LIV. VII. - SA RELIGION
il les reprenait, tantôt à l'instant même par un signe qui imposait silence ou commandait un maintien plus modeste, tantôt par un avis paternel donné à la sacristie ou hors de l'église, quelquefois même en public, si la faute était publique : sa douceur ne pouvait se taire devant l'offense de Dieu.
11 prêchait un jour à Paris dans l'église des Minimes : l'exorde fini, il s'aperçut que le saint sacrement était encore exposé ; il se tait et demeure debout dans un profond recueillement : après quelque temps, comme personne ne devinait la cause de son silence : « Eh! de grâce, s'écria-t-il, si l'on veut « que je prêche assis et que je me couvre, que mon maître soit « couvert avant moi. » Ce qu'il dit d'un ton si pieux, que plusieurs en furent touchés jusqu'aux larmes, et tous en furent édifiés ^
La religion du saint évêque ne se bornait pas à Dieu seul : elle s'étendait encore à toutes les choses ou personnes qui portent un caractère sacré. Ainsi il vénérait profondément la sainte Ecriture et mettait au nombre des grâces les plus précieuses que le ciel lui eût départies, celle d'en avoir reçu une intelligence particuhère *. Il vénérait également la parole de Dieu prêchée, assistait aux sermons autant qu'il le pouvait, sans s'en dispenser jamais que pour cause grave, disant qu'il n'y avait rien de bon en lui, sinon qu'il aimait fort à entendre la divine parole. 11 y était très-attentif, et fixait le prédicateur sans jamais tourner la tête ni se laisser aller au sommeil '. Après le sermon, il ne souffrait point qu'on censurât la parole de Dieu, et disait qu'on devait l'honorer, sous quelque forme qu'elle eût été présentée ; ce qui n'empêchait pas que dans l'occasion il ne donnât aux prédicateurs des avis et des encouragements. « Peu importe, disait-il que l'eau d'une fontaine coule « par un canal de bois, de fer ou de plomb, pourvu que le
' Année de la Visitation, 2 avril.
^ Dép. de sainte Chantai, art. xxtiii.
^ Dép. de Michel Favre. — Esprit de saint François de Sales, IX'' p., sect. XIV. — XV° p., sect. xxis.
« jardin soit bien arrosé. De môme, peu importent les qualités « du prédicateur qui arrose, pourvu que nos âmes soient dé- « trempées de la divine parole comme d'une rosée céleste qui « fasse germer le Sauveur dans le jardin de nos cœurs. »
Après la parole de Dieu, les religieux étaient l'objet de sa tendre vénération. 11 les honorait comme la portion la plus chère de son troupeau, la gloire de l'Eglise, l'élite des âmes parfaites. Il se plaisait à s'entretenir avec eux de Dieu et des choses célestes, et avait pour principe de respecter tous les privilèges que le Pape leur accordait. Les Barnabites et les Feuillants, les Minimes, les Capucins et les Chartreux lui ayant donné des lettres d'affiliation par lesquelles il était admis en participation de leurs mérites, il s'en estima très-heureux, et reçut ce témoignage d'affection avec joie et reconnaissance. Un religieux ayant voulu l'appeler son fils, il ne le permit pas, et voulut qu'il l'appelât son frère. Il bâtit jusqu'à dix monastères pendant son épiscopat, et rendit à tous les religieux tous les services qui furent en son pouvoir. Il évitait charitablement les témoignages d'intérêt qui eussent pu paraître de la partialité, mais cependant il estimait davantage ceux qui se rendaient plus utiles. Il faisait un cas tout spécial des religieux de la compagnie de Jésus ; et quand il apprit qu'Henri IV les avait rappelés en France, il s'empressa d'en témoigner sa joie à son ami Deshayes : « Je me suis extrêmement réjoui, lui écrivit-il, « du bon succès de l'affaire des Pères jésuites. »
Ce respect pour les religieux ne nuisait en rien à ce qu'il devait à ses prêtres. Il traitait ceux-ci comme des égaux et des frères, sans jamais laisser entrevoir à leur égard le moindre air de supériorité et de grandeur * : il ne permettait pas qu'ils demeurassent devant lui la tête découverte; et quand il s'asseyait, il les faisait asseoir. Il exigeait que tous les gens de sa maison leur portassent un respect particulier *, et ne permettait pas
* Dép. de Moccand, Marrignier, etc.
2 Dép. de sainte Chantai, art. xxviii.
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qu'aucuns prêlrcs, pas même ses aumôniers, lui rendissent de ces services qui sont dans les attributions des domestiques. « Je vois, disait-il, qu'on regarde dans les prêtres leur condi- « tion ou extraction temporelle ; cela me fait mal au cœur : on « ne doit voir en eux que leur caractère digne du respect des « anges. » Et, une personne qui lui parlait d'un ecclésiastique l'ayant appelé le petit prêtre, -il blâma fortement cette manière de parler comme peu respectueuse pour le caractère sacerdotal. On ne saurait dire surtout l'estime qu'il faisait des bons curés. On l'a vu, au moment de partir d'Annecy pour un voyage, différer son départ pour aller à trente-six kilomètres de là visiter un de ses curés dont on venait de lui apprendre la maladie * ; et quand la mort lui en enlevait quelqu'un, la peine qu'il ressentait de cette perle révélait en lui l'affection du père le plus aimant*. Quant aux cardinaux, évêques et autres dignitaires de l'Eglise, il les avait tous en singulière vénération à raison de leur caractère; il n'en parlait jamais qu'avec grand respect, et leur rendait tous les honneurs qui convenaient à leur dignité'. S'il voyageait dans leur diocèse, il leur obéissait comme le plus humble de leurs diocésains. Un jour qu'il faisait à la Visitation de Bourges un entrelien spirituel, on vint l'avertir que l'archevêque le demandait. Il interrompit à l'instant son discours et partit pour l'archevêché ; et, comme les sœurs lui représentaient qu'il aurait bien pu différer d'un quart d'heure et terminer son exhortation : « Non, mes chères filles, leur répon-* « dit-il, je suis sur la terre d'autrui, il faut que j'obéisse*. » Toutefois rien n'égalait sa religion pour le souverain pontife, en qui il vénérait le vicaire de Jésus-Christ, un autre saint Pierre, revêtu de la plénitude du pouvoir apostolique. H prenait ses avis ou ses ordres pour toutes les affaires graves, ne voyageait point hors de la Savoie sans sa permission ; et, par obéis -
* Dép. de Vautier.
' Dép. de Moccand.
' Dép de l'abbé de Mouxi.
* Année de la Visitation, 26 septembre
Uî VIE DE SAINT FRANÇOIS DE SALES.
sance au serment que prêtent les évêques le jour de leur sacre, il lui envoyait exactement tous les cinq ans l'état de son diocèse.
Chose remarquable, sa religion lui inspirait une déférence particulière, même pour les personnes mariées, par respect pour le sacrement de mariage qu'elles avaient reçu. Un marchand de Paris de sa connaissance étant venu à Annecy, il voulut qu'il logeât chez lui; et chaque soir, après le souper, il l'accompagnait jusqu'à sa chambre. Cet homme, confus de tant d'honneur, l'ayant supphé plusieurs fois avec instance de s'en abstenir : « Monsieur, lui dit le saint évèque, êtes- vous « marié ? — Non, monseigneur, et je ne le fus jamais. — Oh ! « bien, répliqua-t-il, puisque nous sommes tous deux garçons, « j'agirai désormais plus familièrement avec vous, » Et on sut ensuite que c'était le respect du sacrement de mariage qui l'avait porté à traiter ainsi cet étranger.