UV. VIL — SON TALENT GOMME ORATEUR
François lui en fit un reproche. « Vous voulez donc contrefaire « l'évoque de Genève en prêchant? lui dit-il, — Mais, reprit « M. Camus, est-ce un si mauvais exemple? ne prêche-t-il pas « mieux que moi? — Oh Dieu! répliqua le saint évoque, si « les naturels pouvaient s'échanger, que ne donnerais-je pas « de retour pour le vôtre ! Je fais ce que je puis pour m'ébran- « 1er, je me pique pour me hâter, et plus je me presse, moins « j'avance. J'ai de la peine à trouver mes mots, plus encore à « les prononcer. Je suis plus lourd qu'une souche, je ne puis « ni m'émouvoir ni émouvoir les autres ; enfin je sue beaucoup « et n'avance guère. Vous, vous allez à pleines voiles, et moi à « la rame ; vous volez, et je rampe, ou je me traîne comme une « tortue. Vous avez plus de feu au bout du doigt que je n'en « ai en tout mon corps : et maintenant l'on dit que vous pesez « vos paroles, que vous comptez vos périodes, que vous traî- « nez l'aile, que vous languissez et faites languir vos audi- « teurs '. »
Mais la lenteur qu'on ne supportait pas dans l'évêque de Belley paraissait un mérite dans l'évêque de Genève : on savait gré à sa prononciation lente et même un peu pesante de laisser à l'auditeur plus de loisir pour goûter la beauté de sa doctrine, la noblesse et la facilité de son expression, l'onction de ses paroles, le naturel de son ton , de ses gestes toujours appropriés à ce qu'il disait , de toute sa contenance enfin qui était celle d'un homme profondément pénétré . choses qu'on appréciait d'autant plus , qu'on les trouvait moins dans les autres prédicateurs. .Alors, selon le genre reçu à cette époque, la prédication n'était guère qu'un chaos informe de sèche théologie, de philosophie abstraite, de citations profanes grecques etlatines, de fatras savant et de pathétique ampoulé : François, au contraire, avait le bon sens de s'en tenir à cette éloquence simple et naturelle, grave et modeste qui est le langage vrai de l'onction et de la douce persuasion . S'il combattait le vice, ce n'était point en l'atta-
' Esprit de stiint François de Sales, p. l", sect. xxiu.
quant par des invectives, mais bien en le montrant tel qu'il est, difforme et méprisable, en lui opposant la vertu et la présentant toujours à l'intelligence comme souverainement raisonnable, au cœur comme infiniment aimable. Or il ne pouvait se faire qu'un tel langage ne ravît les peuples qui, au milieu même de la dépravation du goût, conservent toujours l'instinct du beau.
Les sermons imprimés de l'évêque de Genève laissent sans doute beaucoup à désirer ; mais la faute n'en est pas au prédicateur : nous n'avons guère que le sermon pour l'Assomption qui soit écrit de sa main ; les autres ou ont été recueillis par les auditeurs, qui les ont arrangés à leur façon, ou ne sont que des canevas tracés par le saint évêque et remplis par les éditeurs. « On n'y trouve plus, dit un de ses historiens \ ni « son esprit, ni son éminente doctrine, ni les grâces de son « éloquence, ni les puissants attraits de sa piété: ce qui faisait « autrefois couler des larmes, excitait l'admiration de tous les « auditeurs, provoquait le concours des plus grands hommes « de France, de Savoie, de Piémont et d'Italie, et rendait tou- « jours les églises trop petites, n'a que peu d'attrait aujour- « d'hui pour les lecteurs. » Ce jugement de M. de Maupas est peut-être un peu sévère, et, quoique nous n'ayons guère que des débris de l'éloquence de François, ce sont encore de beaux restes dont chacun suffit pour faire apprécier ce qu'était le sermon dans son entier.
* M. de Maupas, préface.