ah ! mon Dieu , ce
• Vie de la mère de Balon, par le P. Grossy, liv. III. c 5. - Charl.-Aiig., p. 565.