CHAPITRE II
DES MOYENS PAR LESQUELS FRANÇOIS DE SALES s'ÉLEVA A LA SAINTETÉ*.
Dans le chapitre précédent, nous n'avons considéré François de Sales que comme homme; nous avons vu en lui l'homme aimable, instruit et plein de talent : maintenant nous avons à léludier comme saint , et c'est là un autre point de vue bien autrement intéressant pour le cœur et pour l'esprit. Mais, comme, avant d'arriver sur une haute montagne, il faut gravir les sentiers qui y conduisent, ainsi, avant d'entrer dans le récit des différentes vertus qui ont constitué la haute sainteté de l'évèque de Genève, il est essentiel de le suivre dans les voies par lesquelles il s'est élevé à une si sublime perfection. Sa rare intelligence comprit de bonne heure que, la légèreté de l'esprit, si peu porté aux choses spirituelles, si facile à s'en distraire, et la mauvaise tendance du cœur, si incliné vers la créature préférablement au Créateur, formant les deux principaux obstacles à la vertu, il fallait leur opposer la réflexion et la prière : la réflexion, qui fixe l'esprit et qui l'éclairé; la prière, qui détache l'àme des choses créées, l'unit à Dieu et attire la grâce, cette souveraine réformatrice des cœurs.
En conséquence, le premier moyen qu'il employa, ce fut la fidélité à l'oraison, exercice tout à la fois de réflexion et de prière; il estimait par-dessus tout cet exercice : «L'oraison, disait-il*, « mettant notre entendement en la clarté et lumière divine, il « n'y a rien qui purge tant notre entendement de ses ignorances, « et notre volonté de ses affections dépravées. C'est l'eau de bé-
* Dép. de sainte Chantai, art. xxsui.
* Introduction à la Vie dévote, p. 11% ci.
« nédiction qui, par son arrosement, fait reverdir et fleurir les « plantes de nos bons désirs, lave nos âmes de leurs imperfec- « lions et désaltère nos cœurs de leurs passions. » Aussi chaque matin il y consacrait au moins une heure ; chaque soir il accompagnait la récitation du chapelet de la méditation des mystères, de manière à la faire durer aussi une heure; et, outre cela, tous les moments du jour qu'il pouvait dérober aux affaires, il les donnait à la méditation, sans compter les heures de la nuit qu'il prenait sur son sommeil pour se livrer à ce saint exercice, le plus noble comme le plus utile qui puisse occuper l'homme sur la terre.
Il procédait, dans ses oraisons, avec la même simplicité que dans tout le reste de ses actions : il y conversait avec Notre- Seigneur familièrement et simplement, comme un enfant avec son père, et ne s'inquiétait pas des aridités qu'il y éprouvait. « Quand Notre-Seigneur, disait-il, me donne de bons senti- « ments, je les reçois en simpHcité avec une très-profonde ré- « vérence mêlée de confiance, me tenant très-humble, très- « petit et très-abaissé devant lui, comme un enfant d'amour. « Quand il ne m'en donne pas, je n'y pense pas et ne prends « point garde si je suis en consolation ou en désolation. » Il fut un temps, en effet, où il était privé de tout goût sensible, Dieu répandant ses clartés sur la partie intellectuelle de son âme, sans que la partie sensible ou inférieure y eût aucune part; mais, pour l'ordinaire, son visage, enflammé et comme tout radieux au sortir de cet exercice, témoignait les grandes suavités intérieures qu'il y avait goûtées. Un jour, les prêtres de l'évôché passant devant sa chambre, dont il avait laissé par mégarde la porte ouverte, l'aperçurent debout, les bras étendus vers le ciel et comme suspendu en extase. Confus d'avoir été découvert, il courut aussitôt vers eux et leur dit : « Mes frères, si vous avez vu quelque chose de moi, je vous « conjure de n'en rien dire*. »
• Dép. de Lesmontex.