LIV. V. — RETOUR DE MADAME DE CHANTAL A ANNECY
sèment éprouvée par la maladie , et la sœur de Bréchard, eomprenant dignement les devoirs de la supériorité, s'était dévouée au soin des infirmes jusqu'à compromettre sa santé par ses travaux excessifs et mériter d'être modérée par ces paroles si bonnes que lui écrivit le saint évéque ^ : « Je vous recommande « de prendre du repos, de laisser du travail aux autres et de « ne pas prétendre à toutes les couronnes. Dans la maladie des « personnes chères, Dieu nous menace souvent sans avoir des- « sein de nous frapper. Il faut, dans tous les tristes événe- « raents, attendre avec confiance un bon succès, non de nos « soins, mais de la bonté de Dieu. » Les religieuses, en effet, étaient revenues peu à peu à la santé : une seule, la sœur du Châtel, avait été désespérée ; mais, le saint évéque étant venu lui administrer l'extrême-onction, elle avait paru tout à coup, pendant la cérémonie, comme sortir d'un profond sommeil, avait regardé avec surprise les assistants et éprouvé un mieux sensible : puis, ce digne père ayant passé toute la nuit suivante en prières pour obtenir sa guérison parfaite, le mieux s'était accru, et la malade, touchant à l'état normal, avait reçu cette lettre du saint évéque : « Courage, ma très-chère fille, courage, « au nom du Seigneur. Tâchez de reprendre vos forces pour « servir de nouveau notre divin Maître, afin que, quand notre « chère mère reviendra, elle nous trouve tous tels qu'elle dé- « sire nous trouver. Si nous vous eussions laissée mourir, son (( cœur en aurait été affligé à l'excès. Béni soit Dieu qui nous a « visités dans sa douceur et nous a consolés. «
Madame de Chantai trouva donc à son arrivée toutes .ses religieuses dans un état parfait de santé; et en conséquence, elle songea à exécuter le des.sein primitif de son institut, qui était de s'employer à la visite des pauvres et des malades. Le premier jour de l'an 1612, elle commença cette visite accompagnée de la sœur F'avre ; et Annecy étonné vit cette dame de si haut rang pénétrer dans tous les réduits de la misère, marcher dans les
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rues avec toute la sévérité de la modestie religieuse, sans parler à personne et sans s'arrêter ailleurs que là où la charité l'appelait ; porter de ses propres mains aux malades tout ce dont ils avaient besoin, vivres, remèdes, linges et couvertures; faire leurs lits, changer leurs linges, panser leurs plaies les plus dégoûtantes. Elle en trouvait couverts de vermine, affligés d'ulcères, couchés dans l'ordure ou étendus par terre, et elle les nettoyait sans donner le moindre indice de répugnance, elle leur portait elle-même la paille pour reposer leurs membres souffrants, rétablissait la propreté là où il n'y avait que misère et puanteur; et lorsque le malade désirait les sacrements, elle allait avertir le prêtre et décorait la maison pour y recevoir avec décence la sainte Eucharistie. Ces beaux exemples de charité touchèrent les pauvres, leur firent aimer la religion et les gagnèrent à sa pratique : « Ces pauvres gens , raconte madame « de Chantai elle-même, se fondaient d'amour et de reconnais- « sance, et nous ravivaient par les vertus qu'ils pratiquaient « dans leur misère, surtout par leur patience et leur résigna- « tion au bon plaisir de Dieu , soit pour souffrir, soit pour « mourir : on n'entendait que paroles de bénédiction de ces « pauvres, chères et bénites âmes*. » Le peuple, voyant que les nouvelles religieuses avaient choisi la sainte Vierge pour patronne et orné leur autel de son image, les avait d'abord appelées sœurs de Sainte-Marie; mais, quand il les vit si dévouées à la visite des pauvres et des malades, il ne les nomma plus que les sœurs de la Visitation, nom qu'elles ont toujours gardé depuis, quoique ne remplissant plus le même ministère.
Plus émerveillée que personne de l'héroïque charité de sa digne supérieure , la religieuse qui l'accompagnait se permit un jour de lui en demander l'explication, et elle en reçut cette belle réponse : « Je vous assure, ma chère fille, qu'il « ne m'est jamais venu dans l'esprit que je servisse des créa- « tures. J'ai toujours été persuadée qu'en la personne de ces
* Lettre de sainte Chantai.