‹ Vie de Saint François de Sales (volume 2)Chapitre 15 sur 231 · LIV. y. — ON CENSURE LE NOUVEL ORDRE · texte numérisé non relu

LIV. y. — ON CENSURE LE NOUVEL ORDRE

avait assisté kaeiUi touchante cérémonie, voulut faire les compliments d'usage aux nouvelles religieuses; mais le saint évéque ne le permit pas : « Retirons-nous, dit-il à la compagnie, lais- « sons ces nouvelles épouses de Jésus-Christ goûler en silence « le don de Dieu. »

Cependant tous n'approuvèrent pas également le nouvel ordre : un certain monde, qui n'entend rien aux œuvres de Dieu, en fit le sujet de ses plaisanteries et le voua au ridicule en face même du saint évêque. Un jour que l'homme de Dieu, parlant à une personne de qualité, lui disait son dessein de faire murer une fenêtre du couvent qui donnait sur la rue : « Vous ferez « bien, monseigneur, lui répondit celle-ci : car on ne voit point « de jour à votre entreprise \ » D'autres, se raillant du peu d'austérités extérieures en usage à la Visitation, disaient «que « ces religieuses avaient trouvé le secret d'aller en paradis par « un chemin semé de roses sans épines, d'y entrer par une « autre porte que celle de la croix et avec une autre clef que « celle que le fds de David portait sur ses épaules. » De mauvais plaisants allèrent même jusqu'à appeler le nouvel institut la confrérie de la Descente de la croix, parce que, disaient-ils. les religieuses, en fuyant les souffrances, en avaient descendu Jésus-Christ : et l'on prophétisait que le jour où viendrait à manquer soit l'évéque, soit madame de Chantai, l'œuvre croulerait par terre et s'en irait en fumée.

Le saint prélat consulta sur tous ces jugements du monde un célèbre jésuite, le père Ignace Armand : « Monseigneur, lui ré- « pondit celui-ci, on dit que vous élevez un hôpital plutôt qu'un « monastère. Mais ainsi est fait le monde, il faut qu'il trouve à « redire en tout. Nous avons des monastères sévères, et le « monde leur reproche une indiscrète rigueur. Par votre Visi- « tation, qui n'est ni trop douce pour les fortes ni trop âpre « pour les faibles, vous élevez des imitatrices de la bénignité du « Verbe humanisé qui ne rejetait personne ; et les enfants du

' Dépos. (V Angélique de la Pes,?.c.

« monde censurent cela ! têtes vides des maximes du crucifix, « qui ne savent pas ce que coûte à la nature cette parole : mou- « rira soi pour vivre à Dieu, renoncer à soi-même pour porter « sa croix. . . On trouve dans votre dessein la pauvreté de Bcth- « léem et les raisonnables commodités de Nazareth, la solitude « du désert et la douce conversation de Béthanie; enfin, l'on « voit dans madame de Chantai la ressemblance du Sauveur « pauvre, doux, bénin, cordial, caché, retiré, priant, conver- « sant, aimant la solitude, servant le prochain, glorifié au Tha- « bor, crucifié au Calvaire. »

Encouragé par ces bonnes paroles, le saint fondateur, au milieu de toutes les critiques, adora en paix et confiance la Providence divine, qui, des plus faibles commencements, fait sortir souventles plus grandes choses. «Quand la Providence, disait-il, « a fait connaître ses desseins, il faut aller en avant, quoi qu'en « disent les hommes. Les opprobres ne sont point à craindre « là ou il y a profit pour les âmes ; et, quand cet établissement « n'aurait servi qu'à empêcher un péché mortel, je serais con- « tent. Les hommes, ajoutait-il, pensent qu'à ma mort tout « croulera ; mais notre mère, qui ne meurt pas et qui règne à « jamais dans les cieux, est plus puissante pour les soutenir « que tous les hommes ensemble pour les détruire. » La mère dont il voulait parler, c'était la sainte Vierge, laquelle, en eflet, les soutint si bien, qu'en moins de soixante ans l'ordre compta cent vingt monastères'.

Il n'y avait que cinq semaines que le saint évêque avait reçu la profession de ces nouvelles religieuses, lorsque mourut le président Frémiot : ce fut pour lui une immense douleur. Il perdait dans ce magistrat éminent un ami dévoué, et, pour un cœur comme le sien, une telle perte était un déchirement. Il avait de plus à annoncer cette triste nouvelle à la mère de Chantai, et il savait tout ce qu'en souifrirait son cœur fihal. Il .s'arma de courage pour aller remplii' cette douloureuse mis-

' Dép. de Mijncet.

Liv. V. — VOYAGE DE MADAME DE CHAXTAL A DIJOX. 4.%

sion, et dès que, par des ménagements délicats, il fut arrivé à lâcher la terrible parole : Votre père n'est plus, «Hélas ! reprit- « elle, comment est-il mort? — Très-sainlement , répondit « François, et entre les bras de son fils l'archevêque de Bour- « ges. — Dieu soit béni, ajouta-t-elle : » et, rassurée ainsi sur le sort éternel de son bon père, soutenue par la parole comme par la présence vénérée de son saint directeur, elle ne se laissa point abattre par ce rude coup; elle parut calme et maîtresse de sa douleur. Mais, quand elle fut seule, livrée à elle-même, la sensibilité naturelle reprit bientôt le dessus, la tendre fllle pleura amèrement; puis, la douleur, qui est ingénieuse à se tourmenter, étant venue lui mettre dans l'esprit que sa retraite avait peut-être avancé la mort de son père, que si elle eût différé d'un an sa sortie du monde, elle aurait pu lui rendre les derniers devoirs, toute son âme fut bouleversée, et elle, se trouva en proie à un trouble poignant semblable au remords. Dans sa désolation, elle tombe à genoux devant Dieu, prononce un acte d'abandon de toute sa personne à la volonté divine, et à l'instant la paix succède au trouble, la lumière aux ténèbres. Dans une circonstance si douloureuse, François, attentif à ce qu'exigeaient les devoirs de nature et les intérêts de famille, crut nécessaire d'envoyer en Bourgogne madame de Chantai pour aviser aux affaires et à l'éducation du jeune baron de Chantai, dont s'était chargé le président Frémiot : en cons('quence, après avoir renouvelé entre les mains du saint fondateur le vœu de pauvreté, après avoir reçu à la profession quatre nouvelles sœurs, les sœurs Roget. du Chàtel, Fichet. Milletot, et avoir nommé vice-supérieure pendant son absence la sœur de Bréchard. madame de Chantai partit pour Dijon. Pendant toute la route elle ne changea presque rien à sa vie du cloître : exacte à tous ses exercices, toujours recueillie en Dieu, toujours fidèle à mortifier la curiosité qui dissipe, et en même temps toujours gracieuse, douce, aimable, prévenante, gaie même quand il le fallait ; jamais à charge à personne, jamais chagrine. Son arrivée à Dijon fut comme une fête pour toute la ville, et son

ifi VIE DE SAINT FRANÇOIS DE SALES.

séjour y tut un spectacle de religion : sa modestie et son humilité, sa charité et sa douceur, le rapprochement de ce qu'elle avait été dans le monde avec la vie pauvre qu'elle avait embrassée, parlaient à tous les cœurs plus éloquemment que les plus beaux discours. Là, elle mit ordre à tous les intérêts de sa famille avec une habileté qui prouvait que la piété bien entendue note rien à l'intelligence des affaires ; elle alla consoler son beaupère et tous les siens ; et, sa mission remplie, elle songea au retour, se regardant dans son pays comme dans une terre étrangère. Ses parents voulurent s'y opposer: les uns, faisant valoir des raisons de conscience, soutenaient qu'elle était obligée comme mère de ne pas abandonner ses enfants et le soin de leurs affaires; les autres, plus violents, prenant le langage de la colère, prétendaient que c'était un déshonneur pour sa famille de voir une personne de son rang cachée, disaient-ils, sous deux aunes d'étamine et qu'on devrait mettre son voile en mille pièces. Aux premiers la sainte veuve répondit avec douceur que d'Aimecy elle surveillerait les intérêts de ses entants et qu'elle ferait d'ailleurs le voyage de Bourgogne toutes les fois que la nécessité le demanderait. Aux seconds elle fit en souriant cette ferme réponse : u Qui aime miviux sa couronne « que sa tête ne perdra point l'une sans l'autre, » témoignant par là qu'elle perdrait plutôt la vie que son voile, qu'elle regardait comme sa couronne. Elle partit donc de Monthelon après (juatre mois de séjour en Bourgogne; et, s'étant arrêtée, dès la première journée de son voyage, dans une chapelle qui se trouvait sur la route, pour y assister au saint sacrifice, elle y fut favorisée d'une extase où, voyant le plaisir que Dieu prend dans une àme parfaitement pure, elle eut l'inspiration de s'engager par vœu à faire toujours ce qui lui semblerait le plus parfait. Arrivée à Annecy, elle conféra de ce vœu avec le saint évêque, et, sur son avis favorable, elle le prononça avec une ferveur qui ne peut être comprise que par une âme aussi sainte que la sienne.

Sa communauté, pendant son absence, avait été douloureu-

Page 1