LIV. VU. — SON TALENT COMME ECRIVAIN
« semblait transformé en elles , et qu'il en expliquait avec « une admirable clarté les passages les plus obscurs et les plus « difficiles. Enfin, dit le même historien, c'était un esprit « transcendant par la parfaite bonté de son sens naturel, par « la profondeur de son savoir acquis, autant que par l'abon- « dance des clartés et des lumières surnaturelles dont son âme « était remplie '. » A de tels témoignages il ne nous reste plus qu'à ajouter que, lors du procès de sa canonisation, on fil un examen attentif de ses écrits; et la conclusion fut une déclaration solennelle qu'ils étaient dignes d'être rangés paimi les écrits des Pères de l'Eglise.
Toutes ces sciences étaient relevées en François de Sales par deux magnitîques talents, le talent d'écrivain et le talent d'orateur, l'un et l'autre si importants pour communiquer aux autres les riches trésors de doctrine qui étaient en lui. Il a été le premier à tirer notre vieille langue française de ses langes, et l'a fait parler avec une aisance et une grâce, une simplicité noble et pure, dont n'avaient pas approché Montaigne et Malherbe qui vécurent peu avant lui, et que n'égalèrent pas Balzac et Voiture qui lui furent postérieurs. Du sein de ses montagnes, du milieu dune population inculte et illettrée, parmi les pénibles travaux d'un ministère suffisant pour absorber un homme tout entier, sans modèle, sans autre guide que la finesse de son goût et l'instinct secret des convenances, il s'est élevé jusqu'à être un des pères de la langue française et mériter d'être placé par l'Académie au premier rang parmi les écrivains de son siècle. Son imagination riche et brillante parsème tout ce qu'il écrit des plus riantes images, des fleurs les plus gracieuses empruntées à toute la nature, au ciel, à la terre el à tout ce qu'ils contiennent. Lors même qu'il ne songe qu'à parler bonnement et à se rendre utile, son esprit déhcal revêt toutes ses paroles d'une finesse exquise: et son cœur sensible, se faisant jour à travers l expression, l'anime, la colore, la trans-
* Dom Jean de Saint-François, liv. III, p. 250 et suiv.
forme et lui donne je ne sais quelle sève de jeunesse qu'elle n'avait pas par elle-même, tout en lui laissant ce ton de dignité qui convenait au caractère de l'écrivain.
Un auteur célèbre a dit : « Le style, c'est l'homme. » Jamais peut-être cette parole ne se vérifia mieux qu'en François de Sales : la beauté et la justesse de ses pensées vous révèlent son jugement si parfait; la candeur avec laquelle il les exprime vous décèle ce fond aimable de droiture et de bonté qui était en lui : ses figures fortes et hardies, sans cesser d'être naturelles, son langage poli et énergique, sa parole qui coule toujours avec douceur et majesté, élégance et chaleur, vous font voir l'homme du premier ordre qui, habile dans l'art de persuader, sait, en vous charmant, vous amener à ses fins, l'esprit supérieur qui, sans jamais nuire à la solidité, brille de son éclat propre et de sa valeur intrinsèque; toute sa manière enfin vous manifeste son cœur tendre, expansif, bon et généreux.
Ces observations, applicables à presque tous ses écrits, conviennent d'une manière plus spéciale encore à ses lettres, qu'on a recueillies au nombre d'environ neuf cents. C'est là que le mérite de François, comme écrivain, brille de l'éclat le plus pur; là le style simple, naturel, facile, gracieux, se pUe à toutes les pensées comme à tous les sentiments, insinuant et suave pour pénétrer dans les cœurs, délicat et précis pour exprimer les passions et les mouvements de l'âme, abondant et coloré pour peindre les récits ; là tous les sujets, depuis les plus humbles jusqu'à la description des béatitudes éternelles, sont traités avec le genre de charme qui leur convient : l'écrivain y raconte et son histoire et son siècle ; il y épanche son cœur tout entier ; et nulle part la langue française n'a parlé un plus délicieux langage.
L'auteur qui écrivait si bien n'excellait pas moins dans l'art de prêcher. 11 est vrai qu'il avait l'action peu vive, la parole lente, tardive et même un peu pesante : écoulons-le parler luimême de ce défaut. Un jour, l'évêque de Belley ayant voulu imiter en chaire l'action et la prononciation de son illustre ami,