LIV. VI. - IL EST FRAPPE D'APOPLEXIE
écrivit ensuite deux lettres, et en avait commencé une troisième, lorsqu'il fut interrompu par les visites de plusieurs religieux de divers ordres, qui, croyant qu'il allait repartir pour Annecy, venaient lui souhaiter un heureux voyage et lui demander sa bénédiction. Parmi eux se trouvait le recteur de la maison de Saint-Joseph. que dirigeaient les jésuites; et comme il réclamait sa bienveillance : « Ne savez-vous pas, lui dit le « saint évèque, que je suis tout de Saint-Joseph 7 » Témoins de la réception qu'il faisait à tous les visiteurs, ses domestiques remarquèrent que lui, qui avait coutume d'accompagner avec tant de politesse ceux qui venaient le voir, demeurait assis sur sa chaise sans les reconduire ; ils en conclurent qu'il devait être fort mal, et en conséquence ils l'engagèrent à remettre le départ au lendemain \ « Vous croyez peut-être que je suis ma- « lade?»leur dit-il. Et quelques instants après, son domestique lui rendant compte d'un sermon où le prédicateur avait recommandé à la reine de bien aimer ses serviteurs : « Et vous, mon « ami, lui dit-il d'une voix maladive, m'aimez-vous bien?» A quoi ce bon serviteur n'ayant répondu que par ses larmes : « Et moi aussi, ajouta le tendre maître, je vous aime bien ; « mais aimons plus encore Dieu, qui est notre grand Maître. » En disant ces mots, il tomba évanoui ; il était alors deux heures après midi" : aussitôt on ouvre les fenêtres pour lui donner de l'air et on le met au lit. Une demi-heure après, survient une apoplexie qui lui ùte tout mouvement et semble l'absorber tout entier. A ce spectacle, tous s'empressent autour de lui pour le soulager ; les médecins accourent, recommandent de prendre tous les moyens pour l'empêcher de s'assoupir, de lui parler, de lui frotter la tête avec des linges chauds, de lui faire prendre des potions amères ; il se laisse faire tout ce qu'on veut; car alors il avait sa raison parfaite et son jugement sain. Le recteur des jésuites lui suggère des actes de foi. d'espérance.
* Larivière. p. 655.
* Chari.-.\ug., p. 571 et 572.
de charité et de contrition; et le saint malade les répète pieusement dans les intervalles où il peut parler. A tout ce qu'on lui dit, il ne répond que par des paroles d'édification*. «En « quel état vous vois-je ! lui dit un religieux de ses amis. — « Mon père, lui répond-il, j'attends ici la miséricorde de Dieu : « Expectans expectavi Dominum et intendit mihi. J'ai at- « tendu constamment le Seigneur et il a abaissé les yeux sur « moi*. — Si telle était la volonté de Dieu, reprend le reli- « gieux, ne voudriez-vous pas bien mourir en ce moment? — « Si Dieu lèvent, répond le saint malade avec un doux sourire, je « le veux aussi: cette heure ou une autre, qu'importe ? Bonum « est sperare in Domino^. Dominiis est; quocl bonum est in « oculis suis faciat ^. 11 fait bon s'abandonner au Seigneur : « il est le maître, qu'il fasse selon son bon plaisir. » Il fit ensuite sa profession de foi, après quoi il ajouta : « Je veux « mourir dans la foi de l'Eglise catholique, apostolique et rote maine, la seule bonne religion; ainsi je le jure et le pro- « fesse : qu'on m'apporte, ajouta-t-il, le sacrement de l'ex- « trcme-onction. — Monseigneur, lui dit le père Maniglier, « jésuite de ses amis, qui était accouru près de lui dès qu'il « avait appris l'accident, dites : Transeat à me caltx iste : Que « ce calice passe à côté de moi sans que je le boive. — Oh ! « non, répondit-il, il vaut mieux dire : Mon Dieu, que votre « volonté .se fasse et non la mienne. — Eh bien, alors, con- « sacrez-vous à la sainte Trinité, dit le Père. — Oh ! de grand « cœur, je voue et consacre à Dieu tout ce qui est en moi, ma « mémoire et mes actions à Dieu le Père, mon entendement et « mes paroles à Dieu le Fils, ma volonté et mes pensées à Dieu « le Saint-Esprit, mon cœur, mon corps, ma langue, mes sens « et toutes mes douleurs à la très-sacrée humanité de Jésus- « Christ, Qui non dubitavit nianibus tradi nocentiam et crucis
* Chail.-Aug., p. 57") et suiv.