LIV. VI. — SON DERNIER DISCOURS A LA VISITATION
put, malgré ses excessives fatigues, quitter la cour que bien avant dans la nuit \
Le lendemain, fête de saint Etienne, après avoir dit la messe et donné la communion à ses religieuses, il alla dîner chez un de ses amis , grand vicaire du diocèse et chanoine de Saint- Nizier, traita avec lui plusieurs affaires particulières, et vint à cinq heures du soir faire à ses chères lilles son dernier entretien, qui dura environ deux heures. Il leur déclara dès le début qu'il leur parlait pour la dernière fois. « Mes chères filles, leur « dit-il, il faut s'en aller; je viens goûter pour la dernière fois « la consolation que me donne votre vertu.» Il leur parla ensuite de l'amour divin, leur donna des avis sur la confession et la communion, sur la différence entre le péché véniel, qui ne peut procéder que de la volonté , et l'imperfection qui vient de la fragilité et de la surprise, entre la vertu et le sentiment de la vertu ; et comme il continuait son discours, sans penser à finir, ses domestiques vinrent le chercher avec des flambeaux allumés, l'avertissant qu'il était tard. « Je passerais volontiers toute la « nuit ici sans y penser, dit-il; mais voilà que l'obéissance m'ap- « pelle; il faut se retirer. — Auparavant, reprit la supérieure, « dites-nous ce que vous désirez qui nous demeure plus profon- « dément gravé dans l'esprit. — Ma chère fille, dit-il, ne désirez « rien, ne refusez rien : ce mot dit tout. Voyez le petit Jésus en « la crèche : il reçoit la pauvreté, la nudité, la compagnie des « animaux, le froid, les injures du temps et tout ce que son « Père permet. Il n'est pas écrit qu'il étendit jamais ses mains « pour demander quelque chose, il se laissait tout à fait au soin « de sa mère. Il ne refusait pas non plus tous les petits soulage- « ments qu'elle lui doimait; il recevait les services de saint « Joseph, les adorations des rois et dos bergers, et le tout avec « une égale indiflcrence. Ainsi nous ne devons rien désirer, « rien refuser, mais souffrir et recevoir également tout ce que
• Charl.-Aug., p. 568. — Lirivière, p. 65i
* Chail.-.Aug., p. 509.
« Dieu permettra à notre sujet. — Mais, monseigneur, deman- « dèrent les religieuses, faut-il se chauffer quand on a grand « froid? — Lorsque le feu est fait, répondit-il, on voit bien que « c'est l'intention de l'obéissance qu'on se chauffe , pourvu « qu'on ne le fasse pas avec trop d'empressement. » Et là-dessus il se retira, en leur disant qu'il les emportait toutes dans son cœur'.
Le jour suivant, fête de saint Jean, il s'aperçut en se levant que sa vue s'affaiblissait fort : « Cela signifie, dit-il aux siens, « qu'il s'en faut aller, et j'en bénis Dieu ; le corps qui s'affaisse « appesantit l'âme. » 11 se confessa ensuite, dit la messe avec une ferveur extraordinaire , donna la communion à toute la communauté, et, après avoir confessé la supérieure, il s'entretint quelque temps avec elle. Celle-ci, apercevant une altération dans son regard et dans les traits de son visage, lui demanda s'il se trouvait mal; il répondit seulement que tout tournait à bien à ceux qui aiment Dieu, la bénit en lui disant : « Adieu, ma lille, je vous laisse mon esprit et mon cœur. »
Au sortir de l'église, ayant rencontré le duc de Bellegarde, gouverneur de Bourgogne, et M. de Villeroy, gouverneur de Lyon, il s'entretint longtemps avec eux, la tête nue, par un froid très-vif et d'épais brouillards. De là il alla voir le duc de Nemours, pour le détromper de ses préventions contre ses officiers du duché de Genevois qu'il voulait casser, et il eut la consolation de les faire confirmer tous dans leurs charges. 11 passa de là chez le prince de Piémont, devant lequel il demeura encore longtemps la tète nue, et enfin il rentra chez lui harassé de fatigue et n'en pouvant plus'^ Son domestique lui proposa de prendre ses bottes pour être plus à l'aise dans sa chaussure : « Prenons les bottes, puisque vous le voulez, dit-il ; mais nous « n'irons pas loin. » 11 dina ensuite fort légèrement, et, après le repas, il demeura longtemps pensif appuyé sur sa table. Il
« Année de la Visitation, 27 déccnilire. — Charl.-Aug , [>. 570. « Charl.-Aug„ p. 571.